‹ La femme noireChapitre 3 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

ce que c'est qu un grand écrivain, vous feriez beaucoup mieux de vous taire. »

Il y eut un instant de trouble généraL

Aleutine rougit, Van Drake pâlit, Trépitzine devint violet. Depuis longtemps il n'avait essuyé un pareil affront, et cela dans la maison de son protecteur. Les jeur nés gens ne purent s'empêcher de rire; l'indifférent Grégoire même sourit.

— Trépitzine n'a pas tort, dit enfin Van Drake ; je trouve qu'on flatte outre mesure messieurs les auteurs. Je ne sais , prince , si vous avez appris que l'un d'eux a été dernièrement promu , sans examen, et au mépris de Tukase du 6 août 1809, au grade de conseiller-d'État, et qu'il a reçu le cordon de Sain te- Anne. Accorder une telle distinction à un conseiller-d'État tout nouvellement nommé, c'est chose inouïe ! »

Trépitzine lui dit quelques mots à l'oreille.

« Oui, et on lui a donné, qui plus est,

soixante mille roubles argent comptant; et qu'a-t-il fait pour mériter tout cela? Voyez, nous autres, pauvresdiables, dit-il, en désignant Trépitzine , nous nous échinons pendant notre vie entière, et quand nous sommes vieux, nous courons le risque de mourir de faim. »

Kemsky fut tout émerveillé de Téloquence de Van Drake.

« Mais quel est donc cet écrivain ? dit-il.

— Je vous avoue quej'ai oublié son nom,» répondit Van Drake.

Trépitzine marmotta quelques paroles.

« Oui, oui, c'est celui qui a fait un conte intitulé : La pauvre Lise.

— Karamzine! s'écriaKemsky avectrans port, qui s'occupe depuis quelques années d'une histoire de Russie. Il l'a sans doute achevée.

— Oui, il en a présenté huit volumes à l'empereur , répondit Platon.

— C'estdonc là ce qui lui a valu ces mar-

qiies de la munificence impériale ? Je reconnais là notre tsar. Que Dieu lui accorde longue vie et prospérité !

— Je ne me permettrai pas de juger les actes de Sa Majesté, reprit Van Drake, auquel Trépitzine servait de souffleur ; mais je ne puis m'empêcher d'être surpris de voir une pareille récompense accordée pour huit volumes. Notre compte-rendu de Tannée sera plus volumineux et plus substantiel encore ! »

Remsky ne répondit pas.

« Vous conviendrez, mon cher oncle, dit Platon d'un ton poli, que Karamzine a dénaturé la langue russe. Notre capitaine en premier...

— Peut être un très brave homme, mais s'il affirme une telle absurdité, il est digne de pitié, répondit Remsky. Ne savez-vous pas que la langue russe était encore dans son enfance ; que la littérature russe était toute dé( olorée avant Raramzine ? C'est lu-i,

le premier, qui a parlé un langage vraiment national, et il a trouvé un écho dans tous les cœurs russes. Notre langue, avant lui, était un mélange informe de tournures de convention puisées dans les langues étrangères. La sotte idée que le latin est la racine , la base eU le modèle de toutes les autres langues, avait étouffé toute nationalité dans l'idiome russe. A la vérité, plusieurs écrivains ont essayé, avant Raramzine, d'écrire en russe ; mais c'est lui qui a réellement pris l'initiative. »

Platon répliqua : « Cependant le capitaine en premier Zalétajof assure que Lomonossoff

— Fut un génie, un orateur et un poète, mais non un prosateur. Du reste, cela ne le rabaisse en rien. Leibnitz ignorait l'existence de la planète Uranie. Vous auriez dû voir la surprise et la joie que nous éprouvâmes, nous autres jeunes gens dece lemps-làj si accessibles à toute espèce d'im-

pressions , lorsque parurent les premières livraisons du journal de Moscou. On ne saurait comparer notre joie qu'aux sensations d'un homme auquel on vient de rendre la vue ou de délier la langue. »

Kemsky , enflammé par ce sujet de conversation , fut longtemps à s'apercevoir qu'il prêchait dans le désert. Chacun des convives mangeait en silence ou causait tranquillement avec son voisin ; personne ne l'écoutait. Platon avait les yeux fixés sur son assiette, de manière à faire penser qu'il se repentait de son attention involontaire. Kemsky adressa un regard interrogatif à Grégoire qui , avec son air insouciant, avala d'un seul trai tun verre de vin de Champagne, et se tourna pour dire à l'un des convives place de l'autre côté de la table : « Pourquoi avez-vous quitte si tôt lu cointcsse Bazile * ?

Kemsky s'assura qu'on ne faisait que dî-

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ner chez sa sœur ; on y mangeait, on y buvait, on y élevait quelquefois la voix, mais on n'y pensait pas, on n'y causait pas, on n*y discutait pas, et il se résigna à se conformer aux usages de la maison. Il garda le silence pendant le reste du repas et se livra à ses réflexions. L'homme social , et qui a reçu de l'éducation, sait ennoblir les actes les plus vulgaires. Avant d'être un plaisir sensuel, l'amour est pour lui la plus pure de toutes les jouissances, celle de deux âmes unies, suivant les lois adorables de la création ; cet instinct qui porte les animaux à exposer leur vie pour sauver celle de leurs petits, est plus qu'un instinct à ses yeux ; c'est l'amour maternel avec tous les prodiges de sa tendresse et de sa sollicitude. Il n'est pas jusqu'aux exigences journalières de ce corps qui réclame sa nourriture, qui ne puissent devenir, pour les hommes d*un esprit élevé, l'occasion toujours nouvelle d'apporter le charme de leur

aménité dans les relations qu'elles procurent.

C'est le dîner ou le souper qui réunit la famille dispersée par différents motifs pendant le reste de la journée; le père, dans une conversation amicale , fait part aux siens de ses observations, de ses opinions, de ses avis ; les enfants lui rendent compte de leurs occupations et de leurs projets; il écoute leur récit, leur indique le bon et le mauvais côté de leurs actions, de leurs idées, de leurs sentiments; la gaîté qui préside à ces moments de loisir et de repos, les innocentes plaisanteries qu'elle fait naître , adoucissent et abrègent le temps. Le corps ne se nourrit pas seul ; l'àme aussi retrempe ses forces à ce banquet où elle trouve son aliment dans les pensées qui jaillissent d'une conversation tout à la fois Jouce et animée. Les anciens païens mangeaient et buvaient. C'est la religion chrélienne qui a institué les repas où président

Tamour et l'amitié, et la vie du corps que la nourriture entretient est devenue le symbole d'un de ses plus grands mystères. . .

La conversation continua à être décousue et sans suite. Ritty seule ne cessait de causer en anglais avec son voisin , tout en lui faisant raison des santés qu'il lui portait. Grégoire se mêlait quelquefois de leur entretien , et il s'éleva entre eux plusieurs disputes, auxquelles l'ignorance de la langue anglaise empêcha le plus grand nombre des assistants de prendre part. Enfin on se leva de table. On présenta une pipe à Kemsky ; il hésitait à l'accepter ; mais quand il vit que tous les jeunes gens , et même ceux qui étaient encore imberbes, se mettaient à fumer, il fit comme eux, sans vouloir renoncer toutefois aux règles de bienséance de son temps. 11 monta donc dans l'appartement de Platon, qui habitait le deuxième étage, et s'établit sur le balcon. I.à, il put rélléchiràsouaiseàcequ'il venait

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de voir et d'entendre, tout en contemplant les bords ravissants de la belle Neva, aux eaux limpides et bordées de frais ombrages. Quand il descendit au bout de deux heures au salon, il le trouva plein d'une foule de personnes de tout sexe et de tout grade. Six tables à jeu étaient entourées de joueurs passionnés , au milieu desquels Aleutine se faisait remarquer par son ardeur et sa loquacité. A l'exception d'une demi -douzaine d'hommes âgés, tous les joueurs étaient des jeunes gens, fort animés et fort impressionnés par les chances diverses que le hasard favorisait. Les dames et les demoiselles, assises dans le salon à divan ^, chuchotaient entre elles. Sir William Gorse, un Français âgé de soixantedix ans , et deux jeunes adolescents composaient à eux trois toute leur cour. Aussi

* A Pétcrsbourg, le boudoir parisien est leniplacé par uuc chambre à thé ou à divan.

( Noie du iraductcm . ^

Kemsky ëprouva-t-il, en entrant dans cette pièce , une surprise mêlée de pitié. Il ne s'était pas attendu à trouver un si grand changement dans les mœurs et dans les usages de la capitale. De son temps les jeunes gens recherchaient la société des femmes, s'efforçaient d'être aimables auprès d'elles, et poussaient même quelquefois ce désir jusqu'à l'excès. Les vieillards et les hommes âgés jouaient seuls aux cartes, et quant à l'usage de fumer, il était abandonné aux artisans allemands.

« Peut-on vous offrir une partie, mon cher frère? dit Aleutine d'un air affectueux.

— Je vous remercie, ma sœur. Vous savez que je ne connaissais autrefois aucun jeu, et depuis notre séparation je n'ai point eu le temps d'en apprendre.

— Mais que faire pour tuer le temps, quand on ne joue pas ?

— Que faire, en été, à la campagne? repril-il avec siirpiise.

— Mais, oui, que faire ? dit Aleutine; on ne peut pas toujours se promener ; il faut quelquefois se reposer.

— Un singulier repos que celui qu'on prend autour d'une table de jeu, répondit Kemsky, surtout pour des jeunes gens.

Quant à moi , je vous assure bien que je ne leur permettrais pas ce plaisir.

— Vous êtes bien sévère, mon frère. Ils jouent au jeu de commerce, cela ne les ruinera pas.

— Non, mais cela leur desséchera l'esprit et le cœur. Pour moi, si je regardais le jeu comme une chose indispensable, je préférerais encore la banque : à droite , à gauche ! ce jeu rappelle la guerre; le cœur est ému ; le sang bouillonne ; mais ici on devient une machine sans esprit , sans cœur, sans mouvement. »

Un vieillard décoré d'un grand ordre lui jeta un regard courroucé.

« Je ne parle que de la jeunesse, continua

Remsky. Que les vieillards se reposent à une partie de wist, cela me paraît tout naturel.

— Insupportable raisonneur! dit Aleuline entre ses dents ; il est devenu plus absurde que jamais. »

Kemsky ne demeura pas longtemps dans cette société, il s'y trouvait mal à l'aise; le sentiment qu'il y éprouvait était plus que de la gêne, c'était une sorte de terreur. Tous ces individus lui semblaient sinon ennemis, tout au moins des étrangers malveillants les uns les autres. En son temps on n'était pas très sincère , très confiant , très bienveillant dans le monde ; mais au moins cette défiance réciproque se cachait sous les dehors de la politesse et des prévenances. Aujourd'hui, on ne se ferait pas scrupule de témoigner hautement le mépris qu'on éprouve pour telle chose ou telle personne... A l'entrée de chaque nouveau visiteur, le prince se levait et saluait, mais

on ne répondait pas à ses compliments. On faisait ordinairement semblant de ne pas avoir remarqué son salut ; quelquefois on le fixait avec un sourire de pilié et de dédain. Sa politesse passée de mode excitait une foule de réflexions moqueuses qui devenaient une cause de confusion et de dépit pour la maîtresse de la maison. Il avait d'abord pensé que c'était à Textréme simplicité de sa mise qu'il devait ces marques d'impolitesse et de dédain ; mais il vit ensuite qu'on se conduisait de même envers les personnes du grand monde, et que chez les plus élevées en grade et en fortune la politesse était considérée, non-seulement commeunesuperfluité,maisencore comme un ridicule intolérable.

« Oii suis-je? quel rôle joué-je ici ? « se dit-il à plusieurs reprises et non sans tristesse. Il chercha sa foiiraschka ^ , et se glissa inaperçu vers la porte.

^ Casqucllc militaiiv.

La cour était pleine d'équipages élégants, et les cochers qui y entraient , saluaient avec aménité leurs camarades arrivés avant eux , en ôtant leurs chapeaux et en s'appelant mutuellement par leur nom ou par celui de leur père^.

* Le peuple russe se distingue par sa politesse et sa bienveillance. (Note du traducteur. )

Le lendemain , Remsky , assis d'assez bonne heure devant une des fenêtres ouvertes de son hôtel, jouissait , à travers les bouffées de tabac qui s'élevaient en spirales bleuâtres autour de son visage , du tableau calme et cependant varié d'une belle matinée d'été à Pétersbourg. Le soleil

montait à l'horizon et dissipait lesderniè- 11. S

res vapeurs de la nuit. Sur la Neva, un vent frais déployait les flammes des vaisseaux dont on apercevait les mâts au-dessus de TAmirauté. Le silence régnait encore dans les rues; on entendait seulement de temps en temps les cris de quelque revendeur portant sur sa tête sa petite boutique, ou ceux de la laitière d*Octa, au costume pittoresque et aux pots de lait suspendus à ses épaules ; le grand monde se reposait encore des fatigues de la veille. Tout-àcoup les sons d'une brillante musique militaire frappent ToreilledeRemsky. Il met la tête à la fenêtre et voit un bataillon du régiment de Izmaïlofsky qui s'avance vers la place du Palais. A la vue de ces troupes , aux sons de cette marche, comme les souvenirs du passé se pressent dans son imagination et lui retracent tout ce qui lui est arrivé pendant les dix-sept ans qui se sont écoulés depuis qu'il a quitté le service des gardes impériales!

Il se rapelle comment, lui aussi, s'est rendu, par une belle matinée d'été, à Gatchina, pour ne plus revenir sous le toit paternel. L'Italie, la guerre, les blessures de son corps, celles plus profondes de son âme, toute cette période de sa vie se représente à son esprit.

Forcé, par les soins qu'exigeait une de ses blessures, de rester à Nice jusqu'à l'été suivant, et ne se sentant pas le courage de revoir Pétersbourg, Kemsky avait demandé à passer dans un régiment de ligne en cantonnement au Caucase. Il s'y distingua tellement par le zèle qu'il ne cessa d'apporter dans ce service, à la fois le plus pénible et le plus périlleux, qu'il ne tarda pas à trouver, dans l'avancement rapide qu'il obtint, la juste récompense de son dévouement.

A quelque temps de là, le commandement du régiment lui fut confié, et il trouva, dans l'exercice de ses nouvelles

fonctions, une consolation et un adoucissement à ses peines. Il étudia soigneusement la manière de faire la guerre aux Caucasiens, le caractère de l'ennemi dans ces contrées et les qualités du soldat russe. Mais dans ces régions belliqueuses et toutes hérissées de dangers, il ne s'arrêta pas à la simple théorie. Son régiment était toujours en avant, et toujours cherchant , affrontant le danger. Remsky ne redoutait pas la mort ; il y voyait, au contraire, un terme à ses souffrances. Chaque fois qu'il se trouvait sur le champ de bataille, au premier coup de fusil il se signait, faisait une fervente prière et se préparait à mourir. Mais les balles ennemies, ordinairement si bien ajustées, ne l'atteignaient pas, et si , par hasard , l'une d'elles le touchait, sa blessure n'était ni mortelle, ni même dangereuse. Les officiers et les soldats regardaient avec respect et admiration leur vaillant colonel, et tous avaient l'am-

bition de Timiter. Il n'est pas étonnant que le régiment de Remsky acquit bientôt une éclatante renommée parmi toutes les troupes de la ligne caucasienne; aussi, partout oii le danger était plus fort, partout où la mort exerçait ses ravages, les chefs envoyaient des détachements de ce régiment d'élite. Ils ne revenaient pas toujours de leurs expéditions, mais ils n'en revenaient que victorieux , et Remsky , tout en refusant pour lui les récompenses qu'il méritait, soutenait avec ardeur les droits que pouvaient y avoir ses soldats. Ses besoins étant très bornés, sa fortune lui fournissait les moyens de se rendre utile à ses camarades, qui, certains d'ailleurs de la sollicitude et de l'équité de leur chef , coopéraient avec zèle à toutes ses entreprises. 11 était pour eux un père et un ami. Chaque nouvel officier qui arrivait dans le régiment recevait de fréquentes invitations du prince, qui cherchait

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toutes les occasions d'étudier son caractère, ses habitudes, ses penchants, pour le fortifier dans le bien, le prémunir contre ses passions, lui reprocher avec une affection toute paternelle ses faiblesses , et punir sévèrement ses fautes quand elles étaient préméditées, ou quand il y avait récidive. Être transféré dans un autre régiment était considéré comme la punition la plus forte qu'on pût mériter. Non content de former et d'instruire les jeunes officiers qui arrivaient directement du corps des cadets ou des pages, il s'imposait une obligation infiniment plus pénible, car il cherchait à corriger et à réformer les officiers jeunes ou âgés qui étaient envoyés, pour cause d'inconduite, dans ce régiment éloigné. Que d'âmes ne sauva-t-il pas ainsi de leur perte ; que de serviteurs utiles ne rendit-il pas à la patrie, qui, traités avec une trop cruelle sévérité, fussent devenus peut-être des malfaiteurs et

des scélérats ! L'exemple d'un cli-el distingué et de camarades vertueux, des manières polies et douces à leur égard, un oubli complet du passé, l'attention avec laquelle on relevait tout ce qui se faisait de bien , toute idée généreuse et tout mouvement philanthropique, finissaient par dessiller les yeux et amollir le cœur de l'homme égaré; il prenait de nouvelles habitudes, se sentait régénéré, commençait une autre existence, sans savoir quelquefois à qui il était redevable d'un tel changement. Dans cette contrée sauvage, déserte et seulement habitée par des races ennemies et professant une religion difTérente, le régiment du prince Remsky pouvait être considéré comme une colonie nomade de gens éclairés et distingués. Il faisait constamment dîner à sa table tous les ofticiers en activité; il tenait surtout à rapprocher de lui les moins disciplinés ; il entretenait une conversation générale^ et toul en laissant

à chacun la liberté de dire ce qu'il voulait, il savait combattre les opinions lerronnées et détruire les sophismes, tantôt par une spirituelle plaisanterie 5 tantôt par un raisonnement sérieux. Il bannit de son régiment , et sans être obligé de les défendre autrement que par son exemple , le jeu , l'intempérance et la débauche. Il fonda une bibliothèque composée de livres russes , choisis avec discernement, et fit traduire aux jeunes officiers les meilleurs morceaux des historiens étrangers et des ouvrages de stratégie militaire, La lecture de ces traductions, faite dans le cercle des officiers, servait à étendre leurs connaissances , à leur former le jugement et à les familiariser avec les connaissances qui leur étaient nécessaires. Ces nobles soins ne tardèrent pas à porter des fruits. Les officiers du régiment Kemsky furent bientôt cités comme le modèle de la bravoure, de la bonne conduite et des manières distinguées. Le nom

de son colonel comme la réputation de son régiment se répandirent , même au-delà des frontières russes, et l'on vit plus d'une fois des chefs indépendants des tribus voisines de montagnards, venir le prendre pour arbitre de leurs différends, et s'en tenir fidèlement à ses décisions.

C'est au milieu de ces soins que s'écoulèrent douze années de la vie de Remsky , et pour fêter le premier jour de 1813, il assiégea Lencoran , où il fut grièvement blessé au bras droit. A peine rétabli d'une longue maladie, qui fut la suite de cette blessure, il avait éprouvé un malheur plus sensible encore pour un guerrier. Parmi les officiers transférés dans son régiment pour cause de disgrâce méritée par quelque faute, se trouvait un Italien, nommé Vestri, jeune homme d'un physique agréable, spirituel, bien élevé, et ayant des manières aussi aisées qu'insinuantes. A l'entendre, il n'avait été envoyé dans les trou-

pes du Caucase que par une injustice de son colonel. Remsky, dès le premier abord, prit en affection cet officier, dont l'accent italien lui rappelait son ami Alimari. Ordinairement prudent et circonspect dans ses relations avec les nouveaux arrivés, Kemsky parut cette fois déroger à ses habitudes de réserve. Vestri devint bientôt le commensal , l'affidé , l'ami de son commandant ; et il faut convenir qu'il se montra effectivement digne, pendant un cerlain temps, de la confiance du prince, quoique sa présence continuelle chez le chef donnât de l'ombrage à quelques-uns de ses amis. Vestri, qni n'avait pas le don de plaire également à tout le monde, savait très habilement éloigner ceux qui ne lui plaisaient pas à lui-même. Le prince était comme par le passé, bon, aimable, prévenant pour chacun, mais il y avait dans ses manières je ne sais quelle nuance qui tranchait sur la couleur de ses habitudes ordinaires.

L'influence de l'Italien perçait eu mille occasions, car il s'était insensiblement emparé du gouvernement de la maison du prince. L'illusion de Kemsky ne pouvait cependant durer toujours. La lâcheté du lieutenant Vestri ne tarda pas à se trahir sur le champ de bataille. Il sut, pendant longtemps, se dérober au service actif; il s'arrangeait toujours de façon à obtenir, le jour même d'une affaire , quelque mission qui le dispensât d'y prendre part. Mais une fois il fut assez malheureux pour ne trouver aucun moyen d'éviter le danger d'une rencontre. L'ennemi était tombé à l'improviste sur un détachement dont Vestri faisait partie, sous le commandement du chef de bataillon.

« Les tirailleurs en avant! s'écria celuici. Lieutenant, conduisez-les. »

Vestri devint pâle comme un mort, fit quelques pas en avant avec ses soldats, mais à peine cut-il aperçu devant lui des parti-

sans montagnards, qu'il fit volte-face et courut derrière la ligne, aux grands éclats de rire des soldats. L'avantage de la position venait d'être perdu 5 le commandant se vit obligé de marcher lui-même en avant, ne put qu'à grand'peine réparer cet échec et revint blessé. Dans la crainte de faire de la peine à Remsky, il sut taire devant lui la honte de son favori, et défendit même aux autres officiers d'en parler; mais Vestri, au lieu d'apprécier le procédé généreux de ses camarades , et pour mieux dissimuler son manque de courage, se mit à les traiter avec une impertinente fierté; il fit plus, il les desservit auprès du prince d'une manière tout à la fois si injuste et si étrange, que Kemsky lui-même fut frappé du changement qui s'était opéré dans son ton et dans ses manières. Ses camarades supportèrent longtemps sa grossièreté, mais leur patience finit par s'épuiser, et un jour, le chef de bataillon, poussé à

bout, à la table même du prince, par une plaisanterie déplacéedu jeune impertinent, apprit au chef, en présence de tous les officiers, l'exploit de Vestri et les nobles moyens par lesquels il cherchait à cacher sa lâcheté.

« Que répondez-vous à cela ? dit Remsky à Vestri.

— C'est un infâme complot, s'écria Vestri, en pâlissant de rage ; vos officiers ont résolu de me perdre.

— Prouvez-le moi , » dk Remsky avec douceur.

C'était impossible. Après quelques fauxfuyants, quelques vaines justifications et quelques lâches dénégations, Vestri fut obligé d'avouer qu'il avait abandonné le champ de bataille ; mais il ajouta qu'on peut être un très honnête homme et avoir peur des balles.

«Bien que cela ne soit pas prouvé, dit Remsky , d'une voix sévère, admettons-le;

mais peut-on être militaire et poltron en même temps ? peut-on porter le titre glorieux de défenseur de l'empire, et s'affranchir des obligations qu'il impose ? M. Ves- Iri , sachez qu'il n'y a et qu'il ne saurait y avoir de poltron dans l'armée russe! Je vous conseille, je vous engage, je vous ordonne, au besoin, de quitter le service militaire. Je vous aurais peut-être offert auprès de ma personne des fonctions civiles, mais les moyens dont vous vous êtes servi pour vous justifier vous en rendent indigne. Je vous conseille de vous retirer au plus tôt. D

Vestri ne s'attendait point à tant de sévérité de la part d'un chef qu'il savait si doux et si patient. S'étant levé de table, il se retira précipitamment et fit demander , au bout de quelques heures , pour cause d'indisposition , une dispense de service.

Remsky flt tout ce qu'exigeaient de lui les devoirs de son service et les obligations

d'un chef équitable, mais ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il se vit forcé de donner une aussi sévère leçon, devant tous les officiers, à son ancien camarade et ami. Il fut plusieurs fois sur le point d'écrire à Vestri pour l'engager à se justifier ; heureusement la voix de la raison étouffa cet élan d'un cœur trop sensible et trop généreux.

Vestri ne put oublier ni pardonner l'humiliation qu'il venait de subir , et jura de se venger de son ancien bienfaiteur. Il ne s'était attendu à rien moins de la part de ses anciens camarades et ne leur en voulait pas ; mais le changement subit et la sévérité de Kemsky à son égard allumèrent dans son âme ardente une haine implacable. Il demanda, au bout de quelques semaines, un congé qui lui fut accordé surle-champ. On eût dit que l'éloignement de cet homme rendait à l'air une pureté qu'il n'avait plus, car tout le monde respira

plus librement. A cette nouvelle, l'ancienne cordialité se rétablit entre le chef et les officiers. Délivré de cet esprit malfaisant, Remsky se réjouit de ses succès, sut apprécier la soumission et l'attachement de ses subordonnés, et reconnut la faiblesse dont il s'était rendu coupable. On le vit redoubler d'attentions, de prévenances et de franchise, et tout rentra bientôt dans l'ordre. Mais pendant que le calme régnait autour de Remsky et parmi ses soldats, toutes les fureurs de la haine agitaient l'âme de Vestri.

Trois mois après cet événement, le régiment du prince fut envoyé en expédition dans les montagnes, où venait d'éclater une révolte. C'était un petit prince Tcherkesse , jusqu'alors dévoué à la Russie, qui avait tout récemment passé du côté de ses ennemis.

Arrivé près du repaire où s'étaient retranchés les montagnards, le détachement

russe se conduisit avec la prudence nécessaire en pareille rencontre. Toutes les positions furent examinées et coupées; des piquets furent placés aux endroits convenables. On s'attendait à une attaque. Toutà-coup on vit paraître Vestri , qui déclara au commandant, en présence de tous les officiers, sa résolution de réparer sa faute, et le priait de lui en fournir les moyens en lui confiant une mission quelconque. Les officiers furent unanimes sur le peu de confiance que devait inspirer un courage aussi nouveau. Kemsky lui-même était troublé.

L'arrivé imprévue de Yestri était pour lui comme l'apparition de quelque oiseau de mauvais augure. Mais il n'y avait rien à objecter. Vestri faisait encore partie du corps; toutefois, on ne lui donna point de commandement particulier; on le fit simplement placer dans les rangs.

Il y eut, dans cette même nuit, une alarme. Les montagnards arrivèrent de

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tous côtés, trouvèrent l'officier de l'avanlgarde plongé dans un profond sommeil , coupèrent son détachement et se jetèrent sur les forces principales. Nos soldats saisirent leurs armes et repoussèrent les attaquants après une résistance opiniâtre et non sans éprouver des pertes sensibles.

Quelques braves furent tués ou blessés; d'autres disparurent sans qu'on sût ce qu'ils étaient devenus, et de ce nombre étaient le prince Kemsky et Vestri. Au bout de deux jours on apprit que le prince avait été pris par les Tcherkesses qui s'étaient glissés jusqu'à sa tente, comme inspirés par un instinct secret. Quant à Vestri , on n'en eut pas de nouvelles.

Le prince était effectivement tombé au pouvoir des partisans montagnards au moment où, réveillé par les coups de fusils, il sortait précipitamment de sa tente pour monter à cheval et aller à la rencontre des assaillants. L'obscurité, le désordre, les

cris et la fusillade empêchèrent de voir ni d'entendre. Le rusé cavalier était parti comme un trait avec son captif, et il arriva à Vaoûl au point du jour. Le Tchetchense vint avec des transports de joie au-devant de son prisonnier, et le prince reconnut en lui un des ouzdènes^ qui l'avaient prié de juger un procès qu'il avait perdu.

« C'est moi qui suis ton juge aujourd'hui, prince Alexis, s'écria Vouzdène. Tu es en mon pouvoir.

— Aurais -tu l'intention de te venger sur un homme désarmé? dit Kemskv.

— Allah m'en préserve ! répondit Vouzdène. Je suis satisfait de m'étre emparé de toi. Yoilà ton régiment sans chef; nous aurons moins de peine à en venir à bout. Tu étais une terrible pierre d'achoppement. Mais conviens que tu as mal fait de donner raison à mon adversaire; c'était lui qui était le coupable.

* Chef ou noMo. { \ufe du traducteur. )

— Mon rcgiment, répondit Kenisky, n'aura pas besoin de moi pour continuer à être brave et à se faire redouter de l'ennemi. Notre empereur a beaucoup d'officiers qui valent mieux que moi. Quant à te donner raison, comment l'aurais-je pu, lorsque tu ne me présentais aucune preuve convaincante?

— C'est bon, c'est chose passée; mais je vais te prouver que je suis un homme honnête et équitable. Qu'on amène le traître ! »

Au bout de quelques minutes on introduisit Vestri garotté et les mains attachées derrière le dos.

o Prince Alexis, connais-tu cet homme?

— Oui, je le connais. C'est un officier de mon régiment, que tu as fait prisonnier.

— Non, prince Alexis! il est venu ici de plein gré. Il arriva il y a huit jours dans mon aoûl et me dit : « Khan ! le colonel prince Alexis t'a offensé ?

— Oui, il m'a vivement offensé.

— Veux-tu que je le le livre?

— Certainement, je le veux.

« Hier il a fait avaler à ton officier de garde un breuvage assoupissant , et a conduit nos braves jusqu'à ta tente. 11 me demande aujourd'hui pour récompense, de l'envoyer au prince Abbas Mirza, et me promet de le servir avec zèle et fidélité. Mais comment ajouter foi aux paroles d'un traître? Il a vécu sous ton toit, il a mangé ton pain , il a bu à la même coupe et t'a trahi. Que pourrions-nous attendre de lui? 11 faut arracher la mauvaise herbe avec sa racine. Voici ta récompense, traître!»

s'écria-t-il en plongeant son kindjai ^ dans le cœur de Vestri, qui tomba mort à terre. Mais le châtiment, en atteignant le coupable, ne sauva pas l'innocent. Kemsky fut entraîné dans les montagnes, et retenu dans une dure captivité.

' roifiiiard.

Toutes les tentatives, tous les efforts de son chef, de ses camarades et de ses inférieurs, pour le délivrer, furent inutiles. L'opiniâtre ouzdèîie répondait qu'il avait une vengeance personnelle à exercer, et que tant qu'il vivrait, il garderait le prince sous sa main. Deux ans plus tard , un collègue de Vouzdène , qui avait des obligations au prince, tomba sur son ennemi, le battit , le tua, délivra tous les Russes qu'il retenait captifs, et rendit notre infortuné Kemsky à son régiment.

Il avait recouvré sa liberté pendant la semaine sainte et était arrivé au milieu de ses camarades le matin même du dimanche de Pâques. Il serait difficile de faire comprendre ce qu'il éprouva quand les chants de l'office divin de l'église orthodoxe , et l'hymne ravissant Kristofs voskrefs ^ retentirent à ses oreilles. Le cœur plein

» Le Christ est ressuscité.

d'une reconnaissance que ses larmes seules pouvaient exprimer, il se jeta au pied des autels du Dieu qui sauve et qui console.

Ses soldats l'accueillirent avec une joie profondément sentie. Le régiment était commandé par son ancien camarade, le brave lieutenant-colonel. Le prince, qui n'avait pu donner de ses nouvelles, et qui passait pour mort, avait déjà été rayé des contrôles ; tous le traitèrent cependant comme leur chef. Le lieutenant-colonel lui présenta son rapport à la revue, et les officiers lui offrirent un banquet où il occupa la place d'honneur. Il trouva sous sa serviette la croix de Saint-Georges, que lui avaient méritée ses vingt-cinq ans de service, avec le brevet, signé de l'empereur. Cette décoration lui avait été adressée depuis un mois; le lieutenant-colonel s'apprêtait à la renvoyer, persuadé qu'il était de la mort du prince, lorsqu'il reçut la nouvelle qu'il vivait et qu'il allait être dé-

livré. Kemsky ne briguait pas les honneurs et les distinctions; mais il reçut cette croix avec un sentiment d'atendrissement et baisa avec transport la signature du brevet. Le repas fut joyeux et bruyant.

Le prince s'avoua hors d'état de continuer son service. Sa longue captivité avait achevé de déranger sa santé. Vouzdène ne l'avait pas traité avec dureté , mais un nouveau genre de nourriture, un logement malsain , la privation d'exercice et des secours de l'art avaient empêché ses blessures de se fermer entièrement, et les avaient fait dégénérer en maladie chronique. Ces motifs furent pris en considération et sa démission acceptée. Il se préparait à se rendre dans ses terres, qur étaient gérées en son absence par son ancien ami et camarade Chvalinsky, mainte nant marié, sage et raisonnable, quand une circonstance vint déranger tous ses plans : le jeune oflicier qui était de garde le jour

que Vestri avait conduit les montagnards vers le détachement de Kemsky , convaincu d'ivresse et de négligence dans son service 5 avait passé au conseil de guerre et avait été condamné, vu les circonstances aggravantes, à subir un sévère châtiment. Son affaire avait été envoyée à Pétersbourg , au conseil de révision , et il attendait son jugement dans une forteresse du Caucase. Kemsky n'hésita pas un instant : il vola à Pétersbourg, afin d'expliquer verbalement l'affaire à l'autorité, et sauver, s'il était possible encore, un innocent dont un excès de confiance justifiait à ses yeux cette négligence qui appelait sur lui la sévérité de la loi; car Kemsky, ne se pardonnant pas à lui-même la légèreté avec laquelle il s'était livré au rusé Vestri , ne pouvait supporter l'idée que son imprudence allait entraîner la perte d'un homme.

Les souvenirs et les réflexions de Kemsky furent interrompus par la visite de ses deux neveux. Ils se présentèrent respectueusement, mais chacun exprima sa déférence à sa manière. Grégoire dit que passant par hasard devant l'hôtel de Londres, il s'était rappelé que son oncle y était descendu, et s'était empressé de venir lui

rendre ses devoirs. A ces mois, il prit, sans plus de façon, un cigare sur la table, l'alluma , et se mit à fumer en regardant dans la rue. Platon, au contraire, assura qu'il n'avait pu fermer l'œil de la nuit, impatient qu'il était de revoir son respectable oncle. Sa figure exprimait le dévouement, et deux larmes roulèrent dans ses yeux. Kemsky s'efforça, maison vain, de trouver le ton convenable pour parler à ses neveux ; tous deux étaient égoïstes, mais avec la différence que l'aîné joignait à ce défaut l'orgueil le plus insupportable, un mépris souverain pour tout le genre humain, et la plus impertinente grossièreté, tandis que son frère cachait la bassesse de ses sentiments sous les dehors de la flatterie. Il cherchait à deviner les opinions de Kemsky, et quand il en exprimait lui-même une, il s'appuyait toujours de celle du capitaine en premier Zalétayéf. Kemsky changea plusieurs fois de sujet de conver-

sation , et demanda , entre autres choses, pourquoi il ne voyait pas leur frère d'adoption, Serge Wétline. Platon se troubla et ne sut que répondre ; mais Grégoire dit avec une expression de haine et d'animosité : «De grâce, prince, dispensez-nous de vous parler de ce mauvais sujet. Je crois que maman vous a donné des détails assez précis sur son inconduite et ses mauvais procédés pendant son enfance. Vous prétendiez que c'étaient des espiègleries pardonnables à son âge, et qu'il s'en corrigerait dans une institution publique. On le mit au corps de marine; là il fut traité sévèrement, mais à peine en fut -il sorti qu'il s'abandonna à la débauche. On voulut en faire un malelot, mais grâce à une démarche de maman on se contenta de lui faire faire partie d'une téméraire excursion, avec l'ordre de l'envoyer, dès son retour en Russie, aussi loin que possible. — Oui , c'est bien grâce aux démarches

de notre mère, dit Platon ; elle eut un évanouissement dans la salle d'audience du ministre de la marine.

— Mais qu'a-t-il donc fait ? dit Kemsky.

— Faites-moi grâce, je le répète, dit Grégoire; dispensez-moi de vous parler de sa conduite révoltante ; c'est un ivrogne , un joueur, un querelleur.

— Et puis il est grossier et impertinent, reprit Platon : figurez -vous, mon cher oncle, que je voulus le présenter dans quelques salons distingués , et qu'il y proféra des insultes. Il osa dire en face au capitaine en premier Zalétayéf qu'il était un menteur, un fanfaron et un mauvais poète. Et cependant le capitaine en premier

— J'en sais assez, dit Kemsky à son tour. Cruel destin ! se dit-il à lui-même, il ne me reste donc pas une âme qui sympathise avec la mienne! »

Grégoire ayant achevé son troisième ci-

gare, en jeta le bout dans la soucoupe à thé de Kemsky, prit son chapeau , et le saluant à peine , sortit en fredonnant un air de Joconde.

Platon fît tous ses efforts pour captiver l'attention de son oncle, mais ce fut en A'ain. Le cœur affligé de ce qu'il venait d'apprendre, Kemsky gardait le silence ou répondait par des monosyllabes et avec une expression visible de mécontentement, Platon le quitta enfin , mais en se répandant en protestations d'attachement, de respect et de dévouement.

Ce ne furent pas ces tristes découvertes seules qui oppressèrent le cœur du pauvre prince. Il fut obligé, pour l'affaire du malheureux oflicier, d'aller voir riches et pauvres, supérieurs et inférieurs, de frapper à toutes les portes, et de renouveler journellement ses expériences de psychologie expérimentale. Aces soucis s'en joignirent d'autres : sa fortune était dans le plus

grand dérangement. A l'époque où se répandit le bruit de sa mort en Italie, les besoins, les caprices et les exigences d'Aleuline et de ses enfants avaient encore des bornes; elle se contentait des rentes sans toucher au capital , et le prince, à son retour en Russie , avait retrouvé ses biens à peu près intacts. Mais lorsqu'il devint prisonnier des Tcherkesses, Aleutine, se rappelant l'expérience qu'elle avait faite, et redoutant le retour de son frère, prit tous les moyens possibles pour tirer le meilleur parti de ses propriétés ; elle en aliéna une partie, fit des emprunts à la banque, en donnant l'autre portion en garantie, et pour couronner l'œuvre confia l'administration des terres à un parent et ami de Trépitzine. Chvalinsky, qui demeurait dans le voisinage , fut témoin de tout ce manège , et s'empressa, dès qu'il apprit que Kemsky vivait et qu'il était libre , de le mettre au fait de ce qui se passait. A la prière de

Kemsky, il se chargea de radministralion de ses biens, mais, les ayant inspectés, il fut désespéré de Tétat dans lequel il les trouva : tout était morcelé, vendu en détail , dévasté. Son amitié sincère pour Remsky, et la persuasion que le prince eut été lui-même un très mauvais administrateur, purent seules décider Chvalinsky à se charger d'un tel soin.

Que dit Aleutine à ce sujet? Rien ; elle était polie et prévenante quelquefois même jusques à la servilité avec son frère, mais elle évitait de parler d'affaires, et n'avait aucune intention de rendre compte de sa conduite. Le prince n'eut pas le courage de lui demander des explications. Chvalinsky eut de la patience pendant longtemps; enfin il s'adressa par écrit à \an Drake, et le menaça d'une enquête et d'une instruction judiciaire s'il ne donnait pleine et entière satisfaction à son ami, au moins ^n ce qui regardait Ips pauvres paysans qui

étaient ruinés, et dont il était urgent d'améliorer la position. Van Drake répondit qu'il s'occupait à rédiger un compte-rendu détaillé, et qu'il couvrirait sous peu le déficit. Les soins de Remsky ne se bornèrent pas à des affaires d'argent : Trépitzine , pendant la courte durée de son administration par procuration , avait opprimé et ruiné quelques pauvres voisins ; de là des procès et des plaintes qui retombèrent sur Remsky. Il se fît l'avocat des opprimés, contre ses propres intérêts ; il examina avec une scrupuleuse attention les motifs de mécontentement, se rendit compte de la réalité des peines et des tourments qui accablaient les malheureux paysans, et ses journées se passèrent pendant longtemps dans les antichambres , dans les salons et dans les tribunaux.

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