‹ La femme noireChapitre 4 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

r Parmi les ionctionnaires avec lesquels il fut obligé d'entrer en relations, Remsky retrouva un grand nombre de ses anciens camarades ; quelques - uns d'entre eux avaient été au corps des cadets avec lui. Le premier chez lequel il fut dans le cas de se présenter était le général-major Lutnine que le prince avait connu enseigne. En 90

t'était un élégant au frac couleur canelle, au gilet de satin blanc parsemé de roses; il avait une épaisse cravatte, des bottes pointues et à revers ; il lisait la Nouvelle Héloïse, les idylles de Gessner, Florian, et la Pauvre Lise de Karamzine, et levait en pleurant les yeux au ciel. Le sentimental enseigne s'éprit d'amour à cette époque pour une certaine Pauline, qui avait la réputation d'être une merveille de beauté, d'esprit et d'instruction. Elle partit pour la province avec ses parents; il donna sa démission et vola sur ses traces. On apprit enfin à Pétersbourg que ses fidèles amours avaient été consacrés dans le village de Singuilef , appartenant à son beau-père.

»" Vingt-cinq années s'étaient écoulées depuis ce temps. Lutnine occupait aujourd'hui un poste important dans l'administration qui devait décider du sort de l'officier en jugement. Remsky, ne se fiant pas trop à la solidité de leurs anciens liens, alla

le voir, non chez lui, mais à la chancellerie, et fut tout de suite introduit et reçu avec des témoignages d'une sincère amitié.

«Qu'est-ce qui t'amène dans nos bureaux, très cher prince?»

Kemsky lui dit l'affaire qui l'occupait.

« Je regrette, répondit Lutnine, que tu te sois donné la peine de venir me chercher ici. Permets-moi de te recevoir chez moi; ma Pélagie sera enchantée de voir un de mes anciens camarades.

— Pélagie! se dit Kemsky. 1/inforluné a donc aussi perdu sa femme ! Pauline ne vit plus ! »

11 n'eut pas le courage d'interroger Lutnine à ce sujet, lui promit d'aller dîner le lendemain chez lui, et sortit plein de confiance en la protection de son ami.

A l'heure indiquée , il se présenta chez Lutnine. Celui-ci l'accueillit avec cordialité, mais non sans une espèce d'embarras.

« Viens, dit-il, je vais te présenter à m;*

feiimie. » Il lui prit la main, et le conduisit, en traversant de beaux appartements, vers son cabinet , qui n'était séparé du grand salon que par une cloison assez mince.

« Pauline y ma chère i î » dit-il d'une voix soumise, et sans franchir la porte du cabinet ; « permets-moi de te présentei' un ami, un camarade d'enfance, le prince....

— Laisse-moi en repos , toi et tes princes, » cria de l'intérieur une forte voix de basse-taille. « Ton secrétaire m'a préparé tant de besogne, que ces comptes de chancellerie vont m'occuper jusqu'à demain. »

Lutnine, confus et rougissant jusqu'aux oreilles, reconduisit le prince dans une troisième pièce, tout en regardant derrière lui, comme pour voir s'il n'était pas suivi , et dit à voix basse : « Ma bonne Pélagie est mon bras droit , mon collaborateur zélé , et je t'avoue que sans son secours je ne viendrais pas à bout des immenses détails

» En franf'His.

de mon emploi. Nous n'avons point d'eni'ants, et tous les instants de loisir que lui laissent les soins de ménage à la ville où à la campagne, elle les consacre aux affaires. Tu ne saurais croire combien je suis heureux ! »

Au même instant un léger bruit se fit entendre dans le cabinet ; Lutnine tressail lit et fut sur le point de faire le signe de la croix, comme si un coup de tonnerre eût retenti. Se rassurant cependant, il ne négligea rien pour entretenir la conversation avec son convive , qui s'y prêtait de la meilleure grâce. Le passé fut évoqué, et chacun de leurs camarades communs au corps des cadets fut l'objet d'un souvenir de la part des deux amis.

Enfin, une heure et demie après celle indiquée pour le dîner, parut dans le salon Pélagie Stépanovna , ou simplement Pauline, grande et grosse femme aux yeux noirs et au teint colore. Elle ne fit aucunfe

attention à l'accueil et aux paroles de son mari , et coupant court aux compliments d'usage , elle dit à Kemsky :

« Vous avez sans doute une affaire en litige , monsieur. Peut-on en savoir le sujet ?

— Oui, madame, répondit Kemsky, je me propose de l'expliquer à votre mari.

— Eh ! mon cher monsieur, il oubliera ou embrouillera ce que vous lui direz , et ses employés sont tous des fripons qui se font graisser la patte. Mais si vous êtes dans votre droit... »

« Madame est servie , » cria le maître d'hôtel.

Le prince offrit la main à madame Lutnine , et le mari les suivit.

Dans la salle à manger, ils étaient attendus par le secrétaire et l'employé de service, qui se mirent à table pâles et tremblants.

« Eh bien, qu'avez -vous fait aujourd'hui, vous autres gens d'esprit? dit Pela-

gie à son mari. Je gage que la séance s'est passée à parler de la partie de wist d*hier, ou bien de la pluie et du beau temps ? Vous ne sauriez vous figurer, prince, ce que sont ces hommes 1 LYxamen d'un dossier est pour eux la mer à boire ; ils ne jettent pas même un coup-d'œil sur une affaire. Les secrétaires friponnent, et ces messieurs ne songent, en attendant, qu'à s'amuser. Quel est le chiffre des affaires aujourd'hui?» demanda-t-elle à l'employé de service.

Celui-ci tira de sa poche un papier et lut : «Deux mille sept cent quatre-vingtquatre.

— Et combien d'ukases reste-t il à exécuter ?

— Je ne saurais le dire à votre seigneurie, répondit-il en balbutiant.

— Voilà un joli désordre! s'écria-t-elle , tu as là d'excellents employés, Maxime, je t'en fais mon compliment.

— Des employés de chancellerie, dit-il en balbiUiant également, ne peuvent et ne doivent pas être au courant des aifaires.

— Mais vous les ignorez vous-mêmes , vous autres hauts fonctionnaires! Un de ces quatre matins, on voudra se faire nommer ministre , et aujourd'hui on ne peut pas même venir à bout d'une misérable division. Et où en est la remonte des chevaux de courrier? dit-elle au secrétaire.

— Personne ne veut les donner à meilleur marché que Lissof.

— Les filous, les fripons! Ils se font payer un prix énorme, et ne fournissent que des rosses. Mon courrier a mis hier deux heures et demie pour aller chercher le chapeau que j'ai commandé chez madame Métron. (^est inouï ! »

La conversation se prolongea sur ce ton pendant tout le dîner. Kemsky était enchanté de voir que les affaires ordinaiies avaient fait oublier la sienne à madame

la générale , et à peine fut-on sorti de table, que le prince, profitant d'un instant où Pauline expliquait à l'employé une affaire contentieuse, s'empressa de fuir cet enfer administratif.

Le prince avait connu dans sa jeunesse un autre fonctionnaire qui occupait une place non moins importante. Yolotchkof était ce qu'on appelle dans le monde un bon enfant; plaisant, bon vivant, il aimait les cartes, la bonne chère, faisait la cour à toutes les jolies femmes, jouait l'esprit fort et l'athée, mais dans ses relations avec ses égaux et ses amis, il était poli, serviable, et d'une si extrême obligeance pour tout le monde , que lorsqu'il en trouvait le loisir , il lui arrivait de faire du bien , sans trop savoir à qui ni pourquoi. Il apprit que Yolotchkof était devenu raisonnable.

Kemsky se rendit chez lui de grand matin. Dans l'antichambre il trouva un laquais pale, maigre, en livrée déchirée, qui re-

fusa de l'introduire, sous prétexte que son maître était en prière.

« Bien, dit Remsky , je l'attendrai ; » et il entra dans une salle très simplement meublée , sans glaces et sans autre ornement que des gravures coloriées représentant des cœurs enflammés et transpercés de flèches, et autres images de piété. Sur la table il y avait les œuvres d'Eckhartshausen.

Au bout d'une demi-heure , Yolotchkol' parut. Le prince eut de la peine à le reconnaître ; ce n'était plus cet ofîicier des gardes , grand , bien fait , à la taille élancée ; l'homme élégant avait disparu pour faire place à une longue et pâle momie. Ses yeux, jadis si brillants et si vifs, étaient ternes et à fleur de tête , son visage ridé ; ses lèvres minces avaient une singulière expression de contrainte et de défiance. Remsky allait le saluer avec empressement, comme un ancien ami, mais l'air

Iroid et morose de Volotchkof le retint. Il fit trois pas, s'inclina profondément , et sans changer de visage lui dit d'un ton sourd et solennel :

«Vous vous portez toujours bien, prince Alexis Fédorowitch?

— Très bien , Dieu merci , répondit Kemsky en hésitant; et vous, capitaine Kouzmitch ?

— Je ne suis qu'un pauvre pécheur, dit Volotchkof, toujours sur le même ton ; mes membres périssables ont acquis une force nouvelle depuis que mon âme s'est ouverte à la lumière du ciel , depuis que le rayon de la Divinité a brillé sur ce corps fragile. »

Et, poursuivant sa pensée, il parla longtemps, de manière à faire croire à Kemsky que son cerveau était dérangé. Tout en causant, Volotchkof invita le prince à passer au salon, et le fit asseoir sur un sopha passablement dur. Dès que le moment lui parut opportun , le prince lui expliqua le

sujet d(? sa visite et l'objet de sa requête. Mais quand il sut qu'il s'agissait de sauver un homme qui avait négligé les devoirs de son service , Volotchkof pâlit, trembla, et ses yeux se remplirent de larmes.

« Et c'est vous qui vous intéressez à un misérable, à un traître, à un monstre, qui a foulé aux pieds ses serments et les lois divines?

— Non, dit Kemsky avec calme et fermeté. J'implore l'équité et la bienveillance des juges pour un homme qui s'est rendu coupable de légèreté et d'imprudence, parcequ'il s'est laissé entraîner par un scélérat; si l'on ne fait pas droit à ma demande, je m'adresserai à notre juge suprême, Sa Majesté l'empereur, et je suis sûr de réussir.

— Mais il me semble que dans toute affaire il doit y avoir un coupable? reprit Volotchkof.

— Eh bien , que ce soit celui qui confia

un poste important à un ofïicier jeune et peu fait pour inspirer de la confiance. Je ne me le pardonnerai de ma vie.

— C'est comme il vous plaira, dit Volotchkof. Mais dans toute affaire criminelle, selon la lettre de la loi , un coupable doit être puni : telle est le devoir de tout juge. Malheureusement, ajouta-t-il avec un soupir, pour céder à la pernicieuse impulsion de la philanthropie mensongère du dixhuitième siècle, on n'accorde que trop souvent le pardon à des coupables, sous le prétexte abusif de non-préméditation. Que ce soit avec ou sans préméditation , ce n'est point notre affaire ; la faute est commise , le châtiment doit suivre. Et s'il arrive qu'un innocent soit puni, la victime n'y perd rien, car Dieu la récompensera. »

Quand il crut avoir prouvé la nécessité absolue d'un châtiment, il parla des peines réservées aux méchants dans l'autre monde, de la conscience de l'homme et de quel-

ïtyO

ques autres sujets religieux. Les premières phrases de chacune de ses dissertations ëtaientclaires, brillantes, et ne manquaient souvent pas d'une certaine éloquence, mais les conclusions qu'il déduisait de son raisonnement étaient rarement logiques et manquaient quelquefois même de sens. Les discours de Volotchkof n'étaient pas sans analogie avec ceux d'un perroquet, qui répète quelques phrases apprises, et qui les accompagne de variations de son propre fonds. Remsky passa deux heures auprès de son ancien camarade, et le quitta après lui avoir entendu débiter deux volumes de lieux communs sans portée, et ne conserva pas plus d'espoir de salut pour son client, que de confiance dans la guérison de Volotchkof. Ses dernières paroles furent : «Je ne veux pas même savoir le nom du meurtrier pour lequel vous êtes venu intercéder; je suis obligé de garder dans cette affaire la plus parfaite impartialité. »

Quand le prince sortit du salon, il vit dans la salle à manger et dans l'antichambre une troupe de petits enfants malpropres et mal vêtus , qui l'assourdirent de cris et lui firent mille grimaces.

« Quels sont ces enfants ?demanda-t-il à un domestique qui lui mettait son manteau,

— Ce sont nos enfants, monsieur, » répondit celui-ci en souriant ; « et voici leurs mères 5 » ajouta- t-il en montt'ant par la fenêtre quelques blanchisseuses qui travaillaient à une lessive dans la cour.

Kemsky apprit par la suite que Yolotcbkof se vantait dans le monde de sa charité envers des orphelins qui lui arrivaient on ne sait d'où ; qu'il les plaçait dans des institutions publiques, et les faisait entrer plus tard , avec le secours de ses amis , au service de l'État.

Il fut facile de résoudre par la suite le problème du changement qui s'était opéré dans toute la personne de Volotchkof. Sans II. M

caractère et n'ayant jamais appris à juger par lui-même , il avait passé toute sa vie , s'il peut être permis de s'exprimer ainsi , à la remorque de quelqu'un. Dans sa jeunesse 5 il avait imité les esprits forts , dont les doctrines étaient alors à la mode , et s'était acquis une assez mauvaise réputation. Des échecs de tous genres le firent changer, non de façon de penser, car il n'en avait jamais eu , mais de manière de s'exprimer et de discuter. Il s'insinua dans les bonnes grâces d'un homme connu par sa piété et la sévérité de ses principes, sut s'approprier ses vues et retenir quelquesunes de ses phrases qu'il répétait sans discernement. Ses mœurs restèrent les mêmes, mais il y eut des gens qui, ne comprenant pas les discours pompeux de Volotchkof, le proclamèrent un homme aussi pieux que profond. Il eut des panégyristes qui ne craignirent pas de vanter les vertus de ce mauvais acteur, et les honneurs, les

places, les faveurs accablèrent cet homme, qui ne savait pas même jouer son rôle d'hypocrite.

Kemsky, dans le cours de ses visites chez des gens en place et jouissant d'un certain crédit, fut exposé à entendre une foule de sots propos, de préceptes étranges, de faux jugements; mais rien n'était nouveau pour lui , et les hommes ne se montrèrent pas à ses yeux sous un jour différent. Dans le monde, comme jadis, il reconnut les quatre tempéraments, dont son professeur de philosophie , au corps des cadets , l'avait souvent entretenu trente ans auparavant , le sanguin, le colérique, le flegmatique et le mélancolique. Comme jadis, trois passions gouvernaient les hommes ; celle de l'argent, celle des honneurs et celle du plaisir. Il ne perdit cependant pas toutes ses illusions, car il fut assez heureux pour trouver ça et là dans la foule quelques cœurs pleins d'honneur et pleins d'amour

pour la vérité ; il acquit de plus en plus la conviction qu'il n'existe aucun homme entièrement dénué de bonnes qualités , et que la seule différence qui existe entre eux consiste dans la nature du tribut que nous sommes tous appelés à payer à notre propre faiblesse. C'est ainsi qu'il entendit citer Doskantzof comme un homme de la plus basse vénalité : il fit par hasard sa connaissance, et il vit que Doskantzof ne refusait point, à la vérité, les présents qu'on lui offrait, mais qu'il accueillait ses solliciteurs avec politesse, qu'il ne commettait aucune injustice, qu'il traitait ses inférieurs avec affabilité, et que sa famille l'aimait et l'estimait. Il eut ensuite occasion de s'adresser à Sonchiline, qui passait dans le monde pour un ami de la vérité et de l'honneur, poui un Caton ou un Socrate moderne , mais qui n'était, au fait, qu'un ambitieux sans pitié, qu'un accusateur implacable , et le persécuteur-né de tous les

malheureux, incapable de vouloir jamais faire une différence entre la faiblesse et le vice, entre une légère faute et un crime. « Prends plutôt cinq cents roubles à ton client , » pensait Kemsky en écoutant sa profession de désintéressement , « et sois humain ! »

Les propos qui parvinrent aux oreilles du prince sur le compte de son ancien ami Wyschatine lui furent plus sensibles que tout le reste. Il servait avec distinction, occupait un poste important, était cité partout pour son esprit, pour son activité et pour la noblesse de ses manières et de ses sentiments, maison lui reprochait une insupportable fierté. Kemsky eut plusieurs fois ridée d'aller le voir, sans oser jamais réaliser ce projet de peur d'avoir à regretter les illusions qu'il s'était faites sur le charmant Wyschatine.

Rentrant un jour chez lui, fatigué et dégoûté de ses longues séances dans les anti-

chambres et les salons d'audience, il trouva sur sa table un billet conçu en ces termes : « Homme sans cœur, tu oublies tes anciens camarades ; voilà la quatrième fois que je me présente inutilement chez toi. De grâce, mon cher ami, ne tarde pas davantage de venir voir ton fidèle Wyschatine. »

Kemsky fut joyeux de cette invitation , comme il l'aurait été si une voix de l'autre monde l'eût appelé , et le lendemain il se rendit de grand matin chez son ancien camarade. Wyschatine habitait un vaste et bel hôtel et avait un grand état de maison. Ses domestiques portaient une belle livrée et avaient des formes respectueuses; un luxe plein de goût régnait dans ses appartements. Le suisse demanda poliment à Kemsky s'il n'était pas le prince Alexis Fédorowitch ; sur sa réponse affirmative, il sonna et dit à un valet d'aller l'annoncer. Kemsky eut à peine monté l'escalier, qu'il se trouva dans les bras de Wyschatine, et

fut d'autant plus touché de cet accueil amical, que personne ne l'avait encore reçu à Pétersbourg avec de pareils témoignages de plaisir et d'intérêt. Wyschatine, tout en lui adressant cette foule de questions et de reproches qui se succèdent sans ordre dans les premiers instants d'une rencontre de ce genre, conduisit Remsky dans son cabinet, remarquable par la propreté, le luxe et le confortable. Sur un sopha était étendu un homme en redingote bleue , occupé à examiner la peinture du plafond. Quand la porte s'ouvrit, il se tourna, et apercevant Kemsky, il se leva tout surpris, ouvrit de grands yeux en s'écriant : « Cher prince ! » et se jeta à son cou. Kemsky reconnut Bérilof. Ils se regardaient sans parler, et essuyaient leurs larmes. Wyschatine n'était pas de trop dans cette scène ; il y prit une part sincère. Kemsky passa quelques heures chez son ancien ami , et convint, en le quittant, de le voir le plus souvent possible.

Berîlof était resté le même , à tel point qu'on eût dit qu'il portait encore le même habit; il avait un peu vieilli, mais rien n'était changé dans ses manières; il disait, selon son habitude, tout ce qui lui passait par la tête ; tout tableau le transportait encore, et il ne pouvait se lasser de contempler la fresque qui ornait merveilleusement le plafond du cabinet ; il se couchait tantôt sur le sopha, tantôt sur le tapis, pour mieux voir cette peinture, et dans son exaltation artistique il agitait ses pieds et ses mains. Cène fut qu'en voiture que Kemsky se souvint de la réputation de Wyschatine dans le monde. « Que les hommes sont injustes dans leurs propos et dans leurs jugements! pensa-t-il; cet ami si bon, sr simple, si droit, passe pour fier et orgueilleux. Je veux bien croire qu'il lui eût été difficile de faire l'important avec moi, mais la manière dont il reçoit Bérilof peut servir de démenti à cette calomnie. »

Kemsky visita très souvent Wyschatine ; il trouvait toujours un nouveau plaisir à sa conversation, il jouissait avec délices de ses témoignages de sincère amitié , et ce n'était que chez lui qu'il oubliait un peu les découvertes affligeantes qu'il faisait à chaque pas dans le monde. Il remarqua cependant bientôt que la réputation de Wyschatine n'était pas complètement calomnieuse. Un jour qu'il était assis avec lui et Bérilof dans son cabinet , on annonça un certain fonctionnaire. « Qu'on le fasse entrer, » dit-il au valet. Au bout de quelques minutes, un homme d'un certain âge, décoré de plusieurs ordres, parut avec un portefeuille sous le bras. Il s'inclina profondément, et s'approcha du bureau de Wyschatine, qui, sans répondre à son salut, prit les papiers des mains du fonctionnaire, les examina, en signa quelquesuns, traça sur quelques autres des notes au crayon, et les remit au rapporteur en

disant : « Ce n'est pas cela ; cela n'a pas le sens commun ; il faut changer cela ; c'est mauvais, c'est détestable; que tout soit refait pour demain matin. » Le fonctionnaire, debout près du fauteuil de Wyschatine , jetait du sable sur chaque signature, et mettait les papiers de côté ; quant à ceux qui avaient encouru la critique , il les replaçait dans le portefeuille , et disait, d'un ton soumis : « J'entends , Excellence ; vos ordres seront exécutés. » Après cet examen, Wyschatine se mit à fumer sa longue pipe turque et à causer avec Remsky, sans plus s'occuper du secrétaire, qui après avoir rassemblé ses papiers, saluait son chef en se retirant à reculons. Quelque temps après, un autre secrétaire entra, et fut reçu et congédié avec tout aussi peu d'égards. Kemsky ne put dissimuler son étonnement.

«De grâce, dit- il avec douceur, comment peux-tu traiter ainsi ton monde? Je

in

n'agirais pas ainsi avec mes domestiques. Tu mérites , à mon avis , ta réputation de fierté. »

Wyschatine sourit. «Je sais, dit-il, ce qu'on dit de moi dans le monde; mais croismoi , les gens avec lesquels je suis obligé d'avoir des relations de service ne sont pas dignes d'être traités différemment. Ce sont de plats- valets ; ils souffrent tout et rampent devant les personnes en crédit. Je ne puis les estimer, et ne saurais leur dissimuler le mépris qu'ils m'inspirent.

— N'es-tu pas dans l'erreur ? dit Kemsky ; le sentiment de leur infériorité et de la distance qui les sépare de toi , le respect qu'ils te portent sont peut-être les vrais motifs de leur servilité.

— C'est là précisément ce qui m'inspire du dégoût î s'écria Wyschatine. Il y a deux ans, j'étais en froid avec le ministre; tout le monde croyait que je serais mis à la retraite; beaucoup de personnes pensaient

même que je paierais cher mon entêtement. Qu'arriva-t-il? Tous ces courtisans, qui jusqu'alors avaient cherché à deviner dans mes yeux mes moindres désirs , me tournèrent tout -à -coup le dos, et cessèrent de faire attention à mes paroles ; lorsqu'ils me rencontraient dans la rue, ils se détournaient 5 d'autres poussaient l'effronterie jusqu'à me regarder fixement d'un air moqueur, qui semblait dire : « Je ne te crains plus. » J'avoue que ce fut une des causes qui contribuèrent à me décider à subir la volonté du ministre. Nous nous réconciliâmes ; il vint diner chez moi , et dès le lendemain toute cette canaille bureaucratique parut dans mon antichambre avec des saints, des félicitations et des rapports. Penses-tu maintenant que je puisse estimer de telles gens !

— Mais comment te conduisais-tu avec eux auparavant? dit Remsky. Comme aujourd'hui, sans doute, avec froideur, hau-

leur et dureté? Doit-on s'étonner qu'ils ne t'aiment point, qu'ils ne le soient soumis que par nécessité, et qu'à la première occasion ils aient témoigné de la joie d'être délivrés de ton autorité? Pardonne-moi ma franchise, Wyschatine! Les hommes ne sont pas aussi mauvais que lu le le figures, cl je suis sûr que dans cette foule d'employés on trouverait des individus vraiment bons, et peut-être même des héros de vertus. Nous les accusons, nous les jugeons d'après nous-mêmes ; mais il serait juste de prendre en considération d'un côté l'éducation qu'ils ont reçue , de l'autre les principes qui nous ont été inculqués. Il me semble qu'il est de notre devoir d'encourager nos inférieurs, de chercher à les ennoblir à leurs propres yeux , à les élever jusques à nous....

— Tu vivras donc éternellement dans un monde d'illusions et de chimères ! répondit Wyschatine en souriant : descends sur

m notre terre , vois tous ces petks saints de

près, et tu chanteras sur un tout autre ton.

Voyons , Bérilof, ajouta-t-il en se tournant

vers l'artiste, suis-je orgueilleux, suis-jc

hautain?

— Oh ! non , Wladimir Pavlowitch ! dit Bérilof; je n'ai jamais vu d'homme plus simple. Votre valet -de -chambre Thadka est plus fier que vous ! »

Cette réponse excita la gaîté des deux amis, mais W^yschatine ne riait que du bout des lèvres; il avait compris l'innocente épigramme du bon artiste.

Les peines et les efforts de Kemsky n'obtenaient aucun succès ; l'affaire du pauvre officier traînait en longueur. Les désagréments et les embarras que lui suscitait le soin de ses propres affaires se multipliaient également chaque jour, à tel point qu'il eût volontiers renoncé à toute sa fortune si elle n'avait consisté qu'en immeubles;

mais les obligations que contracte tout bon propriétaire envers les paysans qu'il a reçus en héritage de ses ancêtres, ne lui permettaient point de les faire passer ainsi en d'autres mains, et de jouer ainsi la destinée de ceux de ses semblables dont le bonheur lui avait été confié par la Providence. C'était, du reste, dans le village de Voskrésensk, situé sur la plus importante portion de ses terres , qu'étaient enterrés son père et sa mère. Chvalinsky lui écrivait qu'il désespérait d'en finir jamais avec toutes les charges dont ces terres étaient grevées, et qu'il lui conseillait de les vendre; cependant, après une longue correspondance , il lui déclara qu'il y aurait encore moyen de conserver cette propriété , s'il voulait renoncer pendant cinq ans à en toucher le revenu. Le prince y consentit, et se résigna à vivre de sa seule pension de retraite, afin de ne point manquer à ce qu'il regardait comme un devoir. Il fallut

supprimer l'équipage, quitter son logement commode et agréable de la grande Morskoï, et aller demeurer dans quelque faubourg éloigné.

Pendant une belle matinée d'automne, Remsky s'était mis à la recherche d'un appartement. 11 s'arrêtait partout où il apercevait un écriteau à la porte ; il examinait, demandait le prix, marchandait, mais tout ce qu'il voyait lui semblait trop cher. Cependant, à mesure qu'il s'éloignait du centre de la ville, les prix diminuaient. Parvenu jusqu'au fond de la Colomna , il se décida enfin à monter l'escalier d'une maison devant laquelle il avait déjà passé plusieurs fois, en remarquant sur la porte l'inscription suivante : « Ici on Lou des chambre avec cuizine. » Le dwornik ^ lui fit visiter au quatrième étage, au bout d'un corridor obscur, trois chambres sales

* Espèce do porlirr en habit de paysan.

( ^oie du traducteur. )

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