‹ La femme noireChapitre 5 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

et basses, d'où s'exhalait une odeur désagréable qu'y avaient laissée les anciens locataires.

« Non 5 mon ami , dit Kemsky, ce logement ne peut me convenir.

— En ce cas , si vous vouliez attendre encore vingt -quatre heures, répondit le dwornick en descendant l'escalier, j'aurais votre affaire. Nous allons voir un appartement vacant au troisième étage; il est plus propre et plus spacieux que celuici. Il est habité par un peintre, mais comme il paie mal, le propriétaire le chasse aujourd'hui même. On a fait venir Tofiicier de police. Entendez -vous comme ils se querellent?»

En effet, un grand bruit de voix retentit derrière la porte devant laquelle le prince se trouvait en ce moment. Tout-à-coup cette porte s'ouvrit avec fracas; quelqu'un en sortit précipitamment et manqua le renverser.

« Doucement, doucement! dit Kemsky en retenant l'homme en fureur, qui n'était autre que Bérilof. Dieu me pardonne, c'est vous, André Fédorowitch ! Prince ! prince! s'écria Bérilof, c'est vous! Dieu lui-même peut seul vous avoir envoyé ici. Secourezmoi pour l'amour de lui! On me ruine, on m'égorge! »

En disant ces mots , il lui saisit la main et l'entraîna dans l'appartement. Les tables, les chaises, les armoires, la vaisselle, les tableaux, les vases, les bustes, les modèles, tout était entassé au milieu d'une chambre. Sur un vieux canapé était assis un gros homme au nez rouge, aux sourcils épais, aux lèvres pendantes. Près de lui se tenaient un officier de police et quelques individus en caftan russe.

«Eh bien, te voilà encore, enragé î»dit le gros homme, avec un sourire qui exprimait un mélange d'orgueil, de mépris

pour rhumanilé , d'insensibilité et de bêtise : « C'est assez résister à l'autorité ! »

« Prince, délivrez -moi de ces scélérats ! cria Bérilof hors de lui ; ils me réduisent au désespoir, ils me tuent 1

— De quoi s'agit-il, demanda Remsky.

— L'affaire est on ne peut plus simple , répondit le gros homme avec sang-froid : M. Bérilof ne voulant pas payer le quartier échu, j'ai été obligé d'avoir recours à l'autorité.

— Comment, je ne veux pas payer ? usurier, âme vénale! Je ne veux pas payer? Tu ments, juif maudit! Voici la vérité, Excellence. Je loue un appartement chez cet homme, à raison de quinze roubles par mois; le terme est échu depuis trois semaines. J'avais oublié que le premier du mois était passé, et je vivais tranquillement sans m'inquiéter de rien. Que ne me le rappelait-il , ce traître ! je n'aurais pas

vu entrer ce malin notre nadziratel * avec un commissaire-priseur.

« Vous voilà, M. Tofficier, lui ai-je dit^ d'où venez-vous? — Du siège 2, a-t-il répondu, je viens faire l'inventaire de vos effets. — L'inventaire de mes effets ? Pourquoi donc ? — Voici l'ordonnance, car vous ne payez point votre loyer, malgré des avertissements réitérés. — Sommes - nous donc déjà au \^^ novembre? — Mieux que cela, c'est aujourd'hui le 29. — Donnezmoi, de grâce, un jour de répit. — Je ne le puis, André Fédorowitch, le major m'écraserait. — En ce cas, permettez-moi au moins d'aller trouver moi-même M. le major. — Volontiers, j'attendrai. » Je cours chez le major de police , il n'y est pas ; je reviens à la maison, et je trouve chez moi mon propriétaire avec toute sa canaille ,

* Offlcier de police.

^ Maison où se rassemblent les employés de police.

{Note du traducteur. )

c'est-à-dire ses commis, ses apprentis, ses galopins. Les imbéciles, les ignorants, ne s'étaient -ils pas avisés de taxer mes ouvrages d'art î Figurez-vous. ... Ce paysage, vous vous rappelez bien, que j'avais fait d'imagination, et qu'aimait tant votre.... je veux dire que vous aimiez tant ; ils l'ont évalué deux roubles et demi ! Votre sœur Aleutine Michaïlovna l'avait vendu, c'està-dire l'avait fait vendre au marché aux guenilles, pour quatre roubles. Je l'avais racheté pour six , et Wladimir Pavlovitch m'en avait offert six cents roubles. Il faut convenir que sa seigneurie avait perdu l'esprit en me faisant une si belle proposition. Mais mon propriétaire n'est pas un sot, il a commencé par vendre des bouteilles cassées, et il a amassé par son commerce, je veux dire par ses friponneries, de quoi acheter quatre maisons en pierre. Aujourd'hui il voulait prendre mon tableau pour rien , et me chasser. » Les larmes et

les sanglots étouffèrent la parole de Bérilof. ff Maudit peintre ! cria le propriétaire à son tour, comment oses-tu injurier un négociant de la première guilde ^? Sais-tu que j'ai été sur le point d'être nommé syndic ? j'avais déjà fait peindre mon appartement, et ce n'était pas par des barbouilleurs comme toi.

— Calmez- vous, monsieur, dit Kemsky, vous êtes en droit, j'en conviens, d'exiger votre argent et de faire ordonner la saisie des meubles de votre locataire 5 mais il y a déloyauté à vous en emparer et à les faire évaluer en l'absence du possesseur. Et vous, monsieur l'officier de police, vous tolérez une conduite aussi arbitraire?

- — Que voulez-vous, Excellence ? répondit le nadzirateiy nous autres employés subalternes, comment pourrions-nous agir contre les ordres de l'autorité , quand M. le

* Classe.

major lui-même a de la peine à venir à bout de messieurs les locataires? Je n'ai fait que suivre mes instructions; il faut souvent exécuter malgré soi la volonté de ses chefs.

— Prince, s'écria Bérilof, n'adressez aucun reproche à monsieur le nadziratel; c'est le Raphaël des officiers de police, une âme bonne et compatissante; quand on n'a rien , il faut bien se soumettre à celui qui vous donne du pain.

— Hélas ! oui , vous avez raison , André Fédorowitch, dit le pauvre officier, en essuyant une larme avec son mouchoir à carreaux bleus.

— Et que vous doit M. Bérilof? demanda Remsky au propriétaire.

-il — Deux mois , y compris le jour de demain, répondit le marchand ^ sur qui le litre de prince avait produit quelque eifet.^ En tout trente roubles. J'ai l'honneur d'assurer votre Excellence que je suis moimême dans l'embarras »

Le prince tira de son portefeuille trois petits papiers rouges ^5 et les remit au nadzirateL

a Sors d'ici , cria alors Bérilof au propriétaire 5 décampe bien vite si tu ne veux pas être maltraité. Tout est payé; je suis maître de céans jusqu'à demain au soir. »

Le marchand se retira en dissimulant avec peine le dépit qu'il éprouvait d'être obligé de renoncer au profit qu'il aurait eu sur le. mobilier de l'artiste. Ses commis le suivirent , et la marche fut fermée par le bon nadziratel,

y « Vivat ! à nous la victoire î » s'écria Bérilof, sans même songer à remercier le prince. Au même instant on vit venir de la cuisine une vieille femme grande et maigre, qui, s'adressant au peintre : « Voilà le résultat de votre insouciance et de votre fierté , dit-elle ; n'ai-je pas été sur le point

* Assignais de dix roubles. {Soie du traducteur. )

de coucher dans la rue, moi, femme noble et veuve d'un fonctionnaire, qui vaux un peu mieux que votre défunte Nastasie Ra-; dionovna tant vantée! mais que peut-on attendre d'un homme sans conduite ! Quand on n'a pas pitié de son propre enfant...!

— Paix ! paix ! bonne Acouline, dit Bé-4 rilof confus et troublé ; au nom du ciel , finissez ! Le prince que voici , je veux dire mon ami, est venu à mon secours, et quand j'aurai terminé mon grand tableau...

— Mais quand l'achèverez-vous ? conti-^ nua la vieille Acouline en changeant de ton pour prendre une voix plaintive, et comment vivrons-nous jusque là? C'est demain votre fête , et je n'ai pas même de quoi faire un pâté ; quant à du café, il ne faut pas y songer. Je suis une pauvre veuTe bien misérable. '

Bérilof, si courageux devant le propriétaire millionnaire et l'agent de police, ne savait comment répondre à la vieille. Le

prince prit la défense de l'artiste, calma la ménagère en l'assurant qu'il y aurait de quoi faire un pâté et du café, la reconduisit à sa cuisine et vint ensuite interroger Bérilof sur ses ressources, sur ses espérances et sur ses projets d'avenir. Le peintre le regardait avec des yeux étonnés, lui qui ne pensait jamais au lendemain, ne se souvenait jamais de la veille, et vivait constamment au jour le jour. Kemsky lui proposa de louer un appartement en commun.

Bérilof, après avoir eu quelque peine à comprendre ce qu'il voulait dire , et après quelque hésitation , y consentit de grand cœur.

A l'aide d'Acouline, qui connaissait parfaitement tous les faubourgs de Pétersbourg, un logement convenable fut bientôt trouvé, dans le quartier deWybourg, à la place qu'occupait l'ancien cimetière de Samson, dans une maison construite au milieu d'un jardin créé sur les anciennes

lombes. Celte maison avail deux sorties, et l'étage supérieur contenait une grande pièce fort claire, qui semblait faite exprès pour un atelier de peintre. Le prince abandonna à Bérilof la plus grande partie du rez-de-chaussée, et ne se réserva que deux petites chambres et un cabinet pour Silanlief. Bérilof comprit enfin tous les avantages qui devaient résulter pour lui de ce nouveau genre de vie, et au milieu de la joie qu'il en ressentait, demanda au prince, comme une grâce , la permission d'orner son cabinet des meilleures productions de son pinceau.

Le changement d'existence de Kemsky et les motifs qui Tavaient porté à borner sa dépense ne tardèrent pas à parvenir à la connaissance de ses parents , qu'il regardait, avec raison, comme cause première de tous les malheurs et de toutes les pertes qu'il avait éprouvées. On ne pouvait espérer que cette manifestation évidente du fâcheux état de fortune du prince exciterait

en eux la moindre compassion, les plus légers remords. Toute cette famille n'était sensible qu'aux souffrances physiques; la pitié, la sympathie, la voix de la conscience, n'étaient pour elle que des fictions dignes, tout au plus, de figurer dans un drame de pure invention. Aleutine, craignant que son frère n'eût l'idée de lui demander raison du dérangement de sa fortune, feignait d'ignorer que le prince avait réformé ses voitures à quatre chevaux, et s'était logé dans un faubourg ; Yan Drake tremblait bien plus encore et n'avait d'espoir qu'en Trépitzine ; mais il ne changea point, en apparence, de manières envers son beau-frère ; quant aux neveux , ils ne prirent pas la peine de dissimuler leurs impressions et leurs peines. Grégoire cessa entièrement de parler à son oncle, pour qui, du reste, ce changement fut peu sensible, car il ne s'était jamais conduit très poliment avec lui ; mais Platon devint aussi

grossier et aussi iinpertinenl qu'il avait été naguère officieux et courtisan. Il cherchait toutes les occasions de faire des allusions piquantes au peu de soin et de conscience des parents qui, par leur mauvaise administration , leur zèle inconsidéré pour le service et leur excès de confiance en des étrangers , détruisent leur fortune et anéantissent ainsi les espérances légitimes de leurs héritiers; il se plaisait à contredire le prince en tout ce qu'il disait , se moquait ouvertement des beaux esprits du XYIIP^ siècle , et cessa même de s'appuyer de l'opinion du capitaine en premier Zalétayef. Kitty ne disait rien à son oncle, ne le regardait même pas, et concentrait toute son attention, toute sa tendresse sur son chien et sur son Anglais.

Kemsky, on le pense aisément, allait fort rarement les voir; cependant, le jour de son déménagement, il se crut obligé de les instruire de son changement de domi( ile.

Après son dernier repas à Thôtel de Londres, il se rendit à pied chez sa sœur. Elle avait quelques personnes, occupées, comme d'habitude , à jouer au wist. On le reçut avec une froideur et une sécheresse qui étaient presque de la grossièreté. Aleutine, qui faisait la partie avec quelques gros bonnets y se souleva à peine de son divan et marmotta quelque chose qui ressemblait à un bonsoir ^. Grégoire fît un salut de tête, sans quitter le fauteuil où il se tenait nonchalamment étendu, et Platon se détourna, jeta une carte et dit sans doute quelque chose de plaisant à ses partners , car ceux-ci se mirent à rire en portant leurs regards sur Remsky. Il y a des jours où Ton est beaucoup plus accessible aux impressions fâcheuses, où l'on voit tout, où l'on remarque tout. Les manières inconvenantes de ses neveux blessaient depuis longtemps le prince, mais jamais il

* En franrais.

n'en fut aussi choqué que ce soir. II ne put rester plus d'une demi -heure dans cette société; il lui semblait que des esprits malfaisants l'entouraient et qu'il était sur les bords d'un enfer, où l'attendaient des tourments et des souffrances; il lui semblait voir, à travers les vapeurs des bougies, des figures sataniques voltiger autour de leur victime , et se préparer à la déchirer avec le sourire moqueur des furies.

Kemsky se leva, chercha des yeux Van Drake, s'approcha de lui et lui dit en lui remettant un petit billet : « Si vous avez besoin de moi, voici mon adresse; souvenez-vous de votre promesse relative aux comptes à rendre. » Ses yeux avaient une expression effrayante. Van Drake demeura saisi ; il se troubla et put à peine balbutier : « Dans le plus court délai. » Kemsky salua et sortit ; et quand il franchit le seuil de îa porte, il entendit des éclats de rire au salon.

Il descendit avec précipitation et prit le chemin de sa demeure. Délivré enfin de la vue des personnes qui auraient dû lui être odieuses, n'entendant plus leurs paroles , n'étant plus témoin des rires, des chuchotements de tous ces étressans âme, il tomba dans une profonde rêverie.

Toutes les blessures de sou cœur s'é-

taienl rouvertes; la coupe deses souffrances était pleine; une dernière goutte venait de la faire déborder. «Nathalie! Nathalie!»

disait-il tout bas, en invoquant un souvenir assez doux et assez triste pour lui arracher des larmes , si ce soulagement même ne lui avait pas été refusé. Oppressée par les douleurs du moment, son âme revint sur un passé ténébreux et déjà éloigné. Il lui sembla qu'il se trouvait encore sur le vaisseau qui l'avait transporté de Nice à Trieste. 11 était accompagné de son fidèle ami Alimari, qui lui avait sauvé deux fois la vie, la première en lui remettant par écrit une exclamation qui devait lui obtenir de tout franc-maçon ( et il y en avait un grand nombre dans l'armée française) UM prompt secours ; la seconde , en l'arrachant à un violent désespoir. . . La mer était agitée ; le soleil allait disparaître derrière l'horizon , et dorait de ses derniers rayons la surface des vagues écumeuses en se pré-

cipitant avec elles dans les abîmes. Il ^ était assis sur un banc , appuyé contre le mat. Alimari était debout à côté de lui, se tenant d'une main à un câble et regardant en silence du côté de l'orient. Tout-à-coup on entendit des cris dans la cabine ; on en vit sortir tout effaré un des passagers, petit vieillard deLivourne qui , s'atlachant à Alimari , lui criait hors de lui : « Sauvezla! délivrez-la! »

— Qui ? comment ? demandait Alimari surpris.

— Vous êtes médecin et homme compatissant 5 ne me refusez pas votre secours pour ma pauvre Juliette. Je vous en prie, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré.

— Il est dans l'erreur; je ne suis pas médecin , dit en russe Alimari à Remsky^ mais je me ferais scrupule de lui refuser mon assistance. Venez avec moi, prince. »

Ils suivirent le malheureux vieillard dans la partie de la cabine réservée aux femmes.

Là, sur un hamac abaissé jusques au plancher, était étendue une jeune femme sans^ connaissance ; une pâleur mortelle couvrait son visage , ses yeux étaient fermés ^ ses lèvres se remuaient et proféraient des sons inarticulés; ses bras étaient croisés sur son sein, violemment agité. De temps en temps elle était saisie d'un tremblement nerveux ; elle joignait alors les mains, comme pour implorer du secours , et poussait des cris plaintifs. Alimari s'approcha d'elle, et la fixa de son regard pénétrant; elle tressaillit, et bientôt après un sourire vint errer sur ses lèvres.

tf Paolo ! dit-elle d'une voix douce.

— Paolo ! répéta son père avec douleur ; c'est le nom de son fiancé^ tué par les Français.

— Paolo! reprit-elle, te voilà enfin re». venu. Que tu es gai, que tu parais bien portant, et moi ! ... » Sa figure exprima un chagrin profond.

Alimari se pencha vers elle, lui ouvrit les bras, les étendit le long de son corps, et se mit à lui passer les mains sur la figure; puis, en agrandissant peu à peu les cercles qu'il traçait, il les étendit jusqu'à la poitrine. La jeune femme se calma, et dit au bout de quelques minutes : a Qui eslu, mon doux consolateur? toi dont le visage m'est connu. Je te remercie, mais tu n'es pas Paolo. Il a encore une fois disparu. On l'a emmené pour le faire mourir ! » Ses traits reprirent l'expression de la souffrance et de la douleur.

Alimari continua les mêmes mouvements avec ses mains, et elle ne tarda pas à se calmer entièrement.

« Ce sont les effets merveilleux de la clairvoyance y dit-il tout bas, en russe, à Remsky. Approchez-vous. »

Sans ôter sa main gauche du creux de l'estomac de la malade, il prit de la droite la main deKemsky.

« Ce n'est pas lui non plus, dit-elle, mais il est aussi triste et aussi affligé ; consoleloi, mon ami ! Tourne tes regards du côté où le soleil se lève, et d'où nous vient un vent frais et vivifiant... , elle est là... , regarde..., la voilà... , en mantille noire, à genoux. Ne pleure pas, ma sœur ! ton bienaimé vit, et mon Paolo î ! La vois-tu, mon ami..., la voilà. Elle prie Dieu, la bienheureuse î Devant elle est... non un crucifix... non ! mais l'effigie de la Sainte-Vierge, vêtue d'or et couverte de pierreries. Je vois, je vois : la céleste consolatrice fait pénétrer un rayon de sa bonté divine dans ce triste cœur. Elle l'a aperçu ! Elle a vu son ange tutélaire... , elle vole vers lui sur des ailes de séraphin. Ne pleure pas, mère affligée ! . . . Mais non ! non ! s'écria-t-elle en poussant un cri sauvage ; Paolo ne vient pas! on l'emmène, on va le faire mourir î » Et d'horribles convulsions faisaient grimacer ce beau visage. Alimari laissa retomber la

main de Kemsky, et recommença à magnétiser la jeune infortunée. Elle se tût , se calma, et s'assoupit enfin.

Cette scène produisit une forte impression sur Kemsky. L'inconnue avait deviné le songe qui l'avait poursuivi pendant plusieurs nuits depuis son embarquement. 11 avait vu et rêvé en même temps la femme noire et Nathalie. Déjà, précédemment, il avait cru trouver quelque analogie entre les traits de Nathalie et ceux de la femme noire, et cette analogie l'avait attiré vers elle avec une force irrésistible. Mais aujourd'hui qu'il avait perdu sa bien-aimée, et qu'il commençait seulement à secouer un peu son engourdissement moral , ces deux images s'étaient fondues en une seule. En songe comme éveillé , il voyait son ancienne apparition , qui avait pris les traits et la physionomie de Nathalie ; la douleur et le chagrin, leur expression habituelle, y étaient quehiuefois remplacés par un

sourire fugitif et par un regard dirigé vers le ciel , qui semblait dire : « Aime, crois et espère ! » Dans sa jeunesse et dans les moments d'ardeur inséparables de cette époque de la vie, cette vision l'agitait et le rendait mélancolique ; mais lorsqu'il eut à déplorer la perte de tout ce qu'il avait de cher au monde, elle devint pour lui une douce compagne qu'il chérissait comme sa consolation et son unique bonheur. Fer-^ mait-il les yeux pour se reposer de quelques soins pénibles, Nathalie lui apparaissait aussitôt en robe noire, avec un triste sourire sur les lèvres. Se réveillait-il, son rêve s'évanouissait, mais il lui semblait que Na^ thalie s'approchait de son lit, lui soulevait la tète d'une main amie, et passait l'autre sur son front comme pour en chasser de sombres pensées. « Nathalie ! ^ disait-il tout bas, et il commençait toujours sa prière du malin par cette exclamation, qu'il lui adressait comme pour la supplier d'inter-

céder en sa faveur auprès de Dieu. Mais cette ombre chérie, cette charmante messagère d'un autre monde , redoutait l'atmosphère corrompu du vice; elle fuyait l'haleine empoisonnée de la calomnie, et ne pardonnait pas la ruse et la déloyauté. Aussi, pendant son séjour au Caucase , depuis l'instant où Yestri fit la connaissance du prince, sa fidèle compagne lui apparut moins fréquemment , et elle cessa entièrement de le visiter, quand le traître vint s'installer dans sa maison. Elle ne reparut que lorsque le prince , épuisé de fatigues , de souffrances et de chagrins , ferma les yeux pour la première fois, dans sa prison, à Y août des Tcherkesses , mais elle ne le quitta plus pendant toute sa captivité. A mesure qu'il se rapprochait de Pétersbourg, ses apparitions devinrent moins fréquentes, et à son arrivée dans la capitale elle l'abandonna entièrement.

« Nathalie ! > disait-il d'une voix faihle ,

après s'être éloigné de ses véritables ennemis. « Nathalie ! tu m'as donc aussi abandonné ! ou bien, le moment de te rejoindre serait -il venu pour moi... , le moment de te revoir.... là haut! »

Il arriva sans s'en douter dans sa nouvelle demeure. Son fidèle Silantief l'attendait au salon. Kemsky, absorbé comme il l'était, ne remarqua pas que cette pièce était proprement meublée, et que les murs étaient ornés de tableaux et de gravures arrangés avec goût et symétrie. Silantief, accoutumé depuis longtemps aux bizarreries de son maître , était sobre de paroles et de questions ; il connaissait les instants, les heures où le prince était étranger aux choses d'ici-bas ; le troubler, l'arracher à sa rêverie dans ces moments-là , c'eût été le rendre malade.

Kemsky passa dans sa chambre à coucher, et, se tournant vers une sainte image devant laquelle brûlait une lampe qui ne

répandait qu'une faible lueur, pria quelques minutes mentalement, fît le signe de la croix , et se mit au lit. Je ne sais quel engourdissement douloureux, qui n'était pas tout-à-fait le sommeil , appesantit ses paupières; il sentait qu'il ne dormait pas, et cependant il voyait des choses qui ne pouvaient exister. Au bout de quelque temps, ces légères et confuses visions disparurent ; il ouvrit les yeux. Dans un coin delà chambre était assise Nathalie, comme de coutume en habit noir, le coude appuyé sur la table. Ses yeux, qui exprimaient l'amour, la tristesse, le souvenir et l'espérance, étaient fixés vers une partie obscure de l'appartement, que n'atteignait pas la lueur de la lampe. Tout-à-coup ce côté s'éclaira , l'image d'un jeune enfant en petite chemise blanche et en ceinture bleue s'y dessina peu à peu. Ce bel enfant, placé sur un coussin , étendait avec un sourire d'impatience enfantine ses petits bras vers

Nathalie, comme pour lui dire : prendsmoi ! Kemsky tourna ses yeux vers elle ; elle n'y était plus ; il regarda de nouveau l'enfant, mais ses traits disparaissaientdans les ténèbres. La lampe s'obscurcit et finit par s'éteindre. Il sonna trois heures.

€ette vision préoccupa longtemps l'imagination de Kemsky ; il ne savait si c'était un songe ou une réalité ; cependant, l'apparition de l'enfant , l'obscurcissement de la lampe et le son de la cloche finirent par lui paraître évidents. Ces images chéries voltigèrent autour du pauvre prince, et ne le laissèrent goûter que vers le matin un sommeil calme et fortifiant.

Il se réveilla tard. Les pâles rayons d'un beau soleil d'hiver pénétraient à travers ses rideaux roses, et teignaient d'un doux reflet les murs blancs de sa chambre. Se rappelant les visions qu'il avait eues, et cherchant à les reproduire dans son imagination , Kemsky ouvrit les yeux, et sur le

Ynur rosé il vit de nouveau le jeune en* fant qui lui était apparu pendant la nuit. Il se frotta les yeux pour s'assurer qu'il n'était pas abusé par une illusion. Non, c'était bien une réalité. Toute son attention fut captivée par cette apparition dans laquelle il reconnut bientôt une peinture sans cadre , représentant un bel enfant de grandeur naturelle, suspendu au-dessus de son bureau. Sa vision de la nuit s'expliqua, et il devina que ce tableau avait été placé là par Bérilof. Le pan de mur opposé était occupé par le paysage qui représentait le lieu de sa naissance. Cette charmante attention de Bérilof fit une vive impression sur l'âme de Kemsky. L'artiste était toujours tel qu'il l'avait connu vingt ans auparavant, insouciant, indifférent, irréfléchi pour tout ce qui était la vie ordinaire et prosaïque; mais la vie du cœur, cette vie qui se compose de la joie et des peines de nos amis comme de nos joies et

de nos peines, celte vie était la sienne, et jamais les élans de son cœur n'avaient été soumis aux caprices de son imagination.

Au-dessous du paysage il avait suspendu son propre portrait avec ces mots : « Au prince des hommes , à l'homme des princes j so7i ami reconnaissant André Béritof. »

Kemsky se jeta, en versant des larmes d'attendrissement , au cou de Bérilof , qui entrait en ce moment dans la chambre. Le bon artiste était transporté de joie d'avoir réussi à faire plaisir à son ami.

0 M^s quel est ce charmant visage de chérubin! dit Kemsky en montrant le portrait d'enfant. Dites-moi, où est le modèle de ce tableau? ou bien serait-ce une production de votre imagination ?

— Non , Excellence, dit Bérilof en balbutiant : ce n'est rien, c'est-à-dire ce n'est pas un sujet de fantaisie, c'est ma fdle.

.' — - Votre lille ! dit Kemsky avec surprise, votre fille! »

Bérilof rougit, se troubla, baissa les yeux et ne répondit pas. Kemsky, voyant qu'il dësiiait cacher ce mystère, cessa de le questionner, quoique cette circonstance piquât vivement sa curiosité. Il ne savait pas que Bérilof eût jamais été marié. C'était un motif de plus pour lui épargner des questions au sujet de sa fille. Cet embarras momentané ne tarda cependant pas à se dissiper.

Kemsky menait une vie douce et Iranquille; il vaquait le matin à ses alTaires, et rentré chez lui, après un modeste repas, il s'occupait à lire^ à mettre ses notes en ordre, et à repasser ses souvenirs dans sa mémoire. 11 ne voyait que rarement Bérilof; car pendant huit jours seulement ils prirent leurs repas ensemble. Bérilof ne savait jamais rentrer à l'heure fixée; quelquefois il arrivait à onze heures du mntin, 11. U

et demandait au prince s'il avait déjà dîné. Mais le plus souvent il laissait passer l'heure, et rentrait pour dîner lorsqu'il était temps de souper ou de s'aller coucher. Remsky aurait supporté patiemment ces inexactitudes ; il ne tenait pas à rendre son ami esclave des heures et des minutes ; mais Bérilof sentit lui-même que ce manque d'ordre et de régularité devait être désagréable pour un homme qui, n'était plus jeune, et qui ne jouissait pas d'une bonne santé; quand il lui arrivait d'être en retard et de cause^ des inquiétudes au prince, il se le reprochait vivement, s'en voulait à lui-même, jurait de devenir plus rangé à dater du lendemain ; mais le lendemain il remettait sa conversion au jour suivant. Un jour enfin il pria le prince, les larmes aux yeux, de vouloir bien l'affranchir de l'obligation de dîner avec lui, de lui rendre son ancienne liberté, et de lui permettre de manger et de dormir où etcomme;>

il lui plairait. Le prince y consentit sans faire la moindre objection, et Bérilof reprit ses habitudes de flâneur, avec d'autant plus de plaisir qu'il savait sa maison bien gardée, son appartement bien tenu. Il lui arrivait quelquefois de rester trois semaines dehors, et quand il revenait à ses pénates, il retrouvait tout en bon ordre. Son retour était toujours proclamé par la voix de la vieille Acouline, d'abord grondeuse et puis caressante ; et quand cette nouvelle était arrivée au prince à travers la porte condamnée qui séparait son propre appartement de celui de l'artiste, Bérilof paraissait : a Bonjour, André Fédorowitchî oii as-tu été ?

— A Narva , à Gatchina , à Cronstadt , à Wibourg, à Novgorod , » répondait l'artiste en tirant une à une sesétudes du portefeuille. Le prince les examinait, les critiquait, discutait avec lui sur leur mérite; Béi'ilof se menait à achever ses ébauches;

puis, au l>out de quelqut^ jours, il dispa» raissaii encore |>our venir de nouveau se i|uerelKT avec Acouline; mais ces allcriMrtiimf, que le prince rntciKlait . y prendre part, élaient pour lui, coinparaii> i aux scènes dont il avait élë

léinoin i\ ml de se relirer du monde, c*e qu\*st la pluie de mai comparée aux éboulées de mars. Il s'était attaché au jH'inlre d'nne mnnii'^ro incompréheotêbla. Lors4{iril \o revit pour li i m inrèrc foit «près iTaD être séparé thr/. Wysdiatine^ il se senti innélré d'une joi» ni- \primai>lc : îl lui semblait retrouver un ami perdu depuis longtemps. «Cela n'est pas surprenant, se dis;nt-il en analys;mt .m»s inipns- .s ions : personne n<* ia (oiuuh' aussi bien (juc liérilof ; aucun dcb individus que je vois maintenant neie souvient :tn ^ }'u*n i\e SON ir^'ard MIgélique, de son aiuf <livineî Ktîiv<HM|unUinénaf(emriiLs illa ra|K ^♦rllc (l:iFi ainiMn . moi ! Si j'a-

vais à choisir un ami parmi tous les gens que je connais, je donnerais la préférence à ce fils de la nature si simple et si bon, chez lequel le sentiment de tout ce qui est beau, vrai , grand et immortel, semblable à un précieux diamant, à un rayon de lumière céleste , se cache sous une enveloppe grossière.

XLYI

Mille bougies éclairaient d'immenses salons ornés de glaces et de riches tentures. Des femmes gracieuses et légères comme des sylphides dansaient en effleurant à peine de leurs petits pieds le parquet luisant et uni; autour d'elles se pressaient des élégants de tout âge, aux paroles flatteuses, au sourire moqueur, à

l'esprit caustique et méchant. Une musique bruyante couvrait à peine les voix confuses de cette foule agitée. Les intrépides danseurs n'étaient point encore fatigués, et comptaient les heures de plaisir qui leur restaient. La chaleur, la poussière et la presse n'avaient point encore fané les charmantes parures des danseuses. Il était encore possible de traverser les appartements et de choisir sa place.

Remsky entra. Depuis dix-huit ans il ne s'était plus trouvé dans les réunions nombreuses du grand monde. Ce mouvement, ce bruit , cet éclat produisirent sur lui un singulier effet. Tout en lui rappelant les jours passés de sa jeunesse et de son bonheur, cette scène de joie et de luxeréyeilla dans son cœur un sentiment triste, accablant; ces accents de gaîté le firent réfléchir au peu de stabilité de toutes choses ici-bas, et à la mort ; le souvenir de tous les camarades qu'il avait perdus lui revint, et de-

vanl la pensée de tant de jeunes hommes qui n'étaient plus qu'une froide poussière, la musique et le bal avaient disparu.

Il fallait cependant chasser ces souvenirs ; il fit quelques pas dans le salon pour y trouver une distraction , et n'y aurait rencontré que la tentation de regagner sa solitude 5 si, se rappelant tout-àcoup le motif qui l'avait amené parmi cette foule joyeuse et bruyante , il n'avait étouffé dans son âme ses douloureuses pensées pour se livrer à la recherche du maître ou plutôt de la maîtresse de la maison.

Ce bal était donné parLutnine, pour l'anniversaire de la naissance de Pélagie Stépanowna. Ayant vu Kemsky la veille, il avait invité son ancien camarade à sa soirée. Le prince avait d'abord refusé, mais Lutninc ne voulut admettre aucune excuse, l'assura qu'en s'y rendant il ferait un sensible plaisir à la bonne Pauline, qui avait beau-

coup d'estime pour lui , et que son refus, en blessant ses amis, pourrait nuire aux intérêts de son client. Cette dernière considéralion décida Kemsky. Il donna sa parole à Lutnine, et parut à sa fête comme on s'acquitte d'une corvée , avec la ferme résolution de quitter la réunion le plus tôt qu'il pourrait. L'impression pénible qu'avait produite sur lui cette gaîté bruyante et ce luxe éblouissant , le fortifièrent encore dans ce projet. Il découvrit enfin ses hôtes, aborda Lutnine, qui , tout absorbé par les soins de sa fête, ne lui répondit que par un serrement de main et avec distraction ; il présenta ses hommages à Pélagie Stépanowna ; elle eut à peine pour lui un regard . « Comme il serait possible toutefois , se dit-il, qu'on fît attention à moi, je vais parcourir les appartements. »

Ayant traversé une suite de salons éclairés avec magnificence, il entra dans la salle de billard. Deux officiers, l'un

portant l'uniforme des gardes, et l'autre celui de la marine, étaient aux prises. Deux ou trois personnages insignifiants , assis sur des banquettes, regardaient le jeu en silence. Il y avait là moins de bruit et moins de chaleur ; cet appartement était tellement éloigné de la salle de bal que les jeunes gens avaient la permission d'y fumer, car Remsky venait de s'asseoir sur un banc élevé , lorsqu'un domestique en riche livrée lui présenta un cigare. Il le prit avec plaisir, et fixa son attention sur le jeu des deux officiers. Le marin fit ]gÊi beau doublé, et l'officier des gardes s'écria : « Bravo ! voilà un coup digne de Wéiline !

— Il ne l'aurait pas fait aussi bien! répondit le marin , en faisant encore un coup de maître.

— Et cependant, convenez qu'il joue comme un ange î

— Dites plutôt qu'il jouait Tempi

;i«A*5a/i/ reprit le marin. •'

— Serait -il possible? Wélline a-t-il quitté la marine ?

— Non; il porte toujours notre uniforme , mais son âme n'est plus la même; Wétline , ce garçon si joyeux sur terre, si aimable dans nos réunions à bord , si brave au combat , si vaillant au milieu des plus terribles tempêtes , est devenu plus faible, plus mou, plus bête.... que, Dieu sait qui î Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que ce changement s'est opéré en lui pendant la durée d'une seule campagne : des aspirants imberbes en sont revenus hommes faits, et lui, il est comme un moine. Il fuit le monde, il a peur de tout, ce n'est plus qu'une poule mouillée. Vous ne sauriez croire comme j'ai été surl)ris de le voir ici, au bal. Serge Wétline au bal! Il fuyait jadis les salons, parce (]u*il détestait toute espèce de gène. Aujourd'hui il évite même ses anciens camarades, elle voilà au bal! Le moyen d'ex-

pHquer les bizarreries de l'esprit humain! — Mais voilà notre partie achevée.

— Voulez -vous faire quitte ou dou^

Kemsky ne perdit pas un mot de celte conversation. «Wétlineî se disait-il, Serge Wétiine, le filleul d'Elimof , ce mauvais sujet est ici au bal! p II n'osa pas faire de questions aux deux officiers inconnus ; les manières aimables et respectueuses de ses neveux lui avaient d'ailleurs inspiré une si grande terreur, qu'il redoutait d'entamer un entretien avec des jeunes gens. Il se décida à aller lui-même à la recherche de Wétline, et après avoir achevé son cigare il passa dans les autres pièces. Elles étaient tellement pleines de monde que les danseurs pouvaient à peine former les figures des quadrilles français, se livrer à l'impétueuse walse russe, ou exécuter

* En français.

ïepassi gracieux et si légerdelaMazourka; Kemsky regardait attentivement tous les individus portant des ancres brodées sur le collet de leur habit. «Yoici, dans ce quadrille , un jeune officier de marine. Non, ce n'est pas lui; Wétline a les cheveux châtain foncé , et celui ci est blond et a une figure moutonne. En voici un autre , il est trop âgé 5 Wétline n'a pas fait dix-huit campagnes.» Il en voit encore quelques-uns, mais ils n'avaient pas la plus légère ressemblance avec son ancien protégé. On ouvre des tables d'écarté. Kemsky aperçoit, derrière la chaise d'un monsieur âgé, ancien coryphée du club anglais, un jeune officier de marine, grand, bien fait, à la chevelure brune. Ce pourrait être Wétl ine. Ce jeune homme suit le jeu avec attention. On peut lire dans ses yeux, comme dans un miroir fidèle, tous les accidents de cette guerre à laquelle le hasard préside. Il a des trails réguliers et distingués, son regard

est expressif, mais il y a quelque chose de si singulier dans son sourire, qu'on pourrait quelquefois le prendre pour une grimace; c'est un mélange de bienveillance et de mépris, de plaisir et de dépit. Une ligne étrange, ligne tracée en apparence par de fortes passions, part de sa lèvre inférieure; de temps en temps, quand son âme est agitée par un sentiment quelconque de dépit ou d'impatience, ce sillon se creuse plus profondément et dépare pour quelques instants cette belle figure ; mais je ne sais quel éclair brille aussitôt dans ses yeux noirs, et cette ligne disparaît à l'instant, et sur ses lèvres se dessine un sourire gracieux et bienveillant. « Ne serait-ce pas Wélline ? » se dit Remsky , en s'asseyant auprès des joueurs sans perdre de vue le jeune inconnu. La partie devenait toujours plus intéressante et absorbait tellement l'attention du jeune officier, qu'il n'eut pas un regard pour les femmes qui ,

chins l'intervalle des contredanses, se pro* menaient par groupe dans les salons. Toutà-eoup une voix douce fit entendre ces mots : a Écoutez j Nadèje ! ma clicre JSadinka! écoutez do7ic!^» L*offîcier tressaillit; son visage se couvrit d'une subite et passagère rougeur; il se tourna avec précipitation vers les jeunes femmes qui passaient ; il chercha des yeux celle qu'on appelait ainsi , la regarda attentivement, puis il poussa un profond soupir, comme s'il s'était trompé dans son espérance, et se remit au jeu de nouveau, mais distrait et agité. Il était évident que Nadinka ou Nadèje préoccupait son esprit. 11 resta encore quelques minutes, puis il s'éloigna de la table, passa dans une autre pièce et revint peu d'instants après. Le maître de la maison s'approcha de l'écarté.

« Tu ne joues pas , Remsky I

* En franrais.

— Non, mon cher! répondit le prince; je préfère m'instruire en regardant. »

Au nom de Kemsky, le jeune homme changea de visage et fixa ses regards sur \uL L'agitation de son âme était visible. «C'est Wétline ! » pensa Remsky ; mais il ne savait comment entrer en conversation avec lui. Wétline n'était pas moins embarrassé. En ce moment, l'officier de marine revint de la salle de billard , et lui frappant sur l'épaule en l'appelant : « Eh quoi , l'ami Wétline! lui dit-il, aurais-tu envie de tenter encore une fois la fortune? Rappelle-toi les mauvais tours qu'elle t'a joués à Réval, et tiens-toi sur tes gardes! » Wétline fut encore plus troublé. Alors Kemsky se leva , alla vers lui , et lui dit avec bienveillance : « Vous êtes Wétline ! Serge Wétline! Vous vous rappelez sans doute votre ancien ami Kemsky ?

— Si je me le rappelle ! dit l'officier avec chaleur et en réprimant un élan du

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