‹ La femme noireChapitre 6 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

cœur, qui eût paru déplacé dans une aussi nombreuse société : Vous ici, à Pétersbourg, mon respectable bienfaiteur, le défenseur de mon enfance î

— J'y suis depuis quelques mois, répondit Kemsky : et vous ?

— Il y a une huitaine de jours que je suis revenu d'un voyage lointain , et me voilà depuis avant-hier à Pétersbourg.

— Je suis bien content de vous revoir, dit Kemsky, enchanté du ton et des manières du jeune homme ; mais ce n'est pas ici le lieu de m'abandonner à toute la joie que j'éprouve de vous retrouver. Venez chez moi , ajouta-t-il en lui remettant son adresse. A bientôt ! »

L'officier lui serra affectueusement la ^ main. Kemsky sortit et monta en voiture pour rentrer chez lui.

XLYTf.

Le lendemain au soir, Serge Wétline se présenta chez Remsky. Il ne put se défendre d'un sentiment pénible en entrant dans la maison ; il demanda deux ou trois fois à Silantiéf si c'était bien là que logeait le prince Alexis Fédorowitch, et quand il fut entré dans l'appartement et qu'il y eut salué son ami , ses yeux se promenèrent

sur tous les objets qui l'entouniient avet une expression de surprise qui ne put échapper à Remsky.

«Vous êtes étonné, Serge îvanowitch, dit le prince , après quelques instants de silence , de me voir dans une demeure aussi solitaire et aussi simple?

— J'avoue, répondit Wétline avec un peu d'hésitation , que je croyais vous trouver, sinon dans une habitation somptueuse, du moins dans une maison convenable.

— Et qu'y manque-t-il ? dit Remsky avec tin sourire : Pour quiconque a passé quelques années dans des zemLeiika ^ et au bivouac , ce logement est un vrai palais. Il est sec, chaud et assez grand pour moi, qui vis loin du monde.

— Personne ne vient vous voir ? dit Wétline avec surprise.

— Presque personne , répondit Remsky ;

^ Petites maisons en terre, au Caucase.

( ISoie du Traducttur, )

j'ai quelquefois la visite d'un peintre, mon voisin et ami.

— Et vos parents ? votre sœur ? vos neveux?

— Il paraît qu'ils n'ont pas le temps de venir me voir, dit Kemsky, en regardant le tableau de Bérilof, comme s'il eût voulu donner une autre direction à leur entretien.

— Je sais cependant, continua Wétline, que Platon se réjouissait de votre retour ; il écrivait à l'un de ses amis , mon camarade, qu'il était enchanté de votre arrivée, qu'il espérait

— Les espérances sont souvent trompeuses! interrompit Kemsky en soupirant.

Que Dieu les ait en sa sainte garde ! Le fait est, mon cher Serge (ajouta-t-il avec une précipitation qui dénotait le désir de couper court sur ce sujet) , le fait est que pendant mes campagnes ma fortune a éprouvé un grand dérangement ; lorsque mes af-

faiies seront terminées , je ne sais ce qu'il me restera des quatre mille âmes qui composaient mon patrimoine ; il faut donc que je vive avec la plus grande économie, si je ne veux pas être à charge aux autres dans ma vieillesse. C'est pourquoi je ne puis recevoir mes parents, habitués au luxe et à la richesse. »

Ces paroles produisirent une profonde impression sur l'esprit du jeune officier ; sa figure exprima toute l'admiration que lui inspiraient la douceur et la générosité avec lesquelles Kemsky parlait de ses parents. Le prince s'en aperçut : o Voilà donc, pensa-t-il , cet étourdi , ce mauvais sujet , ce monstre qu'Aleutine me dépeignait , dans ses lettres, sous de si tristes couleurs ! Il a de l'esprit, du cœur, de la conscience. . .»

L'entretien s'anima peu à peu. Kemsky interrogea Wétline sur ses campagnes et sur ses voyages. Le jeune homme, dans ses réponses pleines de vivacité, fit preuve de

sens et montra des connaissances assez étendues. Cette soirée passa rapidement, et d'autres lui succédèrent , également agréables aux deux amis qui prenaient un mutuel plaisir à leur conversation.

Wétline fut toujours le même. Seulement, de temps en temps, un peu d'impatience perçait dans ses manières et dans ses discours ; ses lèvres laissaient quelquelois échapper, comme à leur insu , des expressions dures ou déplacées ; mais à peine lui était-il arrivé de commettre quelque inconvenance de ce genre, qu'il se reprenait , rougissait de dépit, et s'efforçait de faire oublier cet écart. Remsky ne le comprenait pas. Il trouva l'occasion de causer avec lui de ses anciens chefs au corps des cadets. Ils avaient tous affirmé d'un com mun accord que Wétline avait de grands moyens, mais qu'il était d'un caractère dissimulé, rusé, méchant, rancunier, et que loin d'ouvrir son cœur «à des sentiments

généreux, il trouvait un sujet de joie dana les infortunes d'autrui.

Il parut à Kemsky qu'on s'était entièrement trompé 5 car Wétline se montra plus d'une fois sensible jusqu'à la faiblesse, et prêt à tout sacrifier pour soulager un malheureux «Cet homme serait-il donc

une énigme ! » pensait Kemsky.

Les nobles élans, les pensées élevées auxquelles Wétline ouvrait son âme, l'affection désintéressée qu'il témoignait au bienfaiteur de son enfance, la modestie avec laquelle il faisait allusion aux indignes procédés des enfants d'Elimof envers lui , inspirèrent à Kemsky d'abord de l'intérêt, puis de l'estime, et enfin un attachement sincère. Il se sentit un jour sur le point de se jeter dans les bras du jeune homme , de lui offrir son amitié et de lui demander la sienne en retour ; mais la pensée que les manières et la vie extérieure de Wétline pouvaient bien n'être que

feinte et hypocrisie , le souvenir des impostures et des déceptions dont il avait été victime pendant la durée de sa vie orageuse , le retinrent. Wétline semblait comprendre cette défiance, et en être blessé par moments; mais après un instant de réflexion , il reprenait ses manières ordinaires.

Quand leur entretien tombait sur quelque sujet purement intellectuel , sur quelque affection de l'âme, Remsky savait toujours détourner la conversation, et il la ramenait habituellement sur les arts, la littérature, les sciences. La société de Wétline offrait alors de véritables agréments. Il avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi , et avait vu beaucoup de choses curieuses dans ses voyages; il comprenait la musique, n'était point étranger au culte des autres arts , et aimait les lettres avec passion. Ces entretiens étaient pour tous deux un passetemps aussi intéressant qu'agréable : ils S6

confiaient avec abandon et sans arrièrepensée leurs sensations, leurs sentiments, leurs opinions. Mais si l'entretien venait à aborder la situation de leur âme ou leurs relations réciproques, le prince devenait pensif et Wétline se troublait. Chacun d'eux semblait avoir une pensée secrète, qu'il n'osait révéler à l'autre. Chez Remsky c'était la crainte du désenchantement. La confusion de Wétline avait une tout autre source.

Ils agitaient un soir la question de savoir auquel des beaux-arts devait appartenir la prééminence. Wétline mettait au-dessus de tout le charme de la musique et de la poésie ; celle-ci ouvre un monde nouveau et revêt la réalité de tout le prestige que l'imagination sait répandre sur ses idéales créations, et la musique est la traduction de la poésie en langue céleste.

« Mais que pensez -vous donc des arts 'plastiques? dit Kemsky. La peinture ne

peut-elle pas rivaliser avec la poésie et avec la musique !

— Non, je ne le pense pas, répondit Wétline. La peinture est un art trop matériel, si je puis m'exprimer ainsi ; elle nous représente la nature embellie, mais non poétisée ; elle tend à atteindre et à reproduire la réalité , mais ne peut s'élever à ridéal. »

Kemsky était d'un avis différent, mais Wétline poursuivant sa pensée : « Non ! disait-il, la peinture est la reproduction de la nature belle, mais morte; elle n'impressionnera jamais, elle n'attendrira jamais comme les vers de Joukofsky, ou le menuet dans Don Juan ; car la poésie, tout en électrisant notre âme, crée des formes que nos yeux peuvent contempler, des images que notre raison peut saisir. »

On apporta des lumières dans la chambre. Kemsky interrompit Wétline.

« Et que pensez-vous, par exemple , de

ceci ? » dit-il en enlevant le voile qui dércK bait à tous les yeux les traits vraiment angéliques de l'enfant peint par Bérilof.

Wétline s'arrêta, pâlit; puis, une rougeur aussi vive que passagère couvrit son visage , et des larmes coulèrent de ses yeux.

« Que vois- je? s^écria-t-il en tendant les bras vers le tableau, comme s'il ;avait voulu saisir l'image qu'on lui présentait.

• — C'est une peinture, répondit Kemsky en souriant et en feignant de vouloir cou^vrir le tableau.

— Arrêtez! dit Wétline; laissez -moi jeter encore un regard sur cet ange ! »

11 fixa sur le portrait des yeux remplis d'admiration, et ses larmes continuèrent à couler.

« Quel est ce portrait ? qui vous l'a donné? dit-il, sans détacher son regard de cette image, dont la contemplation l'absorbait tout entier.

— J'ignore le nom du modèle, répondit Kemsky, voulant respecter le secret de Bérilof 5 c'est un ami qui me Ta donné. »

Wétline craignit d'importuner Kemsky par de trop pressantes questions , détourna ses yeux du tableau, et s'assit en soupirant, dans un fauteuil, pour se livrer à toutes les pensées qui remplissaient son âme. Le prince, satisfait de l'effet produit par son argument, laissa retomber le voile, vint s'asseoir auprès de Wétline , et tâcha de renouer l'entretien.

La conversation ne tarda pas à reprendre sa première allure. Wétline raconta les beautés sauvages de la Norvège. Kemsky l'écoutait attentivement, et déplorait l'inexplicable indifférence des voyageurs pour les contrées du Nord. «N'est-il pas inconcevable , en effet, disait-il , que la nature belle et agreste de la Scandinavie n'ait point encore trouvé depinceau digne d'elle; et que la Norvège, la Suède et la Finlande

soient encore réduites à attendre des artistes et des admirateurs ? »

L'expression de ce regret fit naître dans l'esprit de Wétline une idée que Kemsky lut sur son visage avant qu'il l'eût formulée.

« Si j'étais sûr que l'exactitude et une louable intention pussent suppléer au talent et au génie, dit-il , je vous prierais de lire quelques esquisses que j'ai tracées pendant mes voyages. » Il prononça ces paroles avec l'embarras que donne une excessive modestie. Kemsky le rassura sur la défiance qu'il avait de lui-même , et le pria de lui procurer un plaisir qu'il appréciait. Leur liaison venait de faire de grands progrès. Wétline, avant de quitter le prince, lui prit la main et le regarda avec une expression indicible de crainte et d'affection, d'espérance et d'incertitude.

Wétline resta quelques jours sans reparaître. Un matin Kemsky reçut par la poste

un gros paquet portant le timbre de Crons-r tadt ^. C'étaient les essais poétiques de Wétline : la description de quelques voyages sur mer; le tableau d'une tempête près des îles Schétland ; des observations sur la Norvège, la Suède, la Hollande et la France du nord. Mais ce qui intéressa le plus vivement la curiosité du prince , ce fut uil cahier contenant un récit en prose. Les premières lignes de ce manuscrit , parfaitement soigné et revêtu d'une reliure élégante, fixèrent l'attention de Kemsky, et excitèrent son intérêt à un si haut degré , que l'ayant commencé , il ne put se résoudre à le fermer qu'après avoir atteint la dernière page. Voici ce manuscrit :

* Ile et port militaire à rentrée du golfe de Finlande.

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