‹ La femme noireChapitre 7 sur 14 · LA VIE D UN ORPHELIN · texte numérisé non relu

LA VIE D UN ORPHELIN

Ne jugez pas , ne condamnez pas les hommes sur les seules apparences ; votre première impression peut être juste, mais attendez, pour prononcer un jugement, d'avoir^ analysé soigneusement les opinions,

les sentiments et les actions d'un homme, 11. 10

et surtout d'avoir pesé les diverses circonstances de sa vie, l'éducation qu'il a reçue , sa position dans le monde. Nous sommes souvent bien imprudents, bien injustes et bien cruels dans nos arrêts ! Combien de fois ne nous arrive -t- il pas de livrer à la vindicte de l'opinion publique l'être auquel nous avons nous-mêmes fait abandonner par notre froideur, notre intolérance et notre manque de bienveillance, le sentier de la vertu et le chemin de la vérité ! Heureux alors celui dont le ciel prend pitié et à qui il envoie du secours , de la consolation et de l'espoir!

Les naturalistes disent que l'homme naît plus faible et avec moins de ressources en lui-même que les animaux et les plus petits insectes. Ce fait, exact sous le rapport physique, est bien plus incontestable encore sous le rapport moral ! N'est-ce point à cette faiblesse que l'homme doit la première caresse, la première leçon, la pre-

mière preuve de sollicitude de sa mère! Comme chaque parole de son père s'est profondément gravée dans son cœur ! Qu'il se rappelle les bons avis, les remarques, les corrections de son précepteur, de son frère, d'un ami , du plus âgé de ses camarades , et puis qu'il calcule ce qu'il doit à celui qui l'a guidé dans son enfance tout en faisant la part de sa propre activité et de son propre amour du bien ! Enlevez ces secours , ces leçons, ces encouragements à l'homme qui grandit; répondez avec froideur aux témoignages de sa jeune affection ; réprimez ses élans de vertu comme de mauvais penchants ; qualifiez sa noble franchise d'effronterie, son amour de la vérité de manque de modestie, sa générosité de prodigalité ; opprimez, détruisez tous les germes du bien , convertissez ses semblables en rivaux et en adversaires; que deviendra cet homme? misanthrope ou scélérat, selon son tempérament. Et puis, vous vous ar-

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inoiez (le toutes les l'orees d'une niorate écrite 5 et vous lancerez l'anathème contre celui qui portera les fruits de votre propre inhumanité, de votre injustice et de votre haine pour le bien î Telle est votre équité ! Heureusement, elle ne prononce pas dans ce monde en souverain juge. Mais qui oserait chercher, et à plus forte raison exiger la justice sur une terre où le mensonge a des autels, où la dissimulation gouverne les pensées? C'est vers toi, céleste Providence, vers loi qui as placé l'homme sur la terre pour l'éprouver, que s'élève l'encens de sa foi , que tendent ses espérances. Envoie-lui ton ange protecteur , guide- le dans sa carrière , et conduis-le dans le port si calme et si digne d'envie de ton immortalité !

Je ne me souviens point des premières années de ma vie. Je sais seulement qu'à l'heure même de ma naissance, mon père

périt au siège d'Izniaël. et que ma mère mourut neuf jours après. Je fus adopté par mon parrain, excellent homme, qui avait servi autrefois sous les ordres de mon père. J'avais cinq ans lorsque je perdis mon parrain , mais il me confia à un de ses parents qui est maintenant le souvenir le plus ancien et en même temps le plus agréable de ma vie. C'était un jeune homme bon, poli et bienveillant. Je demeurais dans la maison de sa sœur, avec ses neveux, et il venait nous voir fort souvent; j'attendais toujours son arrivée avec impatience, et son départ me causait chaque fois de vifs ;egrels. Une autre personne me rendait encore la vie douce pendant mon enfance; c'était une demoiselle, gouvernante des enfants de mon parrain. Je me rappellerai toujours sa figure aussi belle qu'expressive. Séparé d'elle, et en proie à un chagrin qui était presque du désespoir, j'invoquais mon ange gardien, ri il se pié-

sentait à mon imagination sous les traits de Vinoubliable protectrice de mon enfance. Quand mon bienfaiteur l'épousa, mon bonheur fut à son comble. Je fus installé dans la maison, je les appelai des doux noms de père et de mère. Ces jours, hélas î si peu nombreux, sont encore dans ma mémoire comme une ligne blanche sur le tableau noir de ma vie. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Mon bienfaiteur fit partie d'une expédition militaire et n'en revint pas. Sa femme mourut de chagrin. On m'emmena de nouveau dans la maison de sa sœur, sans me permettre seulement de dire adieu aux restes inanimés de celle que j'appelais ma bonne mère. Ma première sensation de profonde douleur remonte à ce jour; elle fut cruelle, terrible. Je me crus transporté dans un autre monde ; il me sembla que la tradition sacrée, que m'avait fait lire mon institutrice, de l'expulsion de l'honimc du para-

dis terrestre, s'élait réalisée pour moi. Et cet événement eut lieu précisément au moment où mon àme s'était ouverte à la lumière, où mon existence intellectuelle avait commencé. Jusqu'alors j'avais vécu sans me rendre compte de mon être, comme le papillon au milieu des parfums qu'exhalent les fleurs du printemps ; j'avais senti sans réfléchir, j'avais vu sans savoir.

Mon intelligence s'éveilla , je me le rappelle, un soir que nous étions à table , la sœur de mon bienfaiteur, son second mari, ses deux tîls, sa fille, le précepteur, la gouvernante et moi. Cet effet eut pour cause immédiate une véritable puérilité dont l'impression ne me serait pas restée si elle n'avait pas été appelée à exercer une grande influence sur ma destinée. Il était alors d'usage de servir tous les plats à la fois, au lieu de le^ apporter l'un après l'autre comme aujourd'hui. Je remarquai dans le nombrp

un mets qui paraissait souvent sur la table de mon bienfaiteur ; ma mère adoptive en régalait ordinairement son père, petit vieillard aussi bon que respectable. C'étaient des varéniki^ à la petite-russienne. La vue de ce mets me remplit de joie, comme la rencontre d'une ancienne connaissance. Mais ce n'était point du tout un sentiment de gourmandise qui causait cettejoie : il me sembla que je me trouvais encore à ma première table, entre mon père et ma mère ; qu'à côté de cette dernière je voyais son père ; qu'elle me caressait, et que mon père me regardait avec bonté. J'oubliai de manger, et ne revins réellement à moi que lorsque la gouvernante m'offrit des varéniki. Je saisis le plat avec avidité; mais au môme instant, je sentis un coup violent sur ma joue, et ces paroles de la maîtresse de la maison

< Espôce (lo pP ils pâtes. (jSfoic du fraUdcteur,

tombèrent sur mon cœur , lourdes et froides comme du plomb :

«Insatiable gourmand î vilain friand que tu es ! tu n'as rien mangé, et tes yeux n'ont pas quitté les varéniki! Comment te permets-tu de choisir ainsi tes mets? mange ce que Ton veut bien le donner , petit mendiant! N'as-tu pas déjà manqué de déposséder mes pauvres enfants ! » Je ne savais ce qui m'arrivaitet ne pouvais recueillir mes esprits, quand je reçus un nouveau soufflet accompagné de ces paroles : « Sors d'ici, petit vagabond! Je ne te veux plus à ma table! Tu n'es point fait pour dîner avec des nobles, avec des princes! Qu'on le fasse manger à l'avenir avec mes femmes ! Sors d'ici, petit glouton! » On m'enleva de ma chaise et on m'emmena dans la salle des femmes de service. Je ne versais pas une larme. Je ne savais ce qui m'arrivait. Il me sembla seulement que le monde se couvrait à mes yeux de je ne sais (|uel voile ob^ur , et

depuis ce moment, cependant , tout devint lucide pour moi ; je me mis à raisonner, à comparer, et la première conclusion de mon premier raisonnement fut que la sœur de mon bienfaiteur était une méchante fée , qu'elle avait enlevé mes parents d'adoption, et qu'elle m'avait transporté du monde des hommes justes et vertueux dans un enfer, où je n'étais environné que d'ennemis et de bourreaux. Ce n'était pas pour ce seul jour que ma persécutrice m'avait chassé de sa table. Je restai désormais avec les gens de service. On m'habilla comme un enfant de serf, et on m'assigna,, pour la nuit , un petit cabinet sale et obscur, où il n'y avait pour tous meubles qu'un lit dur et malpropre. Les dômes*tiques de cette maison étaient vicieux , pervertis , effrontés et impertinents. Ils étaient mal tenus, mal nourris, grondés et battus même souvent à tort ; aussi se dédommageaient-ils en médisant de

leurs maîtres , en les trompant et en les volant sous mes propres yeux. Ma présence au milieu d'eux fut , pour ces gens avilis , un sujet d'humeur qu'ils ne prirent aucun soin de dissimuler, car leurs maîtres n'envoyant rien de plus de leur table , il leur fallait prélever ma portion sur leur ordinaire déjà fort exigu. Je n'ai jamais pu lire, sans être attendri jusqu'aux larmes, l'histoire du jeune dauphin , ce fils de France, qui avait été arraché de ses magnifiques appartements de Versailles pour être jeté dans un cachot fétide , et tomber au pouvoir d'un ignoble savetier, moi qui me trouvais livré, comme une victime, à hi merci d'une troupe de mauvais sujets.

Quelqu'un eut cependant pitié de mon sort ; ce fut hi vieille femme de charge qui avait conservé de l'attachement pour mon bienfaiteur. Elle me protégeait contre les attaques des autres domestiques, me réservait quelque chose de la table des Hiaî-

très, me lavait, prenait soin de mes cheveux et m'habillait. Mais je crois que cette épreuve aurait fortifié mon âme, si j'avais été appelé à vider jusqu'à la lie mon calice d'amertume. La vieille femme de charge n'employait pas toujours, pour adoucir ma position , les moyens les plus licites ; elle dérobait le pain qu'elle me donnait, elle me mettait le linge de ses petits maîtres, et tous ses soins étaient accompagnés d'invectives et de malédictions contre sa méchante maîtresse, son imbécile de mari et toute son odieuse famille. Un jour qu'elle avait épuisé tout son vocabulaire d'injures, « Mais dis -moi donc, Yégorovna ^, lui demandai-je, pourquoi en veux-tu tant à ta maîtresse? Il me semble qu'elle le traite mieux que tous ses autres domestiques. Tu n'es point tourmentée, jamais battue ; on te fait moins travailler que les autres.

• l'iile do Georges.

— Hélas! mon enfant! répondit la vieille en versant des larmes, ne m'a-t-elle pas fait perdre mon âme ? Il n'y a plus de salut pour moi ni sur lu terre, ni au ciel ! »

Je voulus savoir ce qu'elle entendait par la perte de son âme. Yégorovna m'expliqua que sa maîtrese avait chargé sa conscience d'un crime que ni les hommes ni Dieu ne pouvaient pardonner.

a Pourquoi lui as-tu donc obéi ? lui dis-je naïvement.

— Si j'avais été toute seule , aucune puissance ne m'aurait fait faire ce qu'elle m'ordonnait. Mais j'ai des enfants : elle me menaçait de faire de mon Fédka ^ un soldat , et de vendre ma Dounascha ^ à la filature de Schlusselbourg! »

Les sanglots et les pleurs étouffèrent la voix de la pauvre femme. Ses aveux me troublèrent; je ne poussai pas plus loin

1 Diminutif de Fédor.

2 Diminutif do Dorothéi.'.

mes questions, mais mon cœur fut pénétré d'une haine profonde ponr la méchante fée, et je cherchai , dès ce moment, tous les moyens de lui nuire. Il n'y avait pas d'espièglerie , pas de mauvais tour que je ne tentasse. On me punissait sévèrement ; peu m'importait, je souffrais tout. Ma vieille protectrice m'encourageait à de nouveaux exploits contre nos ennemis communs, en m'apprenantquefairelemal aux méchants, c'était se rendre agréable àDieu. Cependant ma position vint à changer complètement. On me rendit mes beaux habits, on me fit reprendre ma place à la table des maîtres ; je fus servi de nouveau par les domestiques. La haine que j'inspirais à ma méchante fée ne s'exprima plus que par des regards menaçants et des paroles sans suite. Il faut convenir, du reste, que je n'étais plus digne de meilleurs traitements. J'avais entièrement oublié, dans les antichambres et avec la valetaille, la

réserve, la politesse et la docilité que j'avais apprises, et voyant qu'on ne m'admettait au salon que par quelque motif d'intérêt que je ne pouvais pénétrer , je ne cherchais point à fixer sur moi l'attention et à m'attirer des louanges. La vieille femme de charge m'apprit la raison de mon espèce de réhabilitation : je la devais à la nouvelle qui s'était répandue non seulement que mon bienfaiteur était encore en vie , mais qu'il allait revenir à Pétersbourg.

«Je vais le revoir, cet excellent homme! disait-elle , je soulagerai ma conscience en lui avouant ma faute ! Il m'accordera ma grâce! » Et moi , je pensai : « Quand il sera ici , je lui raconterai toutes les méchancetés de la fée , et nous nous réunirons pour lui résister. »

Mais il n'arrivait pas. Un matin , le gros intendant, le plus acharné de mes persécuteurs dans la maison , m'ordonna de

m'Iiabiller, me plaça dans un traîneau et me conduisit à WaSwSilv-Ostrof ^ Je me réjouis de celle promenade; car j'avais été privé depuis longtemps de toute récréation de ce genre. Nous descendîmes à la porte de je ne sais quelle grande maison ; on m'introduisit dans une chambre où se trouvaient des officiers inconnus et quelques autres hommes intallés à des bureaux. On se mit en devoir de me déshabiller, malgré les cris que je poussais dans la crainte où j'étais de recevoir le fouet comme à la maison. Mais non ! Un gros monsieur en uniforme me tâta tout le corps , me fit montrer les dents et la langue , et dit à l'un des officiers : « On peut le recevoir. » On me permit alors de reprendremes vêtements. Un homme entra et prit ma mesure. L'intendantsalua l'officier qui 5 me prenant par la main , me dit en criant : «Allons, mon enfant ! te voilà

* Quaftier de Pétersbourg , sur la rive droite de la Neva. ( Note du ivaduifeHr.)

c«idel au corps de marine , » el ni'emineiia. Après avoir traversé plusieurs corridors , nous entrâmes dans une longue salle, où je trouvai une foule d'enfants en uniforme, assis à table. Je fus émerveillé.

« J'aurai aussi un uniforme pareil? disje à rofïicier.

— Tout pareil , » répondit-il, en me faisant asseoir à une place vacante.

Les nouveaux camarades m'examinèrent de la tête aux pieds ; ce qui ne m'empêcha pas de manger avec avidité, car à la table de ma méchante fée, où je ne pouvais jamais satisfaire mon appétit, il m'était souvent arrivé de regretter le dîner des domestiques. Quand le repas fut fini , ce qui fut annoncé, à ma grande satisfaction, par un roulement de tambour, nous passâmes tous dans une autre salle. Là , mes camarades se mirent à me railler, et à chercher toute espèce de sujet de dispute et de querelles. Habitué comme je l'étais malheureusement a la so-

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