II
ciélé des jokeys et des palefreniers, je ne reculai pas devant une semblable provocation , et je tombai sur chacun de ceux qui osèrent me défier. La salle retentit de mille cris ; un officier entra pour savoir la -cause de ce vacarme.
«C'est le nouveau cadet qui nous bat,» lui répondirent mes camarades, en lui montrant leurs cheveux en désordre, leurs boutons arrachés et leurs yeux meurtris.
a Eh ! Tami , me dit alors l'officier, nous allons te faire donner une leçon pour ta bien -venue. Holà! quelqu'un. »
En un clin-d'œil je me trouvai couché sur un banc , pour y être cruellement fustigé. Furieux de ce traitement, je résolus de me venger. Le soir, je me querellai encore avec quelquos-uns de mes camarades qui auraient porté plainte contre moi , si je n'avais pas trouvé, par hasard, un protecteur. Un cadet, âgé de vingt ans, nommé Chlistof, prit mon parti.
« Ne lui faites rien , c'est un bon gaillard , » dit- il d'une voix forte, et tous me laissèrent.
Mauvais sujet par excellence, Chlislof se glorifiait de sa paresse , de sa grossièreté envers les professeurs et les officiers, et de son humeur querelleuse avec ses camarades. Il était cadet depuis onze ans, et il avait passé tout ce temps sur le banc et à la tête des paresseux dans une des classes les moins élevées. L'extérieur de ce jeune homme avait quelque chose de singulier ; il portait ses cheveux plats, à l'exception d'une petite touffe qui se tenait toute droite au-dessus de son front; les tiges de ses bottes, au lieu d'être unies, formaient une quantité de plis; il marchait en se dandinant et en sifflant , heurtait tous ceux qu'il rencontrait , et à la moindre observation il les battait. Il n'y avait qu'un seul moyen de vivre tranquille autour de lui , c'était de reconnaître son
pouvoir et de suivre ses exemples; j'en profitai , et après avoir été puni plusieurs fois pour ma paresse, j'obtins une place à côté de mon nouveau chef. Tout notre temps était employé à inventer et à faire de nouvelles espiègleries. Nos professeurs et nos maîtres d'études, ayant perdu tout espoir de nous dompter, finirent par ne plus s'occuper de nous.
Cependant, en grandissant, je commençais à me dégoûter des manières grossières et sauvages de Chlistof. Je me mis alors à chercher des moyensplusdistingués de contrarier mes camarades, et je ne tardai pas à en trouver dans ce qu'on appelle, en mathématiques, des problèmes insolubles ; j'imaginais des théorèmes impossibles , que je prouvais par des formules fausses , et je faisais ainsi enrager mes camarades , et quelquefois même les maîtres. Chlistof, me voyant prendre des livres et l'ardoise, haussa d'abord les épaules ; mais quand
je lui eus expliqué dans quel but je m'occupais de mathématiques, et qu'il vit luimême à quel point j'étais parvenu à embrouiller quelques -uns des meilleurs élèves, il me permit de continuer. Cette lutte, qui n'était d'abord qu'une suite d'espiègleries, était devenue pour moi une occupation presque sérieuse , à laquelle j'attachais un misérable amour-propre. Mais tout en cherchant et en inventant des problèmes insolubles, je compris la beauté des mathématiques, et je pris du goût pour cette science. Les professeurs , qui remarquèrent bientôt ce changement , s'efforcèrent de m'encourager à me livrer avec ardeur à cette étude. « Frère Wétline, » me dit un jour Chlistof , qui se doutait de ma passion naissante , ^< la oublies nos conventions; on t'appelle à chaque instant au tableau. Est-ce ainsi que tu tiens à tes amis? — De grâce, Chlistof, répondisje, ne sais-tu pas que je m'amuse? N'as-lu
pas vu hier comme je me suis disputé avec le professeur ? Il a eu le dessous et s'est tû, et tout ce que j'avais dit ne reposait cependant sur rien. — S'il en est ainsi, continue à t'amuser, répondit Chlistof; seulement, prends garde de me trahir. Si tu venais à quitter le banc des paresseux , ta position ne serait plus tenable au corps des cadets. » Force fut donc de chercher de nouveaux tours à jouer, pour ne pas perdre l'appui de Chlistof; quelquefois il laissait en repos ceux de ses camarades qui s'étaient toujours bien conduits, mais il n'avait pas de pitié pour les apostats, les renégats. J'imaginai d'écrire des vers sur mes camarades et sur les officiers. Mes premiers essais furent si faibles et si médiocres, que Chlistof lui-même, qui n'entendait cependant rien à la poésie, crut devoir s'abstenir de les 'encourager. Que faire? Il fallait s'exercer. Mon Mécène ne me permit l'emploi de cette arme i\uk condition (jue je composerais
une longue satire sur tout le corps, depuis le directeur jusqu'au portier. Ces essais littéraires eurent sur moi la même influence que les mathématiques ; m'étant appliqué sérieusement à l'étude de la littérature russe, j'oubliai ma promesse.
— Et ta satire? demandait Chlistof d'un air sombre.
— Laisse-moi apprendre pendant quelque temps encore; l'art de faire des vers n'est pas chose facile.
— C'est connu, répondait-il; on n'ap* prend pas non plus du premier coup à jouer au cheval fondu ; mais je t'en préviens , tu feras ta satire et puis basta! C'est assez s'occuper de futilités. »
Chlistof n'eut pas la satisfaction de voir ma satire. Une espièglerie un peu trop forte le fît chasser du corps et troquer son uniforme contre la veste d'un matelot; il disparut subitement. La décisioii qui fut prise à son égard et l'exécution de
la mesure iirrèlée eurent lieu pendant le temps du dîner. Nous nous étions quittés à la sortie des classes, au moment où le directeur le faisait appeler. A deux heures nous retournâmes en classe. La place de Chlistof était vacante, et au bout de quelques minutes le bruit se répandit qu'il avait été chassé. Cette perte fut un coup sensible pour moi, non que je fusse effrayé de cet exemple ; nous autres mauvais sujets, nous considérions cette punition comme un accident, un malheur, et non comme la juste conséquence d'une mauvaise conduite. Mais en Chlistof je perdai^ la seule personne qui partageât mes idées et mes sentiments, la seule qui m'aimât et me protégeât; je pleurai amèrement mais ces larmes n'étaient pas des larmes d'attendrissement et de repentir; car, à la suite de cette première expression de chagrin , mon âme s'ouvrit à un sentiment profond d'aniuiosilé, de haine et de mé-
pris pour les boiiimes qui m'avaient enlevé mon ami. Après Clilistof, j'étais le plus âgé des meneurs de Técole, et personne ne m'empêcha plus de m'instruire. Je me livrai donc à l'étude pour me distraire de mon isolement. Sous plus d'un rapport je fus forcé de reconnaître la supériorité de mes camarades; je ne fus au nombre des forts que pour les mathématiques et pour la langue russe; on me fit quitter le banc des paresseux, sans toutefois me mettre au rang des bons élèves. Mes succès en classe, mes avantages sur quelques-uns de mes camarades , mon infériorité auprès des autres , tout cela irrita de plus en plus mon caractère et m'excita à haïr et à fuir les hommes. Dans chacun d'eux je voyais un ennemi mortel et un rival acharné. A la suite d'un examen, je lus nommé aspirant avec plusieurs autres cadets, et nous partîmes pour faire une campagne à Ijord d'une frégate
d'inslruclion. Mes camarades ne m'aimaient point. Je me vengeais de leur mépris, en prenant la vie en aversion.
Que de fois, debout près du gouvernail, et en contemplant les flots écumeux de la mer, ne me suis-je pas demandé s'il ne valait pas mieux abréger des jours qui m'étaient devenus odieux? La peine en retomberait sur le capitaine; mais non, mes camarades se seraient réjouis d'être débarrassés de moi, et je ne voulais pas leur donner cette satisfaction. Je vivrai donc, disaisje, mais ce sera pour les contrarier, pour les tourmenter. Après trois campagnes , je fus nommé officier; mais si je me distinguais par mes connaissances en mathématiques et par mon aptitude aux sciences, ma mauvaise conduite m'avait acquis une assez itjiste réputation. Le directeur me menaçait rdcHie faire passer dans l'armée, peut-être avec le simple grade de sous-officier, quand J'ordre du jour vint annoncer que j'étais,
comme les autres, enseigne de vaisseau.
J'ignorais comment cela s'était fait ; mais je sus par la suite quema persécutrice, ayant appris le sort qui m'attendait, avait eu peur de l'opinion publique et avait obtenu de l'autorité que je ne fusse point privé de mon grade. J'arrivai à Cronstadt, où je me liai avec quelques mauvais sujets du premier ordre, dans la société desquels j'appris à jouer et à boire. Le jeu devint ma passion principale. Cartes, dominos, billard, tout me convenait pourvu que je jouasse ; de ce jour toute femme distinguée , toute jeune fille vertueuse fut l'objet de ma haine et de mon mépris, car ne croyant ni à l'honneur ni à la vertu , une conduite irréprochable n'était à mes yeux qu'une hypocrisie qu'il fallait démasquer et livrer au blâme public, par tous les moyens possibles.
Je fus envoyé à Réval, exil ordinaire des mauvais sujets de la marine. Là, je me trouvai dans ma sphère; je devins Tépou-
vantail des bourgeois pacifiques, de leurs femmes et de leurs filles; je fus même signalé aux Rénomisles de Dorpat, qui étaient venus passer les vacances à Réval. « Ei?i grœuLicker Keri! i» disaient les candidats de philosophie en parlant de moi.
Je ne sais quel eût été le résultat de cette existence : ma destitution, un duel ou un suicide , s'il ne s'était opéré subitement en moi un changement complet dont le souvenir est inséparable de celui que j'ai conservé d'un combat naval. Je me trouvais sur le Rogvolod , bâtiment faisant partie de l'escadre de la mer Baltique. Nous eûmes à nous défendre contre les Anglais et les Suédois avec des forces inégales. Oh ! comme je fus surpris de la conduite de mes amis de cœur! Vaillants adversaires de la police de Réval, fanfarons et grossiers envers les femmes, imperti-
1 (^esi un abominable personnage !
nent3avec leurs chefs, je ies vis pâlir au premier coup de feu. Ils devinrent lout-àcoup philantropes à l'excès, et s'empressèrent à Tenvi de descendre dans l'enlrepont pour prodiguer leurs soins aux blessés. Mais les olficiers qui se conduisaient bien à terre, qui nehasardaient pas au jeu leur dernier kopekj qui ne noyaient pas dans le punch la dernière étincelle de leur raison, ceux-là étaient calmes, courageux, inaccessibles à la peur. Un officier d'artillerie surtout, que nous autres étourdis nous avions pris plaisir à railler, parcequ'il nous faisait honte par son exactitude au service et par sa subordination à ses chefs auxquels son esprit le rendait supérieur, fut un véritable héros dans l'action. Les Anglais nous séparèrent de l'escadre; un de leurs vaisseaux nous attaqua de côté, un autre vint se placer devant nous et balaya noire pont par une vigoureuse canonnade; la majeure partie de notre équi-
page fut tuée ou blessée. Le capitaine était en droit, d'après le code de marine, debaisser le pavillon. Il s'approcha de l'épars; mais le lieutenant d'al^tillerie s'y trouvait, le sabre nu à la main , et menaça de la peine de mort quiconque songerait à se rendre. Je le regardais avec surprise. Son visage était enflammé , ses yeux brillaient d'un feu surnaturel , mais dans toute son attitude , dans tous ses gestes il y avait je nesaisquel calme majestueux qui saisissait d'admiration : c'est ainsi que je me représentai plus tard les martyrs du christianisme, qui marchaient au supplice en chantant et le sourire sur les lèvres. Tout-à-coup un boulet ennemi coupa en deux le lieutenant et brisa l'épars. Le pavillon tomba et la canonnade ennemie cessa. Le Rogvolod se rendit. Nous autres officiers, nous fûmes emmenés sur le vaisseau-commandant des ennemis. Avec les absurdes idées que je m'étais faites sur les droits de la guerre.
je me figurais d'étranges choses sur le sort qui nous attendait. L'amiral anglais nous reçut avec la plus grande politesse, nous fît asseoir, nous offrit à déjeûner, nous assura qu'il n'avait jamais eu à faire à des hommes aussi braves, nous rendit nos épées et nous renvoya auprès de notre commandant en chef avec une lettre polie , par laquelle il certifiait que nous avions fait notre devoir en honnêtes marins. Cette conduite me confondit. Nous nous étions battus avec acharnement contre les Anglais , nous leur avions fait beaucoup de mal , et ils ne nous en estimaient pas moins pour cela. On nous prodiguait les éloges et les honneurs , et celui auquel nous en étions surtout redevables avait péri, et son corps était dans les abîmes de la mer. D'un côté, la générosité des hommes , de l'autre les vues impénétrables de la Providence. Je comparai, je réfléchis, et je compris enfin qu'il y a dans l'univers
quelque chose d'élevé, quelque chose audessus de rhumanilé ; que moi , j'étais audessous du vulgaire; que, selon toutes les lois divines, le lieutenant, tombé en accomplissant son devoir, n'était pas mort tout entier , et que son âme recevrait dans un autre monde la récompense de son héroïsme. Le germe du bien avait été semé et s'efforçait d'éclore.
Quelque temps après , cinq officiers de marine , au nombre desquels je me trouvais, furent envoyés à Hapsal. La guerre avec les Suédois et les Anglais était terminée. La contrée était pacifiée. Les malades se hasardaient de nouveau à prendre des bains de mer. Il y avait, à cet effet, à Hapsal, plusieurs familles étrangères. Un jour,dans une joyeuse réunion, les officiers imaginèrent de s'amuser aux dépens des dames qui se baignaient dans la mer, et on convint de leur causer quelque frayeur.
Je n'hésitai pas à me charger de cette es-
piéglei'iede mauvais goût, et un malin, que quelques chaloupes pleines de baigneuses venaient de quitter le rivage, je sortis de derrière un petit promontoire avec mon dejistcliik^^ et je me mis à les suivre en bateau. J'ignorais moi-même ce que j'allais faire, mais j'étais bien décidé à leur causer quelque mortellefrayeur.Les chaloupess'avançaient en mer ; je ramai de toutes mes forces pour les atteindre. L'une d'elles resta en arrière et se rapprocha de moi. J'entendis des paroles françaises. «On vous en souhaite , des lx)njours î » disais-je en marmottant entre mes dents, lorsqu'une voix de femme, sonore et timbrée, partant delà chaloupe, m'adressa cette question : « Où allez-vous, monsieur l'ofïicier ? » J'aurais peut-être répondu grossièrement :
«Que vous importe ! » mais je levai les yeux, et les paroles expirèrent sur mes lèvres; quand j'aperçus, debout sur le bord de la
* Domosllquo militaire. [Note du Traducteur.)
chaloupe , une jeune fille d'environ quatorze ans , en robe blanche et en chapeau de paille. Sa figure , ses yeux , son organe , lout en elle était fait pour jeter le troublé dans une âme. «Où allez-vous?» répéta-telle encore d'une voix assurée.
— Je vais pêcher à la ligne ! répondis-je en balbutiant.
— Ayez , en ce cas, la bonté de choisir un autre endroit. »
Je n'eus rien à répondre; et, reprenant iiia rame, je m'en retournai sans oser lever les yeux. Une agitation inconnue faisait bouillonner mon sang dans mes veines. Mon cœur était oppressé. Je respirais Ix peine. Je me mis à ramer comme si des corsaires me poursuivaient. Mais au bout de quelques instants mon mauvais génie se réveillant en moi : «Que fais-tu, Wétli ne? me dit sa voix mystérieuse, ne rougis-tu pas d'avoir eu peur d'une femme , d'une jeune (illo? Allons, retourne bravement.
et lâche d'être moins poltron î » Wélline était effectivement saisi d'un accès de peur. Dans les ténèbres de mon âme venait de briller je ne sais quelle lueur vers laquelle ise portaient involontairement ce que j'appellerai mes regards intérieurs. Je ne pouvais me rendre compte de mes impressions ; j'étais comme ébloui; mes oreilles tintaient ; mes artères battaient fortement; ma respiration était haletante , et mes mains tremblantes pouvaient à peine tenir les rames. Quelques secondes avaient suffi pour me faire éprouver ces diverses sensations , et cependant il me semblait que depuis l'instant où sa voix avait retenti à mon oreille, où son regard lumineux avait frappé mes yeux , un long espace de temps s'était écoulé. Mais un cri perçant, jeté par une autre femme , vint m'arracher tout-à-coup à ma rêverie. Je me tournai vivement, et n'aperçus, à quelques pas de moi, qu'une chaloupe de paysans portant
plusieurs personnes qui s'efforçaient de retenir une jeune Esthonienne qui voulait se jeter à Teau , et un enfant qui se noyait. Sans trop savoir ce que je faisais, je m'élançai dans le golfe , je saisis l'enfant et le rendis à sa mère. Une foule de bénédictions ^n langue esthonienne me furent prodiguées. Je ne les comprenais pas, mais la conscience d'avoir fait une bonne action , d'avoir rendu un service à mon prochain, me causèrent une émotion pleine de charme. Je sentis comme une douce chaleur qui pénétrait dans mon cœur. Mon âme sortit de son engourdissement. La petite étoile qu'y avait fait briller la jeune inconnue s'entoura d'une auréole rayonnante.
«Eh quoi! Wélline, te voilà déjà de retour! » me dirent mes camarades qui m'attendaient sur le rivage.
— Je suis souffrant! leur répondis-je en sortant avec peine de la chaloupe pour
m*étendre sur le gazon. Ils me crurent facilement, car une sueur froide découlait de mon visage, en même temps que mes joues trahissaient l'ardeur de la fièvre qui m'agitait. Mes vêtements étaient mouillés. Je leur racontai l'aventure de l'enfant sur le point de se noyer. «Le troupeau de ciguës a donc été sauvé par son ange gardien ! » dit l'un de mes camarades d'un ton^ persifiïeur.
a Oui, vraiment, c'était un ange! » disje tout bas en pensant à la jeune fille. Je changeai de vêtements; mon mal physique ne résista pas aux soins qui me furent prodigués; mais ma fièvre morale persista.
Notre service était terminé à Ilapsal. Le lendemain de grand matin nous retournâmes à Ré val. L'image céleste de ma jeune inconnue absorbait tellement toutes mes facultés, que je ne songeai pas même à m'informer de son nom, de sa demeure, dé son pays. « Mais elle doit être Russe, me di-
sais-je : les Esthoniennes parlent peu cefle langue, et ne la prononcent pas aussi bien- A mon retour à Réval , je ressentis dans tout mon être un changement inexprimable. Les fêtes, les réunions bruyantes me fatiguaient, m'attristaient^ et je ne concevais même pas comment j'avais pu y trouver quelque plaisir. Tous les objets m'apparaissaient sous un nouvel aspect; c'est dans ce moment que les femmes devinrent l'objet de mon attention, de mon intérêt et de mon respect. Ce changement de vie me fît faire un triste retour sur ma vie passée, et eut pour résultat de m'éloigner de plus en plus du monde. Les gens sensés me fuyaient comme un étourdi et un mauvais sujet ; mes anciens camarades m'abandonnèrent comme un poltron et un traître. Si je ne partageais plus leurs folies, il était cependant encore une habitude de leur vie d'oisivelé à laquelle je n'avais pu lenuiiccr, célail celle du jeu. Autrefois,
] avais joué par désœuvrement et pour faire comme les autres ; maintenant les cartes étaient une passion véritable , je ne sais quelle idée superstitieuse j'attachais à la remarque que j'avais faite de la constance de la dame de cœur à se placer dans mon jeu. Un jour il me prit fantaisie de lire. C'était au corps-de-garde. L'officier que j'avais relevé y avait laissé un roman dont le mauvais état attestait le peu de soins qu'en avaient eu un grand nombre de lecteurs ; j'en ai oublié le titre ; je me souviens seulement que le héros y dépeignait la naissance et les progrès de son amour. «C'est moi! c'est bien le sentiment que j'éprouve ! » m'écriai-je involontairement , et je continuai ma lecture avec avidité. J'eus bientôt achevé ce roman. J'en pris un second, un troisième; c'était toujours la même chose. « C'est donc là de l'amour! pensai-je : et moi, malheureux, je qualifiais d'amour. . .» J'eus bientôt paicou-
tous les romans qui se trouvaient sur l'escadre et dans le port ; mais ma soif de lecture augmentait à mesure que je croyais l'apaiser. Je me plaignais un jour à l'un de mes camarades, homme instruit et bien éfevé , du manque de livres.
« Il y en a peu de russes, à la vérité ! me répondit-il : mais qui vous empêche de lire des livres français, allemands,?
— Qui? pensai-je. Odieux Chlislofî tu m'as condamné à n'être toute ma vie qu'un sot et un ignorant. Mais je n'ai que vingttrois ans ! Le temps d'apprendre serait-il passé sans retour pour moi? Par où commencer ? Où trouver un maître ? A qui conlierma honteuse ignorance, et mon désir de m'instruire , plus honteux encore aux yeux de certaines gens? Enfin je me décidai à aller trouver le directeur du gym« nasc, et je le priai de m'indiquer un bon maître de langues allemande et française, pour un de mes neveux, aspirant de ma-
line. Il me promit de s'en occuper. Le lendemain je vis entrer chez moi un respectable vieillard en perruque poudrée, et vêtu d'un habit de forme antique. C'était un Alsacien qui s'appelait Dumont.
L'aveu de mon ignorance m'était si pénible 5 que je ne savais comment m'y prendre pour lui annoncer que ce n'était pas le neveu 5 mais bien l'oncle lui-même qui avait besoin de ses leçons. Au même moment deux
de mes anciens amis, qui avaient été chassés
de leur régiment, vinrent me dire adieu. J'étais dans la plus grande confusion. Je rougissais aux yeux du savant de ma liaison avec des joueurs, et j'avais honte auprès des joueurs de la société du savant. Le petit vieillard devina le sujet de mon trouble, et me dit, en se retirant discrètement : « Je vois que vous êtes occupé dans ce moment ; voici mon adresse ! » Je me croyais délivré de la contrainte que j'éprouvais , quand Tun des jeu-
nés vauriens me dit : « Yoilà donc à qui lu empruntes de l'argent! Ces Français excellent dans les affaires. Ne pourrais-lu pas nous recommander à lui en cas de besoin ! De pareilles connaissances sont quelquefois fort utiles dans le monde! »
Je répondis par une plaisanterie , et nous prîmes place à une table de jeu.
Je sentais toute la folie et toutela bassesse de mes anciennes liaisons ; je voyais bien qu'elles ne m'étaient d'aucune utilité, mais je n'avais pas le courage de les rompre. De longues et constantes relations avec des gens vicieux et pervertis finissent par répandre autour de l'homme qui s'y livre, je ne sais quelle atmosphère lourde et malfaisante 5 au sein de laquelle il étouffe sans avoir la force de s'y soustraire. Le lendemain je me rendis chez Dumont. Il demeurait dans la ville haute , où les maisons sont adossées à la montagne comme autant de nids d'hirondelle. Une
vieille Esthonienne, proprement velue, vint me dire, en mauvais russe, que son maître ne tarderait pas à rentrer, et me pria de l'attendre. J'entrai dans une chambre à deux croisées , petite , mais propre et commode. Au-dessus du sopha étaient placés les portraits de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Sur la fenêtre s'épanouissaient de belles roses, et un canari gazouillait dans sa cage. Dans le coin de l'appartement , un crucifix d'argent brillait auprès d'une armoire renfermant une centaine de volumes latins et français avec des reliures anciennes. Je m'approchai de la croisée ouverte. L'horison que lavue embrassait s'étendait jusqu'à la mer, calme et unie comme un miroir. Au bout d'un quart d'heure le vieillard rentra et me salua avec bienveillance. Je lui avouai que j'étais moi-même la personne qu'il devait instruire. 11 n'en fut point sur- I)ris, cl nous nous mîmes tout de suite à
rœavrc. Dans les commencements j'eus de la peine à suivre ses leçons , à répéter plusieurs fois après lui les mots et les phrases, à écrire sous sa dictée ; mais peu à peu je m'y habituai, et je trouvai dans cette étude un plaisir qui m'avait été inconnu jusqu'alors. La connaissance des langues ne fut pas le seul avantage que je tirai de la société de ce respectable vieillard ; sa vie, sa façon de penser , ses principes , tout dans nos rapports exerça sur moi une heureuse influence. Je ne l'ai jamais vu de mauvaise humeur, jamais impatient, jamais oisif. Quand j'arrivais chez lui à six heuresdu matin, je le trouvais occupé de ses livres, de ses fleurs ou de son oiseau. Sa table était frugale, sa politesse excessive, même vis-àvis de sa servante , qu'il n'appelait pas autrement que Madame MargueyHte. Il m'arrivait quelquefois de me rendre chez lui en quittant mes anciens camarades.
Ouelle difl"érence! C'était sortir d'une
sombre caverne toute remplie d'e»balaisons malsaines, pour entrer da-ns un air pur et frais. Nous nous liâmes de plus en plus. Dans la crainte de lui laisser deviner mes anciennes pensées et mes principes d'autrefois, je cherchais à dompter mon caractère emporté , mais je n'y réussissais pas toujours. Le sage vieillard ne tarda pas à me connaître à fond, à pénétrer mes penchants, ma façon de penser, à découvrir ma haine pour les hommes , le secret plaisir que je ressentais du mal qui leur arrivait, et mon amour pour la vengeance. Tout autre à sa place m'aurait méprisé , détesté ; Dumont , au contraire , chercha à adoucir mon caractère par de douces cnuseries, par des avis paternels ; il arrachait l'ivraie jetée dans mon cœur par les pernicieux exemples d'une société corrompue , et la remplaçait dans mon cœur par les germes de tout ce qui est bon , noble et généreux. Il me raconta sa vie. Au fort de la révolution , pendant
le règne de la terreur, toute sa famille avait péri victime des fureurs du Robespierre de Strasbourg , le moine interdit Eulogc Schneider ; il avait lui-même été arraché à une mort presque certaine par un ami, et cet ami était un Russe , son collègue à l'université de Strasbourg. Dumont vint avec lui en Russie, y occupa la place d'instituteur dans la maison d'un propriétaire Esihlandais , se voua, pendant quinze ans, à l'éducation de toute la famille, et reçut, en récompense , une petite rente qui lui permit de se fixer pour le reste de ses jours à Réval, où il continua à donner des leçons de langue française , mais où il vécut désormais en simple anachorète. La seule espérance qui remplissait son àme et exci^ tait ses transports , c'était de voir finir en France le règne de la révolution et de Bonaparte , et la dynastie légitime reconquérir son trône , bien que Napoléon fût alors à l'apogée de sa gloire et de sa puissance.
La guerre avec la Russie commença à cette époque. « Voyez-vous? disait Dumont, c'est le premier pas vers sa chute! » Une autre pensée réjouissait son âme , c'était le souvenir de l'ami qui Tavait sauvé dans sa jeunesse. Cet ami vivait à Pétersbourg , et ne venait que rarement le visiter. Dumont attendait toujours son arrivée, comme les enfants attendent la fête de Noël. « Vous le verrez , me disait-il avec des larmes d'atlendrissement ; vous verrez mon Michel-' Iwan Pétrof ! Voilà un homme î II y a peutêtre dans le monde des gens qui le valeTit, mais moi je n'en ai jamais rencontré. »
Un matin que je m'étais rendu chez mon maître pour prendre ma leçon , je le Irou^ val tout ému , tout agité , et les yeux brillant d'un feu inaccoutumé. '
«Doucement, doucement, me dit- il quand j'entrai dans sa chambre ; il dort , il est fatigué de la route.
— Qui dort? lui dis-je.
— Qui:' répoudit-il avec un mouvement d'impalience 5 le premier que je lui vis, qui ? mon ami , Michel Iwan !... Il est arrivé hier au soir, et il repose encore. »
Nous nous mîmes à travailler sans faire de bruit. Mais qu'étaient devenus le zèle, rattention,je dirai presquele sa voir de mon maître ? Il faisait tout avec distraction ; entendait-il le plus léger mouvement, il se levait de sa chaise, et prêtait l'oreille pour savoir si son ami ne se levait pas. Je ne voulus pas le déranger plus longtemps par ma présence, etTheuredelaleçonà peine finie, je m'empressai de le quitter, en lui promettant de revenir le voir le même jour. Je lui lins parole; j'y retournai après le dîner, et je jouis d'un spectacle dont jusqu'alors je n'avais pas même eu l'idée. Les deux vieillards étaient assis à une petite table; ils se regardaient et pleuraient. Michailo Ivanovitch Pétrof était un homme d'un extérieur très simple, mais recommandal)le à tous
égards. La conversation de ces deux hommes n'avait toutefois rien d'instructif pour un tiers, car ils étaient comme deux amoureux, et chacun sait que les amoureux ne brillent pas par l'esprit.
« Quel est donc, me disais-je, après avoir quitté Dumont, quel est ce lien mystérieux, incompréhensible, qui unit ces deux âmes? La reconnaissance , c'est Dumont qui l'éprouve; mais à Pétrof, quel sentiment Dumont peut-il lui inspirer ?
— De l'amitié, me dit une voix intérieure, de l'amitié; une sympathie qui a résisté aux épreuves du temps et de l'éloignement. La gloire, les honneurs, les richesses, les jouissances de ce monde, tout est plus fiagile que ce sentiment. »
Pétrof passa à Réval une semaine, pendant laquelle je ne pus recevoir complètement une seule leçon. Il partit, et Dumont, pendant une semaine entière, ne parla que des regrets et du chagrin d'avoir vu partir
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son ami. Ces exemples de désintéressement et d'amitié sincère agirent sur mon âme sauvage et endurcie ; ils l'auraient pénétrée tout-à-fait s'il n'avait pas fallu une puissance surnaturelle pour l'ébranler profondément. Depuis que j'avais reconnu les fâcheuses conséquences d'une jeunesse déréglée , et que j'avais entrepris de travailler avec ardeur , j'avais renoncé à mes amusements d'autrefois, et m'étais éloigné des sociétés que je fréquentais. Quiconque aurait fait ma connaissance à cette époque, m'aurait pris pour un homme rangé et bien élevé; mais ma réputation était faite, et le feu des mauvaises passions, prêt à se rallumer à la première occasion, couvait encore sous la cendre. Les années 1812 et 1813 s'écoulèrent. Un grand nombre de mes camarades furent détachés, soit à Riga, soit à Pila\v,soitâ Dantzick. Je restai en non-activité ; on me donna sur le littoral des fonctions pénibles, ennuyeuses, et auxquelles
était allachée une grande responsabilité. Je n'osai ni me plaindre ni demander un autre emploi , et je me résignai à attendre avec patience.
Enfin , l'époque décisive de ma vie arriva. C'était en hiver, un jour de grande fête. Il devait y avoir un grand bal chez le prince d'Oldenbourg, alors gouverneur militaire de TEsthonie. En notre qualité d'officiers, nous y fûmes admis. Quel charme pour moi de comprendre tout ce qui se disait! je me croyais régénéré ou transporté dans un autre monde ; mais ce changement qui s'était opéré en moi, n'avait agi sur personne , car les hommes continuaient à ne répondre à mes avances que par un salut sec et froid ; les jeunes femmes et les demoiselles à éviter mon regard ; les mères et les tantes à me surveiller comme un être dangereux. Quelques personnes, bien persuadées que je ne comprenais pas leurlangage, n'hésitaient pasàm'appliquer
à demi-voix les ëpilhètes d'étourdi, de mauvais sujet, de libertin. Il en aurait moins fallu pour étouffer le plaisir que j'avais éprouvé au commencement du bal; ma misanthropie, ma soif de vengeance se réveillèrent dans mon cœur, et je ne cherchai plus qu'une occasion de dispute ; elle ne tarda pas à se présenter. Un dandy, campagnard au visage vermeil et aux cheveux blonds, s'avisa de se moquer de moi en causant avec ses cousines, qui se faisaient remarquer par la raideur et la gaucherie de leur maintien. Elles lui demandaient, sans doute, qui j'étais, et il leur répondit à deux pas de moi, et en dirigeant de mon côté ses yeux gris et à fleur de tête, par ces mots allemands : a Es ist ein gemeiner matrosCy ein walirer Zwiebelrusse^. »
, Je sentis mon sang bouillonner dans
* C'est im matelot , un vrai Russe , un mangeur d'ounons.
mes veines , et j'allais m'avancer lorsque quelqu'un me saisit par le bras avec force. C'était mon capitaine Maguermanof, gaillard vigoureux et résolu. Il avait entendu les propos qu'on avait tenus sur moi, avait remarqué mon mouvement , et voulait m'empêcher de faire une sottise.
« Lequel des nôtres est de garde aujourd'hui ? o me demanda-t-il comme par hasard. Je réfléchis un instant, et lui nommai l'officier.
« Ah ! c'est lui ? je l'avais complètement oublié. »
A ces mots, il lâcha mon bras. Je me tournai de nouveau, mais mon dandy avait disparu. Ce mouvement n'échappa point au capitaine. Il passa son bras sous le mien , et se mit à se promener avec moi dans la salle de bal , tout en causant amicalement de choses et d'autres. Je voyais mon adversaire faisant l'aimable auprès des femmes, sans pouvoir le joindre; c'était un
tourment infernal. Au bout d*une heure, Maguermanof me croyant plus calme , me rendit ma liberté. Je m'empressai d'aller à la recherche de mon antagoniste , et je le trouvai dans un quadrille. Oubliant où j'étais et ce que je faisais, j'allais lever la main et le saisir au collet, quand l'apparition d'un objet enchanteur changea subitement la nature de mes sensations. Je m'arrêtai confus et interdit. La voilà qui passe encore avec la légèreté d'un oiseau. C'est elle! c'est l'inconnue de Hapsal. Elle danse avec un de nos officiers....
L'impertinent campagnard, le capitaine Maguermanof, le bal, le monde, les lumières, les conversations, les sons de la musique, tout ce qui avait fixé jusqu'alors mes regards et mon attention se confondit dans ma tète, n'y forma plus qu'un chaos, et me fit éprouver exactement l'impression que j'avais eue dans mon enfance, en tombant des bords d'une frégate dans la mer,
accident qui m'avait causé un tressaillement général dans tout mon être. Je ne sais ce qui se passa, mais je me trouvai toutà-coup transporté dans l'antichambre , en proie à un violent accès de lièvre, et celui de mes camarades qui me frottait les tempes avec de la glace, m'engageait à rentrer et à me coucher, tandis que je le priais, que je le suppliais, au nom du ciel, de me laisser retourner au salon. J'y reparus en effet; le quadrille était fini , et aucun autre ne lui avait encore succédé. La foule et le bruit n'avaient pas permis qu'on s'aperçût de mon évanouissement. Mon dandy put passer et repasser devant moi , je ne songeais plus à lui. Je me mis à la chercher, et je la retrouvai bientôt; c'était elle qu'on admirait : elle était en robe rose , les cheveux ornés de fleurs blanches ; un rang de perles fines , attachées avec un riche fermoir en brillants, faisait ressortir la blancheur de son cou. Elle traversa le salon
avec une autre jeune personne. Il fallait examiner la position en bon militaire et en tirer parti ; je me plaçai derrière les deux jeunes amies, entre une colonne et le mur, aussi près d'elles que possible , et je retins ma respiration , de peur de perdre une de leurs paroles. Elles causaient en français. Oh! combien, dans ce moment, je bénis Dumont et ses leçons! Sa compagne avait un accent esthonien ; quant à elle, sa prononciation était pure et correcte, mais avec une légère nuance russe. Aurais-je pu prévoir le sujet de leur entretien !
« Comment vous êtes -vous décidée à danser avec un officier? dit la jeune Esthlandaise.
— Eh ! pourquoi pas ? répondit-elle ; ne dansiez-vous pas aussi avec un militaire?
— C'est bien différent, reprit la première; c'était un cuirassier, cousin et fiancé de mon amie Malchcn Bierkèze. Mais votre danseur était un Russe, un officier de ma-
rine! Ce sont d'horribles hommes! Us savent peut-être très bien se battre contre les Suédois et les Français, mais on ne devrait pas les recevoir dans un salon.
— Pardonnez -moi , répondit- elle avec fermeté, leur qualité de Russes et de compatriotes doit au contraire me les rendre chers. Et puis, étrangère aux mœurs et à la langue russes, vous jugez mal nos officiers. Ils sont habitués, à Pétersbourg, à avoir des manières qui peuvent paraître libres ici, à vous, qui n'êtes entourée que de parents ; tout homme qui vous approche vous semble audacieux.
— Vous prenez bien chaudement le parti de vos compatriotes, dit en riant la jeune Eslhlandaise.
— C'est un devoir, répondit-elle; vous ne connaissez pas les Russes; pourquoi les juger d'après vos préventions ?
— Vous êtes dans l'erreur, reprit la première ; ce que j'avance est un fait avoué de
tout le monde , et je me crois obligée de vous en avertir. Il y a ici un jeune officier surtout qui se distingue de tous les autres par ses folies et son inconduite. Il trouble la paix de tout le monde ; il n'y a de repos et de sécurité pour personne autour de lui ; ruiner un camarade au jeu , insulter un noble vieillard , frapper un paisible bour-^ geois, tromper un marchand, attaquer, ternir la réputation d'une femme, tout cela n'est pour lui qu'un amusement et un innocent passe-temps. Pendant les mois d'arrêts qu'il a passés sur la flotte, Réval était tranquille; mais aujourd'hui il a reparu, et la frayeur générale avec lui. On dit qu'on vient de le faire sortir de la salle ; il a sans doute fait quelque tour de sa façon. Voilà ce que sont messieurs les Russes !
— Vous avez voulu dire , reprit-elle , voilà quel est cet officier russe. Un homme sur cent fait exception et non règle. Ne disiez-vouspas vous-même, lout-à-l'heure,
que Réval était parfaitement calme pendant son absence? les autres se conduisaient donc d'une manière convenable. Si j'adoptais vos principes , je pourrais dire avec raison que tous les officiers de marine russes sont des héros de noblesse et de magnanimité, parceque j'ai été témoin oculaire d'une belle action de l'un d'eux. A Hapsal , un jeune officier s'est jeté à mes yeux à la mer, pour sauver un enfant de paysan. »
A ces mots , jugez de mon émotion l Elle se souvenait de moi , elle m'estimait, elle me louait î Cette consolation , qui m'avait été refusée jusqu'alors, remplit mes yeux de douces larmes. Il existait donc dans le monde une àmequi pensait à moi ! Je n'étais plus seul dans l'univers î Mon existence avait un but !
Au bout de quelques instants, je revins de mon extase; mais quand je tournai mes regards vers l'endroit où les deux amies
s'étaient assises, elles n'y élaienl plus. Je me levai pour aller à leur recherche. Je parcourus longtemps sans succès les divers groupes du bal , et me trouvai tout-à-coup pressé dans l'embrasure d'une porte , sans pouvoir ni avancer ni reculer, mais, par le plus grand des hasards, à deux pas de distance de celles que je poursuivais. «Le voilà! » se dirent-elles au même instant, en me regardant. Une d'elles rougit et pâlit, mais elles disparurent toutes deux dans la foule, et je ne les vis plus de la soirée.
Ce bal était h. limite qui devait faire dé ma vie deux portions distinctes. Je ne sais si je devins meilleur, mais ce qu'il y a de certain , c'est que je n'étais plus le même. La lumière du jour, les ténèbres de la nuit, le mouvement des vagues , le bruit de la tempête, le chant des oiseaux par une belle matinée , tout prit un autre aspect à mes yeux. Je trouvai partout des joies, des consolations, des sujets de réflexion , des mo-
tifs (l'attendrissement et de mélancolie. Dumont ne me reconnaissait plus. Dans nos leçons, je saisissais sur-le-champ ce que je n'avais pu jusqu'alors retenir qu'a- Tec peine.
Mais cette ange , qui était-ce?
Il était difficile de l'apprendre, ce n'était cependant pas impossible, car tout est possible à l'amour! Ceux qu'il exalte ne ressemblent-ils pas à un somnambule, qui, en dormant , voltige comme une hirondelle , là où tout autre, éveillé, se casserait cent fois le cou.
Je parvins à découvrir que ma belle inconnue était une orpheline , adoptée par une comtesse, qui l'aimait comme sa propre fille; j'appris qu'on l'appelait Nadéje Andréïevna ; qu'elle était spirituelle, bien élevée , qu'elle avait un bon cœur et de la fermeté dans le caractère. Mais ce n'était rien pour moi. On se figure aisément que je cherchais constamment les occasions de la
rencontrer ; je réussis à lapercevoir deux ou trois fois en passant. Je la vis un jour au spectacle. Elle était clans une loge , au premier rang , avec deux jeunes dames et un certain baron âgé. Je me trouvais dans un fauteuil ^5 et, oubliant ce qui se passait sur la scène et autour de moi , je ne détournai plus mes regards de cette charmante créature, car elle était d'une admirable beauté même aux yeuxd'un indiiTérent. Elle ne parut pas me remarquer. Le spectacle fini, je la suivis de loin et la vis au moment où elle attendait la voiture avec ses compagnes. Ce ne fut que là qu'elle me reconnut, et ses traits prirent une expression de dépit et de chagrin qu'elle chercha à cacher sous un sourire d'indifférence. Je dus croire que mon aspect lui causait une sensation désagréable. J'étais peutêtre , à ses yeux , un monstre , le rebut de
< Stalle.
rhumanité î . . . Elle disparut, et j'éprouvai la sensation qu'éprouve sans doute un homme qui se noie et qui voit lui échapper la main qu'on lui avait tendue pour le secourir et le sauver de l'abîme.
Je tombai dans une profonde mélancolie. Dumont remarqua mon air chagrin , et m'en demanda la cause avec une sollicitude toute paternelle. Ne pouvant me résoudre à lui avouer la vérité, je lui dis que ma tristesse n'avait d'autre motif que mon isolement. Mon vieil ami fît semblant de me croire, ou peut-être ajcuta-t-il foi à mes paroles. Mais un matin je le trouvai, à son tour, si triste et si pensif, que je lui demandai ce qu'il avait. Il me répondit que l'une de ses anciennes élèves, sa favorite, venait de quitter Réval. «J'ai eu beaucoup d'écolières, continua-t-il, et il y en a, dans le nombre, que je n'oublierai jamais ; mais celle-ci m'était plus chère encore que toutes les autres.
— Et comment l'appelez-vous ? lui disje avec distraclion.
— Mademoiselle Nadëje, fille adoplive de la comtesse Lèzguinof ; c'est un ange sur la terre ! ajouta-t-il avec tout l'enthousiasme dont pouvait être susceptible un cœur de soixante-dix ans.
— Vous connaissez Nadéje? luidis-je, comme frappé de la foudre.
— Si je la connais.*' Pendant huit années consécutives je lui ai donné quatre leçons par semaine, et je n'ai cessé que Tannée dernière , lorsque ces dames partirent pour Hapsal. A son retour ici , elle voulut recevoir encore mes conseils, dont elle pouvait , à la vérité , fort bien se passer, mais elle n'en eut pas le loisir, et se contenta de me soumettre quelques-unes de ses compositions. »
Il me parla longtemps d'elle , de son esprit, de ses manières distinguées, de sa bonté de cœur, de sa douceur, de sa cha-
rite.... Je ne perdais pas une seule de ses paroles : il me semblait que la voix du vieillard m'arrivaiî du ciel. Il la connaissait, et j'étais resté jusqu'à ce moment sans le savoir !
La fatigue causée par cette conversation força Dumont de s'arrêter. ,
«Et qu'est-elle? quel est son nom? lui demandai-je en respirant à peine.
— Je crois vous l'avoir dit. Elle est fille adoptive de la comtesse Lesguinof. On l'appelle Nadéje , et à ce nom on ajoute en russe le nom de son père , André. Quant à son nom de famille, ma foi, je ne m'en suis jamais beaucoup inquiété. Je sais seulement qu'il y a du Berri là-dedans ^^ et je crois que c'est une des raisons pour lesquelles elle m'a tant plû. »
Je maudis la légèreté française, qui obscurcissait jusqu'à l'âme de Dumont ,
* En français.
comme une toile d'ai aignëe qui couvre de son réseau un tableau précieux.
A dater de ce jour, le bon vieillard m'inspira encore plus d'affection. Je crois que je devins amoureux de lui. C'est qu'en effet elle lui avait parlé plus de cent fois , elle l'avait écouté , elle l'avait regardé en face, elle lui avait dit bonjour, adieu, elle l'avait remercié.... Aussi souvent que possible, je ramenais la conversation sur Nadéje. Le vieillard pensait que c'était pour lui faire plaisir que je parlais de son élève chérie, et ne tarissait pas sur ce sujet. Un jour qu'il vantait son style , il se rappela qu'il avait conservé un cahier contenant ses estais en langue française, et il le chercha au milieu d'une foule de papiers froissés et jaunis par le temps. Ceoahier était, à mes yeux , une relique ; bien que les feuilles de papier qui le composaient fussent communes , une certaine élégance avait présidé à leur réunion. Sur la cou-
verture on lisait : Compositions. 1811- 1814. Nadéje BéiHlop. L'écritureen était jolie et régulière, mais n'offrait ni recherche ni affectation. Dumont se mit à lire tout haut et avec transport les lignes que son élève avait écrites sous la dictée de son âme expansive, et répétait après chaque période : « Quel sentiment! quelle élévation de pensées! quelle pureté de style! C'est une seconde Sévignéî »
Voici la première de ces compositions :
l'orpheline.
« Savez-vous ce que c'est qu'une orpheline ? C'est une tendre fleur arrachée à sa tige par l'ouragan, et placée par une main compatissante dans une eau pure , afin de prolonger de quelques heures son existence. Elle se nourrit de cette eau limpide, se trouve heureuse d'être dans un vase
* En français.
précieux , à l'abri des outrages de l'abeille et du papillon , et d'entendre les louanges et les transports d'admiration qu'inspirent ses belles couleurs et les parfums qu'elle exhale. Mais sa faible tête se penche bientôt vers le sol humide où sont ensevelies les branches qui la virent naître. Elle souffre, elle languit ; elle regrette , dans ces appartements aux lambris dorés , dans ce vase précieux , dans cette eau limpide comme le cristal qui la contient , elle regrette la modeste plate-bande où elle est née, où elle s'était développée au souffle de la brise printannière , où elle était nourrie par la rosée du matin et rafraîchie par la pluie du ciel ; où elle voyait ses sœurs cadettes fleurir paisiblement autour d'elle ; où les abeilles laborieuses et les insouciants papillons, ces autres enfants de la nature, voltigeaient en bourdonnant joyeusement aux rayons du soleil.
« J'apprécie tout le prix des bontés de
ma bienfaitrice. Je suis prête à lui faire le sacrifice de ma vie ; je ne suis contente et tranquille qu'en sa présence; j'adresse nuit et jour des prières au ciel pour son bonheur et pour sa santé ; mais je me sens attirée, malgré moi, de cet intérieur brillant et magnifique vers l'humble demeure de mes parents. Ma mère ! tu as vécu , tu as prêté l'oreille à mes paroles enfantines ! tu m'as aimée ! Tu m'appelais Nadinka ! En mourant, tu pensas à moi et tu me bénis î . . . et j'ignore jusques à ton nom ! Mon père, chargé de soins et de soucis, me remit entre les mains de ma noble bienfaitrice , et ne tarda pas à suivre ma mère au tombeau. Je suis seule, isolée dans cet immense univers. Je marche sans but , je dirige mes pas je ne sais oii. Mais je ne suis point attachée à la vie ; je ne crains ni la douleur, ni la mort. Mes souffrances ne peuvent se comparer à celles de ma mère, qui m'a laissée ici-bas , et la mort me réu-
iiira aux objets qui me sont chers! Ma mère ! je la reconnaîtrais parmi des milliers d'ombres bienheureuses ! »
Le vieillard pleura en achevant ces lignes qui mé ravirent.
« Voilà du sentiment, dit-il; maintenant vous allez entendre de la philosophie.
qu'il est facile de se tromper.
Ce 22 août. Nous vivions gaîment et sans soucis à Hapsal , nous promenant tous les jours en voiture dans les environs de la ville, prenant des bains de mer. Maman était tranquille et heureuse, car elle éprouvait quelque soulagement à ses maux. Vers la fin de la saison il nous arriva une singulière aventure. Nous faisions fréquemment et en nombreuse compagnie des excursions en mer avec de robustes Esthoniennes en guise de bateliers. Un jour, dans
une de nos promenades maritimes, nous vîmes s'avancer, au milieu de notre paisible flotille, un bateau qui portait un officier de marine. Nous fûmes toutes très effrayées ; maman voulut regagner le rivage. Pour moi , je ne sais ce qui me rendit plus courageuse que les autres, mais je me mis debout dans la chaloupe, et quand l'officier fut près de nous , je lui demandai à haute voix où il allait. La fermeté de mon interrogation déconcerta le jeune homme. Il me regarda sans trop savoir ce qu'il devait répondre. Enhardie , je répétai ma question. Il se troubla et répondit qu'il allait pécher à la ligne. Mais comme nous pensions qu'il était venu dans l'intention de troubler notre partie , je lui déclarai que sa présence nous contrariait, et sans dire un mot il fit tourner son bateau et se dirigea vers le rivage. Maman fut contente de ce procédé.
« Vois-tu, Nadinka, dit-elle, comme on
peut se tromper. Ce jeune homme a sans doute été offensé de notre soupçon ridicule. »
En effet , il faisait force rames avec son domestique , afin de se dérober plus vite à nos regards. Tout-à-coup je le vois s'élancer à la mer. Je pousse un cri d'effroi , et un instant après il revient sur l'eau et rend un enfant qui était tombé d'une de nos chaloupes.
«Généreux jeune homme, pensai -je; pardonne-moi de t'avoir aussi injustement accusé. Aurais-tu pu avoir l'idée de faire peur à des femmes et de les insulter, toi qui as exposé ta vie pour sauver un malheureux enfant ! Comme on peut se tromper ! »
J'étais également ravie de voir que c'était un de mes compatriotes, un Russe, qui s'était ainsi distingué par cet acte de générosité. Les demoiselles de ce pays sont fort aimables, mais elles conservent sur le
compte des Russes et sur la Russie les idées les plus étranges et les plus erronées. Elles ne veulent pas croire qu'on connaît en Russie la noblesse, la grandeur et la délicatesse des sentiments. «Vous voyez maintenant, leur disais-je avec orgueil, ce que sont les Russes ! Pourquoi suis-je orpheline? pensais-je; pourquoi n'ai-je pas sur la terre au moins un frère ? Si j'avais un tel frère, oh ! combien je serais heureuse ! Comme je l'aimerais! J'aurais pour lui une affection si sincère, une amitié tout à la fois si tendre et si vive , qu'il ne songerait pas à désirer un autre amour ! »
Ce 13 décembre. Pourquoi suis-je allée hier au bal? Que n'ai -je écouté maman, quand elle me conseillait de rester à la^ maison, après m'avoir raconté le songo terrible qu'elle avait eu? Elle m'avait vue
en rêve caresser un petit chien qui s'était lout-à-coup transformé en serpent, et s'était jeté sur moi en me menaçant de son dard envenimé. Maman s'était éveillée en sursaut et m'avait assuré qu'un malheur m'attendait, et que je ferais mieux de rester à la maison. Je fis des plaisanteries sur ce rêve, sur les pressentiments; je lui dis que si un malheur inévitable se préparait pour moi , il m'atteindrait aussi bien à la maison qu'au bal. Elle finit par s'égayer et par rire elle-même de ses folles craintes et me laissa partir. Je commençai par m'amuser beaucoup ; il y avait au bal un grand nombre de bons danseurs aussi aimables qu'empressés. Je ne manquai pas un quadrille , et je trouvais surtout du plaisir à être invitée par des officiers de marine. Cette préférence exerça la critique de la * jeune baronne Julie, auprès de qui je m'assis quelques instants. Elle me dépeignit en effet mes compatriotes, les marins surtout^
sous les couleurs les plus noires , et prodiguait à Tun d'eux des épithètes si peu flatteuses, que, pour me tenir en garde contre un tel homme, je la priai de me le montrer. Nous parcourûmes ensemble les salons, et nous finîmes par le rencontrer. C'était lui, Tofficier qui avait sauvé l'enfant. Ce rapprochement fut pour moi comme un coup de foudre. L'officier disparut à mes yeux, et la baronne, toute à son indignation, ne s'aperçut pas de mon trouble; elle n'entendit pas même que je m'étais écriée en même-temps qu'elle : C'est lui ! Je fus saisie d'un violent mal de tête , et j'eus de la peine à rester jusqu'à la fin du bal. Ce palais enchanté où les plaisirs m'environnaient , était devenu pour moi un enfer ; il me semblait que des furies se pressaient autour de moi , et se moquaient avec un rire satanique de ma crédulité. Je venais de perdre un frère. La douce illusion qui vait bercé mon âme s'était évanouie ! Cet
acte de dévouement n'était donc pas le résultat d'une réunion de sentiments et de pensées nobles et généreuses ; ce n'était peut-être qu'un mouvement de vanité qui l'avait poussé à affronter un danger imminent, car nous pouvions être témoins de sa bonne action. Mais il ne nous avait pas même regardées. Non , ce n'était pas de la vanité ! Qu'était-ce donc ? Ah ! comme j'étais heureuse hier ! Me voilà redevenue orpheline ! J'ai perdu un ami ; j'ai aussi perdu la plus douce conviction , puisque je ne crois plus à la vertu. Il ne me reste que cette froide conclusion de l'égoïsme : Qu'il est facile de se tromper! »
« Ce n'est qu'une fiction , dit Dumont en finissant cette lecture, mais quel sentiment, quelles pensées ! Nadéje ! Nadéje ^ ! je ne retrouverai plus jamais une écolière comme vous ! »
< En français.
Ce que je sentis en ce moment, je ne saurais le définir. Je sortis de chez Dumont , je rentrai chez moi les larmes aux yeux , et je n'eus que la force de me jeter sur un divan. Mes pleurs me soulagèrent du poids qui oppressait mon cœur, mais n'adoucirent point mon chagrin. Les esprits pervers qui avaient empoisonné mon enfance et ma jeunesse se représentèrent à mon imagination dans toute leur laideur. Les images de ma méchante fée et de Chlistof jouaient leur rôle dans ces horribles visions. « Suppôts de l'enfer, criaisje avec désespoir, comment expierez-vous la perte de mon âme et celle de ma félicité ici-bas et dans l'autre monde ! »
Je n'étais plus le même. Il n'était plus question de mes anciens vices; celte vie n'avait aucun de mes regrets; mais ce qui était pour moi un sujet de tourment , c'est qu'à une époque où rien dans ma conduite ne méritait l'approbation , je vivais sans
soucis et presque heureux ; et maintenant que ma nouvelle vie, que la pureté de mes désirs , que la fermeté de ma volonté me rendaient digne d'un bonheur plus complet, tous les chagrins venaient m'accabler à la fois. Tels sont les résultats du vice; il ressemble à la comète dont la brûlante chevelure laisse des traces de son passage dans les espaces qu'elle parcourt , dans les mondes lumineux dont elle trouble l'harmonie.
Le désespoir allait s'emparer de moi , et je ne sais ce que je serais devenu , si des circonstances indépendantes de ma volonté ne m'avaient violemment tiré de mon accablement. Je reçus l'ordre de me rendre, encore pendant le traînage, à Swéaborg.
Là je fis partie des membres d'une commission de jurisprudence militaire.. J'en fus d'abord très contrarié , car je pensais qu'il était indigne d'un militaire et d'un marin surtout de s'occuper de bureaucra-
tie et d'affaires juridiques. Je me mis cependant à l'ouvrage , et je vis bientôt que l'occasion ne me manquerait pas de faire du bien, et de mériter ainsi des jours meilleurs. Quelques fonctionnaires subalternes et quelques paysans étaient accusés de faire de la contrebande et de vendre des biens de la couronne à des particuliers. Les prévenus languissaient depuis une année en prison; leurs familles, réduites à l'indigence, attendaient avec anxiété qu'il fût prononcé sur leur sort. L'affaire était embrouillée; les délits paraissaient évidents, et cependant la fermeté de leurs dénégations, la franchise et la sincérité dont leur physionomie portaient l'empreinte, l'assu-' rance de leurs regards parlaient en leur faveur. La commission était présidée par un vieux capitaine, qui passait pour un homme très expérimenté dans ces sortes d'affaires, car il les terminait promptement et remplissait les mines de Nertchinsk. Dans
cette circonstance, il voulut agir d'après sa méthode ordinaire. Je m'y opposai, et le menaçai même, dans le cas où l'instruction offrirait le plus léger vice de forme , d'en faire mon rapport à l'autorité. Il fut obligé de se soumettre. L'examen de l'affaire me convainquit de l'innocence des accusés ; je découvris qu'ils avaient été victimes d'un infâme complot tramé par leurs ennemis personnels , dans l'espoir d'obtenir une récompense en dénonçant des abus dont ils étaient les principaux fauteurs. Je soumis mon opinion au tribunal compétent. Tous les membres la partageaient, le président excepté. Je parvins cependant à le convaincre , et l'innocence des accusés proclamée, ils furent mis en liberté, et les vrais coupables subirent le châtiment qu'ils avaient mérité. J'étais, par hasard , de garde à la prison quand le jugement qui les acquittait fut lu aux accusés et reçut son immédiate exécution. Leurs fem-
mes, leurs enfants, leurs pères, leurs mères les attendaient à la porte. Elle s'ouvrit enfin : cinq à six hommes pâles, épuisés, mais les yeux brillants de joie , de reconnaissance et d'espoir, en sortirent à pas chancelants et tombèrent dans les bras de leurs familles! Leurs larmes se mêlèrent; leurs bénédictions exprimées en langues russe et finlandaise se confondirent pour s'élever ensemble vers le ciel. J'étais moimême pénétré d'un sentiment que je ne pus exprimer que par ce mot russe : Nadéje ^ !
Au printemps je retournai à Réval. Je vis de loin un grand mouvement dans le port et sur le rivage. On avait reçu la nouvelle delà prise de Paris et de la chute de Napoléon. Tous les vaisseaux avaient arboré leur pavillon. Une multitude joyeuse se pressait dans les rues; dans les églises on offrait au ciel des actions de grâces. Je n'eus
* 1,0 nom russe Nadèjda signifie, eapérance. 11. 21
lien de plus pressé que d'aller féliciter Dumont sur cette heureuse nouvelle ; mais je fus bien péniblement surpris en apprenant de madame Marguerite qu'il était dangereusement malade, qu'il ne quittait plus son lit depuis six semaines, et qu'il attendait la mort d'heure en heure ! Il était pâle , amaigri , les yeux fermés ; un sourire involontaire errait sur ses lèvres. Au bruit que je fis il ouvrit les yeux , me reconnut , me tendit la main avec un mouvement de joie, et dit : « Mon ami! je meurs, mais je meurs tranquille et content. La France est rendue à l'Europe et à l'église chrétienne. Le descendant de saint Louis est sur son trône héréditaire. J'ai vu s'accomplir l'événement que j'espérais depuis vingt ans. La joie que j'en ressens me rendrait la vie, s'il y avait encore une goutte d'huile dans la lampe. Parlez de moi à Michel Iwanowitch ; vous le verrez , il est mon héritier. Peut-être verrez-vous
aussi Nadéje. Dites-lui que ma mort a été bien douce. Je m'étais endormi il y a un quart d'heure ; je croyais être mort, et il me semblait que Nadéje me conduisait dans un jardin qui ressemblait à celui de Versailles, où j'avais trouvé le roi et la reine; mais tout-à-coup j'ai entendu du bruit, je me suis éveillé et je vous ai vu près de moi.» Le vieillard , que ces quelques mots avaient épuisé , retomba dans le silence ; il avait parlé avec effort et avec une certaine rapidité , comme s'il avait craint de ne pas pouvoir achever. Je lui promis de remplir son désir, et le priai de se tranquilliser. Au même instant des coups de canon retentirent. Dumont tressaillit , mais de-' vinant aussitôt dans ces détonations l'impression de la joie publique , il réunit toutes ses forces et dit : « Je quitte ce monde d'une manière solennelle ! Adieu , Michel , adieu , Nadéje ! » Puis ses yeux se fermèrent ; un frisson parcourut son corps,
un doux sourire vint se placer sur ses lèvres pour nelesplusquitler;samain droite se souleva , sans doute pour faire le signe de la croix , mais elle retomba lourdement sur la couverture. Le vieillard venait d'expirer.
Je fis avertir l'autorité, qui vint apposer les scellés. A côté de son lit de mort, sous son livre de prières, se trouvait un papier que je pris. C'était le cahier de Nadéje. Je portai à mes lèvres ce précieux manuscrit avec un sentiment de dévotion superstitieuse, et je m'en emparai comme d'un legs qui m'aurait été fait par le vénérable vieillard , comme d'un souvenir matériel de l'ange qui avait brillé un instant à mes yeux et avait disparu pour toujours.
Michaïl Iwanowitch arriva le même soir : il avait espéré trouver son ancien ami encore vivant, mais c'était trop tard. Nous rendîmes les derniers honneurs au
corps de Dumoiit, pénétrés de reconnaissance envers la Providence , qui avait accordé à cet homme vertueux , sur le point de quitter le monde , quelques doux instants pour le dédommager des souffrances et des misères d'une longue vie.
De tels exemples purifièrent peu à peu mon àme , et lui inspirèrent une foi vive , Tamour du prochain et l'estime de la vertu ; mais c'était elle qui avait tout commencé , qui avait donné la première
impulsion! Au bout d'un mois je
m'embarquai pour aller faire une campagne en Angleterre. Cette vie active me ranima en quelque sorte et me fortifia. Notre mission accomplie à Londres, nous mouillâmes à Gravesand pour faire voile pour la Hollande au premier vent favorable.^ Quelques familles russes profitèrent de cette occasion pour retourner au continent. La veille de notre départ, nous vîmes
arriver, le soir, sur le bâtiment, une dizaine d'Excellences, avec femmes, enfants, gouvernantes, malles et cartons. Je me tenais près de l'échelle et j'aidais aux dames à monter à bord , lorsqu'un indéfinissable frisson parcourut tout mon être ; je venais de découvrir, à la lueur de la lanterne, parmi les passagers ,. . . Nadéje ! Elle entra sur le vaisseau à la suite d'une dame âgée, et elles se dirigèrent toutes deux vers la chambre du capitaine. Elle ne me remarqua pas , mais moi je l'avais vue ! Nous allions donc nous trouver sur le même bâtiment ! Je serai forcé de l'approcher ; elle ne pourra plus fuir mes regards ! Mais comment oser paraître devant elle ! N'étais-je pas, à ses yeux, un libertin, un homme méprisable? Au milieu de mon incertitude le hasard vint à mon secours. A souper, la conversation des jeunes hommes eut pour objet les dames nouvellement arrivées. Us se réjouissaient tous d'avoir
de belles compagnes de voyage, et prenaient la résolution de se conduire avec elles d'une manière convenable , et de retenir surtout les jurons et les interjections de mauvais goût que l'impatience et la contrariété arrachent souvent aux marins.
« Wétline va se trouver dans son élément , » dit le lieutenant Plastchéf , marin dans l'âme, qui pendant l'espace de six ans n'avait pas passé six jours sur terre : « voilà une belle occasion de faire l'aimable. Je parie, ami , que tu ne quitteras plus le (illac de toute la journée. Avoir des attentions pour ces dames, causer avec elles, tout cela est plus gai que de parler par le portevoix aux matelots qui sont sur les hunes ou au gouvernail.
— Quel mal y aurait-il à cela ? lui dis-je en prenant un air offensé; et toi-même, ne penses-tu pas encore toujours à ta jolie femme de constructeur de Cronstadt, et cependant lu l'acquillesde ton service comme
lin brave et fidèle officier doit le faire.
— C'est tout différent, mon cher. Ma maîtresse ne me ferait rien négliger, au lieu que ces petites Françaises vous mettent un cœur en lambeaux comme une voile usée.
— Eh bien , je te prouverai à toi et aux autres que je me soucie fort peu des femmes. Je demanderai au capitaine de me faire faire toujours le quart de nuit, et je passerai toute la journée dans le faux-pont ; de cette manière , je ne verrai pendant tout le temps ni le soleil ni un visage de femme. Tope-là !
— Va pour le pari î Deux bouteilles de Champagne à faire mousser dans la première auberge sur terre, dit le lieutenant en me tendant la main. Je tiens le pari. »
Tous les officiers prétendirent que je ne soutiendrais pas Tépreuve. Au point du jour nous levâmes l'ancre. L'horloge eut à peine sonné huit heures, qu'étanl relevé
de mon quarl, je descendis dans le fauxpont. Je ne puis décrire ce que j'éprouvais ; c'était un mélange de dépit , de joie , de terreur et d'espérance.
« Je vois, mon cher Serge, dit Plastchéf en prenant le porte-voix, qu'il t'en coûte de fuir le grand jour et les beaux yeux de ces dames. Renonçons au pari et reste avec nous.
— Non ! non ! m'écriai-je , il n'est pas question de cela ; je vous prouverai que je sais tenir ma parole, » et je me hâtai de descendre l'échelle qui conduisait dans les ténèbres de l'entre-pont.
Je voulus lire, impossible; j'essayai de penser à des choses indifférentes , mais sans réussir. Je me couchai enfin dans mon hamac et je fixai mes yeux au plafond on me figurant que je voyais la voûte du ciel , au-dessus de laquelle planaient des esprits immortels, nos anges gardiens. Ma journée fut un composé de rêveiies bi-
sarres , de lenlalions de rompre ma promesse et de repentir de ma faiblesse. Il sonna minuit. On vint me dire que mon heure de quart était venue ; je montai sur le pont.
« Eh bien , mon cher Wétline, » me dit Plastchéf , en me rendant le porte-voix ; « si tu savais comme nos passagères sont jolies , des millions n'auraient pu te décider à soutenir ton pari. Il y en a une surtout qui est charmante. L'enchanteresse me réconcilierait , je crois, avec le continent. Mais, adieu! je te souhaite beaucoup d'agrément pendant ton quart. »
Je restai seul sur le tillac. La nuit était calme et sans lune. Un ciel bleu , parsemé d'étoiles brillantes , se reflétait sur la surface unie de la mer, et la frégate s'avançait tranquillement comme un cygne sur un beau lac. Il n'y avait aucun commandement à faire. Je m'assis près de la chambre du capitaine, et, favorisé par le silence
qu'interrompaient seuls de temps en temps les cris d'appel des timonniers , je prêtai l'oreille à ce qui se passait dans ce sanctuaire. Une femme lisait ; sa voix était douce, agréable, mélodieuse. Je ne distinguai d'abord rien , puis je démêlai des mots français prononcés avec un léger accent russe. C'était Nadéje qui parlait, et je compris enfin le sens de ses paroles. Elle lisait l'histoire de je ne sais quel esprit dé chu , qui suppliait un ange de lumières, son frère, de le recevoir encore dans son divin séjour. Mais la voix de là lectrice s'affai- , blit peu à peu et finit par ne plus arriver jusqu'à moi. Il régna un silence complet. Mes pensées me transportèrent je ne sais où. Insensible à toute impression extérieure, je ne sentais, ne voyais, no pensais plus que par le moyen d'organes qui m'avaient été inconnus jusqu'alors. Le temps, l'espace semblaient avoir perdu sur moi leurs droits élernels : la fréga(<' avai,
disparu à mes yeux. Je naviguais sur une mer sans rivage , sous la voûte immense du ciel ; le calme de la nuit s'était transformé en je ne sais quel bruit sourd, monotone et incessant ; les heures s'écoulaient et je ne m'apercevais pas de leur fuite. Cependant un léger mouvement près de moi vint me tirer de ma rêverie, et mes yeux, que je ne croyais pas fermés, s'ouvrirent. Le soleil levant inondait de sa lumière empourprée la frégate, la mer et l'horison. Un vent frais soufflait sur mon visage. Je vis devant moi l'un de mes camarades qui, sans penser à mon pari , venait pour me relever de mon quart de nuit. Je lui rappelai nos conventions, et il regagna son hamac avec joie. Mes illusions s'évanouirent. Je me trouvai sur le gaillard d'arrière, à dix pas de l'objet qui m'était le plus cher et le plus sacré dans le monde , mais j'en étais séparé par un mur infranrhissable. Bientôt, au point du jour, le ciel
s'obscurcit. Le capitaine parut et déclara que le baromètre baissait sensiblement, et qu'on devait s'attendre à quelque raffale. J'éprouvais seul un secret plaisir en voyant l'alarme se répandre à cette nouvelle. L'équipage se rassembla sur le tillac. Nous profitâmes d'un vent nord -ouest violent pour déferler nos voiles et marcher rapidement vers la côte de Hollande. A huit heures on cria sur les bancs de hune : terre! L'horloge sonna, et je redescendis dans ma prison volontaire, tout en me félicitant de ce que le mauvais temps avait empêché Nadège de sortir de sa chambre. Je ne restai pas longtemps dans ma retraite. A dix heures nous arrivâmes au Texel; l'ancre fut jetée, et les chaloupes mises à la mer. Je descendis dans le fauxpont, et regardant par les écoutilles, je vis nos voyageuses descendre l'échelle. On porte la vieille dame, sa jeune compagne la suit, l ne discrète mantille dérobe sa
taille; un petit pied charmant, chausse d'un soulier noir au-dessus duquel se laisse voir un bas fin et bien tendu, se pose légèrement sur les échelons. \ous savez qu'en pareil cas on a la figure tournée vers le vaisseau. Tout-à-coup son joli visage passe rapidement devant mes yeux.
« Gloire à toi , Wétline ! » s'écrièrent mes camarades en me rejoignant. « Tu as gagné ton pari ! Plastchéf s'est rendu à terre tout exprès pour en rapporter le Champagne qu'il a perdu. »
Je montai sur le tillac sans rien répondre. Notre chaloupe glissait sur les flots et avançait rapidement vers le rivage. Le vent agitait un voile vert sur un chapeau blanc , mais elle ne nous regardait pas ; toute sa sollicitude se portait sur la comtesse, qui paraissait craindre le roulis. C'était le bienheureux Plastchéf qui tenait le gouvernail. Elles descendirent sur le rivage , firent leurs adieux au lieutenant ,
montèrent dans une voiture qui les attendait et partirent. Je fus sur le point de jeter un cri....
La frégate hiverna en Hollande. Nous autres officiers , nous fûmes autorisés à aller demeurer à terre. Je fus chargé de diverses missions , et envoyé successivement à Amsterdam , à Coblentz et à Paris. Je me trouvai dans cette capitale quand on y reçut la nouvelle du retour de Bonaparte de l'île d'Elbe , et l'ambassade russe me donna l'ordre de retourner immédiatement à bord de ma frégate, avec des instructions secrètes. Tout le monde quittait Paris.
N'ayant pu obtenir des chevaux de poste , je fus obligé d'acheter un cheval , et je pris à franc étrier la route de Bruxelles. J'avais fait dans la matinée une cinquantaine de werstes sans accident , quand tout-à-coup mon cheval refusa d'aller plus loin. Peu habitué à voyager ainsi , il est probable que j'avais abusé de la vigueur du
pauvre animal ; toujours est-il que , dans rimpossibilité de le faire avancer, je fus obligé de le laisser dans un village, sans pouvoir me procurer une autre monture.
Les paysans français me voyaient de mauvais œil , car ils me prenaient ou pour un espion ou pour un affilié de ces hordes de brigands, composées de maraudeurs de toutes les nations, et dont la frontière était infestée. Il fallut se résigner.
Je me mis en route à pied par une pluie battante, et j'arrivai de nuit à La Chapelle, à moitié mort de fatigue; j'entrai dans une auberge et je tombai exténué devant le feu de l'âtre. Une bonne vieille femme me fit prendre une soupe chaude. Je déteste le bouillon à la française, épaissi par du pain trompé, mais dans ce moment je le trouvai divin. Je venais de terminer mon modeste souper, quand une voiture s'arrêta devant la porte; un conducteur, dont les vêtements faisaient eau de toute part, en des-
eendit et entra brusquement en accompagnant de jurements les reproches de poltronerie qu'il adressait à ses voyageurs. «Le moyen de faire entendre raison à ces femmes! criait-il dans sa mauvaise humeur, elles ont peur des brigands. Vous avez beau dire, mesdames, je vous conduirai mortes ou vives à Mons.
— Si nous avions seulement un homme avec nous , disaient-elles.
— Et que suis-je donc , moi ? vieux sergent-major de l'armée de Sambre-et-Meuse, mille tonnerres? »
Je lui demandai d'où il venait et où il allait. « J'arrive de Paris, monsieur, et je conduis tout un troupeau de marquises et de comtesses qui ont eu peur du petit Caporal. Qu'a-t-il donc de si effrayant? C'est un bon diable; à la vérité, il ne ménage pas tous ces voltigeurs de Louis XIV ; mais aussi qui pourrait les aimer! »
Après l'avoir laissé parler tout à son 11. 22
aise, je m*informai s'il n'avait pas une place dans sa diligence.
« Encore une dans l'intérieur, réponditil : grâce à l'abbé qui était parti de Paris avant nous, et qui a jugé à propos de s'arrêter si longtemps au premier relai , que nous n'avons pas eu le loisir de l'attendre. Voulez-vous prendre sa place ? Vous n'oublierez pas le pauvre vieux soldat, et mes belles voyageuses n'auront plus peur. »
J'acceptai avec un joyeux empressement.
Nous sortîmes ensemble. Les chevaux étaient déjà attelés. « Mesdames ! dit le conducteur en ouvrant la portière, veuillez vous serrer un peu pour faire place à un protecteur, à un défenseur. » J'entendis dans la voiture un murmure de personnes à moitié endormies, et enfin ces mots : Entrez, s'il vous plaît *. Je m'arrangeai de mon mieux, et nous partîmes. Je fis comme mes compagnons de voyage, je ne lardai
1 En français.
pas à m'endormir. Le jour commençait à poindre quand un cahot de la voiture me réveilla. La pluie avait cessé, et le soleil se levait sans nuages; alors seulement je pus voir avec qui je voyageais. Nous étions cinq. J'avais à mon côté , sur la banquette de devant , une grosse femme , selon toute apparence une gouvernante, auprès de qui je découvris une vieille femme maigre, avec une coiffure ancienne. Sur la banquette du fond, dans le coin de droite, dormait encore une dame d'un certain âge et d'un air respectable ; ses traits portaient l'empreinte d'une longue souffrance; elle tressaillait et gémissait souvent en dormant ; enfin, à côté d'elle, en face de moi , se trouvait une jeune et jolie femme, à en juger par sa taille svelte et gracieuse, et sa belle main qui sortait de dessous son châle. Sa coiffure se composait d'un fichu à carreaux noué sur un élégant bonnet, et son visage se dérobait entièrement sous les
plis d'un voile vert attaché sous le fichu. Elle dormait du sommeil de la jeunesse et de la santé. Mes plus proches voisines ne tardèrent pas à se réveiller et à m'examiner. Mon costume parut les intriguer. J'avais une simple redingote bleue, avec une ceinture en cuir et une casquette noire sur la tête. La crainte de réveiller les dames qui dormaient me fît garder le silence. Le soleil montait de plus en plus. Celle qui était assise vis-à-vis de moi se réveilla enfin , et son premier mouvement , figurezvous ma surprise , fut de se signer à la russe. J'éprouvai un vertige et je sentis un violent battement de cœur. Je n'avais pas encore eu le temps de me rendre compte de cette agitation soudaine lorsqu'elle leva son voile, et Nadéje, Nadéje Bérilof s'offrit à mes regards. La parole humaine n'a pas le pouvoir d'exprimer ce qui se passa en moi : c'était une sensation pénible, douloureuse, suffoquante. Je fis des efforts inouis pour
empêcher mon visage de trahir mes émotions et pour étouffer les soupirs qui soulevaient ma poitrine; mais c'était un tourment inutile ajouté à mes tourments, car elle ne me remarquait pas même. Ses premiers regards se tournèrent avec amour et compassion sur la vieille dame qui dormait à son côté ; elle la contempla quelques instants, lui arrangea sonchàle, et la recouvrit de sa pelisse qui avait glissé de ses genoux. A la faveur de ces soins j'avais eu le temps de me remettre de mon trouble. Elle regarda les autres femmes , leur dit bonjour d'un signe de tête gracieux. Ses yeux se dirigèrent ensuite sur moi et s'y arrêtèrent; elle semblait chercher un souvenir, mais j'avais apparemment réussi à composer mon visage pour le rôle d'indifférence que je voulais jouer, car elle ne me reconnut point. J'en fus d'abord affligé; mais, toute réllexion faite, je me consolai de son oubli. Qu'cût-elle dit, ({u'eùt-elle
fait, si elle s'était trouvée si près d'un homme qui passait, à ses yeux, pour la honte de l'humanité ?
Je m'inclinai respectueusement ; elle répondit à ma politesse par un salut. J'eus tout le temps d'examiner sa figure. Il me sembla qu'il ne pouvait pas exister dans le monde entier une femme plus charmante, pins séduisante ; et puis , l'amour avec sa poésie divinisait à mes yeux ces traits déjà si beaux. Enfin la vieille dame fit à son tour un mouvement. Nadéje se tourna vers elle avec une tendresse vraiment filiale, lui baisa la main, arrangea son coussin, et lui demanda, en russe, comment elle avait dormi , et si elle n'avait besoin de rien. La comtesse , après avoir répondu à ses questions , me regarda avec humeur, et lui dit également en russe:
« Voilà l'agrément de voyager en diligence : on vous donne pour compagnon de voyage le premier V(*nu , quelque aventurier , .
quelque cerveau brûlé ; maudit Bonaparte ! »
Sans avoir l'air de comprendre ce que je venais d'entendre , je saluai la vieille dame, qui riposta par un mouvement de tête que j'aurais pu traduire ainsi : «Je n'ai pas besoin de ton salut. »
La conversation s'engagea bientôt parmi les femmes, et je ne tardai pas à savoir que la Française assise à côté de moi était femme de chambre de la comtesse , et que l'autre inconnue était une pauvre marquise qui les accompagnait. La comtesse, à l'approche de Napoléon, avait voulu fuir de Paris , et n'ayant pu se procurer une voiture, elle était parvenue à obtenir, grâce à un certain abbé de ses amis, quatre places dans ù ne diligence ; les deux autres places étaient occupées par une marquise et l'ab bé lui-même, que l'inexorable conducteur avait laissé en route. Je gardai le plus profond silence et fis semblant de dormir.
«Voilà un singulier Français, dit la comtesse , il est muet comme un poisson. Ne serait-ce pas un espion? Dieu nous en garde !
— Oh non , mainanl ^ dit Nadéje , il a des manières très polies et très modestes. Je ne serais pas étonnée de l'avoir rencontré quelque part, mais ce n'est pas à Paris. Certainement ses traits me sont connus.... »
Elle m'a oublié ! me dis-je en moi-même, elle m'a oublié! J'en rends grâce à Dieu. Ma figure restera présente à sa mémoire , mais je ne serai pour elle qu'un homme doux et poli. Nous arrivâmes au relai. Les dames descendirent de voiture pour se reposer et pour déjeuner. Je me rendis , de mon côté, dans une auberge où je déjeunai seul, de peur de me trahir si je restais avec ces dames. On ne me demanda pas mon passeport; et le nom de l'abbé figurait encoic sur la feuille du conducteur.
' En frnnfais.
Nous fîmes ainsi deux relais sans que j'interrompisse autrement le silence que je m'étais prescrit , que pour répondre aux deux ou trois questions de la comtesse, par oui y madame , non , madame , ^ en prononçant ces mots avec Taccent le plus français qu'il me fut possible de prendre.
« Ce Français est vraiment un ours , dit la comtesse; je n'y comprends rien.
— Laissez-le , maman ! répliqua Nadéje, il a quelque chagrin. Il soupire souvent , et l'on dirait qu'il craint de nous regarder en face. Il est sans doute malheureux. Dieu sait ce qu'il a laissé à Paris et le motif de son voyage. »
Tu es dans l'erreur, lui répondais-je mentalement ; il est en ce moment l'homme le plus heureux de la terre, il n'a rien laissé à Paris , mais il tremble en pensant à l'instant où il faudra se séparer de toi.
Nous arrivâmes à une halte où nous des-
' En Irancais.
cendîmes tous. Les dames entrèrent dans une auberge, et moi j'allai me promener dans une allée. Nous repartîmes après le dîner, et nous entrâmes bientôt dans une forêt. Le ciel s'était couvert, la nuit arrivait; une pluie fine et serrée commençait à tomber. De temps en temps, dans le bois, nous entendionsdes coups de sifflet qui nous faisaient craindre la présence de quelques bandes de brigands. Les femmes tremblaient et faisaient le signe de la croix. J'avoue que je n'étais pas très rassuré moimême. Les routes étaient devenues si dangereuses depuis la guerre ! Les forêts , sur la frontière de la Hollande, étaient pleines de maraudeurs qui arrêtèrent plus d'une fois des équipages venant de France, dans l'espoir de s'emparer des richesses que les émigrés emportaient avec eux. J'avais, à ma ceinture , deux petits pistolets non armés ; le conducteur n'était qu'un fanfaron de bravoure ; dans l'intérieur il y avait
quatre femmes, et sur l'impériale et dans le cabriolet quelques hommes et quelques femmes en guenilles , peu faits pour nous inspirer de la confiance.
L'obscurité était devenue profonde, et la voiture avançait lentement, quand nous entendîmes tout-à-coup un grand bruit de voix, et que nous sentîmes la diligence s'arrêter. Les dames furent saisies de la plus horrible frayeur. A la lueur des lanternes, nous nous vîmes entourés par une troupe d'individusde la plus étrange figure. Dans le premier moment la surprise me fit oublier toute précaution, et je m'écriai en russe : « Tranquillisez-vous, mesdames, ce ne sera rien, j'espère ! » Je voulus ouvrir la portière, mais on me prévint du dehors. Un homiT^e grand et robuste, vêtu d'une blouse bleue, l'ouvrit en nous ordonnant de descendre à l'instant, et de lui livrer ce que nous avions.
— Qui êtes-vous? lui demandai-je.
— En voilà un singulier, avec son interrogatoire! Il s'agit bien décela ! Sortez de voiture !
— Nous ne sortirons pas ! lui répondisje d'un ton ferme et dans l'espoir de l'intimider : le détachement de maréchaussée qui nous suit de près saura bien nous délivrer de vos mains.
— Vous ne sortez pas ? reprit le paysan ; eh bien , attendez ; je vais vous remettre aux mains du capitaine. Ce sont des Russes ! cria-t-il , ils ne veulent pas se soumettre, et nous menacent de la maréchaussée! Que faut-il faire?»
Un homme à barbe rousse et d'un aspect effrayant s'approcha de la voiture : a Descendez, canailles, ou c'en est fait de vous! et, ce disant, il dirigea son pistolet vers l'intérieur de la diligence ; un cri se fit entendre; et la clarté de la lanterne ayant porté sur la figure de cet homme, je reconnus Chlistof î
a Grand Dieu! m'écriai -je en russe, Chlistof ! Est-ce toi ? est-ce bien toi ? »
11 baissa son pistolet, et demanda à son tour : Mais toi , qui es-tu ?
— Regarde-moi ! lui répondis-je. Il approcha la lanterne de ma figure, et s'écria : « Wétline ! » Il recula d'un pas , et je l'entendis sangloter.
Tout le monde était stupéfait. Les brigands s'étaient arrêtés, et regardaient avec étonnement leur chef qui pleurait. Les femmes attendaient avec anxiété le dénouement de cette scène.
«Dans quel abîme es -tu tombé! lui dis-je.
— Tais-toi î s'écria-t-il après s'être recueilli^ ne tourne pas le fer dans mes plaies. Je suis un scélérat, un monstre, j'ai déserté mon régiment, j'ai été pris, condamné à mort, je suis parvenu à me sauver, et tu sais maintenant quelle a été ma dernière ressource! Continue ta route, que Dieu te
protège ! Et si tu apprends que le maraudeur russe a été pendu, accorde-lui un soupir et une prière.
«Conducteur! postillon! dit-il avec Taccent français , reprenez vos places, et partez au galop ! Et vous , mes amis , suivez-moi. Adieu, Wétline. Voilà où peut mener une oisive et insouciante jeunesse! »
Il referma avec fracas la portière de notre voiture. La diligence se remit en mouvement, et au bout d'une heure nous étions à Mons.
Je ne puis continuer le récit détaillé de ce qui suivit. Il y a des couleurs pour peindre les ténèbres et pour imiter les divers effets de la répercussion des rayons du soleil , mais ces rayons célestes euxmêmes sont insaisissables, inimitables.
Nadéje me reconnut ; elle pénétra le secret de ma passion vive, pure et désintéressée; elle sut que j'étais orphelin; elle apprit les souffrances de mon enfance, les égare-
ments de ma jeunesse et mon retour dans la voie du bien , grâce à elle , grâce à son souvenir. La comtesse s'établit à Schevelingue pour y prendre les bains de mer ; j'allais les voir tous les jours. A l'approche de l'automne , je fus obligé de faire une campagne. Je pris congé de Nadéje , et un serment mutuel de ne jamais appartenir à un autre fut notre dernier mot. Nous ne nous écrivions cependant que très rarement , dans les circonstances les plus importantes seulement , et toujours avec une politesse froide et cérémonieuse. Mais l'assurance réitérée de mon amour se trouve dans un paraplie de convention par lequel j'achève toujours ma signature. On s'imagine que Vaiicre qui y figure désigne ma profession. Non ; ce signe fait allusion à Nadèje ^. Nous sommes séparés depuis dix -huit mois; la comtesse se prépare à
* Le lecteur français so rappellera que Nadéjda signifie espérance.
venir à Pétersbourg pour y suivre un procès. Elle ne vivait point avec son mari et jouissait de la part qui lui revenait dans la communauté de biens, sans songer à assurer sa position. Son mari vient de mourir, et ses parents veulent la priver de son patrimoine. Je l'attends, j'attends Nadéje comme un captif attend le moment de sa délivrance. Je suis convaincu qu'elle me fera savoir son arrivée , et cependant je la cherche partout. Quand je suis à Pétersbourg , je cours les spectacles , les bals ; je consulte les cartes , mais la dame de cœur ne veut absolument pas venir de mon côté. J'ai perdu en pensée des millions entiers sur cette carte. Dans l'espoir absurde d'y trouver Nadéje , je me suis rendu hier au bal de Lutnine, et je vous y ai trouvé. J'avais entendu parler de votre retour prochain ; je pensais que vous étiez à Pétersbourg, mais je n'osais vous y chercher.
Les écarts de ma jeunesse ont jeté une
ombre si défavorable sur toute mon existence! On m'évite, on me fuit; on a confondu l'histoire de Chlistof avec la mienne ; on dit que j'ai commis des brigandages sur la route de Hollande , et que j'ai dévalisé une comtesse russe. Donnez la moindre prise à la médisance , livrez-lui un point imperceptible , le monde en fera un cercle aussi étendu que celui que parcourt l'astre du jour. Nadéje seule me connaît; vous me connaissez sans doute aussi mainnant. Bienfaiteur de mon enfance, de grâce 5 ne me repoussez pas , car je m'efforcerai d'être digne de vous.
Le hasard vous a rendu possesseur d'un trésor pour lequel je donnerais ma vie , si elle m'appartenait encore. C'est l'image de cet enfant. Me croirez-vous , si je vous dis que c'est le portrait de Nadéje? C'est ainsi qu'elle a dû être dans son enfance;
c'est la forme qu'elle prendra lorsque le II. 23
moment sera venu pour elle de s'envoler vers sa céleste patrie.
Pardonnez-moi la ruse que j'ai employée pour vous dire tout ce que j'avais sur le cœur. Je n'aurais pu vous raconter tout cela verbalement. Le souvenir de quelques circonstances de ma vie m'aurait fait baisser les yeux devant vous, et les paroles m'auraient peut-être manqué pour raconter des impressions que le temps n'a point effacées.
Serge Wétline.
La lecture de ce manuscrit fitsurKemsky une profonde sensation. Ses yeux demeurèrent longtemps fixés sur le nom qui le terminait, comme s'il voulait se convaincre que c'était bien la signature de ce Wétline dont on disait tant de mal ; puis , il s'approcha du portrait de la fdle de Béri-
lof 5 souleva le voile qui le couvrait, cl examina attentivement ces traits. Sa mé-
irroiie ëlail tellomcnl remplie de ce qu'il venait de lire , que ce jeune visage acquit à ses yeux un autre mérite : celui de lui rappeler un enfant qu'il avait connu et qui ne lui était plus étranger. Absorbé par sa rêverie , il laissa retomber le voile.
a Mais le père de Nadéje est mort. Ce sont les propres paroles de Wétline, et ce Bérilof Serait-ce une autre personne du même nom ? c'est impossible , et cependant on l'appelle Nadéje Andreïevna ^ »
Il brûlait d'impatience de pénétrer ce mystère. Bérilof était absent depuis un mois. Remsky fit appeler Acouline , et l'interrogea sur la famille du peintre. La vieille ménagère répondit par un flux de paroles, au milieu desquelles il était difficile de rien comprendre. Elle s'était installée chez Bérilof il y avait dix ans, six mois après la mort de Nastasie Rodionov-
* Nadéje , fille d'AutlFé.
lia , et ce ne fut que par les voisines qu'elle apprit que Bérilof avait une fille , dont la mère était morte; que Rodionovna n'en prenant aucuns soins, Bérilof l'avait enfin confiée à des mains étrangères et avait ensuite reçu la nouvelle de sa mort. Acouline avait plus d'une fois cherché à savoir de son maître ses affaires de famille, mais elle n'avait jamais pu obtenir ^cune confidence ; elle savait seulement qu'il ne s'occupait plus de son enfant , et qu'il n'en parlait jamais. Kemsky congédia Acouline , dont les paroles avaient jeté encore plu§ de confusion dans ses idées. Bérilof était, il est vrai, inconsidéré, imprudent, oublieux, mais son cœur était bon; aurait-il pu abandonner, oublier son enfant ? Tout homme est une énigme, se dit Kemsky ; que de gens dignes d'estimesoustousles rapports, qui paienttot ou tard leur tribut de faiblesse à la nature! La part sincère qu'il prenait à la triste destinée de Wétline, le sentiment de 1 im-
possibilité où il était de satisfaire à l'impulsion de son cœur, remplirent son àme de tristesse , et un profond soupir s'échappa de sa poitrine. Telle était l'impression qui le dominait, quand les rayons d'un beau soleil de printemps qui se jouaient sur ses fenêtres , lui donnèrent la tentation d'aller respirer le grand air. Il sortit de son appartement. » •
C'était une de ces b'elles journées d'avril , qui ont un charme inexprimable à Pétersbourg : on dirait qu'à cette époque le soleil vient réchauffer l'atmosphère de ses rayons bienfaisants pour faire pressentir les jouissances que réserve l'été. L'air était tout h la fois calme, doux et tiède ; les oiseaux chantaient sur les arbres encore privés de feuillage, mais l'herbe poussait déjà dans les prairies. Kemsky se dirigea vers le jardin, où les arbustes et les fleurs qui avaient vécu tout l'hiver de la vie artificielle des serres chaudes, s'cni-
vraient des premiers rayons du soleil et des caresses que leur prodiguaient les brises du printemps. Ses pas le conduisirent vers une enceinte sacrée, dont la hache des bûcherons n'attaqua jamais aucun arbre , dont la bêche du jardinier ne remua jamais le sol. Cet espace, seul dans tout le vaste jardin , au milieu duquel était construite la maison qu'occupait Kemsky, n'avait subi aucun changement. Deux pierres funéraires, presque enfouies sous la terre, étaient les seuls vestiges qui témoignassent de l'existence d'un cimetière. Autour d'elles croissaient d'épais sorbiers, plantés de temps immémorial. Contre le tronc cHin de ces arbres s'appuyaient les débris d'un banc vermoulu. Quand le terrain reçut une nouvelle destination , la prière de ne point troubler le repos des morts qui repesaient dans ces deux tombes fut anonymement adressée à son propriétaire. Pour remplir fidèlement le vœu d'un amour filial, il
fil enclore celte enceinte, la fit nettoyer, entourer de gazon et de sable fin ; et en revendant la maison, il eut soin d'ajouter au contrat une clause qui garantissait la conservation de ces deux tombes dans leur ancien état. Cependant personne ne venait visiter cet asile de la mort, personne ne cherchait à savoir si le respect l'entourait. Kemsky avait appris cette histoire pendant l'hiver, au moment de son installation dans sa nouvelle demeure ; il regardait toujours avec tristesse à travers sa croisée les arbres couverts de givre qui ombrageaient cet endroit solitaire. Il s'était à peine écoulé un demi - siècle depuis qu'on avait aban-^ donné ce cimetière, et il n'en restait plus de vestiges. Le vent avait depuis longtemps emporté les soupirs de ceux qui étaient venus pleurer sur les tombes encore fraîches; leurs larmes avaient été absorbées par le sol humide qui avait reçu les dépouilles de leurs parents, de leurs amis.
Deux tombes seules avaient survécu entre mille à ce nivellement général , et elles ne devaient pas tarder, sans doute , à disparaître avec le souvenir de ceux qui avaient trouvé là leur dernier asile.
Le terrain n*était point encore tout-àfait sec , et le sentier portait une récente empreinte de pas. Kemsky suivit machinalement ces traces qui le conduisirent sous les sorbiers. Il y trouva un homme assis sur le banc , appuyé sur sa canne , et les yeux fixés sur les pierres funéraires. Le prince voulut se retirer, mais le bruit de ses pas le trahit. L'homme assis sur le banc se tourna vers lui, et laissa voir les cheveux blancs qui ornaient ses tempes.
a Pardon, dit Kemsky, si j'avais cru trouver quelqu'un ici
— Il n'y a aucun mal à cela, monsieur! dit l'inconnu en se levant avec peine , et , à son grand étonnomcnt , Kemsky reconnut Alimari.
— Alimari , mon ami ! s'écria-t-il transporté de joie et en se jetant à son cou , me reconnaissez - vous ? Reconnaissez - vous Kemsky ?
— Cher prince! » dit Alimari, et ils s'embrassèrent avec une douce émotion.
Après quelques instants d'une muette surprise, Kemsky regarda attentivement Alimari , qu'il n'avait pas vu depuis dixsept ans. Sa taille était moins droite , son visage était amaigri, mais là se bornaient les traces que le temps avait laissées, car c'était toujours le même éclat qui brillait dans ses yeux , la même pénétrante harmonie qu'avait sa voix si vibrante au cœur d'un ami. Le prince ne pouvait se lasser de lui exprimer sa joie de le voir si bien portant et si vigoureux. «C'est vrai, répondit Alimari, mais tout à un terme icibas , et je sens que cette demeure que mon âme habile depuis quatre-vingt-trois ans commence à tomber en ruines, sans que
son hôte vieillisse; au contraire, il me semble que mon àme est plus vive et plus forte qu'autrefois , elle supporte mieux l'esclavage de la chair, et ses regards planent plus librement dans les régions du monde intellectuel. Et vous, prince?
— Je ne suis plus seul depuis quelque temps, et je commence à vous savoir gré de m'avoir conservé la vie , puisqu'il y a dans le monde des êtres auxquels mon existence peut encore être utile et bienfaisante.
— Vivez pour faire le bien etpour jouir du charme de l'amitié, répondit Alimari , votre existence sera douce. Quantàmoi, je viens remplir mon vœu et chercher le repos dans le Nord, auprès des cendres qui me sont chères. L'hiver dernier j'étais à Lisbonne; maintenant vous me voyez auprès de la tombe de mon père et de ma mère. Je ne pleure plus, car la source de mes larmes est tarie, et ma douleur, sans être épuisée , s'est allic'e dans nion àme à
une espérance pleine de consolantes pensées.
Les deux amis entrèrent ensemble dans la maison. Kemsky offrit à son nouvel hôte devenir s'établir chez lui, ce qu'il accepta de grand cœur. Et une heure après, quelqu'un qui serait entré l'aurait trouvé occupé à faire à son ami le récit de sa vie , depuis leur séparation à Trieste.
« Voilà , dit Kemsky en terminant, voilà ce qui m'attendait dans ce monde, où vous me condamnâtes à végéter. Si ma vie s'était écoulée avec mon sang à Nice, je n'aurais pas connu tant de souffrances. La plus grande de toutes est celle que cause l'isolement et la perte des illusions. Mes neveux, ma nièce, sont des êtres indignes de mon amour et de mon estime , et je ne me déciderai jamais à leur laisser ma fortune.
« Si vous saviez comme ils ont tourmenté mes pauvres paysans ! Ce n'est pas la perte de mes revenus que je regrette, ce n'est
pas l'argent quejeconvoite; je saurai m'imposer des privations et souffrir pendant quelque temps pour affranchir mes biens , et puis , à la garde de Dieu ! Les enfants d'Elimof ont perdu leurs titres à mon amitié ; son filleul Wétline est mon seul ami , mon seul parent Je ferai tous mes efforts pour le rendre heureux Les
cruels! ils ne se sont pas contentés de lui refuser leur appui , ils n'ont rien négligé pour corrompre son âme ! »
Remsky ne s'était jamais prononcé d'une manière aussi franche sur ses parents, jamais il n'avait qualilié leur conduite avec autant de juste sévérité. C'est que jadis ils n'avaient nui qu'à lui seul ; maintenant il s'indignait pour un autre. Il raconta à son ami l'histoire de Wétline , et lui communiqua ses soupçons au sujet de la lille du peintre Bérilof.
« La voilà! voilà cette figure angélique, ma consolation dans mes moments dosouf-
rrancc et do niclancolie,» dit-il, en enlevant le voile. Alimaii examina le tableau avec altention:«Ceportrait doit èlie ressemblant, s'écria-t-il enfin, une pareille figure ne peut être qu'une image fidèle , jamais une fiction. Et cela, c'est vous? demanda-t-il en se tournant vers le portrait de Bérilof.
— Il paraît que votre vue s'affaiblit , dit Remsky en souriant, c'est le portrait de mon bote et ami , l'bomme le meilleur qu'on puisse rencontrer, André Fëdorowitch Bérilof, dont j'ai fait la connaissance dans cette même soirée où je vous vis pour la première fois. Vous en souvenez-vous? C'était le lendemain du surprenant phénomène qu'on avait remarqué sur le ciel de Pétersbourg. »
Alimari, s'étant armé d'un verre qui grossissait les objets, contemplait l'image de l'enfant, le portrait de Bérilof, le prince, et se livrait à une foule de doutes et de suppositions.
Le bonheur de revoir son vieil ami remplit lame de Remsky d'un profond sentiment de reconnaissance pour les bontés de la Providence, qui lui envoyait encore une fois l'homme qu'il aimait le mieux en ce monde. Avec quelle impatience n'attendait-il pas Bérilof pour lui faire partager la joie d'une rencontre aussi imprévue : il se figurait le bonheur qu'ils trouveraient à vivre à eux trois en communauté comme autrefois.... Alimari, nous l'avons dit, était effectivement toujours le même quant à son âme , mais son corps s'inclinait vers la terre , et sa vie semblait s'éteindre chaque jour avec le soleil. Tant que les rayons bienfaisants de l'astre du jour éclairaient l'horizon, il pensait, parlait, agissait librement, et peut-être même avec plus d'énergie qu'autrefois ; mais dès que le crépuscule arrivait , il tombait dans une espèce d'assoupissement, et ce n'était qu'au retour du soleil (jue son âme sortait de sa
kHliargie et s'élevait avec l'astre dont elle suivait les révolutions quotidiennes. Tous ses souvenirs ressuscitaient alors , et il semblait se hâter d'en jouir avant que la nuit vînt de nouveau les ensevelir dans ses ombres*
Au bout de deux jours la conversation des deux amis tomba sur un sujet qui occupait depuis longtemps leurs pensées.
Remsky apprit à Alimari qu'il avait toujours son ancienne vision , et qu'elle ne le quittait ni dans le tourbillon du monde, ni dans le calme de la solitude.
«Je ne l'appelle plus la femme noire y ajouta-t-il , c'est désormais ma Nathalie ! La première fois que je vis la femme adorée que je pleure encore, je lui trouvai une ressemblance frappante avec ma vision ; les deux images u'en font plus qu'une seule aujourd'hui , et son apparition est pour moi une source de douce consolation. Dans les soirées d'hiver je la vois venir
prendre place auprès de moi et s*appuyer sur mon épaule ; quand j'ai supporté jusqu'au bout le poids de chaque journée , c'est sa douce main qui ferme mes paupières, et elle ne quitte mon chevet que lorsque j'ouvre les yeux le matin. Dans ce moment même, Nathalie! je te vois!
— Vous la verrez aussi en réalité , répondit Alimari. Et moi aussi , je pense chaque jour avec un saint tressaillement à la félicité qui m'attend ; je me dis : T'instant de revoir Antigone et mes enfants n'est-il point encore venu ? et j'oublie, à cette pensée, mes jours d'ici-bas ; mais ma pauvre imagination s'est totalement épuisée ; aucune vision , aucune apparition ne trouble ni n'adoucit plus mon repos. Au lever du soleil, je sors de nouveau du néant, et je me dis; encore un jour! Mon Dieu!
plus tu m'éprouveras ici -bas, plus le gage de ta bonté dans l'avenir me paraîtra certain ! »