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LA MENSTRUATION DOIT ÊTRE COMPRISE DANS L'ÉTAT PUERPÉRAL

Chomel limitait l'état puerpéral à l'accouchement et au retour des règles. Marcé, Pouchet, et d'autres auteurs y firent entrer la grossesse et la lactation. Monneret faisait remarquer dans sa Pathologie générale (t. II, p. 131), que la parturition n'est qu'une phase de l'état physiologique qui commence au moment de l'imprégnation, continue pendant la grossesse, aboutit à la parturition, et a pour terme le moment où la femme cesse d'allaiter et redevient apte à concevoir par le retour des règles. Enfin, aujourd'hui, de l'aveu des gynéco-

loghtes les plus autorisés, l'état puerpéral doit aussi comprendre le retour périodique de l'écoulement menstruel.

Et pourquoi la menstruation ne ferait pas partie de l'état puerpéral? M. Tarnier, professe qu'on doit l"y faire entrer, et Delasiauve1 pense que c'est à tort que Marcé, dans son traité sur la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices, a omis les cas se rattachant à la fonction cataméniale.

Menstruation, grossesse, etc., etc.. n'est-ce pas là une série de faits entièrement subordonnés dont l'un ne saurait exister sans l'autre et tendant tous au même but : la procréation de l'espèce ? La menstruation n'est-elle pas comme la première étape de la maternité ? Le pouvoir d'engendrer ne commence- t-il pas et ne cesse-t-il pas avec elle ? Il est des femmes qui peuvent concevoir, donner le jour à plusieurs enfants sans qu'on n'ait jamais noté chez elles la moindre apparition des règles; mais, si on observe avec soin, on s'aperçoit bientôt qu'il existe chez elles quelques-uns des caractères propres à la fonction, de sorte qu'il est permis d'affirmer que toutes les femmes, même celles qui n'en portent point la marque extérieure, sont soumises à la fonction cataméniale. Burdach et Brierre de Boismont 2 avaient donc raison de considérer la menstruation, le premier comme le prototype de la parturition, le second comme l'œuvre entière de la procréation chez la femme.

Bien plus, suivant l'heureuse expression du professeur Courty, la menstruation serait elle-même un accouchement en miniature : elle en résumerait toutes les phases. D'après Bernutz 3 les douleurs de la dysménorrhéique rappellent en tous points celles de la parturiente. Et, puisqu'il chaque période correspond la ponte d'un œuf, qui, lorsqu'il n'est

1 Delasiauve. Journal de médecine mentale, juillet 1805, p. 241.

- Brierre de Boismont. Loccit., p. 191.

3 Bernutz, Leçons faites à la Charité, in Courrier médical, 1871, p. 1ÔS.

pas fécondé, est entraîné avec le sang menstruel, ne peut-on pas dire aussi, avec quelque raison, que la menstruation est une espèce d'avortement folliculaire ?

Pajot non seulement classe la menstruation dans l'état puerpéral, mais il dit en propres termes que la menstruation à elle seule constitue un état puerpéral en petit. « Longtemps, dit l'illustre professeur, la menstruation resta un phénomène nrystérieux, mais sa véritable nature nous est enfin connue. La menstruation est une ponte, c'est un avortement, c'est un embryon d'accouchement. Mais tous les phénomènes sont ici en miniature : c'est un état puerpéral en petit, et, en effet, voyez s'il y manque quelque chose : la menstruation s'accompagne de déchirures de vaisseaux, c'est là un fait que les recherches modernes ont mis hors de doule. Voilà donc une plaie comme dans l'état puerpéral ; chez beaucoup de femmes, la menstruation est caractérisée par des douleurs et des contractions utérines, faibles ébauches de celles qui surviennent après le part. »

Nous avons d'ailleurs pour nous :

1° L'artatomie pathologique. — Suivant John Williams J, Lcopold - et d'autres auteurs, les modifications de la muqueuse utérine au moment de la menstruation présenteraient une identité parfaite avec ce qui se passe pendant la grossesse et après la délivrance : dans l'un et l'autre cas, en effet, la muqueuse utérine subirait la dégénérescence graisseuse et s'exfolierait complètement cellule par cellule. Le museau de tanche se ramollit pendant les règles et ressemble à celuid'une femme enceinte vers la iin du premier mois3.

1 John "Williams. Obst. journ., 1874-75-76 et Ann. detocolog., 1874-75.

* J.éopold. Archiv.ffûr Gyn., t. XI-XII.

3 11 en est de même pour les seins qui, chez la femme menstruée, ressemblent quelquefois^ s'y reprendre à ceux d'une femme enceinte dont la grossesseîremonte à peu de temps. J'insiste sur cette analogie, car elle a sou importance en médecine légale. Le médecin expert

2° La physiologie. — Elle nous montre, nous venons de le voir, dans la ponte et l'expulsion de l'œuf, dans la nature et l'intensité des douleurs menstruelles, dans les organes qui en sont de siège, que la menstruation est un vrai petit avortement, un accouchement en miniature, constituant à elle seule un état puerpéral en petit.

3° La clinique. — Le professeur Tarnier a démontré que des élèves sages-femmes avaient pu, à l'époque de leurs règles, contracter la fièvre puerpérale tout comme des femmes en couches l. On a vu des femmes qui, devenues folles à la suite d'une grossesse, une fois guéries, reprenaient leur vésanie à l'occasion d'une menstruation normale ou anormale. Tous les auteurs qui ont e'crit sur la folie puerpérale, ont eu soin de nous faire remarquer que des troubles de même nature peuvent s'observer pendant la menstruation. Ces deux causes, alternant entre elles pour produire les mêmes désordres, semblent justifier assez l'analogie que j'ai essayé d'établir.

La menstruation fait donc partie de l'état puerpéral, et, par cette expression : folie ou manie puerpérale, nous sommes en droit d'entendre non seulement les troubles mentaux qui se manifestent pendant la grossesse, l'accouchement et l'allaitement, mais aussi tous ceux que l'on observe pendant la période cataméniale et sous l'influence de la menstruation.

chargé d'examiner le cadavre d'une femme, se basant, d'une part, sur le gonflement, le développement exagéré des seins et la présence de colostrum à la pression, d'autre part, sur l'état de congestion, souvent même d'irritation, dans lequel se trouvent les organes de la sphère génitale ot en particulier l'utérus, pourrait conclure à un avortement, alors qu'il ne s'agirait d'aucune tentative criminelle, mais simplement d'une femme morte pendant la période menstruelle.

1 Voir également sur les accidents puerpéraux pendant la période menstruelle; Académie de médecine, séances du 24 février et du 2 mars 1886.

§ 3. RÔLE IMPORTANT DE LA MENSTRUATION. SON ÉTAT PUÉ- CAIRE CHEZ LA PLUPART DES FEMMES. ELLE SE RAPPROCHE PLUTOT DE L'ÉTAT PATHOLOGIQUE QUE DE L'ÉTAT PHYSIO- LOGIQUE.

Nous savons que. d'après la loi de Magendie, l'activité des réactions sympathiques d'un organe ou d'une fonction est en raison directe de l'importance du rôle physiologique de ce même organe ou de cette même fonction. Il est donc très intéressant pour notre sujet de répondre à cette question : « La menstruation est-elle une fonction importante ? »

Intimement liée à l'ovulation, la menstruation""! toute l'importance de celle-ci, c'est-à-dire qu'elle résume à elle seule la plus belle et la plus longue période de la vie de la femme : la période d'activité génitale pour laquelle seule, suivant Van Helmont, la femme semble avoir été créée (inulier propter uterum nata). La menstruation est la mesure de la puissance génératrice de la femme et une des circonstances de la vie que celle-ci oublie le moins. Brierre de Boismont (loc. cit., p. 116) rapporte avoir vu maintes fois des femmes de soixante-douze à soixante-quinze ans lui faire l'historique de leur fonction cataméniale dans le menu détail et avec la plus grande lucidité. Témoin, cette femme dont parle Béclard, dans son Traité de physiologie, qui relata pendant toute sa vie, mois par mois, toutes les péripéties de ses époques menstruelles.

La menstruation est de toutes les fonctions celle qui préoccupe le plus les femmes; elles en font entre amies l'objet de leurs conversations intimes, et lorsqu'elles sont malades, elles savent toujours bon gré au médecin, qui, appelé auprès d'elles, s'enquiert avec délicatesse de l'état de leurs époques. Combien de fois, à l'hôpital, interrogeant une ma-

lade, lorsque j'en venais à l'examen des organes de la génération, dès que je m'informais de l'état des menstrues, n'ai-je pas vu cette malade verser des larmes et comme me dire avec un accent plein de tristesse : « C'est là toute la cause de mon mal, vous avez mis le doigt dans la plaie ! » Le moindre trouble, en effet, constaté dans l'écoulement sanguin frappe l'esprit de la femme à ce point qu'elle lui impute toutes les maladies qui peuvent alors survenir. D'autre part, que de malades guéries de leurs affections ou qui les oublient pour le moment en voyant reparaître leurs règles dont l'absence était l'objet de toutes leurs préoccupations! Et de fait, la menstruation semble résumer toute l'histoire pathologique et physiologique de la femme.

D'après Moriceau l, les femmes ne sont ordinairement en bonne santé que lorsqu'elles sont bien réglées, comme il faut et quand il faut, dans l'évacuation de leurs menstrues; il appelle la matrice Yhorloge de la. santé de la femme. Nonat, spécialiste distingué en ces matières, dit que l'utérus est le régulateur de la santé de la femme. C'est cette même pensée qu'exprimaient Sérapion, médecin arabe, lorsqu'il disait : « Retinentur menstruaquando corpus totum non estsanum », et Rabbi Higa, quand il écrivait dans leTalmud : « Comme le levain est bon pour la pâte, ainsi les menstrues sont bonnes pour la femme. » Un médecin, appelé auprès d'une malade, doit toujours s'informer de l'état de ses époques avec la même exactitude que l'on met ordinairement à s'informer 4e l'état des garde-robes. Suivant Brierre de Boismont et Guibout, il ne devrait jamais aborder une cliente qu'en lasaluant en ces termes : « Et vos règles, madame, comment vontelles? »

Sauvage, Tissot, Cabanis veulent comme Moriceau que le

1 Moriceau. Traité des maladies des femmes grosses et de celles qui sont accouchées. Paris, 1691, p. 53:?, aphorisme, 26.

dérangement des fonctions de la matrice et des ovaires soit cause de la plus grande partie des maladies de la femme. Landouzy, Piorry pensent que la plupart des troubles nerveux chez la femme sont causés par un désordre de l'utérus ou de ses annexes « lesquels sous l'influence d'un état physiologique ou morbide réagissent sympathiquement sur le système nerveux ».

L'importance des glandes génitales et de leur rôle physiologique dans l'organisme, vient récemment encore d'être mise en évidence par les expériences de Brown-Sequart l. L'illustre professeur du Collège de France pense que le rôle de la glande génitale ne se borne pas à la sécrétion de produits destinés à être rejetés par excrétion : elle sécréterait en même temps des substances qui, ramenées dans la circulation générale, auraient une influence très marquée sur le système nerveux et en particulier sur les phénomènes d'ordre psychique. Il n'a expérimenté, et pour cause, que sur lui-même et qu'avec la glande testiculaire ; ses résultats sont très concluants : le vénérable académicien déclare se sentir rajeuni de quarante ans et avoir retrouvé toute la vigueur physique et intellectuelle de sa première jeunesse.

L'influence que le testicule exerce sur les phénomènet vitaux de l'homme, l'ovaire ne l'exerce-t-il pas sur ceux de la femme ? Telle est la question que se pose Brown-Sequart en terminant. Il y répond en disant que tout ce qu'on sait jusqu'ici des observations faites à la suite de la castration chez la femme, semble prouver que les actions vitales dues à l'existence des ovaires sont les mêmes que celles résultant de l'existence des testicules, au moins pendant la période active sexuelle.

Voici en effet ce que nous montre la physiologie expéri-

1 Brown-Sequard. Société de biologie, séances du 1er juin et du 15 juin 1889.

SYMPATHIE MENSTRUELLE ^a

mentale. Les sujets que l'on prive de leurs ovaires, tombent dans une déchéance si profonde, que l'importance de ces organes, aux yeux des bons observateurs, ne fait pas l'ombre d'un doute. On a coutume dans certains pays de chaponner les jeunes poulardes; cette opération qui les met hors d'état de faire des œufs et leur fait fuir les assauts amoureux du coq, métamorphose complètement ces victimes de la spéculation humaine. « Ces femelles mutilées, dit Bobdeu, mènent une vie triste, solitaire et mélancolique. Elles fuient la société et passent leurs jours en recluses. » « Ces phénomènes, conclut le même auteur (loc. cit., t. II, p. 940), devançant ainsi Brown- Sequart de tout un siècle, prouvent que les femelles sont sujettes ainsi que les mâles à recevoir des parties de la génération, un surcroît de vie qui les ranime et les échauffe. Les femmes sont certainement clans le même cas », Cabanis fait la même remarque [loc. cit., t. III, p. 309). D'après lui le système glandulaire exerce une grande influence sur le système cérébral, et cela doit être vrai surtout pour les glandes qui, comme l'ovaire et le testicule, se distinguent par leur éminente sensibilité.

Le Dr G. Bobert l, chargé d'une mission scientifique dans l'Asie centrale, rapporte que dans certains pays on a coutume d'extirperles ovaires àdes femmes pourse servir d'ellescomme eunuques. Il en a rencontré un certain nombre aux environs de Bombay où elles sont désignées sous le nom de hedjeras. Ces infortunées perdent bientôt tous les attraits de leur sexe : leurs mamelles vont en s'atrophiant tous les jours et bientôt elles n'en portent plus que des vestiges; leurs hanches deviennent grêles crmme chez l'homme; les fesses s'aplatissent et le pubis se dénude; le tissu cellulaire, qui rend les formes si agréables en les arrondissant, disparaît en peu de temps pour faire place aux saillies désagréables d'un squelette décharné : elles ne sont jamais réglées et présentent quelque

1 <;. Robert. Journal de l'Expérience, 9 février 18i3.

chose de viril dans l'attitude et dans la voix. La même observation a été faite dans nos pays pour les femmes qui, dans un but thérapeutique, ont été châtrées des deux ovaires; elles vieillissent vite, arrivent prématurément à la ménopause et marchent à grands pas vers le type mâle. Cette déchéance du sexe féminin sous l'influence des troubles ovariques et menstruels, a été constatée de tous temps : elle est signalée dans les livres hippocratiques l.

Objection. — La menstruation joue donc un rôle important dans la vie de la femme. On me le concède et on va jusqu'à m'avouer que cette fonction, si elle vient à être troublée, puisse dans certaines limites réveiller des sympathies du côté des centres nerveux. « ftlais ! se hâtent d'ajouter mes adversaires, lorsqu'elle s'accomplit normalement, régulièrement tous les mois, sans douleurs, sans difficultés ni entraves, comment pourrait-elle occasionner ces grands troubles dont vous voulez nous effrayer? La nature aurait-elle attaché des phénomènes manifestement morbides à une fonction dont le but final est la conservation et la perpétuation de l'espèce ? Ce que revendique la physiologie ne saurait appartenir à la pathologie. »

Et d'abord qu'il me soit permis de dire que la menstruation

n'est pas une fonction, mais la simple manifestation d'une f . . ...

'onction : la véritable fonction, c'est l'ovulation. Les variétés

que présente la menstruation, au point de vue de sa régularité comme de la quantité et de la qualité du sang, prouvent que nous n'avons rien à faire ici avec les lois stables, immuables qui président à une fonction. Normalement, en effet, la menstruation peut varier depuis la simple congestion des organes génitaux jusqu'à l'écoulement sanguin très abondant, et l'on peut dire qu'il existe presque autant de types de

1 « Retentis menstruis, mulieres deformantur et hirsutse fiunt et virilem habitum contrahunt. »

menstruation que de femmes menstruées. Envisagée dansée sens, la menstruation que je continuerai du reste à décorer du nom de fonction pour me conformer au langage reçu, doit être considérée sinon comme une affection, du moins comme un simple épiphénomène ou mieux comme un accident, accident qui cesse d'être pathologique pour devenir physiologique uniquement parce qu'il est le compagnon obligé de toute bonne ovulation. Si dans la pratique, journalière de la médecine, loin de considérer la menstruation comme un état pathologique, nous l'observons au contraire avec tant d'attention, au point de faire soupçonner un état morbide, dès que nous en constatons un dérangement, c'est uniquement parce que nous confondons, ou plutôt parce que nous sommes obligés de confondre l'ovulation, avec la menstruation, celle-ci étant le seul moyen de contrôle qui soit en notre pouvoir pour constater l'état de celle-là.

11 en est de la menstruation comme de la grossesse. Cette dernière n'est-elle pas l'ordre naturelle des choses? Et cependant, sur «cette mer orageuse à travers laquelle la femme doit naviguer pendant 9 mois » (Moriceau), que de tourmentes, que de tempêtes avant d'arriver au port! Ces accidents néanmoins, tant qu'ils ne dépassent pas certaine mesuré, sont considérés comme physiologiques, parce qu'ilsse manifestent chez toutes les femmes enceintes et qu'il sont intimement liés à l'état de grossesse.

Et l'accouchement ? Les anciens disaient volontiers qu'ils préféraient rester sous le poids des armes et soutenir pendant dix jours un combat acharné plutôt que d'endurer une seule fois les douleurs de l'enfantement. Ces douleurs redoutées de toutes les femmes, nous les considérons pourtant comme physiologiques, parce qu'elles ont existé de tout temps, qu'elles sont inévitables et communes à toutes les parturientes.

L'état mensl ruel frise l'état pathologique et lorsque Rousseau

et Michelel1 écrivaient : « La femme est malade tous les mois », leur opinion pour avoir été émise dans des ouvrages, qui ne sont rien moins que savants, n'en reste pas moins, dans la grande majorité des cas, l'expression sincère de la vérité. Je me base pour le prouver sur la compétence des auteurs et l'observation clinique.

Bordeu 2 considère l'apparition des règles comme un vrai mouvement fiévreux, une véritable fièvre hémorrhagique marquée par le rythme du pouls, suivie et calmée par la crise, qui est l'évacuation sanguine. « La grossesse, dit Alarcé (loc. cit., p. 21), est avec la menstruation un de ces états physiologiques, qui, tout en rentrant dans le but de la nature, avoisine l'état morbide ou du moins y prédispose.

Moreau appelle la révolution menstruelle une sorte de maladie de l'utérus.

Azam, dans ses Cliniques sur les maladies de l'utérus (Paris 1858, p. 372), dit quelamenstruationest un état physiologique qui touche de très près à l'état morbide.

Trousseau est aussi affirmatif ; l'illustre professeur a même consacré toute une clinique à l'étude de la fièvre ménorrhagique, c'est-à-dire à l'ensemble des phénomènes morbidesqui accompagnent normalement les règles. « L'ovulation mensuelle, dit-il3, est dans une certaine mesure un acte patholo-

1 Michelet (je cite la chose à titre de curiosité) a voulu expliquer l'origine de la famille et de la société par les nombreuses souffrances dont est affligée la femme à l'époque menstruelle. Voir son livre : V Amour. Paris 1870, p. 54 et 55.

- Bordeu (loc. cit., t. II, p. 964); Wunderlich a constaté parfois pendant les règles une ascension considérable de la température qu'il considère comme fébrile et comme un véritablephénomène (De la température dans la maladie. Trad. de Labadie, 1872, p. 105). D'après Henning, la température axillaire monte et descend dans les quatre à cinq jours qui précédent la menstruation, puis s'élève de nouveau le jour de l'apparition du sang, et redescend au moment de la cessation pour retourner à son taux normal {De la température dans la menstruation. Archio. fur gynœcologie. Band II, lie ft II, 1873).

3 Trousseau. Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu. Paris, 1885, t. Ilf, p. 636.

gique, dans lequel la turgescence de l'ovaire et de l'utérus, la rupture de la vésicule de de Graaf constituent un espèce de travail morbide auquel certaines constitutions sont plus sensibles que d'autres;» et il ajoute : «Chez certaines femmes, vous le savez, il survient non seulement le malaise dont je parlais tout à l'heure, mais encore de véritables accidents fébriles. »

Stolz l pensait de même et enseignait à la Faculté de Strasbourg qu'au moment de la menstruation, la femme est dans un état voisin de la maladie. Certains auteurs ont même exagéré etsont tombés dans le paradoxe : c'est ainsi que, suivant Emet, Aubert, Roussel et d'autres, la menstruation aurait une origine pathologique et constituerait une véritable maladie.

L'observation clinique, d'autre part, nous offre ses puissants arguments. Le véritable état normal ou physiologique, en effet, est celui dans lequel toutes les fonctions de l'économie s'accomplissent avec un sentiment du bien-être ou sans que nous en ayons connaissance. Or, sans parler des troubles psychiques dont l'étude fait l'objet de ce travail,. qui oserait nier que la menstruation ne s'accompagne de troubles somatiques très nombreux et quelquefois d'une intensité telle chez certaines femmes qu'elles sont obligées de garder le lit pendant tout le temps de leurs époques.

La céphalalgie est le premier symptôme morbide qui annonce la menstruation. Elle s'observe dans plus de la moitié des cas : sur 344 femmes, Brierre de Boismont l'a notée chez 192. Elle commence à se faire sentir quarante-huit ou vingt-quatre heures avant les règles ; elle disparaît avec les premières gouttes de sang ou se continue pendant tout le temps de l'écoulement ; elle est générale ou n'occupe qu'un seul côté de la tête (hémicrânie ; céphalalgie frontale, occipi-

1 Stolz. In Dictionnaire de Jaccoud, t. XXII, art. Menstruation p. 25.

taie, pariétale, etc.). Quelquefois c'est ua véritable étourdissement s'accompagnant rie vertiges. La douleur peut être assez intense pour arracher des cris, et il est des femmes qui, ne pouvant trouver un instant de repos, cherchent dans le suicide un terme à leurs tourments (Jolly).

L'état de souffrance, chez la plupart des femmes, se traduit sur la physionomie : les traits s'altèrent, la figure s'étire, une ligne bleuâtre se dessine sous l'orbite ; elles présentent en un mot, un faciès particulier où dominent la langueur et la tristesse, et que j'appellerai volontiers faciès menstruel.

Bien rares sont celles qui n'éprouvent pas des élancements dans les seins, dans la région lombaire, dans les aines et les cuisses. Un grand nombre ressentent de violentes coliques, dues aux contractions douloureuses de l'utérus, et qui durent jusqu'à ce que, la résistance des orifices ducol complètement vaincue, le sang puisse couler sans obstacle. Ces coliques menstruelles rappellent, parleur siège et l'intensité delà douleur, les coliques néphrétiques dont il est souvent difficile de les distinguer (Potain). Les névralgies (costale, faciale, utéroovarienne, etc.) sont également très fréquentes. L'hypéresthésie est quelquefois si prononcée que certaines femmes ne peuvent supporter le moindre contact, pas même celui de leurs vêtements. D'autres fois, au contraire, les sens s'émoussent et l'anesthésie est assez marquée pour qu'on ait pu noter la paralysie de la vessie. Ces accidents sont encore plus prononcés aux deux époques extrêmes de la vie sexuelle, à la puberté i lorsque la jeune fille commence à être réglée, et à la ménopause si justement qualifiée d'âge critique, d'enfer des femmes. Je passe sous silence toutes les maladies dont la marche se laisse influencer par la menstruation : l'énumération en serait trop longue. Je me contente de signaler certains

1 D'après Lîoriieu, la puberté s'accompagne d'épistaxis, conjectivite, .angine tonsillaire, vaginite, vulvite, etc. Boerrhaave a écrit: «In ter mille fœminas, vix una reperitur quae, ante primos menses, non febricitat. »

érysipèles à forme périodique, qui, chez quelques femmes reviennent périodiquement à chaque époque menstruelle.

La statistique des auteurs prouve que les femmes dont la menstruation est annoncée par des symptômes locaux et généraux, sont de beaucoup plus nombreuses que celles dont les règles ne se signalent que par le seul écoulement sanguin. Brierre de Boismont a étudié, avec un soin tout particulier, les symptômes qui précèdent, accompagnent et suivent la période menstruelle; ilconclutde son travail que la menstruation s'annonce presque toujours par des phénomènes précurseurs dont la durée varie ordinairement de un à huit jours. Ces observations se rapportent à 654 femmes : sur ce nombre, 496, c'est-à-dire plus des trois quarts présentaient, à chaque époque, des symptômes locaux nettement déterminés, et chez 158 seulement la menstruation se faisait le plus souvent sans signe précurseur.

L'irrégularité menstruelle, sans être aussi commune, n'en est pas moins fréquente. Sur les 654 femmes de Brierre de Boismont, 242 avaient présenté des irrégularités, et, parmi celles-ci, 65 n'avaient jamais été menstruées régulièrement depuis leur puberté.

D'après Osterloh 1 dont l'examen a porté sur 3,212 femmes, 2,073 offraient le type régulier de la menstruation, les autres, e'est-à-dire 1,139, étaient toujours menstruées irrégulièrement.

Sur 800 femmes, interrogées par Bossignol à la prison de Saint-Lazare, il s'en est trouve 65 p. 100 qui présentèrent des irrégularités , des suppressions, des niénorrhagies ou des accidents dysménorrhéiques.

Mais ce ne sont pas seulement les livres et les auteurs compétents qui me prêtent leur autorité ; je puis encore pour défendre mon opinion m'appuyer sur d'autres preuves. Je

' Osterloh. Comptes rendus annuels de la Société des sciences naturelles et médicales de Dresde. 1877-78. Voir lluyom ; vol. XV, p. 578.

les tire des croyances religieuses, des légendes et des expressions populaires.

Quelques auteurs ecclésiastiques1 enseignent, dans leurs commentaires sur l'Ecriture Sainte, que les ennuis et les douleurs de la menstruation ont été imposés à la femme à cause de son péché et qu'ils font partie du : in dolore 'partes.

On sait que la femme de Loth (Gen., ch. xix, y. 26), ayant enfreint l'ordre du Ciel qui lui interdisait de regarder derrière elle, fut subitement changée en statue de sel. La légende nous apprend que la vengeance divine s'appesantit encore sur ce corps de sel, et, que pour le punir, elle ne trouva pas de châtiment plus sévère que celui de l'assujettir, tous les mois, pendant plusieurs siècles, aux tourments d'une menstruation abondante 2.

Quant aux expressions populaires peignant l'état de souffrance de la femme pendant la période menstruelle, elles sont très nombreuses et très significatives. Je me contente de relever les suivantes. Être fatiguée, être malade, pour la plupart des femmes, veut dire avoir les règles. On disait au xvne siècle {être mal sur soi), et on dit encore aujourd'hui d'une femme qui a ses époques (qu'elle est prise de sa migraine, qu'elle a ses vapeurs). Dans certains pays, d'après Bordeu (loc. cit., t. II. p. 961) les règles s'appellent maladie, indisposition.

Ainsi les troubles de la menstruation sont si fréquents, les femmes qui souffrent à cette époque sont si nombreuses que certains auteurs, nous Tavons vu, n'ont pas hésité à faire de la menstruation une véritable maladie. Je ne pense pas qu'il faille aller jusque-là ; cependant je me crois autorisé à conclure que, si la menstruation n'est pas encore la maladie,

1 Cornélius a Lapide. Commenlaria in Genesim, t. I, p. 107. Dicitur et vivens alio jam corpore sexus, Munificos solito dispungere sanguine menses.]

(Tertulianus in Sodomia.) $

elle n'est déjà plus l'état parfait de santé. Toutes les femmes, du reste, sont d'accord sur ce point. Elles subissent patiemment la menstruation, mais ne l'admettent pas. Elles sentent qu'il y a là quelque chose d'anormal et qui aurait pu être différemment. Instinctivement elles se révoltent contre cet ennui de tous les mois et se demandent bien souvent si la nature n'aurait pas mieux fait de les dispenser de cet impôt de douleur et de sang.

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