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CHAPITRE III

L'existence d'une sympathie menstruelle est certaine.

§ 1. l'REUVE D'AUTORITÉ

L'existence de troubles psychiques en rapport avec la menstruation a été observée et affirmée dès la plus haute antiquité ; elle est sanctionnée de nos jours par l'autorité des aliénistes les plus compétents.

Les anciens, en soumettant la fonction menstruelle à l'action d'un astre qu'ils croyaient aussi agir très puissamment sur la raison et la destinée humaine, nous prouvent qu'ils connaissaient déjà toute l'influence morale de la menstruation. Ils traduisaient leur pensée en disant que la femme est alors lunatique, expression qui s'est conservée jusqu'à nous et qui peint très bien l'état d'instabilité nerveuse et pyschique dans lequel se trouve la femme à cette époque.

Le Zend-Avesta, livre sacré des Babyloniens et des Perses, nous apprend que, chez ces deux peuples, on considérait comme possédées du malin esprit, feeeiâs les femmes dont le flux menstruel se prolongeait au delà de neuf jours, et qu'on les rouait de coups pour chasser le démon qui entretenait en elles cet état anormal.

Les mots menstruatio, mêmes, menstruata, etc., etc.. reviennent à chaque instant dans le Penlaleuque, et il n'est pas une question hygiénique qui ail plus préoccupé le législateur hébreu. Moïse croit non seulement à la souillure corporelle, mais encore à la souillure spirituelle de la femme par

ses menstrues. Il ordonne à celles qui ont des pertes en dehors de leurs époques ou des règles très abondantes, de venir dans le Temple se purifier aux yeux du Seigneur. « Le prêtre priera pour elle, dit-il, et immolera une victime j/ro peccato... etpro flitâu immundiHae. » (Lévit., ch. xv, v. 30 l.) Le prophète Jérémie, reprochant à la ville de Jérusalem ses crimes et ses débauches, lui dit (chap. n, v. 24) qu'elle ressemble à la chamelle du désert. « Habituée à vivre sans joug, la chamelle flaire de loin ce qu'elle aime, elle s'y précipite avec ardeur sans que rien ne puisse l'en détourner, mais le jour où elle aura ses menstrues, ceux qui la chassent, V atteindront facilement. y> Pourquoi cette comparaison? Parce que Jérémie croyait à la plus grande vulnérabilité de

1 Au Levit., ch. xx, v. 18, Moïse interdit tout rapport pendant la période menstruelle et punit de mort la violation de cette loi. Tout rapport à cette époque est considéré par Ezéchiel comme la consommation d'un adultère. De nos jours encore, certains théologiens enseignent que, si ce n'eot pas un péché mortel de voir sa femme lorsqu'elle a ses règles, c'est au moins un péché véniel (Cornélius a Lapide, Commentaria in leviat., t. II, p. 131). Un concile de Nicée défend aux femmes chrétiennes d'entrer dans les églises pendant tout le temps que dure l'écoulement périodique. Le Talmud prétend que tout enfant conçu durant l'impureté de la mère est forcément voué au vice et à la maladie; il sera ivrogne ou fou ou épileptique ou assassin; rien ne saurait en faire ua honnête homme ou une femme vertueuse. Ce malheureux enfant s'appelle en hébreu Mamser Bénidah, c'est, paraît-il, la plus grande injurede la langue hébraïque. Le Coran déclare impure la femme, huit jours avant et huit jours après les règles, et défend tout rapport pendant ce temps. Moreau de la Sarthe (1803) nous apprend que les nègres, les naturels de l'Amérique, les insulaires de la mer du Sud reléguaient leurs femmes dans des cabanes particulières et les tenaient dans un isolement complet pendant toute la durée de la menstruation. Chez les Illinois, la femme qui n'avertissait pas de l'indisposition périodique, était punie de mort. La même sévérité régnait chez les Orénoques et chez les Acadiens. Au rapport de Gardane (1816), les Brésiliennes étaient soumises à de si grands ennuis pendant leurs règles, qu'elles se préservaient ordinairement du flux périodique en se faisant de larges scarilications aux jambes, ce qui a fait dire à certains voyageurs que les naturelles de ces pays n'étaient pas réglées. Tous ces usages humiliants et même cruels nous prouvent tout au moins que, de tout temps et partout, l'état de la femme pendant la période menstruelle, de quelque nature du reste qu'il parût à leurs yeux, a su fixer l'attention des savants et même du simple vulgaire.

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la femme pendant la période menstruelle, et son langage figuré peut se traduire de la sorte : « Tant que tu t'es conservée pure et chaste, Jérusalem, tu étais invulnérable, mais aujourd'hui, à cause de tes souillures, tu es comme la femme qui, forte et vigoureuse en dehors de la souillure menstruelle, tombe facilement, cède sans résistance aux coups de ses ennemis, lorsqu'elle subit la corruption du sang. » 11 considérait donc le flux menstruel comme une cause de faiblesse morale qui rend l'âme incapable de fuir l'ennemi, de résister à ses attaques. C'est l'opinion d'un grand nombre de commentateurs1, parmi lesquels Vatable et saint Grégoire. Le texte de ce dernier est très catégorique. « C'est au moment des menstrues, dit-il (Homel. 29 in Ezech.), que les malins esprits portent leurs coups, alors que la souillure externe éveille en l'âme des pensées qui la portent au mal et l'exposent à succomber plus facilement. »

C'est probablement en se basant sur les textes de l'Ecriture Sainte qu'un concile2, au moyen âge, agita la question de savoir jusqu'à quel point la femme, dans le temps des menstrues, est responsable de ses actes.

Hippocrate est très explicite sur ce point. Voici les principaux textes que j'emprunte à la traduction de Littré.

« Quand chez une jeune fille, la menstruation ne s'établit pas, elle souffre de la bile, a la fièvre, des douleurs, faim, soif,' des vomissements, du délire et puis des retours de raison (t. VIII, p. 505).

Au tome V, page 703, il parle de femmes qui, « à la suite des règles, sont prises d'une certaine agitation ».

1 Cornélius a Lapide in Lecit., t. II, p. 99 et in Jerém., t. XII, p. 33.

- Ce concile est signalé par Berthier; c'est en vain que j'ai consulté les actes des conciles et que j'ai eu recours à l'érudition d'eclêsiastiques très distingués ; je n'ai pu en retrouver l'époque précise. Peut-être l'auteur le confond-il avec le concile de Màeon (b&b) dont les Pères employèrent plusieurs séances à discuter cette question : « La femme jouitellc de la raison et doit-elle être qualifiée de créature humaine ? »

Au tome YIII, pages 27o et 277, il est question d'une affection hystérique dans laquelle Hippocrate renvoie la femme auprès de son mari et dont la solution est une grossesse. Or. dans cette affection, les règles arrivent plus tôt ou plus tard que d'habitude ou ne paraissent pas du tout.

« Les délires dus aux menstrues sontférins, dit-il au tomeV, page 553, cela arrive souvent ; » et il rappelle à ce sujet l'observation de la fille d'un cordonnier dont le délire commença en pleine période menstruelle.

Au tome VIII, page 467 et suivantes, il décrit très longuement les troubles psychomorbides qui accompagnent la première éruption des règles : ils sont surtout l'apanage des jeunes fdles qui ne se marient pas lorsque vient l'époque du mariage. La femme a le transport, l'envie de tuer ; elle a des craintes et des frayeurs, elle désire s'étrangler ; son sentiment est dans l'angoisse, se trouble et se pervertit; elle dit des choses terribles ; les visions lui ordonnent de sauter, de ' se jeter dans les puits, de se tuer comme étant meilleur et ayant toute sorte d'utilité. « Les femmes sont délivrées de cette maladie, dit-il, quand rien n'empêche l'éruption du sang. »

Arrêtée parle de la mélancolie engendrée par la rétention menstruelle et nous en donne le traitement : « Si a coercitis mulierum mensibus morbus creatus est, irritandi sunt loci *. »

Ccelius Aurelianus range parmi les causes de la manie l'absence de l'écoulement menstruel (abstinentia in fœminis solitœ purgationis) 2.

Les auteurs qui suivirent furent aussi affirmatifs, et, parmi ceux plus rapprochés de notre époque qui attribuèrent une

1 Arrêtée. De causis et signis acut. et diut. morborum. Lugd. Batav., 1731 in Liber Melancholiœ.

- Cœlius Aurelianus. De morbis aculis et chronicis. Amstelœdami, 1709, iib. I.

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grande importance au rôle de la menstruation dans la genèse des troubles nerveux et psychopatiques, je citerai Félix Flatner *, Willis \ Warclemburg 3, Freind *, Le Camus -, Lorry6, Van Swieten7, etc.

Les auteurs contemporains nous offrent l'embarras du choix; je dois me contenter de citer l'opinion de quelques-uns pris au hasard parmi les principaux.

Cabanis accordait un grand crédit à l'influence menstruelle : il en parle longuement et y revient à plusieurs reprises dans ses savants et nombreux travaux sur les rapports du physique et du moral8.

Au dire de Philippe Pinel 9, c'est surtout avant et pendant l'époque menstruelle que les émotions de toute espèce sont dangereuses ; c'est ce concours qui rend l'aliénation beaucoup plus fréquente parmi les femmes que parmi les hommes.

Esquirol y attachait également une grande importance ; il en est question à chaque instant dans ses ouvrages et plus spécialement dans ces articles : causes et crises de la folie, manie, lypémanie, suicide10, etc., etc. La menstruation qui

I Fœlix Plâtrier, médecin à Bàle, 1587 à 1641 . Observât ionum llbri quatuor. Basiliae, IGOi.

- Willis. Pathologiœ cerebrl et nevrosi generi spécimen. Amstelcedami, 1668.

3 Wardemburg. De morbis animi ex anomaliis hemorrhagiois. llallse,

* Friend. De emmenologia in quâ fluxus mulieribus menstrui phénomène/, exlguntur. I'arisiis, 1727.

s Le Camus. Médecine de l'esprit, 1753, t. I, p. 365.

6 Lorry. De melancholla et morbis melancholicls. Lutetiœ Parisiornm, 1765.

7 Van Swieten. Commenloria in Herm. Boerrhaavœ aphorismos. I'arisiis, 1765, t. IV. Morbl vlrglnum, p. 377.

8 Cabanis. Loc. cit., t. III, p. 344, 350, 351.

II Philippe Pinel. Traité médlco-philosop/iique sur l'aliénation mentale. Paris, 1809.

,0 Esquirol. Traité des maladies mentales, t. I, p. 36, et art. Folie du Dlcl. en 60 vol. des Sciences médicales.

joue un si grand rôle dans la santé de la femme, ne saurait être, selon lui, étrangère à la production des troubles nerveux; il nous assure avoir constaté qu'elle est, après les progrès de l'âge, une des causes les plus fréquentes de la folie ; il lui attribue le sixième des cas qu'il a observés.

Fodéré, qui n'admet pas la folie sympathique, se sent obligé de reconnaître la folie menstruelle1.

Guislain 2 considère la suppression des règles comme une cause directe de l'aliénation mentale 3. « Je connais plusieurs jeunes filles, dit-il. qui à l'époque des règles ou avant l'apparition du flux menstruel, offrent une espèce d'hyperphrénie qui devient, chez quelques-unes, d'un caractère aigu violent. »

« Combien de fois, s'écrie Marc 4, la disparition brusque des menstrues n'a-t-elle pas été suivie soit de manie, soit de mélancolie ou encore d'un véritable accès de démence. »

D'après Moreau, de Tours, les réactions de l'appareil génital sur le cerveau sont surtout manifestes au moment de la puberté, dans chacune des révolutions menstruelles et à la ménopause. « Aux différentes époques de l'apparition des règles, de leur écoulement mensuel, de leur cessation, le système nerveux, personne ne l'ignore, est dans un état de surexcitation qui. chez beaucoup de femmes, se traduit au dehors par les phénomènes les plus divers, par des anomalies de la sensibilité générale, des fonctions nerveuses au point de vue physique et moral. »

Voici quelle est la conclusion des remarquables travaux 5

1 Focléré. Traité du délire et essai médico-légal sur diverses espèces de folie, p. 204.

2 Guislain. Loc. cit., p. 165.

3 Voir aussi Suger. De insania ex menstruis suppressis orta. Kilite, 1855.

1 Marc. De la folie considérée dans ses rapports avec les questions ■médico-judiciaires. Paris, 1840, t. 1, p. 317. :i Brierre de Boismonl. De la menstruation considérée dans ses rap-

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de B'rierre de Boismont. « 11 y a une fonction chez les femmes qui, même dans l'état physiologique, ébranle souvent leur moral et a fait dire de celles qui ont été célèbres par leur esprit viril, qu'elles cessaient alors d'être femmes. La menstruation est, en effet, leur grand régulateur, et. quand elle s'exécute mal, surtout chez celles qui ont un germe héréditaire ou sont prédisposées d'une autre manière, elle est une cause puissante d'aliénation. Sur 19 femmes auxquelles nous avons donné nos soins, douze fois la menstruation, soit lors de son début, soit au temps critique, devenue cause de récidive, a exercé u-ne action marquée sur le développement de la folie ou des accidents nerveux, hystériques qui l'ont précédée. »

Tardieu, après avoir constaté qu'aux époques où apparaît et où cesse le flux menstruel, il existe une exaltation singulière de la sensibilité, ajoute * : « Il est certain que l'époque menstruelle, soit qu'il y ait rétention des règles, soit que leur écoulement ait été modéré, soit même que cette époque n'offre rien d'extraordinaire, joue un grand rôle dans la production des névroses et de la folie. »

Azam, dans son travail sur la folie sympathique en rapport avec les lésions organiques de l'utérus, rapporte quarante observations de troubles mentaux caractérisés par de lalypémanie avec tendance au suicide et à l'homicide. « Or. dit-il 2, le même état mental ne se rencontre pas seulement chez les malades atteintes de lésions organiques de l'utérus, il peut accompagner les désordres purement fonctionnels de cet organe, l'état puerpéral et la lactation. » « La douce mélancolie, continue-t-il, qui apparaît chez la jeune fille dont l'utérus fonctionne pour la première fois, est le premier

ports physiologiques et pathologiques. Paris, 1842, et Ann. méd. psych -, 1858, t. X, p. 381.

'Tardieu. Manuel de palh. et de clinique médicale.

' Azam. Loc. cit., p. 49 el 50, nui' conclusion.

anneau d'une longue chaîne dont le dernier peut être la démence consécutive à la Iypémanie homicide. »

Une des conclusions de l'excellent ouvrage de Berthier l est qu'il existe des névroses et des troubles psychiques évidemment liés, soit aux troubles de la menstruation uniquement et directement, soit à ces troubles causés ou entretenus par un ou plusieurs états pathologiques variables, soit à un état de la menstruation en apparence convenable.

Krafft-Ebing, dans un mémoire sur le même sujet2, cite 19 observations personnelles de psychoses revenant périodiquement à chaque époque menstruelle.

Schule3 dit très nettement, que les anomalies des fonctions sexuelles chez la femme et les maladies mentales sont intimement liées, et, que clés unes aux autres s'exerce un action réciproque.

Le professeur Gourty '* de Montpellier, ainsi que son collègue Mairet (loc. cit.), enseignent que, sous l'influence de la menstruation, le délire peut survenir, et alors les actes de la femme échappent à la volonté, tournent à la folie, et il peut même se déclarer de la propension au suicide.

Le D1' Paris5, médecin à l'asile de Ghàlons-sur-Marne, a rapporté cinq observations de femmes aliénées, chez lesquelles les troubles mentaux étaient de toute évidence liés à des troubles menstruels.

La Gazette médicale de Paris a donné une statistique des causes de la folie chez les femmes dans le Schleswig : sur 235 cas observés, 40 sont dus aux suites de couches, 27 à la menstruation. Dans la statistique de Hood, dressée à l'asile de

1 Berthier. Des névroses menstruelles. Paris, 1874,

2 Krafft-Ebing. Archiv. fur Psychiatrie, 1878, t. VIII, Heft I, p. 65 à

3 Schule. Geister-Krankheinsten. Ziemsens Handbuch, 1878, p. 306. 1 Courty. Maladies de V utérus. Paris, 1880, 3e édit., p. 431.

5 Paris. Encéphale, 1886, p. 551.

de Bedlam, sur 697 malades, figurent 49 femmes devenues folles par suite de troubles menstruels. Pour le plus grand nombre d'auteurs, d'après Petit1, la suppression complète des règles, détermine le développement de la paralysie générale, que cette suppression survienne au moment de ménopause ou qu'elle soit prématurée.

Guibout, médecin à l'hôpital Saint-Louis et très versé dans l'étude des maladies de la femme, a écrit2 de fort belles pages sur le nervosisme menstruel. D'après lui, c'est l'innervation tout entière qui est atteinte et surexcitée au moment où s'opère la fonction menstruelle qu'il appellle la grande et perturbatrice fonction. « C'est alors surtout, dit-il, que l'on voit des femmes qui ne sont plus maîtresses d'elles-mêmes, chez lesquelles les choses les plus indifférentes produisent les impressions les plus vives et les plus désordonnées ; c'est alors qu'on assiste à des scènes de violence et d'emportement non motivées et que l'imagination s'égare dans les conceptions les moins raisonnables et les plus exagérées. C'est alors que l'on constate une altération dans le caractère, une irritabilité excessive, des impatiences qui ne tardent pas à être regrettées et désavouées, mais qui n'en ont pas moins eu lieu. Une sage pondération entre les impressions et les actes a cessé d'exister : la femme n'est plus équilibrée. »

M. le professeur Bail insiste sur l'étiologïe menstruelle de certaines psychoses; je lui emprunte la citation suivante3 : « Les troubles de la menstruation peuvent engendrer la folie, soit au début, soit à la fin, soit pendant le cours de cette grande fonction physiologique.» Il signale le retour des règlescomme pouvant amener la guérison de la folie, lorsque celle-ci

1 Petit. Des rapports de la paralysie générale avec certains troubles de la menstruation. Th. de Paris, 1887.

- Guibout. Traité des maladies des femmes. Paris, 1886, p. 379 ri

'Bail. Maladies mentales : folies sympathiques. Paris, 1880-83, p. 578.

est due à une suppression. Parlant ensuite des troubles moraux que l'on peut observer chez les femmes normalement réglées, il dit : « J'arrive à un fait plus curieux encore. Il existe chez certaines femmes, une folie périodique qui se reproduit à chaque époque menstruelle... Certaines femmes deviennent absolument aliénées à l'époque des règles pour reprendre leur raison immédiatement après ' . »

Ce que j'ai dit jusqu'ici s'applique d'une manière générale à toute la période de la vie sexuelle de la femme, et plus spécialement à la période active; je dois voir, pour être complet, s'il existe un état psychique plus particulier à la puberté et à la ménopause, et dire quelle est l'opinion des auteurs à ce sujet.

1° Puberté. — L'époque de la puberté est celle d'un changement général dans l'être physique comme dans l'être moral. Raciborski la considère comme une espèce de cour d'appel où tous les sujets dont la santé a été compromise clans l'enfance, passent définitivement condamnation ou sortent victorieux. Chez les dégénérés, l'évolution pubérale est lente et difficile, et c'est souvent à ce moment que se décide leur avenir.

De nouveaux organes de développement, de nouveaux besoins se font sentir. La différence entre les deux sexes, jusqu'alors peu marquée, s'accentue d'une manière très nette; les amusements cessent d'être communs et sont plus en rapport avec les nouvelles idées qui s'élaborent silencieusement et vont bientôt se faire jour. Tandis que le garçon, perdant la gentillesse et l'aménité de sa compagne, prend un aspect plus grave et plus viril, la jeune fille, quittant la brusquerie et la pétulance de son compagnon, revêt une forme plus gracieuse et voit se développer avec rapidité tous les attributs de son sexe. Les saillies disparaissent, les contours s'arrondissent, les han-

' Cet éminent maître qui a si puissamment contribué à la création des folies sympathiques, nous a montré dans son cours d'ouverture de 1889-1890 un cas type de folie menstruelle.

ches se dessinent; le bassin que Burdach appelle le laboratoire de la génération, augmente ses diamètres; des poils follets apparaissent sur le pubis; les grandes lèvres, comparées par Linné aux pétales d'une fleur, s'épanouissent, les seins prennent de l'ampleur, en un mot, suivant une expression heureuse, la jeune fille se forme et se prépare à sa grande mission d'épouse et de mère.

A cette transformation physique que les peintres aiment à représenter, correspond une transformation morale chantée parles poètes1. Des désirs vagues et inconnus s'emparent de l'àme de la jeune fille ; toute une révolution se fait dans ses idées et ses sentiments; elle ne sent plus, elle ne pense plus comme autrefois. Les amies qu'elle recherchait, elle les fuit maintenant; elle aime à être seule, demandant à la solitude l'explication de la tourmente qui passe en elle. Elle devient trist 2 et mélancolique, elle s'abandonne à de douces rêveries, et, sans en connaître la cause, elle verse des larmes involontaires qui calment momentanément le trouble de son cœur. Ce trouble, bien que caché, se trahit à chaque instant par un regard, un geste, une parole, un soupir; il se reflète sur son visage, se répand dans toute sa personne, la remplissant de poésie et éveillant chez l'homme des idées dont l'interprétation facile lui apprend qu'il n'est plus en face d'une enfant.

Les jeunes filles qui ont l'habitude de confier au papier leurs impressions de chaque jour, écrivent alors des pages fort curieuses et très intéressantes pour le psychologue : il y

1 Dis, quelle est ta folie?

Quel est le vin nouveau qui trouble ta raison?

Qu'est-il donc arrivé?

Regardez : ce n'est pas un songe, une chimère. Sur le petit rosier que lui donna sa mère, Le plus joli bouton a fleuri ce matin. (L. Ratisbonne.)

Ton seizième printemps et ton cœur vient d'éclore, L'inconstante Phébé le marquant ses retours, etc.

(Elégie de Lebrun. Mes premières amours.)

s. [CARD. ^

règne la plus noire mélancolie, quelquefois l'exaltation la plus enthousiaste, le tout exprimé en style fort bizarre, de très mauvais goût, plein de recherche et d'affectation. Lorsque la crise pubérale est passée et que la jeune fdle, plus âgée, continue de faire son journal, il ne faut pas être très exercé, j:en parle par expérience, pour distinguer les pages qui ont coïncidé avec une période menstruelle. On y lit presque aussi clair que si la jeune fille avait écrit : « Aujourd'hui, j'ai mes règles. »

Cet état n'a rien de pathologique, car il est commun à presque toutes les jeunes filles; mais quelquefois l'orage est plus violent, les troubles sont plus graves et la jeune fille, franchissant les frontières de la raison, verse complètement dans la folie. La statistique prouve que le plus grand nombre des maladies mentales se produit de 16 à 22 ans et qu'elles prédominent surtout parmi les jeunes filles l. Cet état mental lié à l'évolution pubérale a été décrit sous le nom à'hébéphrénie. Etudié d'abord par Hecker et Kahlbauu, il a été de nos jours l'objet de savantes leçons de la part du professeur Bail 2. De nombreuses et intéressantes pages y ont été consacrées par d'autres aliénistes; je nommerai Wigan3, Wend4, Sepelli3, Mairet6, Rousseau7, Paul Moreau (de Tours)8. Il résulte des observations de tous ces auteurs « qu'il existe une folie de nature pubérale revêtant une physionomie propre ». Elle se traduit tantôt par un arrêt de développement

' Voir : la folie à Saint-Pétersbourg in Bulletin médical, 1889, p. 813.

2 Bail. De la folie à la puberté ou hébëphrénie. Encéphale, 1884, p. 1.

3 Wigam. Journal ofpsychological médecine, 1849, vol. II, p. 499.

4 "Wend. Perturbation mentale au moment de l'évolution de la puberté.

5 Sepelli. Les psychoses de la puberté, in Revisla speriment. difreniatr., t. XII, n° 3, p. 231.

6 Mairet. Folie à la puberté, in Ann. méd. psych., novembre 1888.

7 Rousseau. De la folie à la puberté. Thèse de Paris, 1857.

8 Paul Moreau de Tours. La folie chez les enfants. Paris, 1888.

intellectuel avec ou sans troubles délirants concomittants, tantôt par une perversion de l'intelligence {folie pubérale simple) se manifestant par du délire maniaque ou de la stupeur lypémaniaque. Elle est contagieuse par imitation; on l'a vue quelquefois éclater, sous forme de véritable épidémie, dans un pensionnat, dans un orphelinat, en un mot dans toute agglomération de jeunes filles. Elle parait si bien liée à l'évolution des fonctions sexuelles que, suivant M. Bail (loc. cit., p. 12), elle cesse quand la menstruation s'établit d'une manière définitive.

Observation VIII. — Une jeune fille, non encore menstruée, est atteinte d'un délire maniaque qui dure dix jours et se dissipe avec la première apparition des règles (Morel; empruntée à Jacobi).

Observation IX. — Dévideuse, âgée de douze ans. Manifestations hystériques, délire, hallucinations de la vue et de l'odorat : guérison après l'apparition des règles. (Girard, Considér. phys. et pathm sur les affections nerveuses, etc., Paris, 1841, Obs. II.)

Observations X et XI. — Deux jeunes filles, l'une de douze et l'autre de treize ans, s'imaginent avoir été ensorcelées par des pommes de terre qu'une vieille femme à qui elles avaient refusé la charité, leur avait données. Elles sont prises de vomissements, de convulsions, de fureur ; perdent la parole et se livrent à mille extravagances. Après un fort purgatif administré vraisemblablement dans l'intention de débarrasser l'intestin des substances crues vénéneuses, le délire redouble. Les règles paraissent et aussitôt le calme renaît avec la lucidité. (Buisson, thèse de Montpellier, 1810. cité par P. Moreau, de Tours : L< folie chez les enfants, Paris, 1888, p. 86.)

2U Ménopause. — La cessation physiologique des règles crée une époque dangereuse à traverser; la fréquence tirs troubles psychiques et nerveux, le grand nombre des maladies qui l'accompagnentexpliquent lesépithètes d'âge critique, d'époque infernale qui lui ont été données par le bon sens du vulgaire et que certains auteurs s'obstinent à lui refuser. A ire vrai, ces derniers sont peu nombreux, et la plupart de

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ceux qui se sont occupés sérieusement de cette étude, reconnaissent l'influence ménopausique sur le développement de certains troubles psychiques.

D'après Cabanis ', un changement si important que celui apporté à l'organisme par la ménopause, ne peut se faire sans qu'il en survienne en même temps beaucoup d'autres dans les dispositions générales et dans les afl'ections intérieures de la femme.

Moreau (de Tours) admet l'influence morbifique de la ménopause ; il l'attribue à « l'excès de force et de vitalité qui se développe alors de la part de l'utérus ». Celui-ci renoncerait difficilement à ses habitudes d'excitation, et, dans un dernier effort pour conserver sa puissance et sa prédominance d'action, bouleverserait tout le système vivant et occasionnerait surtout des affections nerveuses.

« L'approche de l'âge de retour, écrit Brierre de Boismont, la période de temps qu'il embrasse, la cessation complète du flux menstruel sont souvent le point de départ de la folie. »

Sur 179 malades observées à Charenton par Barbier 2,. 37, c'est-à-dire environ le cinquième, étaient devenues aliénées à l'époque de la ménopause, soit que celle-ci eût agi comme cause occasionnelle, soit qu'elle fût la cause unique et essentielle. Chez 9, la folie ne put être attribuée qu'à l'influence ssule de la ménopause sur l'économie.

Tilt, médecin anglais3, a eu occasion d'observer 500 femmes parvenues à l'âge critique: sur ce nombre 122 furent atteintes d'affections mentales et 337 présentèrent différents troubles nerveux caractérisés par de la tristesse, de l'irritabilité, de la tendance à la mélancolie; 41 seulement furent exemptes de toute indisposition.

1 Cibanis. Loc. cit., t. III, p. 350.

2 Barbier. Thèse de Paris, 1849.

* Tilt. The change of Jife in heallh and descase. London, 1867.

L'enseignement de M. le professeur Bail à ce sujel ne laisse aucun cloute. « La ménopause, dit le maître, est une des causes les plus importantes de la folie chez les femmes. »

Les modifications qui s'opèrent dans l'être moral de la femme travaillée par la ménopause, sont du reste si évidentes, qu'elles n'ont même pas échappé à l'attention des gens du monde. Bon nombre de romans et de pièces de théâtre sont brodés sur ce thème. Je signalerai entre autres la Crise d'Octave Feuillet et la Femme de cinquante ans d'Edmond Lepelletier.

La mauvaise réputation dont jouissent les belles-mères n'a pas d'autre origine. C'est l'opinion de M. Bail, et il la justifie pleinement en faisant remarquer que, de quarante-cinq à cinquante ans, beaucoup de femmes, sans être positivement aliénées, ont un caractère insupportable. C'est ce qui explique encore pourquoi les prêtres trouvent leurs gouvernantes si difficiles. « Vraiment, me disait un jour un abbé, si toutes les femmes leur ressemblent, je comprends le célibat. » D'après le droit canon, en effet, une femme ne peut entrer en service chez un prêtre qu'à l'époque où elle commence à abdiquer son sexe, c'est-à-dire vers la quarantaine.

La mélancolie, la monomanie du suicide, la nymphomanie, telles sont les principales formes qu'affectent les psychoses m.'nopausiques. Je reviendrai d'ailleurs sur cette question lorsque j'étudierai les psychoses menstruelles en particulier. On a également signalé la paralysie générale comme très fréquente à l'époque de la ménopause1.

1 Sur 68 femmes atteintes de paralysie générale, Sander en a trouvé 51 chez qui la maladie avait apparu à la ménopause {Berlin Klein. ]]'ochcnschri/'t, n" 7). D'après Krafft-Ebing sur 80 femmes, 22, soit 27,5 pour 100, deviennent paralytiques générales au moment de la ménopause. Buccola affirme que, dans certains cas, la cessation des règles est la seule cause de la maladie, et il cite 12 observations dans lesquelles on ne peut attribuer son développement à une cause étrangère. Les opinionsdes principaux aliénistes surles psychoses ménopausiques. se trouvent résumées dans les ouvrages suivants : Rapports 'le la

Je n'en finirais plus si je voulais citer tous les auteurs qui ont enseigné et vaillamment défendu la doctrine de la sympathie menstruelle contre les attaques de quelques incrédules ; mais, j'estime que bon nombre de mes adversaires se sont retirés devant les noms illustres que je leur ai opposés, et que, s'il en est encore quelques-uns, ils ne résisteront certainement pas à la preuve que je leur ai réservée dans la seconde partie de ce chapitre.

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