CHAPITRE III Dipsomanie
Le dipsomane n'est pas un ivrogne. L'un et l'autre, il est vrai, s'adonnent à l'alcool et en subissent l'action funeste ; mais tandis que les ivrognes sont des gens qui s'enivrent quand ils en trouvent l'occasion, les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend (Trélat) l. Les premiers, suivant l'expression devenue classique de M. Magnan, sont malades parce qu'ils ont bu, les autres ont bu parce qu'ils étaient malades.
M. Bail2 divise les dipsomanes en deux catégories : les cyniques et les mystérieux. Les cyniques ne dissimulent rien,, ils courent les cabarets et les cafés donnant partout le spectacle de leur ivresse et acceptant le premier venu comme compagnon de leur orgie. Les mystérieux ou pudiques s'enveloppent de précautions et cherchent à garder le secret de leur habitude. « Plus d'une existence régulière en apparence, ajoute l'éminent professeur, est traversée par des crises dont personne n'a jamais soupçonné la gravité. »
Les dipsomanes sont doublement dangereux et par leur état d'ivresse qui les soustrait momentanément à l'empire de la raison, et par leur état maladif qui, en dehors même de toute influence alcoolique immédiate, en fait des impulsifs
1 Trélat. La fulii lucide. Paris, 1861, p. 263.
* Bail. Leçons sur les maladies mentales. Paris, 1883, p. 672.
redoutables: penchant irrésistible au vol, à l'incendie, au suicide, au meurtre et à l'anthropophagie. On constate souvent l'excitation génitale « surtout chez les femmes qui sont quelquefois atteintes d'une véritable fureur utérine » (Bail).
Les accès de dipsomanie présentent un caractère essentiellement intermittent et paroxystique. Toutes les boissons sont bonnes pourvu qu'elles soient fortes. Les femmes y sont plus sujettes que les hommes dans une assez forte proportion1, et c'est dans les classes aisées et instruites de la société plutôt que dans les classes pauvres, qu'on l'observe le plus fréquemment: sur 54 femmes dipsomanes, 41 appartiennent à la classe aisée ou riche, 13 seulement à la classe ouvrière (Decaisne). Lorsque l'accès arrive, lorsque le moment de boire a sonné pour ces malheureuses, elles oublient tout pour satisfaire leur abjecte passion. A un verre d'alcool, les plus sobres sacrifient leur dignité de femme, leurs devoirs d'épouse et de mère. Leurs ressources épuisées, elles vendent jusqu'à leurs vêtements ; les plus honnêtes foulent aux pieds leurs principes, n'ont point honte de voler et vont jusqu'à faire métier de leur corps pour se procurer quelque argent. On a vu des "mères vendre leurs enfants pour quelques verres d'eau-de-vie.
L'orage calmé, elles ont conscience de leur état, prennent des résolutions, se fortifient contre l'assaut à venir ; mais c'est en vain qu'elles résistent : leur constitution l'emporte, et, à l'approche ou pendant une nouvelle attaque, honteuses de leur conduite et pleines de mépris pour elles-mêmes, ces malheureuses, impuissantes contre leur passion, cherchent souvent un suprême refuge dans les bras de la mort.
« Bois donc, misérable ; bois donc ivrogne, vilaine femme qui déshonore ta famille. » Ainsi s'invectivait une dipsomane de Trelat, et, ce disant, elle mêlait des excréments à son breuvage alcoolique... et elle buvait !
1 Voir Gullerre. Les frontières de la folie. Paris, 1888, p. 105.;
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On ne saurait nier ici le rôle de la menstruation.
La première attaque coïncide souvent avec la première éruption des règles ; la maladie cesse alors complètement avec la crise pubérale pour se reproduire quelquefois à la ménopause, ou persiste plus ou moins longtemps avec des accès revenant régulièrement à chaque époque.
D'autres fois, c'est pendant la période active ou à l'âge critique qu'on note le début. Bouchardat et Delasiauve1 sont les premiers à avoir observé qu'à la ménopause se révélait tout à coup un goût très prononcé pour les boissons : Royer- Collard en rapporte plusieurs exemples.
M. le professeur Bail admet le rôle de la menstruation dans l'étiologie de la dypsomanie. « Chez la femme, dit-il, (loc. cit., p. 676), il faut tenir compte de tous les antécédents de la vie génitale : la menstruation est souvent l'occasion de pareils désordres ; la ménopause à son tour peut marquer le début de la dypsomanie. »
On a vu des femmes qui, pour réagir contre leur penchant, portaient la sobriété jusqu'à ne boire que de l'eau pendant toute la période intermenstruelle et qui, à l'époque de leurs règles, vaincues par l'impulsion, se livraient aux derniers accès de l'alcoolisme.
Le Dr Decaisne de Paris a lu au Congrès des Sociétés savantes, dans la séance du 25 mai 1888, un très curieux mémoire sur la dypsomanie chez la femme2. L'auteur a poursuivi ses études sur l'alcoolisme pendant vingt-cinq ans; il a pu recueillir cinquante-quatre observations de femmes dipsomanes. Or, sur ce nombre, plus de la moitié subirent l'influence menstruelle : i24, âgées de quarante-cinq à cinquante-quatre ans, eurent leurs premiers accès à l'époque
1 Delasiauve. Journal de médecine mentale, juillet 1861, p. 2io. * Je remercie M. Decaisne de l'obligeance avec laquelle il a mis son manuscrit à ma disposition : je lui emprunte les observations 87, 88,89.
de la ménopause; 7, âgées de quatorze à dix-sept ans, à l'occasion de l'établissement plus ou moins irrégulier ou difficile de la menstruation. Les observations qui suivent sont des plus concluantes.
Observation LXXXVII. — Mlle B..., pensionnaire dans une des grandes institutions de Paris, éprouva à l'âge de quinze ans, au moment de l'établissement des époques, des troubles digestifs contre lesquels on employa vainement toutes sortes de remèdes. Son sommeil était agité et elle éprouvait une difficulté très grande pour le travail intellectuel.
Les vacances de janvier lui permirent de retourner dans sa fimille. Quelques jours après, on reçut une lettre de la supérieure du couvent avertissant les parents que certaines révélations des compages de Mlle B... et d'une infirmière portaient à croire que la jeune fdle buvait depuis deux mois du rhum, de l'eau-devie, de l'eau de mélisse et même de l'eau de Botot qu'elle se procurait par toutes sortes de moyens.
Les parents établirent une surveillance active et découvrirent bientôt la vérité.
Des aveux de la jeune fille même, on put établir qu'au couvent elle avait eu, en deux mois, deux accès de dipsomanie, qui avaient duré chacun huit jours. En dehors de ses accès, elle avait un dégoût prononcé pour les boissons fortes. Avec le retour régulier des époques M,le B... recouvra une santé parfaite et une aversion profonde pour les liqueurs alcooliques.
Observation LXXXVIII. — M1Ie G..., d'un tempérament franchement lymphatique, n'était pas encore réglée à seize ans.
A cette époque, elle éprouve les préludes de la menstruation, et l'on eut pour sa poitrine des inquiétudes qui cessèrent avec les premières apparitions des règles. A partir de ce moment, l'humeur de Mllc C... changea tout à coup. Elle devint triste et irritable, aimant à rester seule et pleurant souvent. En même temps, elle présentait tous les symptômes de l'intoxication alcoolique. Deux fois, au moment de ses époques, elle avait eu de véritables métrorrhagies.
MlleC..., que j'interrogeai, m'avoua que, depuis longtemps, elle avait de véritables accès de dipsomanie qui duraient cinq ou six jours, au moment des époques, pour reparaître régulièrement à l'époque suivante.
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J'ai suivi cette malade pendant deux ans. Les accès de dipsomanie finirent par ne se représenter que tous les deux mois, puis tous les quatre mois, et ils disparurent complètement au bout de dix-huit mois, époque à laquelle Mllc G... se maria.
Observation LXXXIX.. — Mme B..., quarante-trois ans, est une femme d'une bonne constitution. Elle a été réglée à quinze ans; mariée à vingt ans, elle a eu deux enfants.
Au moment de la première apparition des règles dont l'établissement a été laborieux, elle a été prise d'un goût très prononcé pour les boissons alcooliques, surtout pour l'anisette et le kirsch, dont elle buvait sept à huit petits verres par vingt-quatre heures, pendant cinq à six jours, à chaque époque menstruelle, malgré toutes les remontrances de ses parents et la surveillance dont elle était l'objet.
Dans l'intervalle d'une époque à l'autre, honteuse de sa passion, elle ne buvait que de l'eau.
A partir de la huitième époque, elle rompit tout à fait avec cette habitude. Depuis l'âge de seize ans, jusqu'à quarante-trois ans, elle n'a jamais bu de liqueur et avait même un dégoût prononcé pour le vin.
A quarante-trois ans, Mme B... éprouva dans la menstruation les troubles ordinaires qui indiquent la cessation de cette fonction. C'est alors que se réveilla chez elle le goût pour les boissons fortes qu'elle avait éprouvé dans sa jeunesse.
Bientôt elle ne s'appartint plus, elle buvait de tout et partou avec tout le monde. Son humeur de douce qu'elle était, devint acariâtre et sombre. Tout à coup, un mois juste après cet accès de dipsomanie, Mme B... se remit au régime de l'eau, demandant pardon à son mari de ses excès de boisson. On put croire que tout était définitivement rentré dans l'ordre. Trois mois après, elle présentait les symptômes de l'alcoolisme : crampes d'estomac, pituite, tremblement des mains, fourmillement des pieds, hallucinations, cauchemars, terreurs sans motif, etc., etc. Elle eut en quinze jours deux pertes utérines fort abondantes, des vomissements de sang et plusieurs poussées d'éruptions cutanées.
Je fus appelé en consultation. Mmo B..., après bien des hésitalions et des réticences, me confessa qu'elle était revenue à sa malheureuse passion. Dans la vie de famille, elle ne buvait que de l'eau, mais en cachette, elle absorbait chaque jour jusqu'à dix ou douze petits verres d'absinthe, de rhum ou d'eau-dc-Yic.
s. ICAHD. 1 1
Cinq mois plus tard, je revis Mme B... en parfaite santé. La ménopause s'était définitivement établie, et tous les accidents avaient disparu. Elle avait renoncé à toute espèce de boissons fortes et «< elle se croyait, disait-elle, dans un autre monde ».
Observation XC. — Une veuve de trente et un ans, éprouve du changement dans le flux menstruel : aussitôt elle s'abandonne à un usage copieux du vin et présente les symptômes de l'hystéroépilepsie. Plusieurs médicaments furent employés sans succès. Un second mariage lui est alors conseillé : elle choisit un mari jeune et très amoureux, devient bientôt enceinte et se rétablit parfaitement. (Lanzonius, Ephémêrides des curieux de la nature ■> 1691.)
Observation XGI. — Mme B..., trente-cinq ans; antécédents héréditaires et personnels.
Le premier accès de dipsomanie s'est produit à la puberté, lors de l'éruption menstruelle, et s'est renouvelé à diverses reprises au moment des règles.
Un jour, sans avertissement d'aucun genre, on la voyait ivre, hargneuse, s'abandonnant à la violence ; dans la nuit, les règles arrivaient, et le lendemain elle était guérie.
D'habitude, pendant ses accès, elle cesse tout travail et se cache le plus possible. Depuis la puberté, les crises dipsomaniaques n'ont cessé de se produire. Elle s'est mariée à dix-huit ans : pendant le cours de ses grossesses, les accès se suspendaient d'une façon complète, mais se reproduisaient quelques jours après l'accouchement.
On reconnaît l'imminence de la crise à ses yeux égarés ; elle devient triste, absorbée, somnolente: elle est méchante et frappe brutalement ses enfants. Elle se met à boire, surtout de l'eau-devie, mais au besoin, tout ce qui lui tombe sous la main. Même sans argent, elle réussit à se procurer de l'alcool. Elle a volé plusieursfois. 11 lui est arrivé de dire : « Si vous m'empêchez déboire, je me ferai du mal. » Elle est souvent ivre au point de rouler dans les rues et les chemins. (Cullere, Les frontières de la folie, p. 105, Paris, 1888.)
■ Observation XCII. — Madame a toujours été sobre et d'une conduite régulière. A quarante-deux ans, elle éprouve les premières anomalies delà menstruation: elle a des maux d'estomac et des lassitudes spontanées. Dans l'espoir de se fortifier, elle boit du vin, elle augmente peu à peu la quantité et finit par boire à l'insu
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de son mari et de sa famille. Plus tard, elle se procure de l'eaude-vie, elle s'enivre, etl'ivresse l'oblige à rester couchée une grande partie de la journée. Cette dépravation a persisté pendant six ans. Les menstrues ont cessé de couler: peu à peu, madame s'est bien portée, a pris en aversion les liqueurs fortes, même le vin, est rentrée dans ses habitudes de' sobriété, et jouit d'une excellente santé, jusqu'à l'âge de soixante-douze ans. (Esquirol, Maladies mentales, t. il, p. 75.)
Observation XCIII. — Femme L..., cinquante-deux ans, aucun antécédent héréditaire ni personnel. Réglée à quatorze ans et demi, depuis menstruation tous les mois, toujours très régulière et durant cinq à six jours. Caractère gai, aimant à plaisanter, elle s'est toujours bien entendue avec son mari qu'elle affectionnait.
En 1885, à l'âge de cinquante ans, ses règles deviennent irrégu- 1 ières et plus abondantes, durent sept à douze jours. Elle est alors prise de dégoût de la vie, dit-elle, toujours triste, rien ne pouvaitla distraire : elle s'ennuyait partout, surtout dans son intérieur, dont elle s'occupait très peu. Elleeut plusieurs discussions avec sonmari qu'elle accusait de la négliger et de sortir pour aller s'amuser. Les voisins lui en veulent, la regardent passer dans la rue, disent à son mari de la quitter.
Au commencement de 1887, elle s'est mise à boire. Elle ne buvait que du vin et plutôt à certaines époques qu'à d'autres. A son entrée dans l'asile, elle présentait des symptômes très nets d'alcoolisme aigu, occasionné par ses accès de dipsomanie. Les règles n'ont plus reparu depuis six mois, et la malade est calme. (Bruant, Thèse de Paris, 1888, p. 49.)
Voir également les observations: 64, 97, 158.
Henriette Gornier, domestique, âgée de vingt-sept ans, avait porté toute son affection sur la petite fillette d'une de ses voisines et se plaisait à la combler de caresses. Un jour, le 4 novembre 1826, elle obtint de la mère la faveur de la garder quelques instants. Aussitôt, elle l'amène dans sa chambre, l'étend sur un lit, dispose un vase pour recevoir le sang; puis, s'armant d'un couteau de cuisine, elle lui tranche la tête. La tête tombée, elle l'enveloppe d'un linge et l'envoie rouler dans la rue à travers la fenêtre. Cet incident fait rumeur et porte l'effroi dans le quartier; la police judiciaire arrive et trouve Henriette assise d'un air tranquille et sans la moindre émotion auprès du cadavre de son innocente victime.
Rien ne put expliquer ce crime atroce : Henriette était d'un caractère très doux et aimait beaucoup les enfants ; il n'existait entre elle et sa voisine aucune inimitié, ni jalousie. A toutes les questions qui lui furent faites, elle répondit : « Je ne sais, j'ai eu une idée subite, quelque chose de plus fort que moi m'a poussée. »
Une pléiade d'hommes illustres écrivirent sur le procès d'Henriette Gornier. Forts de l'enseignement récent de Pinel sur la manie sans délire, ils essayèrent de démontrer qu'en dehors de tout dérangement de la raison, il peut se développer accidentellement, chez la personne la plus
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honnête, une impulsion aveugle, un penchant irrésistible à des actes de férocité et de barbarie.
Une des plus belles études fut sans contredit celle de Marc, membre de l'Académie et expert près la Cour royale de Paris l. Elle se terminait par ces paroles : « Il est une circonstance physique qui a immédiatement précédé et accompagné l'événement funeste du 4 novembre : elle mérite l'attention la plus sérieuse. Henriette Cornier était alors à l'époque de l'évacuation menstruelle : elle avait ses règles. Ce fait, selon moi, est d'une importance extrême, et pour prouver que mon opinion de l'influence qu'il a pu exercer sur l 'acte commis par Henriette, résulte de mon intime conviction et non du désir de chercher péniblement des possibilités en faveur de l'accusée, il suffira de rapporter textuellement ce que j'ai consigné, il y a quatorze ans, comme principe de doctrine sur ce sujet2. Après ce qui vient d'être dit, je m'abstiens de tout autre raisonnement, de toute autre réflexion, je répète seulement que, le 4 novembre dernier, Henriette Cornier avait ses règles. »
L'intervention de la science ne fut vraiment pas heureuse dans cette affaire. Le ministère public fut sourd à sa voix, et, loin de trouver dans la coïncidence signalée par Marc une cause d'acquittement ou une circonstance atténuante, n'y vit au contraire qu'une nouvelle preuve contre l'accusée. « Elle n'a éprouvé aucun trouble, dit-il, puisque ses règles n'ont pas été supprimées et ont continué leur cours », et Henriette Cornier fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité et à la marque infamante des lettres T. P.
Le cas de cette malheureuse femme n'est pas un fait isolé dans la science et les observations que j'ai réunies m'auto-
' Consultation médico-légale sur H...C. femme Berlon, par C. -II. Marc, Paris, 1827.
1 In Dictionnaire des sciences meut, en 60 vol., art. Aliéné, p. 66.
risent à dire que le tribunal aurait dû accorder plus de crédit à la parole autorisée de Marc.
Dans cette affaire, le célèbre aliéniste s'était inspiré d'un procès retentissant qui, quelques années auparavant, avait occupé le monde scientifique en Danemarck.
Le 8 novembre 1821, la nommée Marie-Anne Lorentzen se présente devant la justice de Copenhague et demande qu'on l'arrête pour avoir maltraité sa maîtresse. Cette fille est sujette aux maux de tête, à l'insommie et à des interruptions des règles qui exagèrent ces accidents. Chaque fois qu'elle entend parler d'un assassinat, elle éprouve un sentiment d'horreur. Au mois de juillet, les règles subissent de plus grandes irrégularités : les vertiges, la céphalalgie augmentent. Au mois de septembre, les règles cessent de paraître ; la mémoire s'égare quelquefois, et la malade, pendant ses heures d'insomnie, est prise de mélancolie, de cauchemars, d'envies homicides. Le 8 novembre, elle essaie de tuer sa maîtresse contre laquelle pourtant elle n'a aucun grief. Elle se raisonna longtemps avant de tenter son action criminelle, réfléchit sur la peine capitale qui l'attendait, se lamenta d'être la cause du déshonneur qui allait retomber sur sa famille ; mais rien ne put l'arrêter, elle dut céder à son impulsion, et, si le crime ne réussit pas, ce ne fut certes pas mauvaise volonté de sa part. Un instant, avant de se constituer prisonnière, elle avait songé à se donner la mort, et c'est dans cette intention qu'elle s'était sauvée à travers champs : chemin faisant, elle changea d'avis '.
Le professeur Wendt. le professeur Lund, tous les membres éminents du Collège de santé de Copenhague, consultés parle parquet, se déclarèrent nettement et formellement en faveur de l'influence menstruelle et conclurent à l'irresponsabilité. Plus heureuse qu'Henriette, Anne-Marie fut acquittée.
1 Annales de Henke, 1827, 3" cahier, Copenhague.
La connaissance de la monomanie homicide d'origine menstruelle est, du reste, aussi ancienne que la médecine. Elle est signalée dans les livres hippocratiques1 et les auteurs qui suivirent, n'étant que les commentateurs d'Uippocrate, lui donnèrent tous une part dans leur enseignement.
Lacaze et Bordeu considèrent comme « centre primitif d'où peut se propager le délire impulsif des actes, les organes de la reproduction, surtout ceux de la femme dont l'empire est si grand ».
Les auteurs d'aujourd'hui n'ont pas d'autres doctrines, et M. Gullerre 2, se faisant l'écho de la science moderne, pouvait écrire récemment : « La forme paroxystique des impulsions à l'homicide ressort de beaucoup d'observations. Diverses circonstances physiques, comme l'époque de la puberté, l'éruption des règles, coïncident avec le retour de l'accès. »
Nous avons vu que les folles deviennent souvent homicides à l'époque de leurs règles. Mais inutile d'insister, laissons parler les faits.
Observation XCIV (bis et ter). — Une bonne, âgée de quinze ans, égorge un enfant de deux ans dont on lui avait confié la garde. On reconnaît que, le même jour, elle avait ses règles pour la première fois. Le rapport des médecins fut favorable à la nonresponsabilité.
Une fille, réglée sur le tard, tue l'enfant de sa voisine. On l'arrête, elle ne se rappelle rien et affirme avoir perdu la mémoire. Dans la prison, elle a une deuxième époque menstruelle qui se caractérise, cette fois, par un état de mélancolie avec refus des aliments. Elle ne se rappelle toujours rien de la première menstruation. (Brouardel. Etat mental des femmes sous l'influence des fonctions génitales, Gazette des hôpitaux, 28 mars 1888.)
Une jeune tille de quatorze ans, très bonne et très douce jusquelà, tue son père, lui ouvre la poitrine et lui mange le cœur. Cette observation est extraite d'un opuscule de Wendt dans lequel se
1 llippocrate. Maladies des jeunes filles, t. VII, p. 167. 4 Cullerre. Les frontières de la folie. Taris, 1888, p. 101.
trouveut plusieurs autres observations de perturbation mentale, au moment de l'évolution pubérale. perturbation accompagnée d'actes homicides et incendiaires.
Observation XCV. — Le 16 avril 1874, Héloïse-Désirée, veuve D..., âgée de trente et un ans, sortit dans la soirée accompagnée de ses deux enfants. Arrivée auprès d'une mare, elle prit sous son bras sa petite fille âgée de cinq ans et, tenant fortement par la main son petit garçon âgé de huit ans, elle se jeta violemment dans la mare en entraînant ses enfants. Elle fut retirée, mais les deux enfants furent noyés i. M. .Legrand du Saule, qui fut chargé d'examiner cette femme, constata dans son rapport que la veuve D... était au deuxième jour de l'apparition de l'époque menstruelle lors de sa crise et qu'elle présentait de la céphalalgie et des troubles momentanés de la raison presque à chaque époque menstruelle. Elle fut placée à l'asile de Vaucluse. (Legrand du Saule, Les hystérique*, p. 480, Paris, 1883.)
Observation XCVI. — Une femme de bonne santé habituellement a quelques démêlés légers avec son mari, devient mélancolique, puis, au bout de quelques jours, coupe le cou à ses trois enfants et se blesse elle-même avec un rasoir.
Elle répond à l'interrogatoire qu'elle n'a aucun souvenir de son crime, que le sang lui est monté à la tête parce que les règles, attendues depuis huit jours n'avaient pas apparu. Diverses circonstances, l'apparition des règles trois semaines plus tard, firent conclure aux médecins que cette femme avait commis le crime en pleine connaissance de cause.
Cependant elle entra dans le service d'aliénés de Westphal. Pendant dix mois, la menstruation resta suspendue; en même temps, l'accusée présentait un état de mélancolie assez prononcé avec un peu d'abattement et d'anorexie. Tous ces symptômes disparurent brusquement au moment où l'écoulement menstruel se rétablit.
En conséquence Westphal conclua que cette femme ne jouissait pas de sa raison au moment de l'infanticide; elle fut acquittée par le jury. (Westphal, Charité annalen, III Jahrg., 1878, p. 370.)
1 Depuis quelque temps, il existe une véritable épidémie de pareils drames. Trop souvent les journaux nous racontent l'histoire lamentable d'une femme qui s'est détruite avec tous ses enfants. La publicité de pareils faits ^devrait être interdite : elle nous paraît malsaine et n'est certainement pas pour rien dans la détermination funeste de certaines prédisposées.
Observation XCVII. — Agnès Paterson, âgée de vingt-huit ans, a des prédispositions héréditaires, surtout du côté de sa mère.
Au mois d'août 1871, elle a été fortement éprouvée par la perte de deux de ses enfants ; le 3 janvier, elle égorge son troisième enfant, Marie-Anne, âgée de six ans sept mois, le seul qui lui reste et qu'elle aime vivement.
Le matin de ce jour-là, elle était avec la petite Marie-Anne chez un voisin, le nommé David : il était 9 heures. Peu de temps après qu'elle fut rentrée chez elle, David entendit des cris partant de la maison d'Agnès. A 10 heures, la fille de ce témoin, une jeune camarade de Marie-Agnès, va la chercher pour aller à l'école, et, en ouvrant la porte, elle trouva le corps de sa petite amie gisant sur le sol, baignant dans le sang. Les blessures sont affreuses, le corps a été frappé avec une fureur aveugle : on ne compte pas moins de douze entailles dans la région du cou, l'une d'elles a divisé les vertèbres. La mère est là, debout, un rasoir à la main, contemplant sa victime.
David, appelé par sa fille, accourt, voit le corps de l'enfant, mais la mère est partie. Où est-elle ? Dans la boutique d'un cabaretier voisin. Elle explique froidement, sans qu'aucune question lui ait été faite, qu'elle a les mains couvertes de sang parce qu'elle a coupé de la viande : elle achève tranquillement un verre de wiski.
Ainsi que l'a révélé l'enquête, elle avait déjà fait dans le même cabaret, le matin de bonne heure, de copieuses libations. David revient bientôt accompagné d'une voisine, et, cette fois, l'accusée est dans son lit. La physionomie ne décèle aucune émotion, elle paraît être dans l'ignorance de ce qui vient de se passer. Pendant les deux jours suivants, sa seule préoccupation est de demander de l'eau-de-vie à sa gardienne. Elle fait à cette femme une déclaration compromettante en affirmant que c'est son mari qui est l'auteur du meurtre de l'enfant. A la prison, elle essaie de se suicider et fait dans la suite au D1' Batty Tuke des aveux complets '.
Or, le jour du meurtre, Agnès était en pleine période menstruelle
ce dont on s'est assuré) ; elle fut prise d'une véritable attaque de
dipsomanie : elle avait absorbé dans la matinée un décilitre de
wiski et avait ordonné à l'enfant d'aller encore en acheter au
1 A l'époque où elle faisait ces révélations, elle n'était plus folle et avait toute sa raison.
débit. C'est sur le refus de sa fdle, qu'emportée par une fureur inconsciente, elle l'avait massacrée. Elle s'avouait coupable et s'attendait à être exécutée. Le jury de Perthe a prononcé un verdict d'acquittement. (Mental science, 1872, p. 198, et Ann. méd. psych., 1876, t. XV, p. 289 '.)
Observation XCVIII. — Une mère tue son enfant en le jetant à l'eau. Elle est arrêtée et mise en jugement. Pour se défendre, elle prétendit qu'à l'époque de ses règles, elle éprouvait toujours un malaise extrême de corps et d'esprit, et c'était sous l'influence de cet état pathologique qu'elle avait commis son crime. Comme elle paraissait absolument saine d'esprit, elle fut renvoyée en prison pour y être soumise à une observation rigoureuse. On put alors constater qu'à chaque époque menstruelle, elle subissait, en effet, une crise d'aliénation mentale. En conséquence elle obtint un verdict d'acquittement. (Hitzig, Arch. fur Psychiatrie de Westphal, t. VIII, p. 65, citée par Bail, loc. cit., p. 579.)
Observation XCIX. — Une malade était prise, à chaque période menstruelle, d'impulsions homicides. Sous l'influence de cette triste disposition, elle avait tué ses trois enfants. (Dagonet, Traité des Maladies mentales, Paris, 1862, p. 216.)
Observation C. — Une femme âgée de trente-cinq ans est prise subitement de monomanie homicide : elle égorge deux de ses enfants, le troisième, étant à l'école, put lui échapper. Aussitôt "sa soif du sang assouvie, elle va se jeter dans une mare pour se noyer.
Sauvée à temps, elle est traduite devant la cour d'assises de Versailles et condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Les règles chez cette femme étaient irrégulières; mais aucun des trois médecins qui furent chargés de l'expertise et qui conclurent du reste à l'irresponsabilité, ne rechercha et ne nota dans son rapport la coïncidence de l'époque menstruelle avec l'accès de monomanie homicide. (Voir Assises de Versailles, 20 avril 1827, et Georget, Discussioji sur la monomanie, etc., p. 75.)
Observation CI. — A l'âge de quatorze ans, Mme B..., jouissait d'une très bonne santé apparente ; elle avait de l'embonpoint et
1 L'enquête nous apprend que trois semaines au moins avant le meurtre, c'est-à-dire à l'époque où elle était sous l'influence menstruelle, Agnès avait commis la même débauche de boisson en avalant une quantité considérable de wisky.
tous les signes de la puberté très prononcés. Mais elle n'était pas encore réglée; lous les mois, à chaque époque où elle aurait dû l'être, elle se plaignait de céphalalgie ; elle était inquiète, irascible, sombre. Bientôt la face s'injectait fortement ainsi que les yeux, tout était pour elle une contrariété, un motif d'irritation. Elle cherchait dispute à sa mère, l'injuriait, la menaçait, la maudissait, et, se saisissant d'un couteau, se précipitait sur elle ou faisait des tentatives de suicide. Au plus haut période de l'accès, le sang s'échappait par la bouche, par le nez, quelquefois par les yeux, alors survenaient des pleurs, un tremblement général, des douleurs convulsives dans les membres, des regrets suivis d'un long affaissement. A l'âge de seize ans, les accès de colère furent remplacés par des convulsions hystériques, la maladie diminua progressivement et ne cessa qu'à dix-sept ans, époque où les règles parurent quoiqu'en très petite quantité. Le mariage a fait disparaître tous les accidents nerveux. (Esquirol, Maladies mentales, t. II, p. 814.)
Observation CIL — Une femme, à l'époque de la menstruation, éprouve le désir de tuer son mari et ses enfants ; le désir est plus vif lorsqu'elle les voit endormis. (Esquirol, Maladies mentales, t. II, p. 101.)
Observation GUI. — Une cuisinière bien portante, mais mal réglée, dont le caractère était habituellement doux, à l'approche de l'époque menstruelle, tombait dans un état de manie furieuse. Il lui était arrivé, plusieurs fois, de poursuivre, un couteau à la main, les personnes qui lui déplaisaient ou lui avaient fait éprouver la plus légère contrariété. Dès que les règles coulaient, toute exaltation maniaque cessait, et elle était la première à reconnaître l'extravagance de sa conduite. (Marc, loc. cit., 1. 1, p. 317.)
Observation CIV. — Jeune personne qui, pendant longtemps, à l'époque des règles, fut poursuivie par l'idée de faire du mal ; dès qu'elle apercevait sur la table une fourchette, un couteau, celte idée se réveillait avec une très grande force. Il lui semblait alors que ses mains étaient rouges de sang et elle les lavait à chaque instant, sans que personne dans la famille connût le motif de cette propreté que l'on trouvait excessive. (Brierre de Boismont, An»,. méd.,ïi II, 1858, p. 386.)
0ii>KuvATi0N CV. — Une jeune paysanne fut conduite dans les premiers jours d'août 1820, à l'hôpital Beaujon. Elle était en proie
à une mélancolie profonde et répondait en fondant en larmes, qu'elle était tourmentée du désir violent de tuer quelqu'un. C'était surtout sur son mari et ses enfants qu'elle aurait voulu assouvir sa passion. Aucun antécédent ni personnel, ni héréditaire. Cet instinct meurtrier l'avait prise tout à coup, il coïncidait avec un dérangement des menstrues. Les accès avaient lieu surtout aux époques menstruelles. La menstruation fut régularisée et les accidents cessèrent aussitôt. (Brierre de Boismont. Traité de la menstruation, Paris, 1842, p. 531.)
Observation CVI. — Femme atteinte d'accès de monomanie homicide. En dehors de ses accès, elle est souvent poussée à faire du mal selon son expression, surtout aux époques menstruelles; mais alors la conscience de ses mauvais desseins s'éveille vivement, elle réagit avec force, et, si elle sent que la réaction soit impuissante, elle a assez de raison pour demander la camisole de force et sa translation dans le quartier des agités. (Falret, Des Maladies mentales, Paris, 1864, p. 159.)
Observation CVII. — Une dame de trente ans, passant près d'un fossé, tomba dans l'eau. Ses règles qui coulaient s'arrêtèrent. Elle sentit quelques coliques qni se calmèrent; mais, peu à peu, elle fut prise de chlorose et du désir de tuer ses enfants. N'ayant pas eu de chagrin, elle ne savait à quoi rapporter cette affreuse manie. — Le mois suivant, les règles vinrent, tout se passa convenablement. (Dussourd, Traité pratique de la menstruation, Paris, 1850, Obs. CXLIX )
Observation CV1II. — Parchappe rapporte , dans les Annales médico-psychologiques, l'histoire d'une dame qui, à la suite d'un retard de la menstruation, fut tourmentée de l'idée fixe de tuer son mari qu'elle soupçonnait de la tromper. Cette malheureuse pensée se reproduisait fatalement à chaque période menstruelle. (Berthier. Névroses menstruelles, Paris, 1874, p. 126.)
Observation CIX. — En 1785, une femme âgée de quarante-cinq ans, en proie à des chagrins domestiques très violents, commença à ressentir des maux de tête, durant lesquels elle ne savait ce qu'elle faisait ; elle priait souvent sans savoir ce qu'elle disait. Elle forme le projet de quitter son mari et d'emmener avec elle ses deux enfants. La détresse qui l'afflige et la crainte de ce qui pourrait arriver à ses enfants si elle venait à mourir, en même temps que son ardent désir de mettre un terme à sa propre existence, toutes ces choses réunies lui font former et exécuter le projet de noyer
MONOMANIE nOMICIDE 173
ses deux enfants. Aussitôt clic rcLourne au village et raconte ce qui s'est passé. (Georget, Archives générales de méd., juillet 1 s 2 : . , t. VIII, p. 336.)
Observation CX. — Femme à la ménopause, cinquante el un ans, tombée depuis plusieurs semaines dans une morosité indéfinissable. Elle cherche à se noyer dans une baignoire; coupe la gorge à une enfant de trois ans qui est une fille de son mari. Acquittée par le jury. (Journal des Débats, 2 juin 1826.)
Voir également les observations : 1, 26, 60, 70, 128, 139, 161, 16i, 180, 223.
Dans l'ancienne jurisprudence , le suicide était regardé comme un crime. La loi, ne pouvant s'attaquer à la personne du mort, se vengeait sur le cadavre en lui faisant subir les derniers outrages. La sentence était ordinairement conçue ainsi1 : « Déclarons le défunt X... coupable de s'être défait et homicidié soi-même. Pour réparation de quoi, condamnons sa mémoire à perpétuité, et sera le cadavre dudit défunt attaché par l'exécuteur de la haute justice au derrière d'une charrette ; traîné sur une claye, la tête en bas et la face contre terre, par les rues de cette ville jusqu'à la place de... où il sera pendu par les pieds à un poteau, qui, pour cet effet, sera placé audit lieu et, après qu'il y aura demeuré vingt-quatre heures, sera jeté à la voirie. Déclarons tous et chacun ses biens confisqués. »
Grâce aux progrès de la civilisation ou plutôt de la science qui a démontré que ces criminels n'étaient le plus souvent que des malades, ces mœurs barbares ont disparu de notre pays. L'Eglise cependant prive le suicidé des honneurs de la sépulture religieuse, et, en Angleterre, le Gode ordonne encore que son cadavre soit ignominieusement enterré entre trois chemins ; mais hâtons-nous d'ajouter que, presque toujours, l'exécution de la loi ecclésiastique et civile est éludée par une
1 Voir Desmaze, Les pénalités anciennes (années 1449-1499), p. 95.
déclaration du médecin attestant que le défunt était atteint d'aliénation mentale.
De l'aveu d'un grand nombre d'auteurs, il existe un rapport entre la monomanie du suicide et la menstruation; de nombreuses observations démontrent que ce rapport est très intime et certain.
En parlant de l'exacerbation périodique des troubles psychiques chez les aliénés, j'ai dit combien il est fréquent de constater chez celles-ci des idées de suicide pendant la période menstruelle. Les aliénistes le savent bien ; c'est pourquoi ils recommandent tous de surveiller à ce moment les malades avec le plus grand soin, surtout celles qui sont atteintes d'accès de manie. Rien n'est plus commun que de voir celles qui ont essayé de se suicider, renouveler alors les mêmes tentatives et les recommencer à chaque époque menstruelle.
Observation CXf. — Ces jours-ci, à la Salpètrière, dans le service de M. Legrand du Saule, une femme épileptique a essayé de se pendre : elle était à la veille de ses règles, époque où les crises redoublent chez les malades. (Clamant, Thèse de Paris, 1883, p. 13.)
Les aliénées refusent alors de manger et prient qu'on les tue au plus vite. « 11 n'est pas rare, ditBrierre deBoismont1, de voir des femmes qui, pendant le flux menstruel, cherchent tous les moyens imaginables de se détruire, et qui perdent de vue cette idée pendant tout le reste du mois. »
Le suicide éclate quelquefois chez les femmes sous forme épidémique. Plutarque nous a laissé le récit d'une épidémie de suicide qui régna chez les filles de Milet et menaça de dépeupler la ville. Un fait de ce genre s'est produit, il n'y a pas longtemps, à Lyon, où de nombreuses jeunes filles se jetèrent dans les flots du Rhône, choisissant toutes le même point de la rive pour faire le saut fatal, et en Artois, où une mare fût également choisie comme un lieu de prédilection par
1 Briftrre de Boismont. Du suicide et de la folie suicide. Paris, 1865, p. 206.
plusieurs jeunes filles qui vinrent y chercher la mort. Mais ce fut surtout au moyen âge que ces épide'mies , s'étendanl comme de véritables fléaux, firent leurs plus grands ravages ; et, d'après Delasiauve, l'influence de la menstruation ne fut pas pour rien dans leur apparition.
Suivant le même auteur l, les désordres de la menstruation concourent évidemment dans une foule de circonstances aux morts volontaires attribuées à la misère ou à l'abandon.
Rien de plus précis et de plus net que le texte d'Hippocrate, sur la fréquence du suicide, parmi les jeunes filles, au moment de la première éruption des règles, et plus spécialement parmi celles dont la menstruation est laborieuse. « Elles éprouvent un certain plaisir, dit-il (t. VIII, p. 469), à rechercher la mort comme quelque chose de bon. »
Brierre de Boismont, dans son Traité du suicide, donne plusieurs observations de jeunes filles qui se suicidèrent vers l'âge de la puberté. Je lui emprunte le fait suivant, p. 413 :
Observation CXII. — Une demoiselle, élevée dans les principes religieux et qui n'avait jamais quitté ses parents, devint sombre et taciturne quelque temps avant la première menstruation. Aux demandes répétées qui lui furent faites, elle répondit que la vie l'ennuyait et qu'elle éprouvait le plus vif désir de la quitter. Tout désir de la mort cessa avec l'apparition des menstrues.
Un rien, la moindre contrariété, la plus petite menace suffit pour faire naître alors dans la tête d'une jeune fille des idées de suicide.
Observation GX1II. — Pendant mon passage à l'hôpital duPharo, j'ai été témoin du suicide d'une jeune fdle de quatorze à quinze ans, qui se tua, sous prétexte qu'elle était à charge à sa famille, et que, par sa mort, elle permettrait à sa mère de quitter l'hôpital pour se faire soigner chez elle.
Observation CX1V. — Une jeune fille de quinze ans, pour éviter des reproches qu'elle avait encourus de la part de sa mère pour sa
'Delasiauve. Journal de médecine mentale. Juillet 1864, p. 243.
gourmandise, résolut de se précipiter dans la rivière. Sauvée à temps, elle dissimula, sous des promesses trompeuses, son idée bien arrêtée et s'empoisonna quelque temps après avec de l'arsenic. (Paul Moreau, de Tours, La folie chez les enfants, Paris 1888, p. 246.)
Observation CXV. — Alphonsine Richard, quatorze ans et demi, s'est donné la mort, en faisant preuve d'une énergie incroyable, parce que sa mère l'avait grondée pour être sortie seule avec une voisine. (Voir la chronique des journaux de Paris du 10 mars 1889.)
Observation CXV1. — Joséphine V..., âgée de treize ans, ayant perdu une jeune sœur qu'elle aimait avec idolâtrie, écrivit à ses parents que, ne pouvant supporter la mort de sa sœur, elle allait la rejoindre en mettant fin à son existence. Quelques jours après, le corps de Joséphine, retiré du canal Saint-Martin, gisait sur une dalle de la Morgue. (Le Droit, 3 juin 1817.)
Observation GXVII. — A Northampton, une jeune fille de treize ans se jette à l'eau. La veille, elle avait été réprimandée par son père, qui lui reprochait d'aller jouer avec d'autres enfants à la sortie de l'école. (Gazette des Tribunaux, octobre 1843.)
Si nous consultons la statistique, voici les résultats que nous obtenons. Les matériaux du travail de Brierre de Boismont embrassent la période décennale de 1834 à 1844 et forment un total de 4,595 suicidés se divisant en 3,215 hommes et 1,380 femmes, soit 3 hommes pour 1 femme. Or, de quatorze à seize ans, l'auteur compte 32 garçons et 34 filles, alors que le chiffre de ces dernières, si aucune cause particulière ne fut venue changer la proportion, aurait dû être 9 et une fraction.
Petit, dans ses Recherches statistiques sw Vétiologie du suicide (Thèse de Paris, 1850), arrive aux mêmes conclusions et donnent des chiffres qui militent en faveur de l'influence menstruelle.
Tout aussi concluants sont les chiffres que nous donne l'élude de la statistique publiée par l'administration de la justice criminelle en France. J'ai fait le relevé de tous les suicides portés à la connaissance des procureurs de la Repu-