Plutarque, Lycurque et Numa
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ont régné des étrangers, Rome ne refusera pas de se laisser gouverner par un fils de la Grèce. C’est pourquoi Tanaquil conseille à son époux de.quitter Tarquinium pour la cité de Romulus. Lucumon cède aux exhortations de sa femme et tous deux montent dans un carpentum. Une suite nombreuse les accompagne.
Les voyageurs sont arrivés au Janicule, et déjà Rome déploie devant eux ses lignes majestueuses et vraiment royales. Tout à coup un aigle enlève le bonnet de feutre que porte l'époux de Tanaquil, et après avoir volé avec grand bruit au-dessus du char, remet cette coiffure sur la tête de Lucumon. Habile dans cet art augural que possédaient les Étrusques, Tanaquil reçoit, dit-on, avec joie ce qu’elle considère comme un présage. Devant cet horizon romain que remplira la gloire de son époux, elle embrasse l'élu des dieux. Elle lui annonce qu'il sera roi; elle lui demande d'élever son Âme à la hauteur de ce titre, et fait passer dans son esprit les grands desseins qu’elle a formés !.
À Rome, l’ancien habitant de Tarquinium prend deux noms dont le principal est un souvenir de la ville qu’il a quittée : il s’appellera désormais Tarquin ?. Sa femme adopte les noms de Caïa Cécilia, mais les historiens continuant de l'appeler Tanaquil, nous suivrons cet exemple.
1. Tite-Live, 1,34; Denys d'Halicarnasse, Ant. rom., IT, xv, 2, 4. 2. Tite-Live, /. c.; Denys d'Halicarnasse, Ant. rom., TIT, xv, 5.
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Le nouvel habitant de Rome devient l'ami du roi Ancus Martius et le tuteur de ses enfants, enfin son successeur. Il est permis de penser que Tanaquil ne fut pas étrangère aux moyens que son époux em- -ploya pour arriver au trône. Du reste, la harangue
-qu’il adressa aux Romains, pour solliciter leurs suffrages, reproduisait les mêmes arguments dont Tanaquil s'était servie pour l’entraîner dans la cité nouvelle t.
Tanaquil est reine; mais il ne lui suffit pas d’avoir fait monter son époux sur le trône : elle veut encore de ses mains pétrir une âme royale.
Dans le palais était né le fils d’une captive. Cet enfant se nommait Servius Tullius. Il dormait quand une flamme mystérieuse vint entourer sa tête. Les cris d'étonnement que fait) eter ce spectacle attirent le roi et la reine. Tanaquil s'oppose à ce que l’on apporte de l’eau pour éteindre ce feu, et défend aussi de réveiller Servius. Le sommeil abandonne le fils de la captive, et la flamme s'éteint. La reine conduit son époux à l'écart : « Vois-tu, lui dit-elle, cet enfant que nous élevons dans un si humble genre de vie? L'on peut compter qu’un jour à venir, il sera une lumière dans nos affaires douteuses, un soutien pour notre royauté ébranlée. Nourrissons donc de toute notre
1. La Femmie héroïque, par le R: P. du Bose, religieux cordelier, conseiller et prédicateur ordinaire du roy. ue 1645; Ampère, l'Histoire romaine à Rome.
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sollicitude cet objet d’une grande gloire pour le peuple et pour notre maison !. »
Tanaquil avait reconnu dans cette flamme mystérieuse le rayonnement du génie?. Son mari et elle s’efforcèrent d'alimenter ce noble feu. Une haute culture intellectuelle éleva le jeune homme à la conception des plus vastes desseins politiques.
Cependant le roi et la reine avaient un fils. En préparant au trône un homme qui n’était pas de leur sang, savaient-ils que l'héritier immédiat de leur nom ne vivrait pas assez longtemps pour briguer, à la mort de son père, une royauté qui était élective? Ou bien, plus attachée aux intérêts de l’État qu’à ceux de sa maison, Tanaquils’était-elle dit que, sur le front de son enfant, ne resplendissait pas l’auréole qui lui avait désigné, dans le fils d’une captive, le futur roi de Rome?
Tarquin etsa compagne mariérent Servius à Tarquinie, l’une de leurs filles *. Cette princesse aima son époux ; et cette tendresse, qui survécut à la durée d’une longue union, accompagna Servius jusque dans le tombeau.
Après un règne dont les entreprises militaires, les
4. Viden’ tu puerum hunc, inquit, quem tam hurmili cultu educamus ? etc. Tite-Live, 1, 39.
2. Voir le curieux ouvrage cité plus haut : {a Femme héroïque,
par le P. du Bosc.
3. Tite-Live, 1, 39; Denys d'Halicarnasse, An. rom., IV, 1, 5.
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institutions politiques et les grands travaux d’édilité durent plus d’une fois être inspirés par Tanaquil, Tarquin fut assassiné.
Les auteurs du complot étaient les fils même d’Ancus Martius, les anciens pupilles de Tarquin. Ceux-ci pouvaient alors se rendre maitres du trône. Tanaquil le comprit. Pour cette nature énergique, ce n’était pas le moment des larmes, c'était celui de l’action.
Aux cris qui retentissent dans la résidence royale lorsque le souverain a été frappé, le peuple accourt. La reine fait fermer.les portes du palais, et a soin d’écarter les témoins gênants. Elle secourt le moribénd. Ces soins peuvent sauver le roi, sinon faire croire au peuple que cet espoir n’est pas perdu. Tanaquil mande alors son gendre. Lui prenant la main, elle lui montre le roi agonisant; et, devant ce corps qui bientôt sera un cadavre, elle l’adjure de venger son père adoptif et de la défendre elle-même. « A toi, Servius, la royauté, si tu es homme, dit-elle, non à ceux qui, par des mains étrangères, ont commis un détestable attentat. Relève-toi, obéis aux dieux qui, par ce feu divin enveloppant ta tête, annoncèrent que tu serais 1llustre. Maintenant, que cette flamme du ciel t'excite! Maintenant, réveille-toi véritablement. Nous aussi, étrangers, nous avons régné. Tiens compte de ce que tu es, et non d’où tues né. Si ces avis imprévus
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paralysent. ton action, du moins laisse-toi conduire par moi !. »
La reine entend le redoublement des clameurs populaires. Paraissant à une fenêtre supérieure du palais, elle rassure le peuple, lui annonce que le roi est hors de danger, et que, d’après les ordres de celui-ci, Servius remplira les fonctions royales jusqu'à ce que Tarquin puisse les reprendre lui-même ?.
Déjà Servius avait assuré son pouvoir lorsque les Romains connurent la mort du roi. Son règne, sage et libéral, fut digne de l’élève de Tanaquil. Suivant une tradition, un moment vint où Servius voulut ré-
1. Tuum est, inquit, Servi, si vir es, regnum, etc. Tite-Live, 1, 41. Suivant Denys d’Halicarnasse, c’est en présence des deux jeunes enfants laissés par son fils, que Tanaquil exhorte Servius à s'emparer du pouvoir. Redoutant que les meurtriers du roi ne fassent périr les petits-fils de Tarquin, elle met ces derniers sous la protection de son gendre. Ce n’est donc pas ici la royauté,
c'est la régence qu'elle présente à l'ambition de Servius. Aussr
recommande-t-elle à son protégé de rendre la couronne à l'aîné de ses petits-fils quand celui-ci sera en âge de la porter. Ant. rom., IV,1, 6-10. Nous avons suivi la version romaine, que nous trouvons plus conforme au caractère de Tanaquil et à l’ensemble des traditions qui concernent la vie entière de Servius. Rappelons d’ailleurs qu’à Rome la royauté était élective. Il est vrai qu'en rapprochant certains faits, nous pouvons voir que le fils du roi mort se croyait un titre particulier pour briguer la couronne; mais les petits-fils de Tarquin étaient trop jeunes alors pour être élus. - |
2, Tite-Live, {. c.; Plutarque, Questionsromaines. D’après Denys d'Halicarnasse, la reine dénonce aussi au peuple les fils d'Ancus Martius, et lui montre, chargés de chaïnes, les deux jeunes gens qui ont été leurs instruments. Ané. rom., IV, 1, 11,
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signer le pouvoir et laisser à la nation le gouvernement d'elle-même. Mais Tanaquil, alors mourante, lui fit jurer de conserver à l'État la forme monarchique et de garder la couronne ‘.
Tel aurait été le dernier acte de cette femme extraordinaire qui, pour remplir ses grands desseins politiques, s’exila de sa terre natale, et qui, plus tard, pour assurer l'avenir de ses puissantes conceptions, sacrifia jusqu’à l'ambition maternelle. Selon le mot d’un vieil auteur français, Tanaquil fut un véritable homme d’État. Cependant cette femme qui avait été la créatrice de deux rois, et sans doute aussi l'âme de leurs règnes, cette femme tint, à son foyer même, les rênes du gouvernement; cette femme fut le type de la bonne ménagère, le modele des fileuses; et c’était probablement en souvenir de sa mission domestique que l’un de ses deux noms latins était donné à la mariée dans une coutume nuptiale?. Le rouet, la quenouille et les sandales de Tanaquil se conserverent dans le temple où s'élevait sa statue de bronze : c'était le temple de Semo Sancus, demi-dieu sabin paraissant avoir représenté cette lumière céleste qui préside ici-bas à l’ordre et à la justice *. C'était rendre à Tanaquil un digne hommage que de poser dans un sanctuaire de la lumiéreimmatérielle l’image de la
. Plutarque, Sur la fortune des Romains.
. Voir plus haut, page 110 et note 4.
. Plutarque, Questions romaines; Preller, ouvrage cité.
femme qui avait reconnu, dans l’auréole d’une haute intelligence, la place d’une couronne à venir. La quenouille et le rouet de la souveraine, ses sandales, chaussure de maison, nous disent aussi que la femme ne doit entrer sur la scène de l’histoire qu'avec les modestes attributs de son sexe et sans quitter le foyer domestique.
Petite-fille de Tanaquil par sa mère Tarquinie, Tullie, fille cadette de Servius, n’hérita de son aïeule que la soif du pouvoir, sans y joindre la grandeur d'âme quine permet à l’ambition de triompher que par des moyens honnêtes.
Unie à Aruns Tarquin, petit-fils du dernier roi, Tullie méprise ce doux et paisible jeune homme qui ne s'associe pas à la haine qu’elle a vouée à son pére. Elle n’estime que le fougueux Lucius Tarquin, frère . aîné de son époux et mari de sa sœur. Tullie reconnaît en ce prince l’ambition qui la dévore elle-même ; et, dans cette nassïon dominante de Lucius, elle croit reconnaître le bouillonnement d'un sang royal. Cependant l’aîné des Tarquins, malgré l’ardent desir qu'il éprouve de détrôner son beau-père, ne trouve- . rait peut-être pas en lui-même la force d'accomplir ce crime. Il fait même céder ses ambitieux desseins aux larmes et aux prières de sa compagne, Tullie l'ainée, qui, bien différente de l’autre Tullie, observe
1. Pour les petits-fils de Tarquin, voir plus haut, page 154, note 1.
avec amour le culte de la piété filiale. Mais la plus jeune fille de Servius prend entre ses mains l’âme de Lucius, la façonne à l’image de la sienne, et un jour vient où un double fratricide fait du beau-frère et de la belle-sœur deux époux dignes l’un de l'autre {. Après l’adultère et le fratricide, le parricide! Tarquin voudrait encore s'arrêter sur cette pente fatale; mais nuit et jour Tullie le pousse en avant. «Ce qui lui manquait, disait-elle, ce n’était pas un homme dont elle fût l'épouse et avec qui elle servit en silence : ce qui lui manquâit, c'était un homme qui s’estimât digne du trône; qui se souvint d’être le fils de Tarquin l’Ancien?; qui aimät mieux avoir le royaume que de l’espérer. — Si tu es celui auquel j'ai jugé bon de me marier, je te nomme et mon époux et mon
1. Tite-Live, 1, 42, 46; Denys d'Halicarnasse, Ant. rom., IV, 1x, 1-8. Servius n’approuva pas ce mariage.— Après avoir mentionné cette alliance, Denys d’'Halicarnasse donne un horrible détail que nous ne trouvons pas dans Tite-Live. Suivant l'historien grec, un premier complot de Tarquin ayant échoué, Tullie obtint de son mari qu'il se réconcilierait avec le roi afin que la perte de celui-ci püt être plus sûrement tramée. Id., id., 21.
2. Tite-Live, que nous traduisons ici, mentionne, sans toutefois en garantir l'authenticité, la version suivant laquelle les gendres de Servius étaient les fils et non les petits-fils de Tarquin l’Ancien, 1, 46. Denys d'Halicarnasse prouve le contraire par d’excellentes raisons. Ant. rom.,1IV, u. Nous adoptons avec d'autant plus de confiance l'opinion de l'historien grec, qu’elle se trouve confirmée par une remarque qui nous est personnelle, et d’après laquelle, si les gendres de Servius avaient été les beaux-frères de ce dernier, ils n'auraient pu épouser ses filles, qui eussent été leurs nièces. Nous avons vu précédemment que le vieux droit romain interdisait de tels mariages.
roi. Autrement mon sort est changé contre un pire, attendu qu'ici le crime se joint à la lâcheté. Que ne te prépares-tu? Il ne t'a pas été nécessaire, comme à ton père, de venir de Corinthe ou de Tarquinium pour conquérir avec effort un trône étranger. Tes dieux pénates et ceux de ta patrie, et l’image de ton père, et la résidence royale, et dans cette demeure le trône royal et le nom des Tarquins, te créent et te nomment roi. Ou si pour cela tu as peu de courage, pourquoi trompes-tu le citoyen? Pourquoi te laissestu regarder comme un royal jeune homme? Il faut maintenant agir en Tarquin ou en Corinthien‘. Plus semblable à ton frère qu’à ton père, retourne immédiatement à ta première extraction ?. »
En irritant l’amour-propre de Tarquin, cette mordante ironie surexcitait également son ambition, mais non pas assez vite au gré de Tullie. Elle ne pouvait supporter l’idée que son aïeule, l’étrangère Tanaquil, avait fait deux rois, tandis qu’elle, née de sang royal, n'avait pas la faculté de disposer d’un trône. Enfin elle triomphe des dernières irrésolutions de Tarquin”. Elle apprend un jour que son mari occupe au Sénat le trône de son père. Montée sur un char, elle parait
A. Litt. « IL faut faire maintenant les Tarquins ou le Corinos »:
. Non sibi defuisse, cui nupta diceretur, nec cum quo tacita nu etc. Tite-Live, 1, 47.