Tite-Live, Z, c
au Forum pour saluer la première, du nom de roi, l’homme qu'elle a fait monter sur le trône par un échelon d’exécrables forfaits. A l'appel de sa compagne, Tarquin sort de la curie pour venir à elle. Cependant il ne peut voir sans déplaisir la démarche qui, au mépris des anciens usages, à conduit Tullie au lieu des assemblées publiques. Il ordonne à la nouvelle reine de s'éloigner. Mais, avant de se retirer, l'horrible créature a probablement pu dire à son époux qu'il ne suffisait pas d’avoir enlevé la couronne à son père, et que la vie de ce vieillard était encore un danger pour le nouveau roi. .
Parvenu à l’extrémité du Vicus Cyprius, le carpentum de Tullie tournait à droite pour s'engager dans le Vicus Urbius quand soudain les mules s’épouvantent. Le conducteur pälit.….…. Cet homme montre à la reine qu'un obstacle arrête la course du char : c’est un cadavre, le cadavre de Servius. Mais la femme qui, pour monter sur le trône, n’a reculé ni devant l’adultère, ni devant le fratricide, ni devant le parricide, cette femme ne laissera pas entraver sa course vers la résidence royale par le corps de son vieux père. Elle ordonne au conducteur de faire passer sur le cadavre les roues de son char. Le sang de son père rejaillit sur elle‘, et lorsque Tullie entre dans le palais, une autre pourpre que celle de la royauté rap-
1. Tite-Live, 1, 48; Denys d’Halicarnasse, Ané. rom., IV, 1x, 24,25; Ovide, Fastes, vi.
pelle que la reine des Romains est la fille parricide de Servius.
C'était de ce même palais que, vingt-cinq ans plus tard, Tullie devait s'enfuir, tandis que, sur son passage, hommes et femmes la chargeaient d'imprécations et la vouaient aux Furies qui vengent les parents !. Toujours le nom de Tullie fut exécré des Romains, qui nommèrent le Vicus Cyprius, la Voie ‘Scélérate. Une autre malédiction que celle du peuple frappa la parricide : la malédiction de sa mère, cette malheureuse Tarquinie à laquelle il ne restait plus qu'un enfant : le monstre qui lui avait ravi une autre fille et un époux. Ce fut en proférant des imprécations contre les meurtriers de Servius que la royale veuve enterra elle-même l’ami de ses jeunes années, le compagnon de sa vieillesse. Elle mourut la nuit suivante, tuée soit par le chagrin, Soit par-un nouveau parricide ?.…
Une légende raconte que Tullie ayant osé se présenter dans un temple où s'élevait une statue de Servius, la statue porta la main devant ses yeux et dit : « Voilez mes traits; que les regards sacriléges de celle qui est née de moi ne les voient pas *!»
Tite-Live, 1, 59, et plus haut, 48.
Denys d’Halicarnasse, Ant. rom., 1V, 1x, 28, 29; xv, 31.
Bee ri ot PS NUIIUS aDstOondite Bvsro; Ne natæ videant ora nefanda meæ.
Ovine, Fastes, VI, 615, 616.
Telle était la tradition populaire; mais la statue que l’on
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Depuis ce temps, des toges superposées couvrirent à jamais la tête de la statue.
Ce n’était pas sous de tels auspices que Tanaquil était entrée au palais des rois. Aïnsi que le remarque un pieux auteur !, quel contraste entre l’aïeule et la petite-fille! L'une n’emploie que des moyens honnêtes pour faire parvenir son mari à une royauté élective ; l’autre, pour atteindre au même résultat, commet les crimes les plus atroces. Tanaquil fait servirses grands desseins aux intérêts du pays, etles Romains se souviendront toujours avec reconnaissance qu'ils lui doivent deux de leurs meilleurs rois ; Tullie donne aux anciens sujets de son père un despote en qui périra l'institution de la royauté; elle est encore ou la mère, ou du moins la digne belle-mère de ce Sextus qui, par un attentat que nous allons rappeler, provoque l’écroulement du trône paternel et l'exil de ses parents.
Pendant le siége d’Ardée, Sextus réunissait à un repas ses amis, les jeunes princes de la maison royale. Les convives parlent de leurs femmes absentes, et la séparation rendant sans doute cellesci plus attrayantes, chacun des maris évoque sous un séduisant aspect l'image de sa compagne. Mais l’un d'eux, Tarquin Collatin, déclare que, bien mieux
croyait être celle de Servius était en réalité une image de la Pudeur féminine, Fortuna virgo; Preller, ouvrage cité. 1, Le P. du Bosc, ouvrage cité.
que des paroles, des actes prouveront combien sa Lucrèce l'emporte sur les autres femmes. Que ses amis et lui montent à cheval, qu'ils arrivent inopinément auprès de leurs épouses, et surprennent celles-ci dans les occupations auxquelles elles seront livrées !!
Avec l'élan de la jeunesse, et sous l'influence d’une boisson capiteuse, les princes volent à Rome sur leurs rapides coursiers. De là ils se rendent à Collatie, ville qui déploie sur les collines son doux paysage ?. Il fait nuit, et cependant les brus de Tarquin le Superbe et leurs amies, réunies à un splendide festin, prolongent les plaisirs de la table. Il fait nuit, et cependant Lucrèce et ses femmes, groupées dans l’atrium, prolongent les pures joies du travail. La jeune et belle compagne de Collatin file de la laine : elle triomphe avant de savoir qu’elle a combattu.
L’heureux époux, ravi de cette victoire qui est aussi la sienne, invite ses amis à passer la nuit sous
son toit. Le lendemain il repart avec ses hôtes. Sextus n’a pu voir impunément Lucrèce. Ce ne
1, C'était là une dérogation à la coutume suivant laquelle les Romains ne rentraient pas de voyage sans prévenir leurs femmes de leur retour. Voir plus haul, page 128.
2, M. Rosa a retrouvé, dans la moderne Lunghezza, l’ancienne Collatie. M. Ampère fait remarquer que ce site tranquille encadrait dignement les paisibles occupations de Lucrèce. L'Histoire
romaine à Rome, tome II, p. 244, 245, et la note 2 de cette dernière page.
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sont pas les charmes seuls de la princesse qui l’attirent : la vertu de la jeune matrone, cette vertu qui devrait arrêter Sextus, devient, pour l’'amourpropre de cet homme dépravé, un aiguillon de plus ‘. Pour conquérir cette belle et chaste femme, rien ne le fera reculer, ni le respect des liens de famille, ni les lois de l'hospitalité.
Peu de jours après le départ des princes, Lucrèce voit revenir Sextus avec un seul compagnon. Elle le reçoit avec bonté; et, après le repas, le fait conduire dans la chambre qui lui est destinée.
La nuit est profonde. Personne ne veille plus dans la maison, personne si ce n’est le traître qui va y jeter le déshonneur. Lucrèce est livrée à ce doux sommeil qui suit une journée de vertueux labeur, et que ne connaîtront jamais ni Les corps oisifs ni les âmes troublées.
Mais la jeune femme se réveille en sursaut. Un homme est devant elle : « Tais-toi, Lucrèce, dit l'apparition, je suis Sextus Tarquin; le fer est dans ma main : si tu profères une parole, tu es morte ?. »
Ce n’est pas une semblable menace qui peut ébranler la victime : elle préfère la mort à la honte. Sextus le comprend. Aussi n'est-ce plus cette alterna-
1) Tite-Livé, 1, 57. :
2. Tace, Lucretia.….. Sex. Tarquinius sum; ferrum in manu est : moriere, si emiseris vocem. Tite-Live, 1, 58.
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tive qu'il offre à Lucrèce. Elle n'aura à choisir qu'entre deux espèces de déshonneur. Si elle ne consent pas à subir l’outrage qu'il veut lui infliger,, il ne se bornera pas à la tuer : il mettra auprès de son cadavre le cadavre d’un esclave égorgé ; et le Jendemain Rome saura que la vertueuse Lucrèce a subi, avec un complice, le châtiment qu'aura infligé à deux coupables Sextus, vengeur de Collatin.
Lucrèce n’a pas la force d'accepter cette suprême ignominie. Elle ne supporte pas l’idée que son pére, son époux, croiront qu’elle est morte infâme ‘. Le religieux auteur que nous avons déjà cité ? fait remarquer combien ici l'attitude de Suzanne est supérieure à celle de Lucrèce. Lorsque les vieillards menacent la sainte Israëlite de la calomnier si elle demeure innocente, Suzanne reste inébranlable. Le mépris de son époux et de ses parents; la lapidation, ce supplice hébraïque de l’épouse infidèle, Suzanne accepte tout plutôt que de pécher devant la face du Seigneur! Oui, Suzanne fut plus héroïque que Lucrèce; mais disons aussi qu’elle devait à la religion du vrai Dieu une force surnaturelle que la plus vertueuse des Romaines ne pouvait demander au culte de ses faux dieux.
Sextus est parti. Lucrèce fait mander en toute
A. Tite-Live, /. c. Cf. Denys d'Halicarnasse, Ant. rom.,: IV, XV, 10:
2, Le P. du Bosc, la Femme héroïque:
hâte Lucrétius, son père, et Tarquin Collatin. La jeune femme est assise dans sa chambre. Elle médite une mâle résolution ; et cependant, lorsqu'elle voit entrer son père et son mari, ses larmes coulent. « Te portes-tu bien !? lui demandent-ils avec sollicitude. — Nullement, répond-elle, car, qu'y a-t-il de sauf dans une femme qui a perdu sa pudicité 2? » Et elle leur dit qu’elle est déshonorée, mais que son àme du moins est demeurée pure : « Ma mort l’attestera ? », ajoute-t-elle. La princesse demande que son père et son époux lui jurent, en lui donnant la main, que l'attentat dont elle est victime ne restera pas impuni. L'auteur de ce crime, elle le nomme : c'est Sextus Tarquin, l’homme qui a été son hôte. Devant le désespoir de Lucrèce, le père et le mari oublient leur propre affront pour essayer de rendre à la malheureuse femme la paix du cœur. Eux aussi, ils lui disent ce que sa conscience lui a déjà crié : elle n’est pas coupable! « Où l'intention n'existe pas, la faute est absente. — Vous, leur répliquet-elle, voyez ce qui est dû à cet homme; moi, quand bien même je m'absous du crime, je ne m'affranchis pas du châtiment. Que désormais nulle femme coupable ne s’autorise de l'exemple de Lucrèce pour