‹ La femme romaineChapitre 112 sur 313 · Plutarque la nomme Virgilie. Voir la note précédente · texte numérisé non relu

Plutarque la nomme Virgilie. Voir la note précédente

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La gloire du chef de famille, les vertus de sa mére et de sa femme, le sourire de deux enfants et tous les amours du foyer, telles étaient les richesses qui» sous la sauvegarde de l'antique honneur, s’abritaient dans cette maison.

Mais la gloire à ses revers, et le bonheur a son lendemain. Coriolan l’éprouva. En s’opposant à des mesures populaires, le patricien souleva la colère de la plèbe. Banni de sa patrie, banni de son foyer, il vint un jour faire ses adieux à sa mère, à sa femme. Toute la fermeté dé Véturie abandonna la vieille Romaine; et, comme sa belle-fille, elle pleura et cria. Trop ulcéré pour se livrer à l’attendrissement, l’exilé demeura maître de lui. Il embrassa les deux femmes désespérées, les exhorta à la résignation, leur recommanda ses enfants, et partit.

Quatre ans plus tard, Véturie et Volumnie étaient dans la maison où le banni n’était pas revenu, où il ne devait jamais revenir. L’aïeule tenait dans ses bras ses deux petits-fils. Une foule de femmes pénètre dans cette demeure où règne toujours le morne aspect du deuil. Tout à l'heure encore, ces Romaines remplissaient de leur foule le temple de Jupiter. La patrie est en danger! Celui qui a été son plus ferme soutien est devenu son plus terrible ennemi; et Coriolan amène aux portes de Rome les Volsques qu'il a naguère refoulés sur leur territoire. En vain Rome s’est-elle humiliée, en vain a-t-elle envoyé à son fils

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rebelle les députations de ses consulaires et de ses prêtres. L’exilé est demeuré inflexible, et voilà pourquoi les femmes, ces Romaines qui, après l'exil de Coriolan, ont eu l'intuition prophétique de grands malheurs futurs, viennent de prier et de pleurer dans les temples des dieux. C’est alors que l’une d'elles, Valérie, sœur du consul Valérius Publicola, à puisé dans l’ardeur de sa prière une inspiration soudaine. La noble matrone a pensé que si l’intraitable vainqueur devait se laisser fléchir, ce ne serait que par les êtres chéris qu’il avait laissés à Rome. Valérie a communiqué cet espoir à ses compagnes, et toutes ces femmes sont venues avec elle pour remettre entre les mains de Véturie et de Volumnie lesalut de Rome, et leur rappeler l'exemple des Sabines.

Le lendemain, le jour commençait à poindre, mais la nuit régnait encore, une nuit de décembre. Une longue procession de femmes, drapées dans les blancs vêtements du deuil, portant des flambeaux et entourées de leurs enfants, se dirige vers la maison de Véturie : ce sont les Romaines qui viennent chercher la mère, la femme et les enfants de Coriolan. Lorsqu'elles sortent de cette demeure, elles ont à leur tête la famille de l’exilé. Les consuls accompagnent les ambassadrices, et leur ont fait préparer des chars et des mulets. Les sénateurs et de nombreux citoyens escortent et acclament les courageuses matrones qui ont quitté l'ombre du foyer et s’exposent au tumulte

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des camps, pour que, suivant la belle expression de Tite-Live, «cette ville, que les armes de l’homme ne pouvaient plus défendre, le fût par les prières et les larmes des femmes».

Les matrones et leurs enfants sortent de la ville par la porte Capène et suivent la voie Latine. A l’horizon, le soleil levant dore les cimes des montagnes.

De loin les Volsques voient s’avancer le triste défilé, et l’on annonce à Coriolan qu’une foule de Romaines s'approche du camp. Il demeure impassible ; mais un homme de sa maison voit, en tête du cortège, une femme âgée, accablée de douleur et se tenant près d’une jeune femme et de deux petits enfants.

« Si mes yeux ne me trompent pas, dit-il à Coriolan, . y 3

ta mére, ta femme et tes enfants sont là ?. » Alors cet homme d’airain fléchit. Éperdu, il se lève et ne peut résister à l’élan qui l’entraîne vers la famille bien-aimée qu'il n’a plus revue depuis quatre ans. Selon Denys d'Halicarnasse, ses licteurs le précèdent, et, obéissant à ses ordres, abaissent leurs faisceaux devant Véturie, et rendent ainsi à la majesté de la mère l’honneur qui, chezles Romains, appartient aux magistratures suprêmes. D’après l’auteur grec que

4. Et, quan armis viri defendere urbem non possent, mulieres precibus lacrimisque defenderent. Tite-Live, 1, 40.

2. Nisi me frustrantur.. oculi, mater tibi conjuxque ac liberi adsunt. Id., id., id. Pour les détails précédents, voir aussi id., id., 39; Denys d’'Halicarnasse, VIT, x1, xu, VIIL,1, v1; Plutarque, Coriolan.

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nous venons de citer, Coriolan embrasse en pleurant la noble Romaine défaiïllante entre ses bras, et quine le repousse point. Suivant Plutarque, Véturie ne se dérobe pas non plus aux étreintes de l’exilé, qui couvre de ses caresses et de ses larmes sa mère, sa femme et ses enfants. Plus fidèle sans doute à l'esprit des vieilles mœurs romaines que les deux écrivains helléniques, Tite-Live nous dit que la mère romaine arrêta cet élan avec de sévères paroles.

Ainsi que l’a remarqué M. Ampère, il dut vraiment en être ainsi chez le peuple qui avait à un si haut degré le sentiment de l’autorité maternelle; et, ici surtout, nous ne pouvons autrement nous imaginer une scène où figurent une mère telle que Véturie, un fils tel que Coriolan. Ne suivons donc pas non plus les deux auteurs grecs lorsque, avec une inspiration plus hellénique que romaine, ils mêlent des prières aux reproches que Véturie adresse à Coriolan, et font enfin tomber la mère aux pieds du fils'. La Véturie de Tite-Live ne supplie pas : elle juge et reste debout. Écoutons cet austère langage où perce néanmoins une exquise sensibilité.

« Ne saurai-je pas, avant de recevoir tes embrassements, dit-elle, si je suis venue à un ennemi ou à un fils; si, dans ton camp, je suis captive ou mêre ?

1. Tite-Live, u, 40 ; Denys d'Halicarnasse, Ané. rom, VIIT, vi, 12, 13, 14-28: Plutarque, Coriolan; Ampère, l'Histoire romaine à Rome.

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J’ai donc traîné une longue vie et une malheureuse vieillesse pour te voir exilé, puis ennemi? Peux-tu ravager cette terre qui t'a enfanté et nourri? Quel que soit le sentiment hostile et menaçant dans lequel tues venu ici, ta colère n’est pas tombée en marchant sur nos frontières? A l'aspect de Rome, il ne t'est pas venu cette pensée : Dans ces murailles sont ma maison et mes pénates, ma mère, ma femme et mes enfants? — Donc, si moi je n'avais pas mis d’enfant au monde, Rome ne serait pas assiégée; si je n'avais pas de fils, je mourrais libre dans ma patrie libre. Mais je ne peux plus souffrir de rien qui soit plus honteux pour toi que malheureux pour moi; et quelque malheureuse que je sois, je ne le serai pas longtemps. Quant à ces enfants, c’est à toi de décider : si tu persistes, il leur est réservé ou une mort prématurée ou une longue servitude. »

Remarquons ici le rôle muet de Volumnie. Une matrone encore jeune n’aurait pu, sans violer les convenances, élever la voix dans un camp, ni blâmer hautement l’époux à qui la loi la soumettait. La mère seule avait, par son âge, la faculté de parler, et, par son autorité, le droit de se faire entendre. Après que la mère s’esttue, l'épouse et les enfants embrassent le chef de famille. Les reproches de sa mèére, les caresses de sa femme et de ses fils, les pleurs de toutes

1. Sine, priusquam complexum accipio, sciam, inquit, ad hostem, an ad filium venerim, etc. Tite-Live, Z. c.

«2 Loti

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les Romaines, émeuvent l’homme implacable. Il épargne Rome, et cependant il n’ignore pas que les Volsques pourront se venger de l’exilé qui a fait grâce à sa patrie aux dépens de la leur. S'il faut en croire Denys d'Halicarnasse, Véturie et Volumnie nese méprennent pas non plus sur le péril que va courir le général, mais elles acceptent à l’avance tous les sacrifices que leur imposent ici la vertu et l’honneur !.

Le banni embrasse les êtres aimés qui vont s’éloigner. D’après Plutarque, ce fut à la prière de sa mère et de sa femme que Coriolan les renvoya à Rome. Peut-être espéraient-elles l’y revoir bientôt.

Le soleil se couchaïit lorsque les Romains virent rentrer parmi eux leurs ambassadrices triomphantes. Dans cette ivresse de bonheur qui suit le danger passé, ils acclament leurs libératrices, leur prodiguent les hommages de leur gratitude, et, comme l'oiseau qui chante après l'orage, ils font voler dans les airs l'hymne de la joie ?.

Peut-être ce bonheur, qui appartient plus à des vainqueurs qu’à des vaincus épargnés, ne semble-t-il pas digne de nos fiers Romains. A de telles humilia-

1. Denys d’Halicarnasse parle même d’un conseil qui fut tenu sous la tente du général, entre Coriolan, sa mère et sa femme, et dans lequel furent concertéés les mesures à prendre. Anf. rom., VII, vi, 30.

2, Tite-Live, 2. c.; Denys d'Halicarnasse, Ant. rom., VIIL, vi 29, 30, vu, 1. Plutarque, Coriolan.

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