LE FOYER DOMESTIQUE ET LE FOYER NATIONAL
sa pure main alimentera au foyer la flamme où nous venons de reconnaître le symbole de cette existence domestique. C’est dans l’atrium enfin que la vierge se préparera à être la gardienne d’un autre foyer.
Mais avant de suivre la femme dans sa vie habituelle, pénétrons dans un plus auguste atrium que celui de la maison romaine : l’atrium de Vesta, l'atrium royal, la Xegra.
Aux premiers temps de Rome, la Æegra est Le siège de la royauté dans sa mission sacerdotale : le roi et la reine y viennent invoquer les dieux protecteurs de l'État. Cette demeure qui, aux yeux des Romains, est tout imprégnée d’une double majesté divine et terrestre, cette demeure est la résidence des vierges qui sont chargées d'entretenir un autre feu que celui du foyer domestique : le feu sacré de Rome.
Dans un édifice voisin de la Æegia, remarquable par sa forme circulaire, brille la flamme sacrée qui, tout à l'heure emblème de la première des sociétés, la famille, représente maintenant l'union des citoyens, la patrie. L'amour du pays, le fier sentiment de la gloire nationale, le sacrifice de soi-même et de tous les liens de famille au salut de l'État, la valeur militaire et le courage civique, telles sont les flammes généreuses et purifiantes que symbolise le foyer public de Vesta. Comme nous le disions, c’est à la femme qu'est confié ce gage de la grandeur romaine. La femme est done à Rome, et la gardienne du
ë INSTITUTION DES VESTALES
foyer domestique, et la gardienne du foyer national.
Ce feu sacré, privé ou public, ne semble-t-il pas emprunté au foyer de la révélation primitive? Mais au jour où nous écrivons ces premières lignes de {a Femme romaine, la fête de la Pentecôte nous rappelle qu'au-dessus du feu que vénéraient les Romains, il est une flamme plus haute, plus vivifiante, et qui nous apparaitra aux dernières pages de ce livre.
C’est à la ville d’Albe, leur métropole, que les Romains emprunterent le culte de Vesta et l'institution de ses prêtresses !. Suivant leurs traditions légendaires, le fondateur de leur cité avait dû la naissance à l’union de la Vestale albaine Rhéa Sylvia avec le dieu Mars ?. L'alliance de la pureté virginale et de la force guerrière planait ainsi sur les origines de la ville éternelle.
D’après l'opinion la plus répandue, Numa institua le collége des Vestales romaines. Quatre vierges composaient alors cet ordre; mais Tarquin Priscus ou Servius Tullius en éleva le nombre à six.
Pendant la royauté, le souverain lui-même élisait, ou plutôt, pour employer le mot propre, prenait la Vestale; mais nous ne savons quelles étaient les cé-
1. Tite-Live, 1, 20. D’après Varron, le culte de Vesta, aurait eu une origine sabine. Preller-Dietz, les Dieux de l'ancienne Rome. Paris, 1865.
2. Tite-Live, r, 3-4; Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, Ex VIT, 2 sec:
de
PRISE DE LA VESTALE 5 rémonies primitives qui accompagnaient la consécration de la prêtresse avant que fût promulguée la loi Papia. D’après cette loi, le grand Pontife, héritier du pouvoir religieux des rois, désignait de sa propre autorité vingt jeunes filles âgées de six à dix ans, et qu'il faisait concourir à l'office de Vestale. Chacune d'elles devait être douée d’une beauté accomplie et d’une intelligence d'élite, issue de parents que l’esclavage n'avait atteints ni dans léur naissance ni dans leur vie, et qui, tous deux, devaient encore exister au moment où leur fille était proposée pour les fonctions de Vestale. Nulle imperfection morale ou physique, nul souvenir de servitude ou de deuil, ne devaient se rattacher au nom de la vierge qui pouvait être chargée de veiller à la fortune de Rome.
Toute jeune fille dont la sœur était déjà consacrée à Vesta était exempte du concours ; et, par un privilége particulier à la classe sacerdotale, les filles de certains prêtres etles fiancées des pontifes jouissaient aussi de cette dispense.
Parmi les vingt jeunes filles qu'avait mandées le grand prêtre, et qui étaient réunies devant les comices, le sort désignait celle qui allait être vouée à Vesta. Alors, arrachant la vierge à ce pouvoir paternel qui, en toute autre circonstance, était inviolable à Rome, le Pontife suprême la saisissait par la main comme une captive de querre, dit Aulu-Gelle. Et c’est ainsi que la cérémonie par laquelle on consacrait une
jeune fille à Vesta s'appelait la prise d’une Vestale. En s'emparant de sa captive, le grand prêtre lui adressait cette formule solennelle : « Amata‘, je te prends pour être Vestale, afin que tu fasses les sacrifices; que tu uses de ce que la prêtresse Vestale a le droit de faire en faveur du peuple romain et des Quirites ; que tu entretiennes le feu suivant la loi très-bienfaisante ?. »
Après cette cérémonie, viennent les adieux que la: nouvelle prêtresse fait aux jeunes filles qui ont échappé au fatal honneur que lui a réservé le sort. Désormais elle ne partagera plus les jeux de ses com- | pagnes. Désormaisellene grandira plus, comme cellesci, sous l’aile protectrice d’une mère... Pourelle, plus de parures, plus d’espérances d’hyménée! Avant de franchir le seuil de la Regra, elle suspend sa chevelure au lotos qui croit devant le temple de Vesta. Et vêtue de la séola, longue tunique aux plis traînants, la tête ceinte de bandelettes, elle pénètre dans le royal atrium où s’écouleront trente années de sa vie.
Pendant les scènes auxquelles nous venons d’assister, que d'émotions devaient agiter les pères et
- À. Aulu-Gelle rapporte une tradition suivant laquelle Amata aurait été le nom de la première jeune fille qui fut prise pour le culte de Vesta. Nuits attiques, 1, 12.
2. Sacerdotem Vestalem quæ sacra faciat, quæ jus siet sacerdotem Vestalem facere pro populo romano Quirfitium utei quæ optuma lege fovit, ita te, Amata, cp Fabius Pictor, cité par ‘Aulu-Gelle, 1, 12.
les mères des jeunes filles assemblées... les mères surtout! Pour ces femmes, que d’angoisses dans le moment suprême où le sort était interrogé sur le choix de la Vestale..... nous allions dire de la victime! Et quand le sort avait prononcé, qu'éprouvaitelle, la mère à qui l’on enlevait l’enfant de ses douleurs, l'enfant de son amour, et qui la voyait disparaître dans l’impénétrable asile où elle ne pouvait la suivre? Peut-être une horrible vision de l’avenir lui montrait-elle alors sa fille frémissante de douleur et de honte sous la verge du châtiment... ou même... se tordant au sein de ce tombeau... qui d'ordinaire ne se referme que sur les morts.
Mais quant aux mères que le sort avait épargnées dans leurs filles, avec quel ineffable soulagement elles devaient ressaisir dans leurs bras les enfants qu'elles avaient redouté de perdre! Toutefois la crainte pouvait aussi troubler cette joie, car si, par son àge, la vierge était exposée à être de nouveau requise pour le concours des Vestales, sa mère avait la perspective de subir encore les tortures que lui avait révélées une première épreuve.
Pendant les dix premières années de son ministère, la Vestale est initiée aux fonctions qu'elle exercera durant les dix années suivantes. Elle consacrera enfin les dix dernières années de son sacerdoce à l'instruction des novices. Alors elle sera libre. Elle pourra, si elle le veut, déposer les in-
signes de sa charge, se dépouiller de son caractère sacré, rentrer dans le monde et s’y marier. Il n’en était pas primitivement ainsi. Cette faculté fut accordée pour la première fois par une loi à la Vestale Tärratia qui, après l'expulsion des rois, avait généreusement offert au peuple romain le Champ du Tibre, ou Champ de Mars. Tarratia n'avait point usé de cé droit, qui fut depuis étendu à toutes les Vestales. Peu de ces prêtresses consentirent à reprendre leur liberté. Les vierges de Vesta ne pouvaient avoir moins de trente-six ans à l'heure où finissait leur mission, et cet âge était trop avancé pour l’hymen chez un peuple qui avait la faculté de marier ses filles à douze ans. Puis les austères habitudes auxquelles ces prêtresses avaient été pliées dès leur enfance devaient les rendre tout à fait étrangères à ce monde en dehors duquel elles avaient si longtemps vécu. Aussi, celles des Vestales qui sortirent de leur asile en éprouvérent-elles de si vifs remords que leur exemple fut peu suivi. |
Les vierges de Vesta étaient soumises à la surveillance du grand prêtre. Assisté du collége des pontifes, celui-ci jugeait la Vestale qui avait failli à ses devoirs !.
1. Sénèque, Du repos du sage, xxix; Denys d’Halicarnasse, Ant. rom., II, xvur, 3-63; IT, xx, 2; Plutarque, Numa, Publicola ;
Aulu-Gelle, 1, 12; vi, 7; Gaston Boissier, la Religion romaine,
d'Auguste aux Antonins. Paris, 1874.