‹ La femme romaineChapitre 138 sur 313 · Id., id., 455. Id · texte numérisé non relu

Id., id., 455. Id

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père n’engageât une nouvelle lutte contre Clodius, nous voyons l’orateur manquer une occasion de parler dans une affaire criminelle !. Néanmoins, au temps de ces troubles civils pendant lesquels Cicéron hésitait à suivre ou César vainqueur, ou Pompée vaincu, sa fille lui conseilla de demeurer fidèle à ce dernier et d'embrasser ainsi le parti le plus périlleux, mais aussi le seul honorable ?. À cette époque, Tullie, mariée à Dolabella, et malheureuse dans cette union, oubliait ses propres chagrins pour consoler son père et le fortifier. Bien que, suivant la touchante parole de Cicéron, la tendresse réciproque du père et de la fille fût réellement la fusion de leurs âmes, Tullie préférait de voir le grand orateurs'exposer à de graves dangers plutôt que de dévier de la droite voie et de compromettre sa réputation. Ces sentiments étaient dignes et d'une Romaine, et de la fille d’un généreux citoyen. En les retraçant à Atticus avec admiration, le père de Tullie se sent si ému qu'il s’interrompt soudain, craignant de céder à son attendrissement *. Désormais, cependant, Cicéron n'éprouvera plus que les tristesses de l'amour paternel. Après avoir compromis son patrimoine , il s’accuse de la pénible situation à laquelle ses embarras de fortune ont exposé Tullie. La joie même que devraient lui causer

. Cicéron, Lettres, 145. À Atticus.

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. Id., id., 380. Id.

la vertu et l'affection d'une telle fille, est étouffée en lui par la pensée qu’il à mis dans uné cruelle situation une femme qui n’a point mérité de souffrir. Pendant son séjour à Brindes, il confie à Atticus les intérêts de sa fille, et veut même que ses dernières ressources soient employées à assurer l’avenir de Tullie. Sur le point de quitter l'Italie, il regarde comme les plus grandes de toutes ses infortunes le malheureux abandon où il laisse sa fille et le déplorable état de santé où elle se trouve ‘. « La maladie de ma Tullie et sa faiblesse physique me font mourir ?, » écrit-il un jour à Atticus.

Deux ans après que Cicéron a laissé échapper ce cri de détresse, sa vie s’est tout à fait brisée : il a perdu sa fille. Si grand est le désespoir du père que le citoyen même semble mort en lui. Atticus le recueille dans sa demeure ; mais la retraite que lui a offerte l’amitié n’est pas encore assez profonde pour lui. Il lui faut la solitude complète. Cicéron se retire dans sa villa d’Asture. Dès le matin, il s'enfonce dans les sombres profondeurs des bois, et ne rentre chez lui que le soir. Les voix mystérieuses que la nature fait résonner au milieu du silence des forêts sont les seules que Cicéron puisse entendre sans en

1. Voir la correspondance de Cicéron, les années 47 et 46 av. J.-C.

2. Tulliæ meæ morbus et imbecillitas corporis me exanimat. Cicéron, Lettres, 404. À Atticus.

être blessé. Ses amis tentent vainement de le rappeler à Rome, et l’avertissent que sa réputation souffrira de l’abattement auquel il se livre. Brutus et Servius Sulpicius lui écrivent des lettres de condoléance dont le résultat négatif nous montre, une fois de plus, combien étaient illusoires les consolations offertes par la philosophie antique. Nous ne possédons pas l’épître de Brutus; mais nous savons que celle-ci arracha à Cicéron de nouvelles larmes sans les rendre plus douces. « Lettre sagement écrite, disait Cicéron, mais rien qui me secoure !. » La lettre de Sulpicius nous est demeurée. Elle est belle, et le début en est touchant. Avec une délicatesse de sentiment qui n'est pas commune chez les Romains de cette forte trempe, le grave proconsul avoue que ce n’est pas sans répandre bien des larmes, ni sans avoir besoin d'être raffermi soi-même, que l'on essaie de "consoler ses amis en deuil. Mais il reproche à Cicéron l’excès de sa douleur. Après avoir vu tant de maux fondre sur sa patrie, comment Cicéron peut-il ressentir si profondément un malheur de plus? Comment peut-il regetter que sa fille soit morte à une époque où vivre est si cruel ? D'ailleurs, puisque les villes elles-mêmes s’écroulent et meurent, comment s'étonner qu'une frêle créature ait aussi disparu de ce monde? Tels sont les principaux

1. Prudenter scriptæ : sed nihil, quod me adjuvaret. Cicéron, Lettres, 543. À Atticus.

arguments que développe Sulpicius. Ainsi, pour al- : léger le chagrin de ce père, il ne peut que montrer à ce dernier, avec la fragilité des choses humaines, l'image des calamités auxquelles Tullie à été enfin soustraite par là mort. Faible consolation que celle qui s'appuie, non sur les espérances célestes, mais sur les tristesses de la terre! Certes, nous aussi, chrétiens, nous connaissons le néant de ce qui passe : mais nous nous en consolons par la pensée de ce qui est éternel ; et cette pensée-là n'apparaît point dans. la lettre de Sulpicius. Aussi ne nous semble-t-il pas étonnant que Cicéron réponde au proconsul que c'é= taient précisément les malheurs publics qui lui faisaient trouver plus de douceur encore dans la présence de sa fille. « Je savais en quoi me réfugier, où me reposer; dans l'entretien et dans le charme de qui déposer tous mes soucis et toutes mes douleurs :. » Et Cicéron ajoute que maintenant il quitte à la fois et sa maison et la place publique qui ne peuvent pas le consoler l’une de l’autre.

Le seul adoucissement qu'il trouve à sa douleur, ce sont les lettres ; mais ici encore, c’est la pensée de sa fille qui surtout l’inspire. Le premier ouvrage qu’il écrit dans sa retraite, et qui a pour titre Consolation, estmalheureusement perdu aujourd’hui. Outre

1. Habebam quo confugerem, ubi conquiescerem, cujus in sermone et suavitate omnes curas doloresque deponerem. Cicéron, Lettres, 519. À Sulpicius.

LA FILLE DE CICÉRON 213 le monument littéraire qu’il consacrait à la mémoire de sa fille, Cicéron veillait à lui faire préparer un monument de pierre. Mais les lois imposent des limites à la richesse des édifices funèbres. Ne pouvant offrir à la mortelle un tombeau digne de ses mérites, le père élèvera un temple à la déesse, et sa fille recevra les honneurs de l’apothéose. Fidèle à cet esprit romain qui, au lieu de reléguer les morts loin de la ville, les faisait dormir tout près de la vivante cité, Cicéron souhaite que le temple qu'il dédiera à Tullie soit placé dans des jardins fréquentes, pourvu toutefois que ceux-ci ne soient pas exposés à passer entre les mains d’un propriétaire qui ne respecterait pas le pieux monument. Cicéron est prêt à tous les sacrifices pour s'acquitter de ce qu'il regarde comme une dette sacrée. Ce projet, qui tient une place considérable dans sa correspondance depuis le mois de mars jusqu’au mois d’août de l'an 4% avant J.-C., ne semble pas cependant avoir été exécuté. ;

À Asture, à Antium, à Tusculum, partout Cicéron recherchait la solitude de la campagne. Pendant longtemps toutefois, il ne put se résoudre à revoir sa villa de Tusculum, la plus chère de ses résidences, mais aussi celle qui lui rappelait le plus vivement le souvenir de Tullie. Étageant ses deux terrasses sur le flanc de la montagne qui domine la cascade de Frascati, cette délicieuse villa avec ses jardins, ses

statues, ses peintures ‘, avait vu Cicéron trop heureux pour qu’elle pût l’abriter impunément après que le malheur l’eut foudroyé. Mais c'était Rome surtout qu'il redoutait de revoir.

Dans les premiers temps de son deuil, Cicéron apprend-il qu’un autre père a perdu sa fille, il écrit : « Pourquoi Ligus serait-il un si heureux père? Et que dirai-je de moi, qui ne pourrais jamais être soulagé s’il m’arrivait toutes les choses que je pusse désirer ?? »

Il y a là une explosion de cette douleur égoïste qui parfois fait trouver naturel à l’homme que d’autres souffrent ce qu'il a souffert lui-même. Mais ne croyons pas que ce fût, chez Cicéron, un état d'âme habituel. Loin de la. Dès les premiers jours qui suivirent la mort de Tullie, il s’inquiétait, avec une affectueuse sollicitude, d’une longue fièvre qui tourmentait la jeune Attica, fille d'Atticus. C’était une aimable enfant. Naguère Cicéron s'était réjoui de ce que son plus cher ami connût par.cette petite créature le sentiment, si naturel et si doux, de l'amour paternel *. Cette enfant, que Cicéron avait aimée même avant de l'avoir vue *, demeura tou-

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