Juvénal, I, vi
la grammairienne qui ne souffre pas qu'une amie de campagne emploie une expression que repousse la délicatesse de son oreille, ce sont là des figures que Molière semblerait avoir prises à Juvénal, si nous ne savions que les originaux de ces portraits sont revenus poser devant le comique français, et qu’ils seront d'ailleurs toujours à la disposition du peintre qui voudra les choisir pour modèles.
Devant la pédante, Juvénal parle comme parlera quinze siècles plus tard le pauvre Chrysale, et souhaite fort que la femme demeure dans une ignorance qui la préserve du danger d'afficher son savoir!. Mais Juvénal et Chrysale se trompent en attribuant à l'instruction véritable les écueils d’un savoir superficiel. La présomption n'appartient qu’à celui-ci ; le vrai savoir ose seul être modeste.
Le pédantisme était l’une des faces de cet orgueil que nous ne rencontrons que trop souvent chez les Romaines de la seconde période. Cette humeur altière s'était si fortement enracinée chez ces matrones, que la chaste patricienne elle-même se vantaït et de ses aïeux, cette noblesse de race, et de ses vertus, cette noblesse personnelle.
Si nous ajoutons à ces portraits celui de la femme curieuse et bavarde? qui abandonne son foyer pour
1. Comp. Martial, Épigrammes, II, xc, 9, passage où le poëte souhaite une femme qui ne soit pas très-docte. 2. Ces deux défauts, essentiellement féminins d'ailleurs, ne
chercher des nouvelles qu'elle ira colporter en ville,
nous aurons été initiés d’une manière à peu près
compiète aux travers que Juvénal avait malicieuse-
ment notés chez ses contemporaines. Mais le satirique n’a pas seulement mis en lumière les défauts
de ces femmes, il nous a longuement entretenus de
leurs vices.
Quelque répugnance que nous ayons à le suivre ici, nous ne pouvons nous soustraire à cette tâche. Mais le lecteur comprendra que, sous le crayon d’une femme, cette esquisse de mœurs ne pourra apparaître dans tout son jour; et que, plus d'une fois, nous avons dû laisser dans l'ombre quelques détails du tableau original. ne
C’est en vain que l’on voudrait pouvoir douter de la hideuse réalité de certains types dessinés par le poëte. Malheureusement, l'histoire confirme ici le | témoignage de la satire. La Messaline de Juvénal . est aussi la Messaline des annalistes; et s'il nous répugnait de croire à l’effroyable immoralité que le poëte découvrit chez ses concitoyennes, Tacite, Suétone nous diraient que, sous le règne de Tibère, des patriciennes se firent inscrire sur le registre des plus viles courtisanes, afin de pouvoir se livrer au
durent pas être rares chez les Romaïnes, témoin les amusantes histoires contées par Aulu-Gelle et par Plutarque. Voir Nuits attiques, 1, 23; Du babillage; et De la morale de Plutarque, par M: Gréard.
crime sans subir les châtiments réservés au déshonneur des matrones!.
Cependant, ces châtiments eux-mêmes, la femme de Rome sait aussi, non pas seulement s’y dérober par un infâme moyen, mais encore les braver avec une audacieuse effronterie. Pour que la femme ne fût pas exposée à perdre, avec sa raison, le sentiment de sa dignité, les lois antiques menaçaient du châtiment suprême, réservé à la matrone adultère,
la femme qui aurait goûté au jus fermenté de la
vigne. Bravant à la fois, et la répression qui attend l’épouse infidele, et la punition non moins terrible à laquelle s'expose la femme qui a bu du vin, la matrone videra la coupe de Falerne, et, abrutie par l'ivresse, elle perdra ce qui peut lui rester de pudeur.
Telle autre n’aura même pas besoin de s’étourdir pour manquer à ses devoirs. Coupable, c’est elle qui
d’abord accusera son mari d’avoir manqué à la fidé-
lité conjugale. Elle saura même gémir et pleurer; et l'aveugle époux, voyant dans cette douleur un témoignage d'amour, séchera sous ses baisers les larmes dont il croira être la cause. Et quand il connaîtra la vérité, quand il se verra trahi, même pour un esclave, que dira la femme convaincue d’adultère? « Il fut autrefois convenu que tu ferais, toi,