LA MUSE AU FOYER
raît le plus souvent chez les Romains qu’à l'ombre du foyer, soit qu’elle célèbre les tendresses de la famille, soit qu’elle s'associe aux poétiques labeurs d'un frère ou d’un ‘mari. Peut-être n’était-ce qu’à l’une ou à l’autre de ces conditions que l’honnête femme pouvait se faire un nom dans les lettres...
Les documents originaux nous manquent malheureusement pour apprécier les œuvres de ces poëtesses. Quelques vers de Sulpicia, c’est là tout ce qu’elles nous ont laissé. Nous ne connaissons généralement ces femmes que par les rares détails que l’histoire littéraire nous a transmis sur elles.
L'une des plus anciennes poétesses dont les tra-
ditions romaines nous aient gardé le souvenir est
Cornificia, sœur d’un vaillant guerrier qui vécut au temps d’Auguste. Lui aussi était poëte, et l’on dit que les chants médités par lui avaient reçu de sa sœur la forme à laquelle ils durent de figurer parmi les meilleurs poëmes contemporains. Cornificia produisit sous:son nom de remarquables épigrammes. Elle avait coutume de dire que « l'instruction était la seule chose dans laquelle la fortune ne pût enfoncer ses traits ! ».
PTE ESS dicere solita est, solam doctrinam liberam esse,in quam fortuna tela sua figere non posset. Guido Bituric. cité par Wolf, Mulierum grecarum quæ oratione prosa usæ sunt fragmenta et
elogia, græce et latine, cum virorum doctorum notis et indicibus,
accedit catalogus feminarum sapientia, artibus scriptisve, apud Græcos, Romanos aliasque gentes olim illustrium. Gottingæ, 1739.
346 CORNIFICIA. PÉRILLA, ÉLÈVE D'OVIDE
Cornificius était fier de sa sœur. Comme un opulent citoyen lui reprochait de n’avoir qu’un mince patrimoine, le poëte-soldat, ne paraissant se souvenir ni de la valeur ni du talent qui le distinguaient et qui étaient de précieuses richesses, répondit avec un fraternel orgueil : « Je prétends que mon nom est celui d’un heureux, parce que j’ai une sœur trèshonorée dans toute l'Italie, tandis que tu as une femme très-déshonorée dans toute la ville’. »
Une autre poëtesse nous est révélée par Ovide : son élève Périlla qui, dit-on, fut sa fille, ou même, sa femme ?, et dont il célèbre la vertu et le génie poétique. Exilé, il l’exhorte à ne pas abandonnner le culte des Muses, ce culte qui survit à la jeunesse, à la beauté, à la fortune. Ce bien, du moins, lui restera au jour fatal où elle entendra dire : « Elle fut belle!»
Mais quelle direction morale Ovide donna-t-il au talent de Périlla? Sans doute, s’il était le père de son élève, il dut respecter au moins ce titre sacré que l’être le plus pervers craint souvent de profaner. Du fond de son exil, Ovide engage même la jeune
1. Felicis nomen ideo mihi sumo, quod sororem habeo tota Italia honoratissimam, tu vero uxorem habes in tota urbe inhonestissimam. Fulgosus, Guevara, cités par Wolf, ouvrage cidessus.
2. D'après une troisième version, Périlla serait un nom supposé. Wolf, id.
GRR Fuit hæc formosa..…. Ovide, Tristes, III, vn, 37.
ARGENTARIA POLLA 347
poétesse à ne jamais écrire de ces chants d'amour qui lui ont été si funestes à lui-même. Seulement nous avons le regret de constater que ce n’est pas l'horreur du mal qu’il cherche à lui inspirer ici : c'est la crainte du châtiment. Nous ne pouvons donc savoir quelles furent les tendances morales que manifesta, dans ses vers, une élève d’un maître aussi peu scrupuleux qu'Ovide.
La femme de Lucain, Argentaria Polla, nous est mieux connue que Périlla. Issue d’une noble maison ; possédant, avec la beauté, la grâce qui est à celle-ci ce que le parfum est à la fleur ; unissant à l’instruction, la simplicité qui en dénote l’étendue et en redouble la valeur, Polla se servit de la langue poétitique et composa des épigrammes. Mais, s’oubliant elle-même, elle donna son talent à l'époux qui avait déjà son cœur et sa vie : elle aida Lucain à corriger les trois premiers chants de la Pharsale ‘. Le poëte reconnut-il ce service dans les vers qu’il consacra à sa femme ? et qui sont au) ourd’hui perdus?
Lucain était bien jeune encore lorsqu'il fut ravi à l'affection de Polla. Il avait conspiré contre Néron ; et bien que, pour se cramponner à la vie, il eût indignement dénoncé sa propre mère, il avait retrouvé, à l'heure de la mort, le courage de ses héros ?.
1. Stace, Silves, II, vn, 81-86; Wolf, ouvrage cité. 2, Cf. Stace, Sives, IT, vu, 62, 63; Wolf, ouvrage cité. 3. Tacite, Ann., xv, 56, 70; Suétone, Vie de Lucain.