Plutarque, Caïus Gracchus
2. Tu matri meæ maledicas, quæ me peperit? Sénèque, Con< solation à Helvia, xv1.
s'était volontairement exilé son illustre père alors que, lui aussi, il avait souffert d’une grande ingratitude nationale. La mère des Gracques achève son existence dans sa villa du mont Misène. Ainsi que, dans cette contrée, la terre volcanisée produit et les fleurs des tropiques, et les roses sur lesquelles vient chanter le rossignol !, de même aussi l’âme de Cornélie, remuée jusque dans ses plus intimes profondeurs par de violentes secousses, a trouvé dans l’épreuve même la paix et la sérénité. De même que, du mont Misène, son regard, planant sur un vaste horizon, voit se dérouler la mer, le Vésuve, les riantes campagnes, le séjour de la Sibylle, l'entrée des enfers, et embrasse ainsi à la fois toutes les grâces et toutes les horreurs de la nature, et les mystères du passé, et les mystères de l'avenir; de même aussi Cornélie considère de haut les phases de sa vie.: joies, triomphes, deuils et douleurs !
Ses amis en pleurs maudissent-ils la destinée qui lui a donné pour fils les Gracques ; croient-ils devoir la consoler; la plaignent-ils en la disant malheureuse : « Jamais, répond-elle, je ne dirai que je ne suis pas heureuse, moi, qui ai mis au monde les Gracques ?. »
Voi Mme Ja barorne de Slaël, Corinne ou l'Italie. 2. Nunquam, inquit, non felicem me dicam, quæ Gracchos peperi. Sénèque, Consolation à Marcia, xt; cf. le même, Consolation à Helvia, xv1.
Entourée de nombreux admirateurs, la fille de Scipion l’Africain, la mère des Gracques, leur parlait de son père et aussi de ses enfants ; et nulle larme ne troublait son regard pendant qu’elle disait les malheurs de Tibérius et de Caïus.. Cette voix maternelle était calme et impartiale comme la voix de l’histoire même. Et quel auditoire se pressait autour de la grande matrone ! Ce n’étaient pas seulement des amis, des gens de lettres, des Grecs, c'étaient aussi les envoyés de ces rois avec qui elle échangeait des présents. Autrefois, sans doute au commencement de son veuvage prématuré, elle aurait pu accepter, avec la main d’un Ptolémée, le diadème des reines d'Égypte; elle avait refusé. Elle avait sagement agi. La reine d'Égypte eût été oubliée sous le granit de quelque pyramide; la mère des Gracques est immortelle.
La mère des Gracques! Oui, c'est sous ce nom que l’histoire la connaît ; c’est ce nom qui a été le plus envié de Cornélie, c’est ce nom qui a été le plus cher à son cœur. Nous n’ajoutons aucune foi à ces traditions suivant lesquelles Cornélie aurait enseigné publiquement la philosophie dans les écoles de Rome, et aurait répondu à ceux qui lui demandaient de quoi elle se glorifiait le plus, ou d’avoir donné le jour à de si illustres fils, ou d’avoir été la maîtresse de tant de disciples : « Moi, en vérité, je me glorifie plus de la science que j'ai acquise que
des fils que j'ai enfantés; parce que si, à moi leur survivante, mes fils ont laissé un honneur sans tache; à moi morte, mes disciples laisseront une gloire immortelle ‘. » Et elle aurait ajouté que ses fils, en s’avançant dans la vie, auraient pu céder à l’entraînement des passions, et devenir moins bons ; ‘tandis que les disciples de son enseignement philosophique ne pouvaient que devenir meilleurs avec le temps. |
Non, ce n’est pas Cornélie qui a ainsi parlé, ce n’est pas une auguste matrone, et, pour tout dire, ce n’est pas la mère des Gracques. C’est une rhétoricienne, c’est une pédante. Nous ne croyons pas non plus que les statues que les Romains élevèrent à Cornélie, portassent cette inscription : « Cornélie, mère des Gracques, heureuse dans les disciples qu’elle instruisit, malheureuse dans les fils qu’elle enfanta ?. »
L'ombre de Cornélie eût protesté contre un éloge qu’elle eût considéré comme un outrage. Nous en avons pour garant la noble parole que nous citions plus haut et d’après laquelle Cornélie défendait que
1. Ego vero, inquit, majori mihi laudi duco, etc. Guevara, cité par Wolf, qui met aussi en doute cette tradition. Voir Mulierum græcarum fragmenta; etc., ouvrage cité.
2, Discipulis felix Gracchüm Cornelia mater,
Quos decuit; natis, quos peperit, misera.
Voir la note précédente.
l’on appelàt malheureuse la femme qui avait mis au monde les Gracques. nn
« Cornélie, mère des Gracques, » telle fut la simple inscription que lut Plutarque sur la statue de notre héroïne. Et là, en effet, est le titre à jamais glorieux de la matrone qui avait su s’en rendre digne par une conduite qu'un illustre Père de l'Église devait lui-même admirer !. |
Le titre maternel de Cornélie nous a nous-même entraînée ; et, en elle, nous avons oublié l'épouse. Cette épouse fut cependant la compagne d'un homme digne d’elle, Tibérius Gracchus, deux fois consul et triomphateur. Suivant un témoignage rapporté par Tite-Live, Tibérius, bien qu'adversaire des Scipion, avait eu un admirable mouvement de généreuse colère pour s'opposer à ce qu'on arrêtât Scipion l’Asiatique, injustement accusé. Pendant cette scène, un banquet réunissait le Sénat au Capitole. En apprenant quelle a été la noble attitude de Tibérius, les sénateurs se lèventcomme un seul homme, demandent à Scipion l’Africain de donner sa fille Cornélie au défenseur imprévu de son frère; et le héros accède à ce vœu ?.
1. Saint Jérôme, De l'éducation des filles. À Læta, partie 1; Conseils sur la viduité. À Furia, partie 1.
2. Tite-Live, xxxvin, 56, 57. D’äprès une autre tradition également rapportée par Tite-Live, Cornélie n'aurait été mariée qu’après la mort de son père. Plutarque adopte cette dernière opinion. T'ibérius Gracchus.