Cicéron, pour Célius, xx; Lettres
fidele à la noble, mais périlleuse résolution de soutenir Pompée‘; mais, pendant cette même guerre civile, Cicéron se refroidit peu à peu à l’égard de sa femme. Il se plaint à Atticus d’un testament que Térentia aurait fait en re consultant que son intérêt personnel. Il exprime aussi son mécontentement de n'avoir pas obtenu d'elle la valeur intégrale d’une somme qu'il lui a demandée ?. Enfin, après une union de trente années, il répudie sa compagne. Il lui reprochait alors, et le dénuement où elle l'avait laissé pendant la guerre civile, et un défaut de sollicitude maternelle, et le manque d'ordre domestique. Térentia niait la vérité de ces accusations. Elle savait que son plus grand crime était de n’être plus aimée, et que Cicéron était séduit par la juvénile beauté d’une autre femme *.
À quel point les griefs de Cicéron étaient-ils fondés ? Comment la fidèle et généreuse épouse du proscrit avait-elle pu devenir l’ennemie domestique de son mari ? Ce sont là de ces faits qui demeureront sans doute à jamais impénétrables. | Si, d'une part, Cicéron sembla justifier Térentia en s’unissant à une jeune fille; d'autre part aussi, Térentia sembla justifier Cicéron en épousant un ennemi de celui-ci, l'historien Salluste. Après la 1. Pour ce qui concerne Tullie, voir plus haut, pages 204-214.
2: Voir Cicéron, Lettres, 81, 251, 288, 297, 298, etc. 3. Plutarque, Cicéron.
mort de ce dernier, elle prit un troisième époux, l'orateur Messala; et peut-être même un quatrième. Elle vécut cent trois ans 1.
Nous ne sommes encore que dans la première période de la décadence; et le mal, qui lutte victorieusement contre le bien, ne l’a pas cependant tout à fait abattu. Pendant les mauvais jours des deux triumvirats, tout un noble groupe féminin nous attire. Julie et Cornélie, épouses de Pompée; Porcia, la compagne de Brutus; Atia, mère d'Octave; Julie, mère d'Antoine ; Octavie, femme de ce triumvir, opposeront leurs vertus aux crimes d’une Fulvie.
Julie, fille de César, gage, de l'alliance qui s’est conclue entre son père et Pompée; Julie qui n’a personnellement joué aucun rôle politique, Julie a cependant une grande importance devant l’histoire. Tant qu’elle vécut, son mari et son père demeurèrent unis; et si son existence avait été plus longue, la paix du monde n’eût pas été troublée. Le résultat qu’elle obtint, ce résultat que la savante politique des hommes d'État n’eût pas produit, elle le dut à la plus simple et à la plus féminine des causes: l'amour qu’elle inspira, l’amour qu’elle éprouva. Chérie de son père, adorée de l’époux à qui elle avait
1, Valère-Maxime, VII, x, 6; Wolf, Mulierum graæcarum
fragmenta ; Vie de Salluste, par le président de Brosses (Collection des auteurs latins, publiée sous la direction de M. Nisard).
donné son cœur, elle était la liane frêle, mais vivace, qui unit deux arbres puissants.
Le vainqueur de Sertorius et de Mithridate se laissa subjuguer par l’aimable ascendant de cette : jeune femme. Il ne pouvait quitter Julie. Pour elle, il renonçait à ses commandements, à ses gouvernements. L'amour conjugal avait dompté jusqu’à l’ambition du général et du chef de parti. Pompée n'avait plus d'autre occupation que celle de promener sa | jeune compagne dans ses maisons de plaisance.
L’époux de Julie n’avait pas seulement le prestige de la renommée. La noblesse de son attitude, son regard rempli de caresse et de flamme, sa physionomie empreinte à la fois de gravité et de bonté, la grâce de sa. conversation, exerçaient sur les femmes un charme fascinateur. Aussi, bien que Julie fût beaucoup plus jeune que lui, elle l’aima avec passion. Un jour Pompée s’est éloigné d’elle pour assister à une élection d’édiles. Des troubles ont eu lieu; du sang a été versé et a rejailli jusque sur les vêtements de Pompée. Le général a dû se dépouiller de son costume eten faire chercher un autre à son logis. À la vue des esclaves qui rapportent en courant ces habits ensanglantés, Julie est saisie d’une angoisse indicible : son cœur lui crie que son époux a été tué, et la jeune femme s’évanouit. Longtemps elle demeure inanimée ; et lorsqu'elle revient à elle, si elle sait qu’elle à conservé son mari, elle a la douleur de
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perdre une espérance maternelle que la terreur a foudroyée en elle.
Le peuple s’intéressa à cette tendre jeune femme. Les adversaires même de son père ne pouvaient se défendre de lui accorder une douce sympathie; et, tout en blämant l'affection que Pompée témoignait à César, ils ne se sentaient pas le courage d’envelopper dans cette réprobation l'amour de leur chef pour sa jeune compagne.
De nouveau Julie fut près de devenir mére. Un fils lui naquit; mais elle mourut en le mettant au monde ; et peu de jours après l’enfant rejoignit sa mère.
Pompée voulut faire enterrer sa femme à Albe, dans l’une de ses terres; c'était sans doute l’une de ces villas où il la conduisait autrefois, pleine de vie et de bonheur. Mais le peuple vint enlever la jeune morte, et la porta au Champ de Mars, honneur suprême qu'il rendait plus à la fille de César qu’à la femme de Pompée, et plus encore à la nature aimante de Julie {.
Cette épouse si chère fut cependant bientôt remplacée au foyer de son mari. Pompée épousa Cornélie, fille de Métellus Scipion et veuve du jeune Cras-
1. Plutarque, Pompée; César était dans les Gaules quand il y apprit la mort de sa fille. À son retour, il ordonna, en l'honneur de Julie, un combat de gladiateurs et un festin, fait sans exemple jusqu'alors. Plutarque, César; Suétone, César, xxv1.
sus. Cornélie était belle, et son esprit singulièrement cultivé. Elle avait le goût des lettres, des sciences et des arts. Elle jouait de la lyre, lisait avec profit les œuvres des philosophes ; et l’étude de la géométrie lui était familière. Possédant la véritable instruction, elle en avait la modestie. À Plutarque nous dit que le nouveau mariage de Pompée fut blâmé. Pour les uns, la disproportion qui existait entre l’âge du général et celui de sa femme; pour les autres, le péril où se trouvait alors l’État dont l’illustre guerrier était l'unique défenseur, auraient dù le détourner de rechercher ces nouvelles joies domestiques. Cependant, comme Julie, Cornélie aima son mari qui probablement avait gardé, sur le déclin de l’âge, ce charme que subissaient les Romaines. Mais ce ne fut pas dans ces belles campagnes où il avait promené Julie, ce ne fut pas là qu'il vécut avec sa nouvelle épouse. Les temps étaient changés. César passait le Rubicon, César marchait sur Rome, Pompée abandonnait cette ville, et Cornélie attendait dans les îles grecques le résultat de la guerre civile. Un premier succès fit croire à Pompée que César était perdu, et l'époux de Cornélie écrivit à sa femme pour lui annoncer que la guerre allait bientôt cesser. Pleine d'espoir, Cornélie se trouvait à Mitylène lorsqu'un courrier se présenta à elle. C'était un messager de malheur ; mais en voyant cette
jeune femme si heureuse dont il allait, par une seule | 25
parole, détruire le bonheur, il n’eut pas la force de la saluer : il pleura, et ne put que lui dire de se hâter si elle voulait revoir son époux qui revenait avec un seul vaisseau, un vaisseau que le général ne possédait même pas! Pharsale avait décidé du destin de Rome. | |
Cornélie tomba sur le sol. Muette, affolée, elle resta longtemps dans cette position. Lorsqu'elle redevint maîtresse d'elle-même, elle sentit que cet abattement était inopportun, et que le devoir l’appelait ailleurs. À travers Mitylène, elle courut au rivage. Pompée, qui l’y attendait, alla à sa rencontre, et la reçut défaillante dans ses bras.
La jeune femme se reprochait d’avoir porté malheur à son mari. C'était, croyait-elle, depuis leur mariage qu’il avait senti le poids de l’adversité. Elle regrettait de ne s'être pas tuée, comme elle le voulait, après la mort violente de son premier époux. Mais Pompée relevait, avec sa mâle douceur, le courage de sa jeune compagne. Il disait à Cornélie qu’elle n’était pas habituée encore aux brusques variations de la fortune ; il l’exhortait à souffrir les revers et à espérer des jours meilleurs. Nous voudrions que Pompée eût réellement dit le mot si touchant que Lucain place sur les lèvres du héros qui, dans la Pharsale, reprochant doucement à sa