Pompée, acte IV, scène 1v
Porcia le voit sombre, taciturne, elle ne veut l’interroger qu'après s'être assurée du courage avec lequel elle saura garder l’un de ces secrets qui peuvent tuer leurs dépositaires. Porcia se fait une blessure qui met sa vie en péril. Lorsque son mari veille auprès d’elle avec une tendre anxiété, elle lui rappelle que, fille de Caton, elle est entrée chez Brutus, non comme la femme illégitime que l’homme n’associe qu'aux détails de la vie matérielle, mais comme l'épouse qui partage avec l'époux le bonheur et la peine. Pour être digne de porter le secret de son mari, il ne lui a pas néanmoins suffi d'être la fille de Caton, la femme de Brutus. Porcia révèle à ce dernier l’épreuve qu’elle vient de tenter sur ellemême; elle lui montre sa plaie; et Brutus, levant les mains äu ciel, prie les dieux que, par le succès de son entreprise, il mérite d’être l’époux ue telle femme. Voila la stoïcienne.
Au; jour choisi pour l’exécution du complot, quelle est cette femme qui s’effraye et tressaille au moindre bruit, et qui demande des nouvelles de Brutus à tous ceux qu’elle voit revenir de la place publique? Quelle est cette femme qui, perdant tout empire sur elle-même, tombe dans un évanouissement tel, qu’on la croit morte? Est-ce encore la stoïcienne que nous voyons ici en Porciaf Non, c’est tout simplement une femme qui tremble pour son mari. Brutus, lui, est plus fidèle à son dogme philosophique ; et quand
on vient lui annoncer que Porcia est morte, si profond que soit son trouble, il le domine, et reste au Sénat pour y attendre la victime désignée ‘.
César est égorgé. Ses vainqueurs et ses meurtriers, se partagent la sympathie des Romains. Brutus va transporter hors de Rome le théâtre de la guerre. Il quitte l'Italie. Sa femme l'accompagne jusqu’à Élée. À la fermeté avec laquelle Porcia dissimule sa douleur, nous pourrions croire que la stoïcienne revit en elle. Pas encore. Et que faut-il pour faire tomber ce masque d’impassibilité? La vue d’un tableau : les adieux d'Hector et d’Andromaque. Cette scène, qui ne rappelle que trop à la femme de Brutus, une situation toute personnelle ; cette scène la fait fondre en larmes. Puis, loin de fuir le tableau qui lui a fait trahir sa douleur, Porcia le recherche; et, chaque fois qu’elle le contemple, ses pleurs jaillissent de nouveau. Æn la voyant s'arrêter ainsi devant le tableau qui l’impressionnait si vivement, un ami de Brutus répéta cette sublime apostrophe d’Andromaque :
1. Cette victime aurait pu échapper aux conjurés si la voix d’une femme avait été entendue. Calpurnie, l'épouse de César, alarmée par un songe, supplia son mari de ne pas se rendre au * Sénat ce jour-là. Calpurnie n’était pas superstitieuse ; son Ccaractère était ferme. Aussi César fut-il impressionné par les prières que lui adressa sa femme; et sans les railleries d'un conjuré il serait resté chez lui. Plutarque, César ; Nicolas de Damas, {4 Mort de César; Suétone, César, Lxxxt.
« Hector, mais tu es pour moi mon père, ma vénérable mère, enfin mon frère; et tu es mon jeune époux !!»
Brutus souriait, et disait qu'il ne pourrait, lui, comme Hector, renvoyer sa compagne aux travaux féminins, car il connaissait l'esprit viril de Porcia; il savait que si le corps de cette femme était trop frêle pour supporter les fatigues de la guerre, son âme du moins saurait lutter pour la patrie.
La stoïcienne, qui avait paru au moment où la femme de Brutus entrait dans l’histoire, reparut lorsque la veuve de Brutus quitta cette grande scène. Comme Caton d'Utique, son père; comme Brutus, son époux, elle crut, dans son aveuglement, que l’homme pouvait disposer de sa vie; et ceux qui l’entouraient n'ayant laissé aucune arme à sa portée, elle avala des charbons ardents. Nous reconnaissons ici la stoïcienne qui s'était dangereusement blessée naguèëre pour éprouver son courage.
Suivant une autre tradition, Porcia aurait succombé pendant que son mari combattait loin de Rome: pour la liberté de leur patrie; et l’époux absent aurait reproché à ses amis l’abandon dans lequel serait morte l’illustre femme ?.
1. Exrop, ärap où pot Éoot TauTp XAÙ TOÔTYLX UATNP NÔÈ xaoiyyntoc, où dé pot Üahepèc Tapaxoitne. Homère, /liade, vi, 429, 430.
. Plutarque, Brutus. Ÿ à