L'AGRIPPINE DE RACINE
la femme qui n'a donné à Néron le souverain pouvoir que pour l'exercer elle-même, et qui est prête à le lui ravir s'il ne permet plus qu’elle en dispose. Seulement les convenances de la scène n'ayant pas souffert que la princesse parût dans sa dégradation maternelle, Agrippine garde dans son rôle :une noblesse qu’elle ne put avoir dans sa vie réelle. Ce n’est que devant des étrangers que Racine lui fait proférer la menace d'abandonner Néron pour Britannicus, cette menace que, dans les annales romaines, elle jette avec colère à la face de son fils. Racine eût craint d’abaisser la dignité de la mère en la livrant devant son fils à un tel emportement. Mais en revanche, c'est aussi parce que, dans son œuvre, cette dignité est sauve, que le poëte français a pu faire prononcer à Agrippine, devant son fils même, la fière et maternelle justification à laquelle Tacite ne donne pour témoins que des tiers.
Reprenons le récit historique.
Agrippine triomphait; mais son règne ne fut pas de longue durée. Une femme encore vint détruire sa prospérité renaissante. Ce n’était plus, comme Acte, une pauvre fille qui n'avait peut-être pas conscience des tourments qu’elle causait à la mère de Néron; c'était une fière patricienne qui voulait être impératrice : c'était Poppée. Mais l’empereur était le mari d'une autre, cette malheureuse Octavie qu'Agrippine avait donnée à Néron en l'arrachant à un fiancé
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qui s'était tué de désespoir ; cette malheureuse Octavie qui maintenant voyait dans son époux lemeurtrier de son frère Britannicus. Cette douce et timide créature, aussi chaste que sa mère Messaline avait été impudique, ne savait que souffrir eu silence. Mais après l’empoisonnement de Britannicus, Agrippine s'était rapprochée d’elle et ne la quittait plus. Poppée savait que tant qu'Agrippine vivrait, Octavie serait la femme de l’empereur : Poppée excita Néron au parricide. , Agrippine fut de nouveau délaissée par son fils. Puis, comme elle se trouvait à sa villa d'Antium, elle apprit que Néron, alors à Baïes, parlait d’elle avec une affectueuse indulgence. Elle alla le rejoindre, non sans crainte cependant, si, comme on l’assure, elle avait été prévenue d’un complot tramé contre ses jours par son fils: Mais elle oublia tout en revoyant l'empereur qui était venu au-devant d'elle et qui la serra dans ses bras. Il là conduisit dans la villa de Baule, pittoresquement située entre Le cap Misène et le golfe de Baïes, et tout enveloppée de lagunes. | ;
Othon, le mari de Poppée, et aussi le complice de l'empereur ! Othon a offert un grand repas à Néron et à la mère du prince. Les plus doux épanchements président à ce festin. Néron, comme un enfant qui pense tout haut devant sa mère, parle à Agrippine avec l'expansion du cœur: ou bien, grave et mysté-
rieux, le prince prend le langage mesuré de l'homme politique qui s'ouvre de ses desseins à un confident privilégié. Depuis longtemps il fait nuit, etla mère et le-fils sont encore à table. Enfin Agrippine va partir; son fils l'accompagne et lui fait ses adieux avec d’étranges démonstrations de tendresse. Un magnifique vaisseau attend l’impératrice. Un temps des plus favorables promet à la voyageuse une agréable navigation. C’est la nuit, mais une véritable nuit d'Italie. La mer est en repos; le ciel, irradié d'étoiles. La nature semble s'être parée pour le triomphe d'Agrippine.
L'impératrice est étendue sur un lit; une femme de sa cour, Acerronie, penchée sur les pieds de cette couche, entretient joyeusement Agrippine de la faveur qui lui est rendue. Tout à coup, un horrible craquement se fait entendre; le plafond s'écroule et tue un courtisan de l’impératrice. Mais Agrippine et son amie ont été protégées par le dais du lit; et bien-que le vaisseau ait été disposé pour s’entr'ouyrir à un signal, ce sinistre est prévenu par ceux des marins qui n'ont pas été initiés au complot de Néron. Acerronie appelle à son secours, s’écriant qu’elle est la mère de l’empereur : ce titre usurpé, qui lui à paru être le gage de son salut, devient la cause de sa mort. Les sicaires de Néron frappent de leurs crocs et de leurs rames la femme qu’ils prennent pour la mère de l’empereur : Acerronie est
tuée. Quant à l'impératrice, elle ne prononce pas une parole qui puisse la trahir. Blessée à l'épaule, elle peut cependant nager: Enfin des barques lui
permettent d'atteindre au rivage. L’impératrice se fait transporter à sa villa.
Agrippine repasse en elle-même tous les événements de cette journée; elle a tout vu, tout compris; mais elle paraîtra tout ignorer. Elle fait dire à l'empereur qu’elle a échappé à un grave danger, mais que, malgré la terreur que fera éprouver au prince le sentiment filial, elle le prie de ne pas la visiter immédiatement : elle a besoin de repos.
Néron est, en effet, saisi d’effroi, non de ce que:sa mére ait été exposée à un grand péril, mais de ce qu'elle ait pu s’y soustraire en sachant quel homme Je lui a fait courir. Le prince se représente la fille de Germanicus excitant une révolte ou dénonçant au Sénat et au peuple Néron le parricide. De sa villa ne peut-il pas voir cette foule que l’annonce du naufrage d’Agrippine attire sur le rivage, et qui ne croit néanmoins qu’à un accident fortuit ! Ces flambeaux qui brillent dans la nuit, ce peuple qui monte jusque sur des barques ets'avance dans la mer, ces clameurs qui s'élèvent, ces mains qui s'étendent avec angoisse, ces vœux qui montent vers le ciel, tout dit à l'empereur combien l'arrière-petite-fille d'Auguste est encore populaire. Néron prend un parti : il fera perir avec sa mère le secret qu'elle possède. Mais quelle
main armera-t-il contre elle? Nul soldat ne voudra souiller son glaive d’un sang qui est le sang de Germanicus. Un affranchi seul pourra avoir ce courage : Anicétus, l'homme qui commande la flotte de Misène, et qui a fait construire le vaisseau d’où l’impératrice s’est échappée. Pour cacher le parrieide qu'il médite, Néron dira que le messager que vient de lui envoyer Agrippine a voulu attenter aux jours de l’empereur. Après l'assassinat de la princesse, Néron pourra ainsi prétendre qu'elle s'est tuée en apprenant qu’elle n’a pas réussi à faire mourir son fils. Agrippine est demeurée dans sa villa. Toujours cupide, même au sein du pérille plus redoutable, elle fait rechercher le testament d'Acerronie et mettre sous le scellé les biens de cette fenime. Généreusc amitié que celle qui unissait ces deux Romaines! Acerronie se sert du nom d'Agrippine pour se faire sauver aux dépens de l’impératrice : seulement, au lieu de vivre à sa place, elle meurt à sa place. Agrippine, à peine échappée au naufrage, songe à s’approprier les biens de l'amie qui a voulu s'approprier sa vie et qui ne s’est approprié que sa mort.
Cependant l’impératrice remarque le vide qui se fait autour d'elle. Agrippine devient anxieuse. Une seule esclave est auprès d’elle; sa chambre n’est éclairée que par une faible lumière. La princesse entend du bruit... Ce sont ses assassins qui approchent. Un coup de bâton atteint Agrippine à la
tête ; mais la mère de l’empereur désigne un autre but au glaive de l’un des meurtriers : c’est le sein qui a porté Néron.
Étrange rapprochement ! c 'est à deux mères ambitieuses que Rome a dû ses deux plus célèbres tyrans; et toutes deux ont été haïes des fils qui leur devaient la souveraine puissance. Tibère a refusé à Livie les honneurs que lui offraient ses sujets ; il l’a abandonnée, même à l'heure où elle mourait! Néron, lui, a comblé Agrippine d'hommages et de respects; mais il a commis un crime devant lequel Tibère eût reculé: il a fait périr sa mère !
Agrippine vient de mourir, et déja l’épouvante a saisi le parricide. Tout lui fait peur : les ténèbres au sein desquelles son crime a été perpétré, la mer et les rivages qui ont vu se consommer cet acte exécrable. Puis des faits mystérieux ajoutent à son épouvante : l’on a entendu sur les coteaux le son d’une trompette ; des cris plaintifs s'élèvent de la tombe d'Agrippine. Néron s'enfuit de Baïes; mais les furies vengeresses le poursuivent. Il joue alors au naturel le rôle d'Oreste qu'il représentera plus tard sur le théâtre : ce ne.sera pas sans motif apparemment que l’impérial acteur choisira, en artiste consciencieux, un rôle dont nul mieux que lui ne saurait exprimer les tragiques horreurs.
En vain Néron accuse-t-il publiquement Agrippine d’avoir voulu l’assassiner et soumettre Rome à l’au-
torité d’une femme. En vain le peuple et le Sénat, courbés sous le joug d’une égale terreur, rivalisentils de bassesse pour accueillir le parricide ; en vain les femmes elles-mêmes revêtent-elles leurs habits de fête pour recevoir l’homme qui a tué sa mère; en vain, avant même que Néron ait osé rentrer dans Rome, des prières publiques, des offrandes, des jeux solennels ont-ils été votés pour remercier les dieux d'avoir sauvi le prince et la république; en vain l'empereur monte-t-il au Capitole pour joindre ses actions de grâces à celles de ses sujets, la conscience du meurtrier parlera plus haut encore que l’adulation de cette multitude affolée par la peur! Le Sénat déclare néfaste le jour natal d’Agrippine ; mais les terreurs du parricide, mais le soleil qui, en s’éclipsant, paraît craindre de souiller sa lumière au contact d’un monstre, mais la foudre qui tombe sur les quatorze régions de la ville où règne le maudit ; tous ces présages, toutes ces angoisses, font certainement trouver à Néron que le jour qui a vu naître sa mêre est moins néfaste que celui qui l’a vue mourir. Par la magie, il essaiera inutilement d'évoquer et d’apaiser l'ombre irritée. À la porte même du temple d'Éleusis, il s'arrêtera effrayé, pendant cette nuit solennelle où le héraut éloignera des mystères les impies et les criminels.
Quelque perverse que fût Agrippine, et bien qu'elle
eût abdiqué son titre de mère, l’homme qu’elle avait