OCTAVIE ET POPPÉE
Abreuvée d'outrages et de calomnies, l'épouse répudiée et chassée subit, dans l’île de Pandatéria, un exil que termina bientôt un horrible supplice. Son honneur, sa patrie, sa vie, lui avaient été tour à tour enlevés. Quant au bonheur, jamais la fille de Claude, la femme de Néron, la sœur de Britannicus, ne l'avait connu !.
L’impure Poppée régnait. Elle était sûre de son pouvoir : elle avait reçu et contemplé la tête d'Octavie. La mort de la jeune victime avait valu aux dieux les solennelles actions de grâces qui leur avaient déjà été offertes après la mort des deux Agrippine, et qui suivirent tout crime de Néron. Le Sénat prodiguait ses adulations à la nouvelle impératrice. Le surnom d'Augusta lui avait été donné par Néron ainsi-qu'à sa fille nouveau-née. La petite princesse étant morte à l’âge de quatre mois, et ayant reçu les honneurs de l’apothéose, Poppée était devenue la mère d’une déesse. Son impérial époux l’adorait. Mais l'amour d’un tigre a ses dangers. Dans un accès de colère, Néron renversa d’un coup de pied l'épouse qu’il chérissait. Elle allait devenir mère : elle mourut. L'empereur fit son oraison funèbre. Il ne pouvait ressusciter la morte ; mais il la déifia ?.
Cette atmosphère de sang et de honte nous étouffe et nous lasse. Où donc pourrons-nous librement res-
1. Tacite, Ann., x1v, 60-64; Suétone, Néron, xxxv. 2. Tacite, xv, 23; xv1, 6, 1, 22; Suétone, Néron xxxv.
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pirer? Sera-ce dans les asiles de ce néo-stoïcisme qui fournit à Néron, comme à Claude, d’illustres victimes, eten réserva d’autres aux successeurs de ces princes? Sans doute le néo-stoïcisme, qui ne reçut pas en vain l'influence du christianisme naissant, et dut à cette influence ce qu’il avait de meilleur ‘, le néo-stoïcisme enseigna à ses adeptes d’admirables vertus ; mais en exigeant de l’homme la perfection morale, en le raidissant contre la douleur, cette doctrine ne lui donnait d'autre appui que lui-même. Le ‘néo-stoïcisme lui ‘apprenait aussi à être non l'actif adversaire, mais la passive victime du mal; et le suprême courage qu'il lui inspirait était de se dérober par le suicide au combat de la vie. Cette doctrine put donc faire revivre dans quelques matrones les vieilles mœurs romaines ; mais quand l’adversité les frappa, leur dogme philosophique fut impuissant à les con-
soler, et ne leur donna surtout que la force ou le be:
soin de mourir.
Comment ne pas nommer ici Arria, femme de
Pétus? Son époux, accusé d’avoir conspiré contre
Claude, est conduit d’Illyrie à Rome. Après avoir vainement imploré la faveur de monter sur le même navire que son mari pour remplacer auprès de lui les esclaves dont ne saurait être privé un personnage consulaire, Arria suit dans une barque de pêcheur le grand vaisseau qui emporte ce qu’elle aime le
4, Comte Franz de Champagny, les Césarss
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plus au monde. C’est ainsi qu’elle peut se réunir à Pétus sur le sol romain. La condamnation de l’accusé est imminente : Arria, qui a prémédité de mourir, se frappe d'un poignard, et, retirant de son sein cette arme sanglante, elle la présente à son mari en Jui disant : « Pétus, cela ne fait pas de mal !. » Le même poignard réunit ainsi dans la même mort ceux qui ont vécu de la même vie.
Abstraction faite du suicide que nous condamnons, ce trait est grand; mais Pline le Jeune trouve que ce n’est pas le plus extraordinaire dans la vie d’Arria. Autrefois, elle avait perdu un fils, et son époux était atteint de la même maladie qui avait tué son enfant. Pour cacher à Pétus un malheur qui eût pu le tuer, Arria fit célébrer à l’insu de son mari les obsèques de son fils. Pétus lui demandait-il des nouvelles de leur enfant, elle répondait qu’il allait mieux. Quand les larmes l’étouffaient, elle fuyait la chambre du malade, et la mère se livrait à une douleur que devait s’interdire l’épouse. Puis, elle rentrait calme, comme si, nous dit Pline le Jeune, elle eût laissé à la porte son deuil maternel. Il connaissait bien Le cœur d'une mère, ce Romain qui trouvait qu’il avait fallu moins de courage à Arria pour mourir que pour « se conduire encore en mère après avoir perdu son fils ? ».
1. Pæte, non dolet. Pline le Jeune, Lettres, 11, 16. 2. .… amissoque filio, matrem adhuc agere. Pline le Jeune, Lettres, 11, 16,
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Arria laissait une fille portant le même nom qu'elle, et mariée au philosophe Thraséas. Celui-ci fut une victime de Néron. À une époque où la vertu était considérée comme une rébellion, Thraséas était accusé d’avoir conspiré. N’avait-il pas quitté le Sénat en silence, lorsque la mort d'Agrippine y avait été annoncée? Ne refusait-il pas de croire à la divinité de Poppée ‘? Ces crimes, et d’autres encore, étaient irrémissibles. |
Alors que la belle-mère de Thraséas méditait de se donner la mort, son gendre, pour la détourner de ce projet, lui avait demandé si elle voudrait qu'au cas où il serait condamné, sa femme le suivit dans la mort; et la première Arria avait répondu : « Oui, si elle avait vécu avec toi aussi longtemps et dans une telle concorde que moi avec Pétus ?. »
Quand Thraséas fut à son tourcondamné, la seconde Arria se souvint de cette parole. Elle se prépara à mourir; mais Thraséas lui ordonna de vivre pour ne pas retirer à leur fille le seul appui qui restât à celle-ci ?.
Cette fille, nommée Fannia, admirable de fermeté, et joignant à d’austères vertus une grâce charmante, devait suivre les traditions de sa mére et de son
1. Tacite, Ann., x1v, 12; xvi1, 21, 22 ; À. de Broglie, l'Église et l'Empire romain au 1ve siècle.