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LA VIERGE AU BOIS DE LANUVIUM

En dehors des familles sacerdotales, les filles de Rome prenaient aussi part au culte public. Parmi les cérémonies où nous les voyons figurer, il en est une dont le caractère, grave et naïf à la fois, dénote l'antique origine. Cette coutume se rattache au culte de Junon, la déesse dont toute femme, jeune fille ou matrone, donnait le nom au génie bienfaisant qu’elle croyait voir veiller sur elle. Sous l’épithète de Sospita, protectrice, Junon avait à Lanuvium un temple et un bois sacré. Dans celui-ci se trouvait un dragon qui était voué à la déesse, et qui, à chaque printemps, devait recevoir de la main d'une vierge l'offrande religieuse d’un gäteau !. Acceptait-il cette nourriture, c'était pour la crédulité populaire le présage d’une année féconde. Mais si la jéune fille chargée de lui présenter ce don avait perdu sa pureté, le serpent refusait de le recevoir. Que d’angoisses pour la jeune messagère! Tout ce qu’elle voit, tout ce qu'elle entend, tout ce qu’elle redoute, doit la glacer de terreur. Il lui faut descendre dans l'antre ténébreux où le serpent réclame, par de stridents sifflements, le tribut annuel: et il suffira d’un caprice de l’animal pour que la vertu de la jeune fille soit suspectée... « Vierge, garde-toi d’un tel chemin tout entier ?! » s’écriera un jour le poëte.

1. Properce, IV, vu, 3-14; Preller, ouvrage cité. RES Virgo, tale iter omne cave. Properce, IV, vin, 6.

Enfin, pâle et frémissante, la jeune Romaine offre

au reptile le gâteau sacré... Sa corbeille même

tremble pendant que le dragon se jette sur la nourriture que lui présente sa main... Et cependant, alors déja, la jeune fille a triomphé : elle vient d’échapper à un danger plus terrible encore que la mort, le déshonneur! Elle court se jeter dans les bras de ses parents, et les laboureurs s’écrient: « Fertile sera l’année ! ! »

. La jeune fille figurait probablement aussi dans les rites nocturnes de ces jeux séculaires qui paraissent avoir été institués au temps de la première guerre punique, pour appeler sur Rome la protection des dieux infernaux : Proserpine et son redoutable époux ?. Nous reparlerons ailleurs de ces jeux qui furent transformés au siècle d’Auguste.

Peu de temps après l'institution de ces fêtes, c'esta-dire presque sur la limite de l’époque que nous étudions dans ce chapitre, nous voyons les vierges se mêler à une solennité religieuse et patriotique où nous apparaît, pour la première fois, la libre expansion-du langage poétique dans les fêtes romaines.

C'était pendant la seconde guerre punique. D'’effrayants présages se joignaient aux victoires d’Annibal pour atterrer les Romains. Les pontifes

Trees Fertilis annus erit. Properce, IV, vin, 14. 2. Comp. Tite-Live, xxxvu, 3; Valère Maxime, I, 1v, 5 ; Preller, ouvrage cilé.

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ordonnèrent que trois chœurs de neuf vierges traverseraient la ville en chantant un hymne. Cet hymne, adressé à Junon Reine, fut composé par Livius Andronicus, ce Grec qui, le premier, tenta de faire. passer dans le rude langage de la Rome primitive les richesses poétiques de son harmonieux idiome natal. Mais ce premier essai devait un jour paraître informe à l’élégant Tite-Live ‘.

Les jeunes filles répétèrent, dans le temple de Jupiter Stator, l'hymne de Livius Andronicus. Au jour fixé pour la cérémonie, la procession se déroula dans un ordre qui rappelle celui des pompes grecques. En tête du cortège, étaient conduites deux blanches génisses à Ja suite desquelles on portait deux statues de cyprès représentant Junon Æegina. Comme les vierges des Panathénées, les jeunes filles marchaient ensuite, chastement enveloppées de leurs longues robes, et modulant le poëme de Livius. Les décemvirs des sacrifices, couronnés de lauriers, vêtus de leurs toges prétextes, fermaient le cortège qui, part du temple d’Apollon, entra dans la ville par la porte Carmentale, et suivit la voie Jugaire pour se rendre au Forum. La procession s'arrêta à ce foyer de la vie romaine. Alors les vierges, tenant

1. Les contemporains de Livius Andronicus estimaient son hymne à un si haut degré, que, pour récompenser le poëte, ils lui permirent de fonder une corporation littéraire sur l’Aventin,

le mont où s'élevait le temple de Junon Regina. Preller, ouvrage “cité.

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une corde !, commencèrent cette danse religieuse qui, chez les Romains, était une marche rhythmée ; et, par le mouvement de leurs pieds, elles cadençaient le son de leurs voix jeunes et fraîches.

La procession se remit en marche, passa par la voie Étrusque, par le Vélabre, par le Marché aux bœufs, gravit l’Aventin par la Montée publique, et atteignit le temple de Junon Reine, édifice qui ‘se dressait sur la plus haute cime dé ce mont rocailleux ?. Ce fut dans ce temple que les décemvirs immolèrent les deux génisses, et que les simulacres de Junon furent déposés 3. |

C'était une douce et touchante idée que de placer sur des lèvres virginales les supplications qu'un grand peuple adressait aux dieux. Les Romains attribuaient une vertu puissante aux hymnes modulés par des voix qui n'avaient jamais traduit que d’innocentes impressions. |

Et cependant cette chasteté, dont les Romains sentaient si vivement le prix qu'elle leur paraissait devoir attirer sur leurs moissons le sourire du ciel, et sur leur patrie la clémence divine; cette chasteté qui, chez leurs Vestales, était le gage de leur

4. Per manus reste data. Tite-Live, xxvu, 37. Nous avons traduit cette expression d’après le dictionnaire latin de M. Qui-

cherat.

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