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LA VIERGE ROMAINE ET LA VIERGE SPARTIATE

élevaient les leurs pour la famille et pour la patrie, ou plutôt, pour la patrie par la famille. Il n'était pas jusqu'aux jouets de la petite Romaine, quine lui parlassent de la mission à la fois domestique et patriotique qu'elle devait remplir. Sitsa poupée: l’exerçait aux sollicitudes maternelles, l'épée, la hache, lt faucille ?, qui figuraient parmi ses jouets, lui apprenaient qu'elle était destinée à devenir la compagne et la mere du Romain, agriculteur et soldat:

Aussi, grâce à cette éducation domestique, la Romaine restait femme, quelque héroïque qu’elle pût être ; et bien que le Romain, de même que le Lacé-

démonien, sacrifiàt à son pays ses plus légitimes af-.

fections, sa fille n’eut pas, comme la Spartiate,, la cruauté de ce courage. Nous pouvons même ajouter que ce fut seulement chez la matrone que l’élan du

4. C’est Perse qui mentionne Ja poupée de la jeune fille, 11, 70. Ce jouet est de tous les temps, ainsi que le prouvent les poupées de bois trouvées en Égypte, et exposées au musée égyptien du Louvre, salle civile, armoire K. Voir la notice de M. le vicomte de Rougé. Ces poupées furent probablement trouvées dans des tombeaux d'enfants: On connaît la touchante coutume suivant laquelle les anciens Égyptiens enterraient les morts avec les objets qui leur avaient appartenu. Nous avons admiré, à l'Exposition de 1867, l’écrin découvert dans la tombe d’une souveraine égyptienne:

2, Ensiculus, securicula ancipes, sicilicula. Ces jouets sont désignés par Plaute, voisin encore de l'époque ancienne qui nous

occupe. Le Cüble, acte IV, scène 1v. Icisces hochets en or et en.

argent forment de petites breloques à peu près semblables à celles que porte en sautoir une statue d'enfant du musée Pio- Clémentin. Rich-Chéruel, ouvrage cité, etc.

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patriotisme se déploya avec vigueur. Chez la jeune fille, fleur délicate qui se penchait plus vers sa racine qu'elle n’aspirait au soleil, les tendresses du foyer l’emportaient sur l’amour du pays.

Les premiers types de vierge que nous offrent les historiens latins nous montrent ce triomphe des affections du cœur. Quand le dernier des trois Horace revient vainqueur des trois Curiace, Horatia, sa sœur, va à sa rencontre au delà de la porte Capène. Naguère elle à été fiancée à l’un des trois Curiace..……. Et maintenant elle reconnaît sur les épaules de son frère l’habit guerrier que, suivant la coutume romaine, elle a fait à son fiancé. Une Spartiate eût embrassé le vainqueur... mais la jeune Romaine, $’arrachant les cheveux et fondant en larmes, ne peut qu’appeler son fiancé mort‘.

Tite-Live nous dira le reste : « Les lamentations de sa sœur, au milieu de sa victoire et d'une si grande joie publique, courroucent l'âme du fougueux jeune homme. Tirant son glaive, et la frappant en même temps de ses injures, il perce la jeune fille : «Va main-

1. Tite-Live, 1, 26. Denys d’'Halicarnasse, Ant. rom., IT, vr, ne se borne pas, comme Tite-Live, à nous faire entendre les gémissements de la sœur d'Horace; il met sur ses lèvres de sanglants reproches, mais non cependant des imprécations comme celles que le grand Corneille prêtera à sa Camille. Ajoutons que, chez l’auteur grec et chez le tragique français, l'attitude de l'héroïne rendle crimé d’Horace, sinon plus légitime, du moins plus excusable que dans le récit de Tite-Live,

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tenant, avec ton amour hors de saison, chez ton fiancé, dit-il, oublieuse de tes frères morts et de celui qui vit, oublieuse de ta patrie. Qu'ainsi soit traitée toute Romaine qui pleurera un ennemi !! »

Les Romains, habitués à immoler à l'État leurs liens les plus chers, les Romains qui, plus tard, devaient admirer Brutus condamnant à mort son propre fils et présidant au supplice de celui-ci, les Romains approuvèérent-ils Horace d’avoir tué une sœur qui n’avait commis d'autre crime que celui de pleurer un fiancé dans un ennemi de Rome? Non. Tite- Live nous apprend que «ce fratricide fut un horrible spectacle pour les patriciens et pour le peuple. »

Entraîné devant le roi Tullus Hostilius, jugé par les duumvirs *, Horace avait déjà entendu prononcer

1. Movet feroci juveni animum comploratio sororis in victoria sua tantoque gandio publico, etc. Tite-Live, 1, 26. Corneïlle s’est - inspiré de Tite-Live dans les trois vers suivants qui, à part même l’incorrection du premier, n’égalent pas la mâle beauté de la prose latine : Ù

Va dedans les enfers plaindre ton Curiace !

Ainsi recoive un châtiment soudain .Quicônque ose pleurer un ennemi romain !

Horace, acte IV, scène v.

Les invectives d'Horace, si énergiques et si concises dans Tite- Live, sont pour Denys d'Halicarnasse l'objet de l’une de ces amplifications oratoires qu’il n'épargne pas à ses lecteurs. Ant. rom., LC.

2. Atrox visum in facinus Patribus plebique. Tite-Live, Z. c.

3. Cette désignation s’appliquait aux deux magistrats qui jugeaient les crimes de haute trahison. Il semble qu’au temps des rois ces magistrats étaient les mêmes que les guæstores parricidii

HORATIA 45 contre lui une sentence terrible. : on allait Jui voiler la tête, l’attacher aun poteau et le flageller, lorsque, suivant l’avis paternel du roi, il en appela au jugement du peuple. Devant cette immense assemblée, le vieil Horace, père de l’accusé, eut seul le courage de dire que le châtiment de sa fille lui paraissait si juste, qu'il n'avait pas mandé le meurtrier à son tribunal domestique; mais n’était-ce point pour sauver le dernier enfant qui lui restait, que le père l’absolvait de ce crime? Quoi qu'ilen fût, les larmes du vieillard, le souvenir des récents exploits du jeune Horace, l’impassible courage que montra l'accusé pendantson jugement, émurentle peuple, quiacquitta le coupable. Mais pour témoigner qu'ils absolvaient en lui, non le meurtrier d’une sœur, mais le sauveur de l’État, les Romains ordonnèrent'au père d’Horace de racheter son fils par une amende publique. Le vieillard fit aussi des sacrifices expiatoires dont les : traditions se conservèrent dans sa race avec ce soin scrupuleux qui faisait de chaque famille romaine le foyer d’un culte particulier. Deux autels furent élevés ; l’un des deux était consacré à Junon, gardienne des sœurs. Le vieil Horace mit au-dessus de ces autels un soliveau qu'il placa en travers de la rue : puis

qui jugeaient les meurtriers ; à moins toutefois que les écrivains postérieurs n'aient confondu ces deux charges. Cf. Leonhard Schmitz, Perduellionis duumviri, quæstores parricidii (Smith’s Dictionary).

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il fit passer sous ce joug le jeune vainqueur, la tête voilée. Ce soliveau, nommé le soliveau des sœurs, subsistait encore six siècles après, et l’État entretenait toujours à ses frais ce monument expiatoire d’un crime que réprouvait la conscience publique. Ces faits rendent peu probable l'opinion .qu’émet Denys d’Halicarnasse, et suivant laquelle le père d'Horace ne se serait pas contenté de célébrer la victoire de son fils, le jour même où celui-ci l'avait souillée par le fratricide. D'après l’archéologue grec, le vieux Romain aurait même défendu que le cadavre de sa fille fût déposé chez luiet recût les honneurs funèbres. Ce corps virginal, abandonné au lieu même où il était tombé, n'aurait eu d'autre sépulture que les pierres et la terre que lui auraient jetées les passants. Ainsi, pendant que le cadavre de l’innocente victime eût été exilé du foyer paternel, une fête ‘eût été donnée dans cette même maison, en l'honneur du meurtrier, par celui qui était le père de l’un et de l’autre! Il y avait là un contraste qui devait : saisir la mobile imagination d’un écrivain grec, mais qui eût révolte, chez les Romains, ce sentiment moral dont Tite-Live a recueilli l’énergique expression. Nous suivrons donc l'historien latin, qui nous dit simplement qu'un tombeau en pierre de taille fut

1. Sororium tigillum. Tite-Live, 1, 26. Voir aussi, pour le jugement et l’expiation d'Horace, Denys d'Halicarnasse, ouvrage cité, 11, vu, 2-5.

élevé à la jéune fille, au lieu même où elle avait été renversée par le glaive d'Horace ‘.

Bien différente de l'héroïne de Corneille, cette Camille qui sait mieux maudire que pleurer, et dont le courroux s’exhale en d'immortelles invectives?, la sœur d'Horace ne nous est apparue dans Tite-Live qu'au milieu de ses larmes. Voici une autre vierge romainé qui se présente à nous, non plus dans cette attitude passive, mais dans l’élan d’un courage tout viril. Est-ce néanmoins au service de Rome que Clélie déploiera cette fière énergie? Non, c’est au détriment de l'intérêt public. Mais elle obéira à un mobile plus délicat encore que le patriotisme : la sauves'arde de son honneur ! Comprise parmi les otages que les Romains ont dû livrer à Porsenna, roi des Étrusqués, Clélié est retenue dans un camp où sa pudeur peut être exposée à des souffrances plus cruelles que la mort. Düût-elle, en fuyant, exposer le sort de Son pays, la jeune Romaine préservera avant tout son innocence virginale.

Les Étrusques campaient non loin du Tibre. Les jeunes prisonnières expriment le désir de se baigner dans le fleuve, et leurs gardes s’éloignent. Alors Clélie propose à ses compagnes de traverser le Tibre à la nage. Elles suivent ce conseil; et toutes les jeunes

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