‹ La femme romaineChapitre 39 sur 313 · Voir plus haut, page 43, note · texte numérisé non relu

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filles, se tenant par la main et fendant les ondes, bravent les traits que les ennemis lancent sur elles. Aucune n’est blessée, et Clélie ramène ses compagnes à leurs doux foyers.

Parmi ces jeunes filles était Valéria, fille du consul Valérius Publicola. D'après Plutarque et Denys d'Halicarnasse !, le suprême magistrat de la république, sacrifiant son amour paternel à l'intérêt de son pays, aurait, de son propre mouvement, rendu à Porsenna les jeunes fugitives. Selon Tite-Live, Valérius ne prit pas l'initiative de cette mesure; mais Porsenna, irrité, envoya des ambassadeurs à Rome pour réclamer Clélie. Il ne semblait pas insister sur le renvoi des autres otages. Mais l’admiration que lui inspirait le courage de Clélie ne tarda pas à éteindre le courroux qu'avait allumé en lui la fuite de sa captive. Le trait de la vierge romaine lui paraissait plus héroïque encore que les’actes qui venaient d’immortaliser Horatius Coclès et Mucius Scévola. Il fit savoir aux Romains que si Clélie n’était pas ramenée dans son camp, il romprait le traité par lequel il s’était engagé à retirer ses troupes du territoire romain; mais que si la jeune fille lui était rendue, il la respecterait et la renverrait même à Rome.

Les fugitives furent reconduites, avec une escorte,

1. D'après le premier de ces auteurs grecs, Valérius était au camp de Porsenna lorsque l’on y apprit la fuite des otages, etil partit pour Rome afin de les y chercher. Ant. rom., V, 1v, 29.

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vers le camp des Étrusques. Mais T'arquin le Superbe, qu'avaient expulsé les Romains et dont Porsenna venait d'abandonner la cause, Tarquin le Superbe fit tomber dans une embuscade les otages et leur suite. Valéria, passant courageusement à cheval au milieu des combattants, arriva au camp étrusque avec trois esclaves. Aruns, fils de Porsenna, accourut au lieu du danger, et mit en déroute les gens de Tarquin.

Quand Clélie parut devant Porsenna avec ses compagnes, le roi rendit hommage à la valeur de la jeune Romaine. Suivant Denys d'Halicarnasse, il félicita Rome de ce qu’elle produisait non-seulement des hommes héroïques, mais des femmes qui rivalisaient de courage avec eux. Aïnsi que Plutarque, Denys nous apprend aussi que Porsenna offrit à la jeune Romaine, comme souvenir de son acte viril, un cheval de son écurie, harnaché avec un luxe royal. Tite- Live ne mentionne pas ce don; mais, d’après l'historien latin, le roi des Étrusques aurait fait à Clélie un présent dont la valeur dut être plus appréciée encore de la vierge héroïque qui avait naguère exposé sa vie pour reconquérir sa liberté. Porsenna, donnant à Clélie une partie des otages qu’il retenait dans son camp, lui aurait permis de les choisir elle-même. Avec une délicatesse toute féminine, la noble jeune fille aurait désigné les otages dont la jeunesse exposait le plus l'innocence.

« La paix rétablie, dit Tite-Live, les Romains, ré-

compensant dans une femme un courage extraordinaire par un genre d'honneur extraordinaire, lui consacrérent une statue équestre. Au sommet de la Voie sacrée, fut placée l’image de la vierge montée sur un cheval !. »

Denys d'Halicarnasse ajoute que cette statue fut élevée à Clélie, par les pères des autres jeunes filles qui avaient été envoyées avec elle comme otages ?.

Nous voyons ainsi que, malgré leur indomptable énergie, les Romains admirèrent l'héroïne qui, même au péril de l'intérêt public, avait courageusement préservé son honneur. La chasteté était la première vertu que ces austères citoyens cultivassent dans leurs filles. Ils se distinguaient ainsi de ces Lacédémoniens chez lesquels, nous le rappelions tout à l'heure, la vierge était exercée à des luttes gymniques qui n’accroissaient la force de la Spartiate qu’en étouffant la pudeur de la femme.

Le nom seul de Virginie ne nous fait-il pas souvenir du prix qu'attachaient les Romains à l'innocence de leurs filles ?

1. Pace redintegrata, Romani nova in femina virtutem novo genere honoris, statua equestri, donavere, In summa $Sacra via fuit posita virgo insidens equo. n, 13. D'après une autre tradition, cette statue aurait représenté Valérie. Quant à la statue de Clélie, elle aurait été placée au Forum.

2, Nous avons essayé de coordonner dans ce récit les traditions, parfois différentes, que rapportent Tite-Live, 11, 13; Plu-

torque, Valérius Publicola; Actions courageuses des femmes ; Denys d'Halicarnasse, Ant. rom., V, 1V, 27-32, 35; ete.

Appius Claudius, le plus odieux des décemvirs, aperçut à une école du Forum une belle jeune fille qui y lisait : c'était la fille de Virginius, l’un des premiers centurions de l’armée qui occupait l’Algide. Virginius était le vivant modèle des vertus militaires et privées. Naguère, une femme digne de lui l’aidait à élever leur fille ‘ suivant les principes qui étaient l'honneur de leur foyer; mais un jour vint où la matrone fut arrêtée par la mort dans sa mission de mère éducatrice : le père continua seul l’œuvre commencée à deux. Mais lorsque le centurion se trouvait à l’armée, la jeune fille était deux fois orpheline.

À l’époque qui nous occupe, bien que Virginius fût à son poste, il n’avait pas laissé sa fille sans protecteurs. Le frère de sa femme, Numitorius, était à Rome, ainsi que le fiancé auquel le centurion avait promis sa fille : l’ancien tribun Icilius.

Appius Claudius ne put voir Virginie sans un trouble profond. Obligé de passer souvent devant l’école du Forum, il entretenait ainsi la passion coupable qui s'était allumée en lui, et qu’il ne pouvait satisfaire par des moyens honnêtes. Marié lui-même, il aimait la fiancée d’un autre. D'ailleurs Appius, l’un des auteurs de la loi qui interdisait le mariage

1. En parlant de Virginius et de sa femme, Tite-Live dit : /eurs enfants. Perinde uxor instituta fuerat, liberique instituebantur. 1, #4. Même quand il n’y avait qu'un enfant, les Romains avaient l'habitude d'employer le pluriel. Aulu-Gelle, 11, 13.

entre Îles patriciens et les plébéiens, Appius ne pouvait violer, comme homme, la défense qu'il avait établie comme décemvir. Il résolut donc d’enlever Virginie à son père. Tandis que le centurion défendait sa patrie à l’armée de l’Algide, l’un des maîtres de Rome allait tenter de profaner son foyer’.

Après avoir vainement essayé de captiver la jeune fille, le décemvir eut recours à la force.

Virginie allait au Forum. Soudain un client d’'Appius, Marcus Claudius, la réclamant comme son esclave, met la main sur elle, et déclare que, si elle refuse de le suivre, il saura l'y contraindre. La jeune fille demeure muette d’effroi, mais les cris de sa nourrice, qui invoque la protection des Romains, attirent la foule, et cette foule s’émeut et s'indigne Cette jeune fille, cette innocente victime, c’est l'enfant de Virginius, c’est la fiancée d'Icilius, ces deux citoyens si chers au peuple. Tous les hommes qui environnent Virginie deviennent pour elle autant de protecteurs. Désormais la jeune fille n’a plus rien à craindre de la violence de Marcus. Mais ce dernier cite Virginie devant le tribunal d'Appius. Suivant l’avis de ses défenseurs, la jeune Romaine les y accompagne. Alors Marcus, répétant la leçon que le décemvir lui a apprise, prétend que Virginie est

1. Voir Tite-Live, m1, 44; Denys d'Halicarnasse, Ant. rom., XI, v, 1-2.

née dans sa maison, qu’elle est fille de son esclave", et que celle-ci l’a donnée à la femme de Virginius, Numitorie, qui était privée du bonheur de la maternité?,

Les défenseurs de Virginie demandent qu’il soit sursis au jugement jusqu’à ce que Virginius, absent pour le service de l’État, ait pu revenir à Rome. Mais Appius déclare que, par respect même pour la loi, il doit, en attendant l’arrivée de Virginius, remettre la jeune fille à celui qui la réclame.

À ce moment, la foule s’écarte, et livre passage au fiancé et à l’oncle de Virginie*. Les licteurs veulent repousser Icilius malgré ses cris.

« C'est par le fer qu’il te faut m’éloigner d'ici, Appius, pour que tu tiennes caché ce que tu veux celer », dit au décemvir le fiancé de Virginie. « Je dois épouser cette vierge, et avoir en elle une femme pudique. Ainsi, convoque à la fois tous les licteurs de tes collègues, ordonne de préparer les verges et les haches : la fiancée d’Icilius ne demeurera pas hors de la maison de son père. Non, si vous nous avez enlevé l’aide tribunitienne et l’appel au

4. Tite-Live, 111, 44; comp. Denys d'Halicarnasse, ouvrage cité, XI, 3-4. Suivant l’auteur grec, ce serait à l’école même que Virginie aurait été cherchée par Marcus.

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