Denys d'Halicarnasse, ouvrage cité, xr
3. Tite-Live, m1, 45. Suivant Denys d'Halicarnasse, Icilius et Numitorius se seraient présentés plus tôt au tribunal d’Appius,
et ce serait devant eux que Marcus aurait exposé les droits qu’il prétendait avoir sur Virginie, XI, v, 5-10.
peuple romain, ces deux arches où se gardait la liberté, il n’a pas été donné pouvoir à votre passion sur nos enfants et sur nos compagnes. Exercez votre fureur sur nos corps et sur nos têtes : que la pudeur, au moins, soit en sûreté. Si la violence est employée contre cette jeune fille, moi, devant les Quirites, pour ma fiancée; Virginius, devant les soldats, pour sa fille unique, nous implorerons la protection de tous les dieux et de tous les hommes; et tu ne rendras cet arrêt qu'en nous massacrant. Je te le demande, Appius, considère de plus en plus jusqu'où tu t’avances. Virginius verra ce qu'il fera pour sa fille. Qu'il sache seulement ceci : que s’il fait défaut aux vengeurs de sa fille, il ait à chercher un autre parti pour elle. Moi, pour réclamer la liberté de ma fiancée, la vie me manquera plutôt que la fidélité ‘.»
Virginie avait trouvé dans son fiancé un protecteur, un sauveur. La liberté lui était rendue jus-. qu'au lendemain; et, avec un enthousiasme qui avait arraché des pleurs à Icilius, la foule entière avait offert de répondre pour elle; mais la caution de ses proches avait suffi.
Le frère d'Icilius et le fils de Numitorius courent au camp pour y chercher Virginius. Ils y volent : si le centurion n’est pas de retour le lendemain, c'en est fait de sa fille.
1. Ferro hinc tibi summovendus sum, Appi, inquit, ete. Tite- Live, 11, 46.
Le lendemain, ceux des décemvirs qui se trouvent au camp reçoivent d'Appius l’avis de ne donner aucun congé à Virginius, et de le tenir sous leur garde; mais il est trop tard, le centurion est parti!!
L’aube répand sur la cité romaine ses clartés blanchissantes ; et déjà le peuple est réuni au Forum. À cette lueur sépulcrale, on voit s’avancer un cortége en deuil. Un homme, un vieux soldat, conduit une belle jeune fille : tous deux sont misérablement vêtus. Des femmes, un grand nombre de défenseurs, accompagnent Virginius et sa fille.
Le triste cortège fait le tour de la place publique, et le centurion implore pour son enfant la protection des Romains. Il fait plus : cette protection, il leur en impose le devoir comme le paiement d’une dette, lui qui combat chaque jour pour leurs enfants et pour leurs femmes, lui dont les valeureux faits d'armes n’ont été dépassés par nul autre soldat. Et Virginius demande à quoi sert ce courage si, dans une ville qui est debout, les enfants des Romains ont à supporter ce qu’il y a de plus à redouter dans une ville prise d'assaut.
Le fiancé joignait ses prières à celles du pére. Mais rien ne touchait plus la foule que le silence et les larmes de Virginie et des femmes qui l'accompagnaient.
A. Tite-Live, 1, 46; Denys d'Halicarnasse, ouvrage cité, XT, ŸY, 49-45.
Ce fut au milieu de cette émotion populaire qu'Appius monta sur son tribunal. Comme s’il voulait jeter un défi à la foule agitée et hostile qui se pressait au Forum, il ne laissa même pas Marcus achever sa requête, et lui adjugea comme esclave la fille de Virginius!.
. Une morne stupeur accueille cet arrêt. re le groupe de matrones qui entoure Virginie, Marcus va saisir la jeune fille; et les lamentations des femmes s'élèvent au milieu du silence de la foule. Mais le centurion, étendant la main vers le décemvir, lui dit : « C'est à Icilius, non à toi, Appius, que j'ai fiancé ma fille; et c'est pour l’hymen, non pour la honte, que je l’ai élevée?. » Avec une amère indignation, Virginius demande à l’oppresseur s'il lui plaît de se ravaler au rang des brutes pour satisfaire ses passions; et le vieux soldat ajoute : « Si ceux qui sont ici le souffrent, je n’en sais rien; mais j'espère “ ‘ils ne le souffriront pas; ceux qui ont des armes”.
1. Tite-Live, mr, #17. Contrairement à l'historien latin, Denys d'Halicarnasse dit que les défenseurs et les témoins de ne furent entendus: il donne même la substance de leurs discours. Il ajoute cependant qu’Appius les interrompit pour formulerson arrêt. Ant. rom., XI, v, 17-22. La suite du récit présente encore d’autres variantes chez l'historien grec.
2. Icilio, inquit, Appi, non tibi, filiam despondi; et ad nuptias, non ad stuprum, educavi. Tite-Live, 11, 417.
3. Passurine hæc isti sint, nescio; non spero esse passuros illos, qui arma habent. Tite-Live, 11, 47.
Des armes! ils étaient loin, ceux qui les portaient, les fiers soldats de l’Algide, les compagnons de Virginius! Ici la jeune fille n’était défendue que par les femmes et les avocats qui repoussaient loin d’elle le misérable complice d’Appius.
Le héraut ramène le silence, et le décemvir déclare que non-seulement par la violence d'Icilius et de Virginius, mais encore par des indices certains, il sait qu'un complot menace la sécurité de Rome. Cette sécurité, il saura la défendre. Des hommes armés sont là, non pour menacer les citoyens paisibles, mais pour châtier les factieux. « Se tenir . tranquille sera donc meilleur, » ajoute-t-il. « Va, licteur, écarte la foule et donne passage au maître pour saisir l’esclave ‘. » À l'accent plein de colère qui vibrait dans. ces paroles, la multitude, frappée de terreur, s’écarte pour laisser passer Marcus : les Romains ont abandonné Virginie. Le centurion le comprend. Lui aussi, il semble fléchir. Il prie Appius de pardonner à la douleur d’un père les invectives qu’il à dirigées contre lui; puis il lui demande la permission d'interroger la nourrice en présence de la jeune fille. Si réellement il n’est pas le père de Virginie, il abdiquera de meilleure grâce les droits qu'il avait sur elle.
1. Proinde quiesce erit melius. I, inquit, lictor, summove turbam; et da viam domino ad prehendendum mancipium. Tite- Live, 11, 48.
Le décemvir consent. Alors Virginius conduit sa fille à l'écart, près des boutiques du Forum. Se saisissant du couteau d’un boucher : « Ceci, dit-il, est la seule manière dont je puisse, ma fille, te rendre la liberté‘! » Le fier Romain plonge son couteau dans le sein de la vierge ; et tournant alors son regard vers le cruel décemvir, le père laisse éclater dans une terrible imprécation le désespoir qui l'anime : « Par ce sang, Appius, je dévoue ta tête aux dieux infernaux ? ! »
Le cri que jette la foule est le réveil du peuple romain; c'est le rugissement du lion qui sort de son sommeil. En vain le décemvir ordonne-t-il l’arrestation de Virginius, le peuple suit le centurion qui, le fer à la main, s’est frayé un passage, et qui atteint les portes de la ville. Icilius et Numitorius soulèvent dans leurs bras le corps de la victime, ce corps que protége désormais le sceau inviolable de la mort. Tout en montrant au peuple la pàle vierge qu'ils portent à travers la foule, ils gémissent sur le crime d'Appius, sur cette malheureuse beauté qui en a été
1. Hoc te uno, quo possum, ait, modo, filia, in libertatem vindico. Tite-Live, nr, 48.
2, Te, Appi, tuumque caput sanguine hoc consccro. Litt. « Par ce sang, je dévoue, foi, Appius, ef fa téte, aux dieux infernaux. » Dans sa tragédie de Virginia, œuvre dont nous aurons à parler plus loin, Alferi a traduit cette imprécation :
£ Agli infernali Dei Con questo sangue il capo tuo consacro.
Virginia, allo quinto, sc. 1v.
la cause, sur la nécessité qui à contraint un père d’immoler la vie de sa fille afin de sauvegarder l'honneur de la vierge. Et tandis qu’ils portaient le corps de Virginie, les matrones les suivaient et se lamentaient. Elles demandaient en criant si c'était pour un pareil sort que l’on mettait des enfants au monde, et si telle était la récompense de la pudicité.
En Icilius, la douleur du fiancé, loin d’abattre l’énergie du Romain, donnait à ce courage civique un aliment de plus. Ainsi que les hommes qui l’entouraient, mais plus qu'eux encore, il réclamait les libertés que Rome avait perdues. Devant la tyrannie qui, non contente d’abaisser les citoyens, ne respectait même pas la pureté des jeunes filles, Icilius et ses compagnons pensaient surtout à la honte de la patrie !.
L'âme des vengeurs de Lucrèce renaît dans la vieille Rome. Le peuple repousse les licteurs qui, suivant l’ordre d’Appius, yont arrêter Icilius et Numitorius; le peuple les empêche aussi de recueillir le corps de Virginie ?. Le combat s'engage, et le dé-
cemvir est obligé de fuir son tribunal ?. ADe magnifiques funérailles sont faites à Virginie.