Denys d'Halicarnasse, ouvrage cité, XI, vni
pas de lui comme üu meurtrier de son enfant. L’existence de sa fille lui eût été plus chère que la sienne s’il avait été permis qu'elle vécût libre et pure. Lorsqu'il l’a vu entraîner à la honte comme une esclave, il a cru meilleur de perdre son enfant par la mort que par l’opprobre; en lui, la miséricorde est tombée dans l’apparence de la cruauté. Il n’eût pas survécu à sa fille s’il n'avait pas eu l’espoir de venger la mort de celle-ci avec l’aide de ses compagnons d'armes. Eux aussi ont encore des filles, des sœurs, des épouses : la passion d’Appius Claudius n’est pas éteinte avec sa fille; mais elle sera d'autant plus effrénée qu’elle aura été impunie. Par le malheur d'autrui, un enseignement leur est donné pour qu’ils se gardent d’une semblable injure. Quant à ce qui le concerne, sa femme lui a été ravie par le destin; sa fille, pour qu'elle ne fût pas plus longtemps vivante que pure, est couchée morte dans le tombeau, malheureuse, mais honnête. Il n’y a dès lors plus de place dans sa maison pour la passion d’Appius... Que les autres veillent sur eux et sur leurs enfants !.» Et l’armée s’écrie qu’elle ne fera défaut ni à la douleur de Virginius, ni à sa propre liberté. La chute des décemvirs, le rétablissement du tribunat et de l’appel au peuple, répondent à cette promesse. Virginius, élevé comme Icilius à la puis-
1. Ne, quod scelus Ap. Claudii -esset, sibi attribuerent, etc. 11, 50.
sance tribunitienne, devient le juge de celui qui l’a rendu parricide. C’est au Forum, c’est au lieu même où Appius a traité Virginie « comme une captive de guerre ! », c'est au lieu même où il a forcé un père de tuer sa fille, c’est au Forum qu’Appius entend s'élever contre lui la voix vengeresse de ce père. C’est de là qu'il est jeté dans la prison où, devançant son arrêt, il se donne la mort. Aïnsi périt celui des collègues d’Appius qui s'est plus particulièrement associé à sa tyrannie; les autres décemvirs sont exilés. Marcus Claudius, l’affidé d’Appius, ne doit qu’à la générosité de Virginius la grâce d'échapper par le bannissement à une sentence de mort. Sans doute le père de Virginie jugeait que le client d'Appius n’avait pu qu’obéir aveuglément à celui qui joignait à l’autorité toute-puissante du patron le despotisme du décemvir.
« Et, dit Tite-Live, les mânes de Virginie, plus heureuse morte que vivante, après avoir erré à travers tant de maisons pour réclamer des châtiments, se reposèrent enfin quand nul coupable ne resta ?. »
Vivante ou morte, c'est toujours comme une ombre silencieuse et triste que Virginie traverse les grands événements dont elle est la cause. Elle ne
1, Velut bello captam. Tite-Live, 111, 57.
2. Manesque Virginiæ, mortuæ quam vivæ felicioris, per tot domos ad petendas pœnas vagati, nullo relicto sonte tandem quieverunt. Tite-Live, 111, 58.
parle que par ses larmes !. C’est bien la vierge romaine, l'être pur et sacré qu'un peuple entier saura venger, mais qui, à l'heure même des suprêmes périls, n’osera pas élever la voix hors du foyer.
Bien des siècles plus tard, un fils de l’'Ttalie moderne reproduisit sur la scène le type de l’antique héroïne de sa race. Il lui donna dessentiments dignes d’une Romaine, et les lui fit exprimer dans un fier langage. Les nécessités de l’action dramatique ne permettaient pas à Alfieri de faire de Virginie un personnage muet comme celui de Tite-Live, Mais il nous semble entendre, en l’écoutant, une matrone plutôt qu’une vierge romaine. La matrone seule aurait pu, sans violer les convenances, défendre elle-même sa cause. Reportons-nous encore vers la Virginie de Tite-Live. Quand Marcus veut s'emparer d'elle, elle ne parle pas, elle ne crie même pas; elle demeure immobile de stupeur, et c'est sa nourrice qui invoque l’aide des Romains. Mais dans la tragédie italienne, avec quelle fière protestation Virginie repousse celui qui ose la réclamer comme esclave! « Et si cependant, dit-elle, nul défenseur ne surgit,
1. I en est également ainsi dans le récit de Denys d'Halicarnasse. Virginie n’y sort de son attitude passive qu’au moment où, condamnée par Appius à suivre Marcus, elle se serre contre le sein de son père, ct lui fait ses adieux avec la plus vive tendresse. Ant. rom., XI, v, 25. Tite-Live ne mentionne pas ce touchant détail.
force vous sera, bourreaux, de m’égorger ici avant de me mener esclave. Moi, d’un père héroïque, certes, je suis la fille. Je sens l’âme romaine palpiter, libre, dans mon sein. Autre l’aurais-je, bien autre, si de ton vil pareil j'étais née, esclave plus vile encore ! ! » |
Digne fille de Virginius, l’héroïne de la pièce italienne est aussi la digne fiancée d’Icilius. Voyons-la traverser le Forum avant l'attentat de Marcus : « Jamais, dit-elle, je ne passe par ce Forum sans que de hautes pensées m'arrêtent. C’est là le champ d’où l’on entendit naguère les sentiments libres tonner dans la parole de mon Icilius ?. Muet aujourd’hui le rend le pouvoir absolu. Oh! combien sont justes en lui la douleur et la colère! »
4. E se pur nullo difensor sorgesse, Svenarmi qui, pria che menarmi schiava, Carnefici, v'è forza. Io d’alto padre Figlia, certo, son io : mi sento in pette Libera palpitar romana l’alma ; Altra l’avrei, ben altra, ove pur nata D'un vil tuo par schiava più vil foss’io.
Virginia, atto primo, se. 11.