‹ La femme romaineChapitre 46 sur 313 · Ortolan, Histoire de la législation romaine · texte numérisé non relu

Ortolan, Histoire de la législation romaine

désespoir, les jeunes étrangères se livrent à leur douleur, à leur indignation; mais le roi vient luimême relever leur courage. Il leur promet qu’elles seront avec leurs époux en pleine communauté «de tous les biens, de tous les droits de cité, et de ce qu’il y a de plus cher au monde : les enfants. Que celles-ci fassent donc fléchir leur ressentiment. Qu'elles donnent leurs âmes à ceux à qui la force a donné leurs personnes. Souvent, à la suite de l’injure, est né le pardon‘. » Romulus ajoute que leurs ravisseurs seront pour elles les meilleurs des époux, et que, ne se bornant pas à remplir les devoirs que prescrit le mariage, ils s’efforceront de leur faire oublier leurs parents et leur patrie.

Et ces hommes qui entouraient les jeunes filles désolées, ce n'étaient plus ces farouches ravisseurs qui, la lance à la main, avaient fondu sur elles. C’étaient des amis, c’étaient des suppliants qui les consolaient avec tendresse, et.qui, au nom de leur amour, s’excusaient de leur faute; « prières toutespuissantes sur l’esprit de la femme”, » dit avec un sourire le grave Tite-Live qui ajoute : « Déjà les sentiments des femmes enlevées étaient presque

4. Illas tamen in matrimonio, in societate fortunarum omnium civitatisque, et, quo nihil carius humano generi sit, liberum fore, etc. Tite-Live, r, 9.

2. Quæ maxime ad muliebre ingenium efficaces preces sunt. TA Ader td.

adoucis, alors que leurs parents, avec des vêtements de deuil, des larmes et des plaintes, excitaient puissamment les villes!. »

En ravissant les filles de leurs voisins, les compagnons de Romulus ont préludé à ces guerres de conquête qui feront de Rome la maîtresse du monde. Les Céniniens et les Antemnates, qui se sont levés pour venger leurs filles, deviennent les premiers sujets de Rome. Mais déjà la matrone est puissante à son foyer, et, par ses supplications, elle obtient que les vainqueurs reçoivent parmi leurs concitoyens les membres des cités conquises. La défaite des Antemnates suit celle de leurs alliés. Mais alors seulement la grande guerre va commencer avec l'irruption des Sabins sur les terres romaines.

La trahison de Tarpéia a livré le Capitole aux envahisseurs. C’est dans Rome même que la lutte s’engage entre les Sabins et les compagnons de Romulus. Soudain des femmes aux cheveux épars, aux vêtements lacérés, se précipitent au milieu des combattants. Le devoir et l’amour ont vaincu dans leurs cœurs la timidité de leur sexe, et elles affrontent les traits qui volent au-dessus de leurs têtes. Elles Supplient « d’un côté, leurs pères, de l’autre, leurs époux, de ne pas se couvrir du sang défendu d’un

1. Jam admodum mitigati animi raptis erant : at raptarum parentes tum maxime sordida veste lacrymisque et querelis civitates concitabant. Tite-Live, 1, 10.

beau-père ou d'un gendre, de ne pas souiller d’un parricide les enfants qu'elles ont conçus, les fils de

ceux-ci, les petits-fils de ceux-là. — Si la parenté qui existe entre vous, si cette alliance par le mariage vous déplaît, tournez contre nous vos ressentiments, nous, qui sommes cause de la guerre, nous, qui sommes cause des blessures et du massacre de nos époux et de nos parents. Il vaut mieux que nous périssions que de vivre, veuves ou orphelines, sans les uns ou les autres de vous.»

L'émotion rend muets les combattants. Après un silence solennel, les chefs des deux armées s’avancent, et scellent une paix qui fait de deux peuples un seul peuple, une famille agrandie.

Pendant la conclusion du traité, les Sabines présentaient à leurs pères, à leurs frères, leurs époux,

1. Hine patres, hince viros orantes. Tite-Live, 1, 13. Comp. Plutarque, Romulus. Suivant Denys d'Halicarnasse (Ant. rom., 1. I, c. x), les Sabines ne se seraient pas jetées au milieu des combattants ; mais, vêtues de deuil et accompagnées de leurs enfants, elles se seraient rendues, avec l'approbation du Sénat, au camp des Sabins, et auraient imploré la pitié de leurs pères, de leurs frères. Cette version a été favorablement accueillie par M. Am- ‘père, qui y a vu une preuve du système qu’il a développé dans son Histoire romaine à Rome : la prépondérance absolue de la race sabine aux premiers temps de Rome. Suivant l'ingénieux et savant critique, les Sabins auraient constitué à Rome l’ordre des patriciens; et les compagnons de Romulus, ainsi que les Latins qui avaient été incorporés dans la cité, auraient formé la plèbe. Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur ces questions d'origines que peuventseuls résoudre les juges compétents. Nous avons donc suivi les traditions généralement adoptées.

leurs enfants. Après avoir déployé le .courage de l'héroïne, elles ne laissaient plus voir que le dévouement de Ja femme. Elles portaient des provisions à ceux qui en avaient besoin, et recueillant dans leurs demeures ceux qui étaient tombés pour leur cause, elles les pansaient elles-mêmes. Aux Sabins qu’elles abritaient ainsi sous leur toit, elles montraient que, maîtresses dans leurs maisons, elles étaient traitées par leurs époux avec une respectueuse sympathie.

Plus que jamais Sabins et Romains entourèrent de leur tendresse les femmes à qui ils devaient les bienfaits de la paix et de l’union. A ce redoublement d'affection, les Romains joignirent les hommages d'une vénération particulière. Si, avec Plutarque, l'on peut douter que Romulus ait donné les noms de trente Sabines aux curies entre lesquelles il partagea son peuple ‘, du moins l’on peut accepter d’autres traditions. Ainsi les Romains devaient céder le côté d'honneur aux femmes qu’ils rencontraient dans la rue. Il leur était prescrit de ne jamais prononcer, devant les chastes Sabines, une parole contraire aux bienséances. Même accusées d’un crime, les femmes ne pourraient être citées devant les juges ordinaires. Enfin leurs enfants auraient le privilége de porter au cou l’ornement nommé bulla ?, et de revêtir la robe prétexte à la bordure de pourpre.

1. Plutarque, Romulus. Tite-Live admet cette tradition, 1, 15. 2, Bijou de forme ronde, renfermant d'ordinaire une amulette .

Dans le traité qu'avaient conclu les Sabins et les Romains, il avait été expressément stipulé que les femmes de ceux-ci ne seraient obligées ni de faire la cuisine, ni de moudre le grain, et qu’elles ne seraient astreintes qu'au filage de la laine !.

Toute la destinée de l'épouse romaine est contenue en germe dans ce récit.

Devant le droit, la femme est presque toujours, dans les premiers temps de Rome, sous la main du mari. Ici, comme dans l'antique Orient, l'épouse subit la condamnation prononcée par le Seigneur alors que, par la femme, le péché entra dans le monde : « Tu seras sous la puissance de ton mari. »

Mais, aussi bien à Rome qu'ailleurs, la Providence permit que les mœurs vinssent adoucir les lois humaines qui avaient gardé l'empreinte de la sentence divine. Nous avons vu que c’est surtout chez le peuple de Dieu que la femme fut honorée. Parmi les autres nations antiques, Rome conserva à un haut degré, avec le respect de la femme, le souvenir des mœurs patriarcales. D'ailleurs les compagnons de Romulus ne pouvaient que reconnaître la supériorité morale qu’avaient sur eux les Sabines, filles d’une

et suspendu à un collier. Les Romains empruntèrent sans doute cet ornement aux Étrusques. Voir les bulles étrusques de la collection Campana, au Musée du Louvre. L'enfant du patricien portait la bulla en or, et l’enfant du plébéien, en cuir.

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