‹ La femme selon mon cœurChapitre 3 sur 8 · LITRE II · texte numérisé non relu

LITRE II

(ËioiiiPii^iBisi ipmismiri^iâc

(Sapho.)

A force cependant de vivre auprès de Marie en l'assurance de son amour , d'autres désirs vinrent à Alfred, plus osés , plus violents, qui le brûlaient davantage , qui allumaient son sang , qui le consumaient.

Oh! quand pourra-t-il contre son cœur sentir battre le cœur de Marie! Quand pour-

IIO

ra-t-il dans ses bras l'étreindre ! de plus près respirer son souffle ! dérouler ses beaux cheveux I la baiser sur les lèvres comme à présent il la baise au front ! Et son bras potelé , car il est potelé bien sûrement ; et son cou , qui gracieusement se balance ; et ses blanches épaules ; et son sein si joliment arrondi ; et ses yeux, et les longs cils qui bordent ses yeux, quand les pourra-t-il baiser! baiser Marie de toute son àme , de toute sa bouche, à son aise , et sans cesse , et partout !

Et, l'œil en feu, Alfred parfois disait à Marie : (c Marie , veux-tu?. . oh , je t'en prie ! . . oh , de grâce !.. » Et , confuse , Marie le repoussait , s'eftbrçant d'être sévère , mais tout ejî émoi j Marie lui tenait rigueur ; Marie ne voulait pas.

Un joiu* pourtant Alfred obtint delaconduire à la promenade : plein d'espoir , le coquin! Et tous deux, bras l'un sur l'autre, s'acheminèrent vers les champs.

C'était vers la fin de septembre.

Or , je ne sais point d'époque où l'on soit plus porté à l'amour. Le ciel est d'un bleu pâle, le soleil moins ardent et triste. Les vents plus ne soufflent doucement , mais vifs et froids quelque peu. Les feuilles jaunies tombent de l'arbre, et courent au loin. Des troupes d'oiseaux battent de l'aile par les airs, et gagnent un climat plus chaud. . . Oh ! un peintre vous rendrait bien mieux que moi toute cette grande nature qui se désole et s'en va mourante. Il vous peindrait des arbres et l'écorce, et les branches, et les feuilles sèches ; vous les verriez , vous verriez les fleurs fanées, les lits de mousse et les fruits ridés ; vous les toucheriez du doigt... Mais faites mieux encore : sortez de votre gîte, s'il vous plait. Allez aux champs , en pleins champs. Marchez vite, surtout; de temps à autre courez, courez droit devant vous, au gré du vent; puis , quand fatigué , arrêtezvous... Hé bien! ne sentez-vous point je ne sais quelle agréable chaleur qui se faufile en tous vos membres et vous fait suer des roses sur le visage? ]N'est-ce pas qu'un chatouillement, je ne sais quel au juste, mais tout

doux , tout doux , se manifeste aux environs du cœur, et délicieusement l'étreint? Votre poitrine est haletante, n'est-cepas? Laissez aller votre âme : votre âme s'exalte, n'est-ce pas, et respire en tous vos traits qui sourient , se repose sur votre bouche mi-béante? Oh! alors , vienne une femme : et vos deux bras d'euxmêmes s'ouvriront pour la presser, et vos lèvres d'elles - mêmes se poseront sur ses lèvres.

Ainsi étaient Alfred et Marie ; ainsi était le ciel... tout bleu, et, par bonheur, sans nuage.

Vous rapporter leur longue causerie, enjouéeetbadine, tendre nonobstant et toute parsemée d'amoureux propos , les gentillesses, les folâtreries agaçantes de la jeune fille, et du jeune homme les gros soupirs, la mine contente et désireuse pourtant : serait, j'imagine , peine perdue.

Bref donc , ils arrivèrent , tout cheminant , tout devisant , tout faisant mille folies , en un bois bien connu , le bois de Meudon ; et là

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s'assirent, sur la mousse, sous un berceau des plus touffus , nullement las ou n'y songeant pas, ne songeant ni à faim, ni à soif, ni à quoi que ce soit , sinon à s'entre-regarder et à se manger des yeux. Et aussi y eut-il davantage épanchement. Plus téméraire était Alfred ; moins sévère Marie , quoique mutine un peu; si bien que l'entretien s'en vint à prendre une tournure vive et pressante , pressante de plus en plus. Et tant le fut-elle à la fin, que Marie, toute pudibonde et chaste fille , la figure enveloppée d'une rougeur charmante comme d'un voile , Marie , ayant regardé autour d'elle de crainte qu'on ne la vît, abandonna et ses yeux et sa bouche aux baisers, et même baisa Alfred à son tour , ne pouvant s'en retenir.

Que voulez-vous. . . ! Alors que la vue est troublée comme par un nuage ; qu'il monte à la tête comme une vapeur qui soûle , qui donne la fièvre ; que je ne sais quoi d'électrique attire, entraine, force l'élancement, contraint à se rapprocher ; alors , pense-t-on à ce qu'on fait ? Est-on maître de soi ? Et d'ailleurs , Ma-

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rie , ne fût-elle en proie aux désirs ardents , peut-être se serait laissée aller à Alfred , seulement pour qu'Alfred fût heureux

Mais , voyez le malheur !

Comme ils en étaient là , un vieillard s'avançait vers eux ; beau vieillard , à cheveux blancs , lisant parmi les allées touffues , et même paraissant avec soin méditer. Point ne vit-il nos galants ; et , si les avait aperçus à travers les feuilles , sans doute s'en fut allé de peur de les troubler.

Pour eux, tant fussent-ils entiers à leur gentil amusement, cependant ouïrent-ils le craquement de la mousse. Sur quoi ils se retournèrent , et , voyant le vieillard , soudain prirent leur volée : elle pleine d'effroi , lui grommelant. Et pour lui, notre vieillard , levant la tête au bruit, grandement fut-il fâché d'avoir déniché si joli couple : joli , car il les vit de loin se retourner à demi. La jeune fille surtout lui parut belle, rouge qu'elle était comme une cerise, et verte dans le dos; et il

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sourit , aimant ce qui est beau : le bon vieillard!

Alfred pourtant et Marie , une fois hors de portée, se remirent peu à peu : Marie, contente de n'avoir point failli; Alfred, toujours amoureux mais moins emporté. Et , à ce propos , bien faut-il dire que le soleil se couchait. Ils furent fort surpris , nos deux amants , de se voir si attardés, et toutefois ne s'en repentirent : jouissant ensemble du soir si beau d'un si beau jour, humant l'air rafraîchi, oyant les derniers rossignols qui par- ci parlà sous les feuilles chantaient , s'échappant en mille jaseries tout aimables, babillant, gazouillant comme les hôtes du bois.

Alfred , lui , se rappelait que fréquentes fois il était venu à Meudon s'ébattre et faire ripaille avec des filles, et que toujours il s'en était retourné le cœur vide , si n'est plein d'ennui ; tandis qu'à présent il s'y retrouvait l'âme guérie de ces impuretés , sereine , heureuse , la tète haute , l'œil superbe , fier de son bel âge, de sa verdeur, et des voluptés

toutes nouvelles dont il avait découvert le secret. En ses jours de débauche, jamais il n'avait pris garde aux admirables choses qui partout sautent aux yeux dans la pleine campagne ; tandis qu'à présent il s'extasiait à voir les bois , les champs , la lune qui se levait , et les étoiles qui pointillaient à la grande voûte bleue.

« O Marie, quel beau ciel!

— Oh ! oui.

— Comme le cœur bat vite par ce temps-

Cl : ))

Marie ne dit rien. Elle trembla doucement.

(( Puis , continua Alfi'ed faiblement et comme si l'àme lui défaillait , je vous aime , ô Marie, et vous m'aimez. Or, voyez-vous, les champs, les bois, le ciel , toute cette harmonie retentit bien plus vivement au cœur de deux êtres qui s'aiment et vivent l'un dans l'autre! Notre amour, ô Marie, réfléchit toute la nature. Dans cette nature si animée, c'est de l'amour comme en nous 5 c'est l'amour qui

vivifie et les champs , et les bois , la terre , le ciel.... Oh, quel bonheur de s'aimer ! »

Et il se retourna pour la presser sur son sein , puis la baisa longuement sur les yeux , sur la bouche , dans le cou.

c( Oui sans doute , reprit Marie , oh ! oui , s'aimer , c'est le bonheur ! . . . Mais , quand on ne s'aime plus ?

— Folle ! » dit Alfred , faisant une moue , puis la baisant de nouveau pour la punir.

Marie avait dit cela parce qu'elle est femme de sens et apprécie la faible humanité. Mais qu'elle est loin , mon Dieu , qu'elle est loin d'appliquer à leur amour cette vérité générale ! Elle mourrait du coup , la pauvre fille , si jamais elle venait à soupçonner Alfred d'inconstance.

(BiîiiiPiîîîiaa m.

La vertu est aussi uqc i'orce.

(TOULOTTE.)

(Srt c^(mUn( xmi$i m Cannent <n Van j>e ^tâcç mit ^xwt cent ttmU,

Le tête-à-tête , plaisir fort innocent avant la promenade de Meiidon , n'était plus à cette heure un simple jeu d'enfants , un jeu auquel on puisse se risquer sans la perspective de conséquences graves.

N'est-il pas vrai, Marie? Jeune et belle comme tu es , et tout aimante , es-tu sûre de

tenir bon long-temps contre Alfred , jeune aussi , et beau, et vif, et brûlant , de plus enhardi par son demi-succès ? N'est-ce pas qu'après le laisser-aller du bois , tu ne saurais trop comment lui dire : (c Non , monsieur. . . ; finissez , monsieur. . . ; je ne veux pas ! »

Puis , à ce moment suprême où la pudeur s'en va expirante , une autre idée , bien plus tourmentante , se jeta à travers les combats qui se livraient en son coeur.

« Alfred, dit-elle, jamais vous ne m'avez parlé de vos parents ?. . . »

C'était la vérité. Mais ses motifs, en cela , tenaient à un sentiment de délicatesse on ne saurait plus louable. Parler de ses parents , n'était-ce point réveiller chez Marie le souvenir qu'elle n'en avait point , hélas !

Forcé cette fois de répondre à une question trop directe pour être éludée, il le fit dans les termes qu'il crut les meilleurs pour couper court à cette conversation :

(c Marie , dit-il , j'ai mon père et ma mère : ils sont riches , vous le savez. »

Ils sont riches Mais c'était justement ce

qu'il fallait cacher , ou au moins ne pas rappeler d'une façon si gauche et si brusque. Peut-être s'imaginait-il , le sot , que Marie s'inquiétait de leur avenir , et qu'alors son seul soin devait être de la rassurer. Or , vous allez voir comme il était loin encore de connaître cette vertueuse fille.

<( Ils sont riches ! » reprit-elle , et tristement baissa la tête.

ALFRED , étonné.

Eh ! Marie , à vous entendre , on vous croirait au fond de l'âme quelque chagrin?...

MARIE

Du chagrin ? oh ! non. Près de vous , je suis bien heureuse. Près de vous, Alfred, je voudrais mourir.

ALFRED

Dites plutôt vivre, toujours vivre...

MARIE

Ah! sans doute.... Mais... je suis pauvre! vous êtes riche !

ALFRED , gaîment.

Tant mieux donc , tant mieux !

On vous fera épouser une femme riche comme vous....

ALFRED

Que me dites-vous là !

MARIE

Qui aura des robes magnifiques , et de toutes couleurs , d'étincelantes parures , des cachemires , des panaches à son chapeau. . .

ALFRED

Marie!., mais, Marie, qu'ave z-vous ?

MARIE

Et moi, je n'ai rien à mon chapeau que les fleurs qui viennent aux champs —

ALFRED

N'est-ce que cela?... Oh, bien! je te donnerai de l'or, des bijoux et de belles robes , des chevaux , des voitures

Ici Alfred aurait dû se rappeler l'accueil fait à une proposition à peu près semblable , le jour de sa première visite à Marie.

Marie , certes , n'avait jamais porté le plus petit regard d'envie sur toute cette opulence qu'étalent si complaisamment nos dames du grand monde. Jamais elle n'avait convoité de riches atours , des diamants , de somptueux équipages. Elle n'était point de ces femmes auxquelles il faut des fêtes resplendissantes , des plaisirs bruyants et à fracas , des hommages, des adorations, une existence toute de luxe et de superbe apparat , tourbillonnante , étourdissante. Son âme , à elle, n'était point vide , et se pouvait fort bien passer de ce brillant cliquetis , lequel , pour me servir d'une expression de madame de Staël à propos de je ne sais quelle autre vanité pareillement sonore, n'est c^^uti deuil éclatant du honheur.

Alfred donc, en interprétant de la manière que vous avez vue la plainte douce et tendre de Marie , montre encore comment il n'apprécie point ce caractère à toute sa hauteur.

Elle cependant, bien qu'elle se vît incomprise, n'eut point l'idée de se fàclier. Elle l'avait fait une fois ; mais alors elle ne con-

naissait point Alfred. Aujourd'hui qu'elle le connaît : « Ce qu'il a dit, pensa-t-elle , est d'une bonne âme et pleine d'amour. Oui , sûrement, il m'aime. Peu importe, en ce cas, de quelle manière il essaie de m'en convaincre. »

Puis , tout haut , d'une voix aussi tendre et plus triste , elle ajouta :

(c Ainsi , vous me donneriez tout ; et moi — je ne vous donnerais rien!

ALFRED

Ton amour , petite sotte , ton amour. . . N'est-ce rien que ce cœur , si grand , si fort , si beau , qui si bien s'ouvre à toutes les émotions, qui bat plus vite et retentit au bruit des gloires versées à torrents sur la France , qui pleure sur ses humiliations , qui saigne des blessures faites à l'humanité, se nourrit de choses si sublimes , et , au milieu de tout cela , réserve une petite place où me nicher, moi indigne ?

MARIE, qui (tabord a souri en voyant l'exaltation

d'Alfred, 'puis a repris son air désolé.

La femme qu'on vous présentera , Alfred, sera comme moi bonne, meilleure peut-être. . .

ALFRED

Jamais! jamais!...

MARIE

Belle , de plus —

ALFRED

Comme vous ?

MARIE

Beaucoup plus belle, sans doute... et puis

plus jeune J'ai vingt-deux ans bientôt.

Vingt-deux ans! cela compte, savez-vous?

Vous n'en avez que vingt-deux , vous aussi. Un homme, mon ami , toujours doit être plus âgé que sa femme —

Marie évidemment était folle. A quel propos venir radoter ces contes de grand'-mères, elle dont le jugement d'ordinaire en valait dix, qui n'avait besoin de nulle âme au monde pour estimersainement leschoses, faire la juste différence des cas où l'on se peut conduire en vertu d'une règle générale absolue , de

ceux où la règle générale doit être amendée par des exceptions , et qui de ce travail intellectuel ne se tirait, j'imagine , pas trop mal?. . . Ce que c'est que l'amour , voyez !

(( Eh ! oui , continua-t-elle toujours déraisonnant , vous êtes jeune, trop jeune, en vérité... Tout saturé de jouissances grossières, et précoces, et multipliées, vous vous êtes exalté au premier amour pur et vrai qui s'est glissé jusqu'à votre âme; et, tant que dure cette exaltation, vous ne concevez pas que vous puissiez un jour vous donner à une autre Mais cela passe, voyez-vous Et il

y a tant de femmes qui sont plus belles que moi, meilleures, et puis plus riches... ; et... l'une d'elles vous plaira, vous lui plairez..; vous l'épouserez...

ALFRED

Jamais , dis-je , jamais!...

MARIE

On vous y forcera.

ALFRED

Qui donc ?

MARIE

Vos parents, Alfred... Ils vous représenteront l'avantage d'une position brillante

ALFRED

Marie, vous ne m'aimez pas...

MARIE

Eh ! si fait, je vous aime.... Mais , je vous le dis , je n'ai rien I

ALFRED

Est-ce ma faute , ô Marie , si je suis né plus haut que vous ?

MARIE

Non , sûrement : mais vos parents. . . .

ALFRED

Tenez-vous beaucoup, mon amie, à ce qu'on appelle le mariage ?

MARIE

Du tout : et je vous l'ai déjà dit. Qu'est-ce que le mariage? Autour de nous voyez!... Une fille se trouve , riche ; et vite se trouve un homme qui l'épouse , et , l'épousant , n'épouse que son or. D'autres fois , c'est un garçon ennuyé qui veut faire un parti, posséder en toute propriété une femme qui le matin soigne son pot-au-feu , et le soir cou-

che avec lui , qui desserve ses petits besoins ; ailleurs un débauché qui, tourmenté d'un désir brutal , et ne pouvant s'assouvir autrement, se marie, sauf à rejeter sa proie dès qu'il l'aura souillée. Et voilà comment la plupart tombent vives au grand gouffre des pauvres femmes sacrifiées !

ALFRED

Mais, Marie, pensez-vous...?

MARIE

Non, non. Mais cette idée seule est bien cruelle, que, si un mari passe toute sa vie auprès de vous, c'est peut être uniquement parce qu'une loi l'y contraint. Je veux , moi,

qu'il y reste par son amour Le monde, je

le sais , distribue fort souvent ses grâces et ses mépris selon qu'on est ou non marié. Une femme aura un amant qu'elle aimera : on fera fi sur elle. Elle aura un mari qu'elle n'aimera

pas : on la comblera d'égards Mais ce sont

là de ces préjugés dont je me soucie peu...

ALFRED

Eh bien! je vais vous parler franchement, ô Marie!.. Il se peut que mes parents... vous savez? les parents ont une façon de calculer

en désaccord quelquefois avec celle dont calculent les enfants. Ils ne voient, eux, que l'intérêt matériel j nous voyons, nous, plus haut que cela. . . N'est-il pas vrai, mon amie?. . . Or , pour revenir , il se peut que mes parents. . . .

MARIE

Et peut-être ils n'auraient pas tort — Car je ne suis pas, Alfred, une privilégiée de ce

monde: je suis une femme tout ordinaire

Ami, oubliez-moi! ô monsieur, je vous en conjure, oubliez-moi!... Eh, mon Dieu , ce n'est pas si difficile que vous le croyez — Avec une autre soyez heureux ! C'est bien simple , allez , bien simple : et je prierai Dieu pour que cela soit.

C'est me faire bien du mal, ô Marie! car mon amour , d'après vous , ne serait rien qu'un feu passager qui s'éteindrait au moindre souffle. Autrefois, soit! mais, depuis , n'ai-je pas bien mérité que cette injure ne me fût point faite, de soupçonner mon cœur? Et si vous désirez fermement la sanctification , légale comme on dit, de notre union : rien, entendez-

vous, rien ne renipêchera. Je vous aime , Marie, mieux que tout au monde.

MARIE

Eh ! non , non , ce n'est pas cela — Mais , écoutez : vous savez qu'autrefois les dames avaient des chevaliers qu'elles envoyaient au fin bout du monde. Ce n'était pas si sot vraiment ; car je ne sache rien qui puisse mieux éprouver l'amour d'un homme. Cet usage , je le sais bien , est dès long-temps passé ; mais pourquoi ne le point rajeunir, du moins en ce qu'il avait de bon ? . . .

ALFRED

Dieu , mon Dieu , qu'allez-vous mè proposer !

MARIE

Voulez-vous partir ?

ALFRED

Nous y voilà !

Oh! partez , partez !... Ihi an seulement , rien qu'un an...

ALFRED

Rien qu'un an !

MARIE

Et je me garde pour vous. . .

Alfred d'abord fut consterné , puis affligé , puis se prit ii réfléchir.

« Partez-vous ? )) dit Marie.

ALFRED , résolu.

Je partirai.

MARIE

Oh ! je le savais bien... Vous m'aimez,, Alfred , je le vois : aimez-moi toujours !

De l'instant où fut prise cette grande résolution , tous deux se gardèrent bien d'une familiarité trop expansive. Trouvez - vous qu'après la scène de Meudon il y ait miracle à tant de réserve?... Eh ! point. Le tonnerre gronde et souvent s'apaise sans qu'il se soit brisé en éclats, sans qu^il ait fait dommage ; et le ciel alors redevient bleu , l'air pur et frais. Sortie d'une crise , toute la création renaît à sa vie ordinaire , recommence son harmonie douce et tranquille.

Eux de même.

Oh I c'était pur, leur amour; c'était chaste; c'était quelque chose d'aérien , de céleste. Et ce qu'ils se contaient, l'un près de l'autre assis , c'était je ne sais quoi , mais doux, infiniment doux, plus qu'un concert des anges au paradis.

A bien prendre, ce n'est là pourtant que l'avant-goùt de l'amour ; mais un avant-goût si plein de charme déjà, qu'ils ne songeaient guère à le dépasser. Alfred s'était refait vierge. Embrasser Marie , l'embrasser seulement sur le front ou la joue , il n'allait pas plus loin... Possible, pourtant (je n'oserais dire non), possible qu'il fût pris en d'aucuns moments d'un désir rapide de baiser sa belle maîtresse sur la bouche... mais que vite il revenait à lui ! Un baiser sur la bouche : oh ! cela souffle amour en tous les sens, cela brûle... Et sa parole , sa parole engagée d'honneur ! . . .

Or, de cette contrainte leur venait un nouveau plaisir, et bien vif. Frémissant à l'approche l'un de l'autre , se regardant, et souriant , et pleurant , pleurant de douces larmes , se

dérobant une main , la pressant , l'effleurant des lèvres ; ils trouvaient , dis-je , à ces riens une jouissance inexprimable vraiment , et partout , au cœur, aux pieds , aux mains , à la tête , dans les cheveux , dans les yeux , sur chaque point du corps , sur chaque point de la figure, laquelle tantôt rougissait et s'enflammait , tantôt se faisait calme et reposée comme un rayon du soleil couchant.

Hélas ! vint le jour où il se fallait quitter. . .

(c Allez , mon ami, partez ! dit Marie

Ainsi parlait jadis , ajouta-t-elle souriant parmi sa tristesse , la belle dame congédiant son chevalier...

— -Et au retour , interrompit Alfred , michagrin de son départ , mi-consolé par l'espérance que cette douce parole allumait en son âme...

— Donnait sa main à baiser, répliqua Marie. »

Alfred fit une petite mine piteuse.

Ce que voyant , la toute belle , belle et

— i34 — bonne , ajouta d'une façon vraiment charmante :

(( Oh ! nous ne sommes plus à ce tempslà Ce n'est point qu'à bien prendre il

ne soit regrettable à beaucoup d''égards : l'autre jour je vous le disais. Ainsi les tournois , les cours d'amour, toutes ces fêtes de la chevalerie , où les femmes avaient droit de souveraineté , ne contribuaient pas peu à exalter le courage , le génie , la vertu. On se battait , on était poète , on était le plus sage des hommes , uniquement pour un regard de sa belle... Mais, à ne considérer les choses que sous un point de vue général , le temps présent vaut mieux , sans contredit. En tout la liberté s'est faite plus grande, plus large... Et tenez , ajouta-t-elle souriant le plus bellement du monde , baisez-la , cette main , dès à présent... Allons, vite I... »

Et , disant cela , elle la présentait , toute petite, et blanche , et jolie comme un cœur.

Alfred , comme pensez, ne manqua d'y

coller ses lèvres, et long- temps savoura le plaisir.

« Oh ! oh ! fît-elle tout émiie et hors d'elle par ce baiser. . . Oh , mieux, mieux que cela! » Et , sans plus de gêne , se pendit au cou du beau sire , son chevalier. Il partait , voyezvous...

Une minute, deux, trois minutes, quesaisje?un quart d'heure peut-être s'écoula parmi ce délicieux baiser.

Après quoi Alfred se détacha soudain des bras qiii l'étreignaient encore avec une vive force , et partit vite , vite , au galop, sans se retourner, ma foi I sans se retourner ; car il serait revenu , et il ne le fallait pas.

Il serait revenu ; car il eût vu Marie qui le suivait des yeux 5 et ses yeux alors étaient si tendres , si caressants , si beaux I et sa bouche était si gracieusement béante ! semblant attendre un dernier baiser, comme la rose une brise qui la vienne rafraîchir !

Marie , tant qu'elle put voir Alfred , fut calme et presque gaie.

Alfred une fois loin , Marie rentra et se prit à pleurer.

(BHiiipaïïiais aaii.

Le salmigondis est un ragoût de plusieurs viandes réchauffées.

(Le Dictionnaire.)

Sflfmi^Ott^ls.

Le torrent de la révolution française avait roulé ses flots chez les peuples nos voisins. Alfred les parcourut l'un après l'autre , puisant partout de grands enseignements.

Or, pendant qu'il voyage , causons.

De quoi causerons-nous, lecteur, s'il vous plaît?

Voulez-vous parler politique ?

Oh ! nenni , nenni , vous bâillez,.

C'est une belle chose , pourtant , que la politique , et fort récréative !

(( L'horizon est chargé de nuages.

— Parbleu ! le ministère date du 1 3 mars ; mars est le mois des giboulées.

— On fait des égouts.

— Pourquoi ?

— Farceur !

— On change décidément le cabinet.

— C'est M. de Broghe.

— C'est M. Dupin.

— C'est M. Barrot.

— C'est tout cela à la fois.

— Fusion ! Le gouvernement va bien.

— Sans doute : Vidocq en est... Hé , mon Dieu ! oui , il en est. a Sous les gouverne- (c ments précédents, disait-il y a peu de jours, te je m'en suis tenu à la police de sûreté y

— i39 — a sans vouloir jamais me mêler de la police (( politique. Aujourd'hui c'est diftérent : je (( travaille dans la politique , parce que c'est

(( mon opinion. » Qui donc chantait que

le juste milieu n'avait plus six mois à vivre?... A vivre , plus six mois ! lui , le juste milieu ! quelle plaisanterie !.. . Une plaisanterie, je me trompe ; il y a là malveillance , malveillance toute pure. Les avez-vous vus, ces méchants Français, montrant du doigt la chose, et disant : « C'est un embryon, venu sans con- (( ditions de durée. 11 n'a point voulu sucer (c le lait de sa mère ; il a tordu sa mamelle , « craché sur son sein , bu son sang. Il ne vice vra pas ! . . . » Oui , ils chantaient cela , les gredins ! Or, voyez le mensonge : Vidocq approuve , Vidocq est du système , Vidocq va à la cour. Sous la restauration il était voleur, assassineur (comme qui dirait entrepreneur de bâtiments), incendiaire, forçat. Il travaille maintenant dans la politique. Pourquoi?... Eh ! parce qu'il partage les principes du juste milieu. C'est, dis-je, un galérien que monsieur Vidocq , marqué au fer rouge.

— El la conférence ?

— Monsieur de Talleyrand a été saigné.

— Voulez-vous m' expliquer le mécanisme du gouvernement constitutionnel , tel qu'il a été établi par la charte de i83o ?

— Prenez patience ! le sphynx ressuscitera tout exprès.

— Qu'est-ce que cela? je vous prie.

— Un roi.

— Tiens! je l'eusse pris pour un homme.

— Erreur! mon cher... Jean- Jacques , à la bonne heure, était un homme ; Saint-Just, Manuel , étaient des hommes. . . Celui-ci est un roi.

— Et pourtant , voyez ! Il a un visage , un corps , des bras et des jambes tout comme moi.

— Possible qu'un roi ait l'apparence d'un homme. . . Mais remarquez bien la différence ! la personne du roi est sacrée... Approchez tous, simples mortels! approchez en silence, chapeau bas, la tête inclinée, le dos en voûte, l'œil en terre , de l'humilité plein le cœur^ A genoux , mortels , à genoux !

— Credo in Deos.

— Non , il n'y en a qu'un. Mais un roi le

représente ici -bas; un roi est son image sur la terre ; un roi est formé de sa substance même. C'est le substitut, le lieutenant, l'adjudant du Dieu qui règne au ciel. Il a sa force , sa toute-puissance. Comme le front du Très-Haut , son front est ceint d'une auréole dont resplendit son auguste face et qui brille au loin. A genoux ! La personne du roi est sacrée... La personne du roi est inviolable...

— Prenez garde ! voici une voiture... Ah ! ce pauvre piéton jeté dans la boue ! Dieu , c'est le roi !

— Impossible.

— Regardez !

— Impossible Il est inviolable, vous

dis-je , quelque part qu'il aille , qu'il se repose, qu'il fonctionne... Il peut tuer, faire grâce —

— INous envoyer à la boucherie, nous traquer dans une paix humiliante , nommer aux places un nigaud ou un fripon , même l'un et l'autre à la fois.

— Sans doute. Il peut... il peut tout... Et nos murmures , nos clabaudages , nos cris,

lios coups de pavés , rien ne saurait ratleiiidre. Dominant de la tête toute cette foule, il éternue.

— Comme Jupiter...

— Et toute cette foule se disperse , comme la feuille au souffle du vent... Oui, monsieur ! Lisez la charte.

-— Lisez dans nos mœurs , bien plutôt.

— 11 n'y a pas de mœurs , monsieur ; il y a une charte. Or, il est écrit là : « La perce sonne du roi est inviolable et sacrée ; les « ministres seuls sont responsables. »

— Voyez Polignac !

— Voyez Charles X !

— La république , d'abord , est impossible... La république... oh, fi!... La république , oh, pouah!... La république... oh, Dieu! Voyez-vous pas d'ici les échafauds dressés, des têtes de rois tombant sous la hache révolutionnaire , des têtes de princes , de ducs , de barons , de comtes , de vicomtes , même des têtes de bourgeois , simples bourgeois qui se promènent bien tranquilles avec leur canne ou leur parapluie...?

— De grâce , de grâce , épargnez-moi ! Je suis sensible , je suis marié , et j'ai quatre enfants , mon cher monsieur !

— Voyez-vous pas le sang dans les rues , inondant les rues , coidant par torrents dans les rues 5 des cadavres, des tronçons de corps, des bras coupés, des morceaux de chair, les biens confisqués...

— Aïe, aïe! Je suis sensible , encore un coup , et j'ai un bon fonds d'épiceries rue de la Calandre Pitié , pitié !

— Séquestrés , vendus comme propriétés nationales ; les maisons pillées , les églises changées en magasins de fourrages , les cloches fondues et transformées en canons

La république !... allons donc, vous voulez rire !... La république ! chimère...

— La cassonnade a baissé d'un sou.

— Diïdjle ! et d'où cela peut-il venir ?

— De l'émeute , monsieur, de l'émeute.

— Mon régiment est commandé pour demain.

— Et pourquoi ?

— C'est jour d'émeute.

— Ah!

— Oui , entre dix et onze.

— Votre place , enfin , l'avez-vous ?

— Mon Dieu ! non... Eh ! comment vou-^ lez- vous? le ministère , pendant qu'il s'amuse à défaire des conspirations dans la rue , n'a guère de temps à passer dans ses bureaux , ne peut guère s'occuper d'organisation intérieure , et si n'est refondre , au moins retoucher le personnel.

— Ah y ces émeutes , ces émeutes î

— Terribles , monsieur, terribles !

— Etiez-vous au dernier bal de l'Hôtelde-ViUe ?

— Non.

— Oh! mais cela crie vengeance Et

pourquoi , je vous prie ?

— Il y avait émeute , et ma femme a peur.

— Votre femme a grand tort ; car, voyezvous , à quelque chose malheur est bon , comme dit le proverbe. Vous recevez , je suppose , un léger coup de poing dans le dos...

— Tiens, tiens ! Et vous croyez qu'un coup de poing est bon à recevoir ?

— Entre nous : vous êtes censé l'avoir reçu. Eh ! mon cher, mille de ma connaissance ont tout bonnement prié leurs femmes de leur faire une bosse au front...

— A quoi sans doute elles se sont résignées de grand cœur. . . '

— Puis ont été pleurnicher à la Chancellerie , disant : « Voyez comme l'émeute nous arrange! )) Et les voilà martyrs de l'ordre public , et , comme tels , décorés de la croix d'honneur ! up ,.j>oJ

— Eh bien, ce bal? -i-aiitr{^ ô'»'

— Magnifique ! Superbes buffets , bien approvisionnés , éclairage par le gaz , d'admirables toilettes , d'éclatantes parures , douze quadrilles , au moins ! J'ai pris trois glaces !.. oh ! excellentes... Le prince royal en a pris cinq, ejt mangé deux oranges...

— i Et l'entorse du petit duc ? —

— Il va mieux. *; n-T'^rr-

— Quand s'assemblent les chambres? 11 y aura du bruit... On dit qu'il y aura du bruit.

-— t Bah ! les loups ne se mangent pas.

— On projette des routes en fer. . .

— Creux?

— Il y aura cet hiver trois attentats ayant pour but de renverser le gouvernement.

— Vraiment ?

— Je le tiens d'un chef de bureau au ministère de l'intérieur... Les faiseurs sont une trentaine de galériens , graciés par faveur spéciale et pour cause d'utilité publique. Pour la centième fois on sauvera la France , et le budget sera enlevé.

— Libet'a nos a malo !... Mais, à la fin de tout, quelle est donc l'opinion politique de ces gens-là ?

(jj— Ils dinent à cent écus par tête.

-iir- Toujours les mêmes !...

, — Depuis Coblentz inclusivement.

— La réglisse ne se vend plus.

— A cause de la dissolution des gendarmes; mais , soyez tranquille , on en refait.

— Aurons-nous la paix , aurons-nous la guerre ?

— Voici que vient décembre ! le peuple aura faim. C'est tout ce qu'il y a de plus clair en cet aller et venir de rois , parmi ce chaos de trônes qui tombent , de trônes qui

— i47 — s'élèvent. Le peuple ^ le peuple I Hic lahorï... »

N'est-il pas vrai , lecteur, que la politique est quelque chose de bien amusant ?

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