VA
(.(. Toujours amoureux ?
— Vous Fallez voir. »
Et d'abord il embrassa sa fiancée. C'était bien le moins*, bien le moins, si vous avez
souvenir des dernières paroles de Marie à l'heure des adieux.
Puis ce furent des questions, des questions !
Marie : « Vous voilai... Eh bien, notre voyage?... Et la Belgique? que disent-ils du préfet que leur a envoyé l'Angleterre?... Asseyez-vous donc, Alfred, asseyez-vous! Vous êtes bien las, n'est-il pas. vrai? Quel voyage, mon Dieu! J'imaginais qu'il ne finirait pas. Asseyez-vous , mon ami ! Et la Pologne ? oh , c'est bien triste, n'-est'aoe pas?... Et l'Italie? Les Autrichiens toujours, toujours là? Hein, y sont-ils?. . . O pauvre France! . . . Alfred, mon ami, reposez-vous !.,,,. (Ç^ez moi, le voulezvous?... Eh! oui, chez moi : pourquoi non? Je vais me retirer y)
Et Alfred : « Non : restez plutôt. Mon âme se repose , Marie , en vous voyant ; ^et doucement je vous assure. Mes membres, aussi se reposent : car je ne les Sens plus. Je h ai que mon âme-, ô ma belle ethomie Marie .^ qile mon i'vnjie quand je vous vois,... La Pologne., vous
me parliez de la Pologne ? hélas ! , . . Et l'Italie? oui, toujours l'Autriche est là, sur ses flancs La Belgique. . . vivote.»
Marie : c( Pauvre France ! »
Texte que l'on commentâassez longuement.
Et puis ils s'en vinrent à parler de choses qui les touchaient de plus près.
« Alfred ! dit Marie , m'aimez-vous encore? »
Voilà , j'espère , une question bien nette , bien franche , bien posée !
« Oui , Marie, je vous aime encore. »
De même la réponse , comme Voyez.
:, r,i);i,' rrf'i.i.trk;'.
MARIE
Vrai , Alfred , vous dites vrai ?
ALFRED
Ecoutez, Marie!... j'ai vu des femmes delà Belgique , belles blondes , grandes et fortes , aux yeux bleus et tout doux, à la peau blanche. J'ai vu des Polonaises, gaies, spirituelles,
— i54 — braves , intrépides , femmes héroïques , femmes , pour bien dire , quasi divines. J'ai vu de vives Italiennes, bien ardentes, bien passionnées , dont les baisers mordent , assuret-on ; qui vous égratignent , vous croquent le nez , vous arrachent les yeux , vous mangent tout vifs. Oh ! mais nulle part je n'ai vu de femme comme Marie , de femme qui seulement en approchât. -■<'
MARIE
^■' ■ Ne me trompez-vous point ?
ALFRED
Vous tromper, Marie ! Eh , pourquoi ? Si j'en aimais une autre , serais-je revenu près de vous?
MARIE
C'est vrai : car, hormis de l'amour, je n'ai rien à vous donner, rien absolument. Mais il se peut , ô Alfred , que vous ayez senti pour une autre , deux heures , trois heures , une journée, un mois d'amour peut-être, ou seulement que vous ayez remarqué dans la foule une femme , l'ayez des yeux suivie , et , ne la voyant plus, l'ayez cherchée pour la regarder encore... Vous savez, mon ami, un de ces
caprices , une de ces petites préférences. . . dont on ne se défend guère , j'en conviens. . . Mais, je vous avertis, rien que cela m'affligerait. Je veux une âme tout-à-fait vierge... vierge au moins depuis qu'elle s'est livrée à moi il y aura tantôt deux ans. . .
ALFRED
Je n'ai pensé qu'à vous , mon amie.
MARIE
Je vous crois... je veux vous croire, sinon je serais bien malheureuse !
ALFRED
Et vous vous êtes ennuyée durant que je n'étais plus là ?
MARIE
Méchant , qui me le demande î
ALFRED
Pas tant que moi , toujours...
MARIE
Si fait , monsieur. . . bien plus.
Comment le savez-vous ?
MARIE
Et vous , comment ?
ALFRED
Durant le jour je m'ennuyais , durant tout le jour ; et la nuit... oh ! la nuit je souffrais bien , pauvre malheureux ! J'aurais voulu vous voir là , près de moi , f os deux grands yeux sur mes yeux , votre main dans ma main , votre cœur contre mon cœm* ! et il battait , mon cœur. . . à m'étoufFer ! Et , voyez-vous , c'est justement parce que j'étais si loin de vous. Ici , bien que la nuit nous sépare, c'est le même air, du moins, que nous respirons... Et j'avais beau regarder la lune , disant : (( Marie peut-être la regarde en ce moment »; J'avais beau me réfugier danâ mes souvenirs : tout cela ne faisait que vous aviver davantage en mon cœur, et je souffrais! et je rêvais de vous , mais des rêves à me faire mourir ! . . . Vous , Marie?
MARIE
Moi !... durant le jour, Alfred , je m'ennuyais... et aussi après.
ALFRED
oh! vous êtes bien la plus délicieuse créature!... Mais c'est fini maintenant, n'est-il pas vrai ? L'épreuve a été assez, longue , n'est-
— i57 — ce pas ? Et à cette heure je ne Serai plus là , toujours là , béant après le bonheur, condamné à le comprendre , à le désirer, l'ayant sous la main , autour de mes sens , et n'en pouvant goûter. O mon amie , vous aurez pitié , pitié , n'est-ce pas ?
MARIE
Alfred !
ALFRED
Tu te donnes à moi , Marie ?
MARIE
A toi.
ALFRED
Tout entière ?
MARIE
Tout entière.
ALFRED
Ah , enfin !... D'avoir tant souffert je suis bien payé ! voici que je vais être heureux !... O Marie , vous êtes mon ange , vous êtes mon Dieu , vous êtes toute ma vie... toute ma vie désormais ! . . . Oh , mais! c'est que vous ne savez pas comme vous êtes belle... Et dire que tout cela est à moi ! A moi ces yeux , ce pied cette main ! Oh , je les aime I . . . Et aussi tes
cheveux. (// les déroule et les caresse.) Oh ! oui , je les aime , tes cheveux , si blonds, si longs, si bien bouclés!... Et ta bouche , ta belle bouche , rose et fraîche.. . ! Embrasse , amie , embrasse-moi ! . . . [Marie V embrasse.) A moi... à moi! N'avez-vous point de regret, mon amour ? Son g ez-ybien , entendez-vous ! Car que vous ne m'aimiez plus après m'avoir aimée , vaudrait mieux pour moi mourir, là , tout de suite , durant que vous me regardez d'amour. . . Oh !
vous m'aimerez toujours, je le sais bien
Ecoutez, Marie : nous demeurerons ensemble... oui, en un petit réduit, tout bleu, tout rose , là-bas , loin , bien loin du bruit , hors la ville, à la face du ciel... et d'où nous verrons les feuilles molles , les molles ondulations de l'herbe dans les prés , de beaux grands arbres au dôme échevelé , d'où nous sentirons la brise embaumée qui viendra des montagnes , d'où nous entendrons le gazouillement des oiseaux par les airsj et
le murmure de l'onde çà et là Oh , nous
serons heureux , nous serons bien heureux ! Que je t'embrasse , Marie , t'embrasse en-
core ! [Et il l'embrassa bel et bien , et
longuement! )
Ce que c'est que l'absence ! D'aucunes fois elle attiédit l'amour, ou même le glace toutà-fait ; d'autres fois ellel'échaufFe, l'échauffé. . . tant qu'il bouillonne et s'échappe à flots , . • • tant , tant , qu'Alfred à la fin , se sentant du feu plein le visage et tout le corps , de ses bras étreignait Marie, et avec grande force.
Marie baissa la tête, delà tête faisant nenni.
(( O mauvaise ! » dit-il , souriant et la baisant... la baisant, sans plus , et sur le front , et tout purement; puis il s'en alla. Alfred aimait de vrai.
Or, que Marie ait ainsi fait, elle qui tout à l'heure s'abandonnait quasi, je n'en sais la raison , et la saurais que peut-être n'oserais la dire : tant nos mœurs sont corrompues et font les mijaurées !
(ÊHîiiiPïîîîiBisi m.
ÏÀ\ liUéralurc est IVxpression de la société. (De Boxam>.)
Wtn ^iùt mot sttr une i^tantK <\m$im.
Le lendemain réunit nos deux jeunes gens de fort bonne heure, comme pensez.
Quand Alfred se présenta , Marie était à sa toilette.
(c On n'entre pas! »
11 se tint à la porte , sans souffler , et même 1 1
sans reg^arder au trou de la serrure... sans regarder, je vous le dis. Les paroles de la veille avaient produit effet.
« Maintenant , entrez ! »
Et sans façon elle le baisa.
(( S'est-on reposé un peu ?
— Du tout.
— C'est mal , monsieur !
— Est-ce ma faute ?
— Sans doute ; car moi, j'ai dormi. . . et d'un bien doux sommeil.
— Mes pensées , à moi aussi , étaient douces , mais vivaces à la fois — quelque peu.
— Oh ! vous m'êtes apparu, mon Alfred, le visage calme et serein , tout heureux , mollement penché sur moi, et m'embrassant au front. Et je me suis réveillée , souriante encore de bonheur Voilà tout.
— Je n'ai point rêvé, moi! point dormi, vous dis-je... Et si , cependant : il m'a semblé un instant que vous étiez près de moi, et
j'ai sursauté, tout le corps plein de sueur et la figure en feu.
— Hé bien , là , tant pis ! car j'allais vous proposer de me conduire ce soir au spectacle.
— Nous irons.
— Non pas, non pas : cela vous fatiguerait.
— Eh, du tout!... D'ailleurs, je n'irais point, que je ne reposerais pas davantage.
— Çà donc , monsieur , pour vous apprendre, nous irons voir Antony : c'est la pièce en vogue.
— Si nous sortions , Marie , dès maintenant ? L'air, je crois, me ferait bien. )>
Ils allèrent aux Tuileries.
Au dire de beaucoup , c'est un magnifique jardin. J'avoue, moi, que je ne l'ai jamais goûté. Ce sont des lignes droites partout ; de belles et larges allées , non de gazon , mais de pure sable ; des arbres taillés à facettes et à hauteur égale ; des statues presque toujours gâchées, et, en tous les cas, inexpressives, niaises, bonnes au plus pour figurer en une
— i64 — arène de gladiateurs , enfouies forl spirituellement comme voyez , et fort logiquement surtout, dans un jardin; une majesté guindée; rien de vraiment grand, et qui vous élève l'àme; rien de joli, qui la récrée; rien de pittoresque ; tout ce qu'il y a au monde de plus commun , de plus insipide , de plus plat.
Après une promenade de deux heures, traversée de causeries sur les beaux-arts et de propos amoureux çà et là , Alfred et Marie s'acheminèrent vers une mauvaise petite guinguette des Champs-Elysées , et là se firent servir à diner.
J'ai toujours bien aimé les dîners en plein vent. . . Les Champs-Elysées sont vastes ; les arbres y viennent bien, disposés, cette fois, sans trop de prétention. 11 y a là de l'ombre , de la fraîcheur , du silence , et de l'eau non très loin. Et , comme charme de plus , comme pour jeter de la variété parmi cela , de temps à autre d'élégantes voitures courent sous vos yeux, et des toilettes brillantes, et des vieillards avec leurs boules, et de petits enfants cabrio-
— i65 — lant comme des chevreaux sur l'herbe touffue, et un couple tout folâtrant... Vous retenez une chambre là-dessus, et dînez à merveille.
Le soir venu , nos amis se dirigèrent vers la Porte-Saint-Martin.
Une immense foule attendait sous le vestibule.
c( Quoi qu'on ait dit, Alfred, je vois là bien des femmes.
— Eh ! c'est justement parce qu'on a prétendu que l'ouvrage n'était ]3as à voir pour les femmes , que toutes l'une après l'autre y viendront.
— Mais , de bon compte, croyez-vous qu'on ait eu raison et que les femmes aient tort ?
— Nous verrons.
— Quoi qu'il soit de la pièce , je n'admettrai jamais qu'elle soit bonne pour un sexe , et pour l'autre mauvaise. Si elle est immorale, elle l'est pour tous — Et d'ailleurs , mon ami, c'est le monde qui d'ordinaire fait l'immoralité. ))
La toile est levée.
( Anton j n^a ni famille, ni pays, ni de nom que son prénom : c'est un bâtard.)
(( Sans doute , dit Alfred, le but de l'auteur est de flétrir le préjugé qui repousse de la société les enfants naturels , pauvres malheu-, reux, nés, hélas! sans l'avoir voulu...
— But bien moral, assurément
— Oui , mais dès long-temps atteint.
■ — Soit; mais dire une bonne chose, eûtelle été dite cent fois, ne peut être un mal. C'est prêcher la persévérance dans le bien ; c'est y attacher irrévocablement le petit nombre de ceux qui peut-être tâtonnaient encore. ))
(Antony est sombre, concentré, amoureux de solitude, quasi-sauvage.)
(c Et il court les salons , dit Marie , toutes les parties de luxe et de plaisir.
— Contre-sens ! »
(Antony est, au fond de l'âme, im-^ pétueux, violent, passionné )
(( Et on ne le voit qu'en la société de jeunes fats, légers, insoucieux , riant de tout, et particulièrement des sentiments profonds !
— Contre-sens ! »
(Antony a passé sa jeunesse aiix écoles, en France, au dix-huitième siècle ; il a pratiqué le monde ; s'est nourri de nos mœurs, de nos habitudes passablement sémillantes; il est riche à la faveur d'on ne sait quelle main cachée, et de sa richesse jouit à pleines mains.) c? 01" - ->^
;t,a; Et volontiers on le prendrait pour un contemporain de Philippe- Auguste , resté debout parmi le choc des révolutions , vrai type de moyen âge.
— - Si encore on nous l'avait présenté comme un nouveau débarqué des côtes d'Afrique.
— Passe : Othello se conçoit.
— Toutefois, l'auteur ne pourrait-il nous dire que le ressentiment de sa naissance a dû jeter au cœur d' Antony un levain d'animo-
site, qui fermente, fermente... Et que de ce ressentiment —
— Fort exagéré , en tous les cas
— Il est arrivé à prendre le monde en haine et mépris ?
— Mais, s'il le méprise, pourquoi y restet-il?
— Il est vrai que Jean-Jacques , eqnuyé des hommes, s'isolait d'eux.
— L'auteur , voyez-vous , a cédé au plaisir de jouer avec des contrastes : sachant combien d'effets en peuvent jaillir , qui vous saisissent sans qu'on ait loisir de se rendre compte de cette soudaine et rapide impression ; s'embarrassant peu des invraisemblances , lesquelles ne choquent guère qu'après réflexion. »
{ Antony, pourtant, aime une femme et s'en fait aimer ; leur union même va se conclure, quand tout à coup il s'éloigne sans dire mot...)
(( Concevez-vous cela , Marie ?
— Oui , une fois le caractère du person-
nage accepté. Au beau moment de s'unir à Adèle, il voit se présenter un homme qui a un nom et un rang honorables. Faisant un retour sur lui-même : «Je n'ai rien , peut-il dire ; je n'ai rien , moi , de ce qui donne la considération du monde. Adèle, avec moi, ne serait point heureuse. Qu'elle le soit avec un autre ! »
( Le nouveau - venu , le colonel d'Hervey, obtient la main d'Adèle.
Ils se marient.)
« Mais, Antony, elle l'oublie donc?
— Eh ! n'a-t-elle pas lieu de croire , pauvre femme, qu' Antony ne l'aime plus ?... 11 part sans une parole d'explication...
— Ainsi pareille chose m' arriverait, àmoi. . .
— Que sans doute je vous croirais parjure ?
— Et si un autre se présentait , vous l'épouseriez ?
— Ne parlons pas de nous, Alfred...
Adèle, disais-je, ne croit plus à l'amour d' Antony : le sien , assurément , en doit recevoir rude atteinte. De plus, ne doit-il pas subir
l'influence du temps , de l'éloignement , des distractions?... Puis ses parents la pressent...
— En un cas semblable , savez-vous ce que je répondrais , moi ? « Parlez , mon père ! parlez , ma mère! » et je les écouterais en silence , avec recueillement et respect. Si leurs raisons étaient bonnes , j'y céderais , dussé-je long-temps souffrir. Sinon , je désobéirais.
— Vrai ? Oh ! je vous aime , Alfred ! »
( Quelques années après son dé part Antony reparaît, supplie madame d'Hervey de le recevoir à titre d'ami...)
(( Le recevra-t-elle ?
— Madame d'Hervey aime son mari, mais d'amitié seulement ; soumise , du reste , et rangée , remplissant bien tous ses devoirs d'épouse, triste et résignée. Triste! car de temps en temps , et malgré elle , elle songe à Antony ; et si elle le revoit ! . . .
- — Le recevra-t-elle , enfin ? 5)
(Non, elle part; mais les chevaux, à peine lancés, s'emportent; un homme se jette au-devant : c'est Antony. Il est apporté presque mourant chez madame d'Hervey...)
« Singulière façon d'amener une entrevue I
— Singulière , oui , mais pourtant fort commune ; on l'a vue dans vingt romans et autant de mélodrames. «
( Les premiers soins administrés , Adèle veut éloigner Antony. Antony arrache l'appareil de sa blessure. ((Maintenant, dit-il, je resterai, n'est-ce pas?»)
(( Comment trouvez-vous ce moyen ?
— Fort ingénieux. »
( A peine convalescent, Antony se lamente, et, parmi d'incroyables scènes de désespoir , réchauffe au cœur d'Adèle la mémoire de leurs amours. . .)
« oh ! voilà qui est affreux , n'est-il pas vrai , Alfred ?. . . Si encore il séjournait près d'elle un long temps , on concevrait que la passion , amassée chaque jour en son àme , débordât à la fin. Mais non : il est à peine arrivé que vite il profite d'une hospitalité si généreusement consentie pour exposer une pauvrefemme aux dangers des souvenirs, lui tourner la tête , la séduire sur nouveaux frais. On dirait que son intention tout expresse était de salir l'union d'Adèle et de monsieur d'Hervey ; que , s'il a délaissé la jeune fille , c'était pour se donner le plaisir de déshonorer l'épouse. »
( Entraînée par les déchirantes paroles d'Antony, madame d'Hervey laisse échapper un aveu ; mais la malheureuse femme en pressent bien vite les résultats. Elle a peur, se sauve : c'est auprès de son mari que court se réfugier sa vertu. Antony vole sur ses pas , la devance dans une auberge , retient pour lui seul tous les chevaux.
— iy3 —
empêche ainsi madame d'Hervey de poursuivre son chemin ; puis, au miheu de la nuit , malgré portes et verrous y après le bris d'un carreau , il pénètre en sa chambre, la saisit violemment, étouffe ses cris, et... l'adultère est consommé.)
(( O pauvre ! pauvre madame d'Hervey !
— Vous êtes pleine de pitié , Marie !
— Pour de simples fautes, oui ; mais pour le crime , non. Ainsi Adèle avoue de l'amour à Antony ; mais il paraît si souffrant ! Naguère elle s'était efforcée de l'oublier , pendant qu'elle-même était oubliée de lui : et voici que maintenant il lui est prouvé qu' Antony l'aime encore ! . . . Toutefois , si son aveu est un tort , au moins elle en a repentir , au moins elle a le courage d'aller chercher bien loin un abri contre le péril ; elle a une ferme volonté de ne point violer corporellement la foi conjugale; et si cependant elle succombe , c'est à la violence. . . Chez elle, donc , je ne vois qu'une faute , une simple faute ,
et je Tabsous. Chez Antony je vois crime, et je le condamne : crime , parce que de sa part il y a calcul, et calcul de longue main. »
( Madame d'Hervey n'ira plus rejoindre le colonel. Elle a flétri ses cheveux blancs , et , pour cacher sa faute , lui porterait des caresses ! Oh ! fi ! Madame d'Hervey est coupable, mais vertueuse , pourtant. Elle retourne à Paris. )
(c Au moins Antony ne laissera pas là sa victime ; il l'entourera , sinon de son dangereux amour, au moins d'une tendre et délicate amitié. »
(En effet, Antony ne quitte guère d'un pas madame d'Hervey. Un beau soir, notamment, ils assistent ensemble au bal d'une amie. On parle chevaux 5 médecine , littérature : d'où Fauteur prend occasion de nous faire sa profession de foi...)
c( Ah ! par exemple , voilà qui arrive bien à propos...
— Cette profession de foi est fort raisonnable, mon amie...
— J'en conviens ; mais que l'auteur en fasse une préface. Une préface se lit quand on est seul et à froid ; aussi est-ce là , et là seulement , qu'il faut reléguer toute matière sujette à discussion. Dans un drame, l'enseignement n'est supportable qu'au cas où il s'inocule par des impressions. Des impressions ! des impressions ! au théâtre nous ne voulons que cela... »
( Le dénouement de la question littéraire arrive enfin , précipité par la sortie incongrue d'une certaine petite dame , laquelle fait méchamment allusion à Taventure d'Adèle et Anton j. Antony tance vertement la malencontreuse bavarde. . .)
« Voilà une boutade bien généreuse !
— Mais aussi bien imprudente! dit Marie,
Ne voit-il pas, le sot, que son commerce avec Adèle, soupçonné seulement, se révèle tout entier ?
( Il court des bruits fâcheux. Le mari revient au galop. . . Antony veut enlever sa maîtresse. Elle ne le veut pas ; elle veut subir devant son époux la peine de sa faute. Il insiste ; elle va céder. Tout à coup : (( Mon enfant !
crie-t-elle , mon enfant ! » L'enfant d'un autre ! oh ! il souffre , Antony ! (( C'est égal , dit-il ; nous l'emmènerons.» L'emmener ! a Mais , répond Adèle, son père, son père, ne le verra plus ! . . . )) )
(( Vous pleurez , Marie ! — Vous aussi , Alfred !»
( Le colonel est arrivé ; il est à la porte; il frappe... « Veux-tu que je te tue , Adèle ? — Oh ! oui , Antony,
tue-moi ! » Et quand M. d'Hervey paraît : (( Elle me résistait , dit le bâtard, je Tai assassinée ! »
« Voilà , Marie , un dénouement bien dramatique !
— Est-il vrai ?
— Pourquoi non ? Antony veut sauver sa maîtresse de la honte. La tuer, c'est le plus sûr moyen d'y réussir.
— Mais ce n'est pas la mort qui absoudra madame d'Hervey, ce sont les mots Elle me résistait , je l'ai assassinée ! Or, au moment de la tu^r, Antony doit être affreusement désespéré. Et ses paroles au colonel ne supposent-elles point une sorte de présence d'esprit qui ne va guère au désespoir ? Puis, me direz-vous pourquoi Antony ne se tue point sur le cadavre d'Adèle , mais tout bonnement se jette aux mains de la justice ?
— Sans doute pour qu'une expiation sur l'échafaud garantisse plus sûrement la pureté d'Adèle.
— Je vous comprends, Alfred. Et j'ajoute : Hormis que la peine de mort est une mons-
triiosité et une bêtise , l'amant de madame d'Hervey sera justement puni ; car c'est un grand coupable...
— Fort peu intéressant , du reste.
— Vous dites bien. Et voilà pourquoi le but de l'auteur est manqué. Car, pour achever la ruine d'un préjugé qui repousse du monde les enfants naturels (si tant est que ce préjugé existe encore), il fallait nous intéresser à Antony. Or , nous voyons qu'il est riche, honorablement accueilli partout ; qu'il est instruit, et peut trouver dans la science des trésors de joie , dans les beaux-arts raille délassements tout aimables 5 qu'au par-dessus il est aimé d'une femme charmante ; que, si ces avantages ne tournent pas à son plus grand bonheur, c'est par sa faute à lui , non par celle du préjugé...
— Si bien donc que nous pouvons dire , comme je ne sais plus quel géomètre à la représentation de je ne sais plus quelle tragédie : « Qu'est-ce que cela prouve? »
— Sans doute ; et c'est dommage I Car ce drame est assez bien construit , bien mené , point trop mal écrit...
— • Contrairement aux habitudes de l'auteur, lequel semble avoir appris le français dans les traductions de l'allemand...
— Vrai, cela. Mais Antony^ convenez-en , est en progrès sous ce rapport. De plus, il y a là du feu , de la passion , une audace presque toujours heureuse. En somme , c'est un beau drame. Et pourtant qu'il est loin , mon Dieu , qu'il est loin du drame tel que je le voudrais !
— Vos idées là-dessus , ma belle amie ? Dites-les-moi.
— Toutes les créations de l'art , n'est-il pas vrai , doivent être un enseignement. Oui , quoi qu'on écrive , j'entends qu'on ait pour but d'améliorer l'espèce humaine , d'inspirer le goût de ce qui est beau , de ce qui est bon.
Ne parlons que du drame.
Combien de nos auteurs s'imaginent avoir tout fait s'ils ont captivé l'attention durant deux ou trois heures , s'ils ont amusé en passant ? N'est-ce point ici , je vous le demande , l'attention qu'on prête à madame Saqui , tenue en l'air par un fil d'archal , et qui se détend quand l'acrobate , simple mortelle , est
revenue à la terre ? N'est-ce pas l'effet des chevaux caracolant dans le Cirque de Franconi , lequel effet va s'exténuer et mourir avec eux sur la litière de leur étable ?
Je ne voudrais pas néanmoins qu'un drame fut un long, et froid , et fastidieux apologue , un apologue en six heures d'horloge. Ainsi conçu, un drame nous glacerait ; nous n'irions point le voir, et la leçon serait perdue parmi les planches.
Il faut , pour que la leçon soit profitable , produire une impression vive ; et, bien que je ne prétende pas traiter nos écrivains comme les moutons de Panurge et les ramener au culte exclusif des grands maîtres ^ je rappellerai cependant un axiome bien rabâché ,*bien vieux , mais vrai toujours , vrai d'éternelle vérité, à savoir : « que, pour convaincre, il faut intéresser. ))
Çà maintenant, une question.
Est-il plus difficile de m'intéresser à la vertu qu'au vice ?
Et notez , mon ami , qu'un drame bâti sur une pareille donnée sera bien plus facilement accepté , parce que les hommes , même in-
dividuellement , mais surtout en masse , sont toujours disposés à applaudir la vertu et siffler le vice.
Ainsi :
Un préjugé s'offre à détrôner, une mauvaise passion à faire détester, une bonne passion à faire aimer, prenez-moi im homme ou une femme , un grand ou un petit , un riche ou un pauvre , ou une société entière , chez laquelle ce préjugé sera invétéré , cette mauvaise ou bonne passion enracinée. Voilà, certes, une idée fondamentale qui est déjà , et nécessairement, très dramatique.
Après quoi , faites graviter autour du personnage principal une intrigue ; groupez des incidents qui aident au débrouillement de cette intrigue , qui mettent en relief ce personnage , toujours ne perdant pas de viie le but moral de l'ouvrage. Que vos accessoires soient justes et tout exprès ce qu'il faut pour concourir à ce but. Etudiez le mécanisme scénique , l'à-propos des entrées et sorties, la manière de placer et disposer chaque chose en son lieu . science de simple arrangement , et non certes de génie , mais difficile cepen-
dant , et qui ne s'acquiert qu'à l'usée. Ecrivez comme on parle , j'entends comme parlent les gens qui parlent bien. Et vous avez un drame ! un drame qui intéressera , et, pai'tant, servira le progrès.
Ah ! je sais un sujet bien beau , bien grand ! . . .
O vous , qui avez le don d'écrire , qui de longue date pratiquez la scène et l'entendez ; vous que le public aime , dont il cite les noms qnand il veut désigner le génie , voyez cette langueur où la nation gémit maintenant abattue , cette sorte de malaise épidémique qui nous tuera sûrement si ne vient vite une bonne crise qui coupe court à la partie gangrenée ! Quelle cause à cette maladie morale, voyez ! serait-ce , pour d'aucuns , le souvenir d'un passé auquel ils n'ont assisté que par tradition , mais qui s'est redressé tout vivant dans leurs cœurs , et dont , en dépit d'eux et à leur barbe , la grande leçon va chaque jour se perdant ? Serait-ce , pour d'autres , non le souvenir du passé dont ils trouvent les principes de liberté un peu trop larges et qu'ils n<; regrettent pas, timides qu'ils sont j mais
au moins la servitude absolue du présent , lequel n'a de trésors que pour un petit nombre de privilégiés , et misère pour le reste ? Voyez cela , je vous prie, et là-dessus faites-nous un drame ! Il sera reçu , j'en réponds , reçu avec acclamations, et, de plus, sera un service rendu.
' — Voilà bien le drame de mœurs...
— C'est le seul que je conçoive.
- — Et le drame historique ?
— Faux.
Vous prenez dans l'histoire un fait , lequel, si l'on veut, prête à la scène, mais pas en tous ses points. Pour quoi vous le grossissez , l'amincissez , le tiraillez , l'écartelez , le comprimez , l'accommodez enfin de telle sorte qu'il soit entièrement de mise...
Ce n'est plus de l'histoire.
— Eh bien! qu'on le prenne pour œuvre d'imagination...
— Oui , mais il est intitulé historique , livré comme historique. Les personnages dont vous rappelez les noms ont réellement existé. Parmi soixante mensonges vous glissez une ou deux vérités , comptant que la partie de
— i84 — votre imagination passera à l'ombre de la partie authentique , qu'elles arriveront à bon port , l'une aidant l'autre.
Et le spectateur, qui peut-être ignore l'histoire vraie , prendra , comme on dit , 'votre drame pour argent comptant , distribuera le blâme ou l'éloge au rebours maintes fois du mérite des gens ; et , formulant son opinion sur ce qu'on lui montre , non sur ce qui est , sera dérouté du vrai , comprendra mal le passé , et , par voie de suite , mal le présent , mal l'avenir. . .
— D'où il faut conclure : le drame historique est une mauvaise action.
— Non ; car le mal est dans l'intention. Et nos auteurs , je suppose , n'écrivent pas dans un but mauvais ; seulement ils voient de travers.
— Et puis... il faut convenir que le drame historique est infiniment plus facile...
— Oh ! non pas , s!il était réellement historique ; car il faudrait , pour qu'il fat tel , de longues études, et pleines de conscience.
Mais oui , à la façon dont on le traite d'ordinaire. Nous n'avez, point de fable à cher-
— i85 — cher, mais à broder simplement. Quant aux mœurs , c'est Fafiaire du costumier ; la couleur locale , c'est l'atFaire du peintre. »
• — Ajoutez qu'on peut jeter là-dessus une infinie variété de tableaux, des personnages à foison...
— Et n'est-ce point ici le cas d'appliquer les paroles de Jean- Jacques : (c Ils suppléent à la (.(. stérilité de leurs idées à force de personna- (c ges et d'aventures. Il est aisé de réveiller (( l'attention , en présentant incessamment de (( nouveaux personnages qui passent comme c( les figures de la lanterne magique. . . »
Il y eut un temps de repos.
Après lequel :
(c Marie , dit Alfred , vous ne me parlez point de la comédie , du vaudeville ?
— Le vaudeville , mon ami , et surtout le vaudeville à la façon de M. Scribe , a dû. perdre faveur.
Ces petites pièces , bien joliettes, bien gentillettes , bien mignonnettes , ambrées , mus-
quées , confites à la vanille , étaient de saison, soit , au temps que la duchesse de Berri et sa cour parfumée allaient peupler les loges du Gymnase.
Mais représenter aujourd'hui des idylles ! refaire les moutons de madame Deshoulières et les bergers de Florian ; refaire des comédies à l'eau de rose , des drames où l'on respire des sels , oh ! non , non , plus de cela.
S'est-il opéré dans le monde politique un mouvement ? Oui , certes , et vaste , et profond. Eh bien ! une révolution littéraire a dû s'ensuivre ; car la littérature est Vexpression de la société, n'est-ce pas ?
Donc , il nous faut maintenant de bons gros drames , des émotions fortes , quelque chose qui nous remue l'âme , qui l'étreigne tour à tour et l'élargisse , qui nous transporte, nous fasse bondir, nous fasse crier;... oui , mais qui à la fois soit naturel , soit vrai.
Il nous faut des comédies ; mais toutes chaudes , toutes bouillantes , et qui mordent à enlever le morceau...
— Eh ! mon amie , Molière el son école ont traduit sur la scène tous les ridicules. . .
— De leur temps, oui. Mais, à la place des ridicules qu'ils ont terrassés , d'autres ridicules n'ont-ils point surgi ?
Quelle chose , par exemple , prête plus à la comédie que cette aristocratie de coffrefort , que voilà si grande dame aujourd'hui? Où plus d'ignorance , et où l'ignorance plus prétentieuse ; où plus de mauvais ton , où plus de couardise ; quoi de plus stupide au monde?... Oh! mon ami, que de bonnes figures je vois là ! Un épicier qui se croit le premier homme de France parce qu'il monte la garde , n'est-ce pas bien plaisant ? Et que de critiques à jeter parmi tout cela , âpres, acres , bien méchantes et à la fois bien bouffonnes ! Transformez si vous voulez la scène en une tribune , et vous serez utiles à votre façon , très utiles même , par le genre d'esprit qui court chez nous.
— Et le vaudeville donc , vous le laissez là ?
— Oui, dis-je , le vaudeville de M. Scribe, où l'on se déteste , où l'on s'aime , où l'on s'épouse , le tout en l'espace d'une heure ; où l'on est pauvre , où l'on trouve un oncle , où l'on roule carrosse , où l'on franchit ces
immenses distances d'une scène à une autre.
Oui , le vaudeville où chantent Mirabeau , Robespierre , Bonaparte.
Oui, tous les vaudevilles...
— Tous ?
— Hormis le vaudeville joué par Odry, si balourd, si butor ; le vaudeville farce , grotesque , qui nous fait pouffer de rire , nous désopile la rate , nous purge quand nous avons de la bile. »
A ces derniers mots Marie quitta la salle , emmenée par Alfred. Toute cette longue causerie avait eu lieu , s'il vous plait , pendant la représentation d'une comédie de M. Merville.
Alfred laissa Marie à sa porte , elle faisant un signe , et lui obéissant non sans un gros soupir. Le jour marqué n'était pas venu.
(BiEiiiPiiïîiaiii aaii.
And I ncpt wUli de ligt ou ihc patriot baud Wlio are goiie...
(Btron.)
Qui pro pallia cccidenmt, iii perpeluum per gloriam viverc intcUigiinlur.
(Droit romain.)
Mourir pour soq pays n'est pas un triste sort : C'est s'ioimortaliser par uue belle moi't.
(Corneille.)
^( ^^ttîc n(>nwiBt( ml Çttif cmt itmU it ttn.
Nous étions au 2 novembre.
A toutes les paroisses la cloche funèbre sonnait la prière des morts j et de chaque point
— igo —
de la ville les fidèles allaient au temple prier pour le repos d'une âme enlevée à leur amour.
(( Alfred , venez avec moi ! dit Marie , en l'entraînant. Nous aussi , nous avons nos morts. »
Ils sortirent.
Après quelques minutes de chemin , le Louvre s'offrit à peu de distance devant eux, avec ses colonnades mutilées, ses murs troués de balles, ses grilles de fer encore mal rassises sur leur base.
Enveloppés en un triste et pieux recueillement , ils pénétrèrent au lieu saint.
De légers nuages qui dérobaient aux yeux le beau bleu du ciel, et bientôt la pluie tombant à petites gouttes ; des saules qui pleuraient , et dont un vent d'automne éparpillait çà et là les feuilles tout humides d'eau ; des lauriers jetés au hasard sur la terre, avec des couronnes d'immortelles ^ quelques croix
de bois ; un drapeau noir auprès d'un drapeau de liberté ; de simples vers , échappés au cœur de l'un de ces hommes habitués aux durs travaux et faits poètes dans le combat ; une sentinelle veillant sur ses frères; la foule allant et venant, chapeau bas et la tête baissée :
Oh , comme tout cela s'accordait bien ensemble pour leur briser l'àme !
« Voyez-vous , Alfred , dit Marie , ces deux petits enfants à genoux et les mains jointes ? Ce matin leur mère, en les inondant de larmes et de baisers, leur a dit d'aller prier sur la tombe de leur père. Eux n'ont rien compris, sinon que leur mère était triste, puisqu'elle pleurait ; et , pour qu'elle ne pleurât plus jamais, ils sont venus. Pauvre femme ! ces deux enfants et un autre peut-être qui suce encore la vie sur ton sein , voilà ton unique bien maintenant ! Comment élèveras-tu ta jeune famille? car tu n'as rien. Et qui leur donnera les tendres caresses d'un père ? et à toi , te rendra-t-on l'époux que tu as perdu? A ton
âge le cœur n'est point mort à l'amour... Et sitôt n'en plus goûter le charme! voir tarir à sa source le sentiment le plus délicieux que le ciel nous ait donné ! »
Alfred ne pressa point le bras de Marie : il songeait à la pauvre mère.
« A présent , mon ami , voyez de ce côté ! . . . Voyez cette jeune fille, qui s'incline en poussant de grands sanglots ! Qui pleure-t-elle ainsi ? Hélas ! on ne saurait le dire. Chacun se ruait à la mort , et la mort frappait tous les rangs , tous les âges. Peut-être pleure-t-elle aussi un père, ou un amant, ou un frère... oui sans doute un frère. Orphelins et sans fortune , ensemble ils seront venus à Paris , sur le bruit qu'à Paris personne ne manquait de travail ni de pain. Eux, laborieux et honnêtes, y trouvèrent en effet de quoi vivre. Vrai, des larmes d'attendrissement vous venaient aux yeux de voir la vie rangée, douce et belle de ces jeunes gens. Ils logeaient sous le même toit. Le matin , avant le départ pour le lieu de leurs travaux , la soeur réglait la dépense
— igS —
du jour; et le frère donnait des leçons de bonne conduite, leçons toujours efficaces, parce qu'il les pratiquait le premier. Le soir on se retrouvait. C'était alors effusion de tendresse toute charmante, intimes confidences d'amour, récit des peines et plaisirs de la journée , causeries longues à ne pas finir ; et , après le baiser d'adieu , le frère et la sœur allaient rêver aux moyens de se donner mutuellement le bonheur à venir. Puis , quand était venu le dimanche, l'on visitait, bras l'un sur l'autre , les monuments curieux , les jardins magnifiques , les étalages brillants du boulev^rt; et, la promenade finie , l'on caquetait un peu sur tout ce qu'on avait vu. Ainsi s'écoulait leur vie, pure comme une soirée d'été. Ils n'étaient pas riches , mais à deux toujours ils étaient heureux... Maintenant la jeune fille est seule , toute seule
L'ouvrage, hélas! est tombé à rien... Et d'ailleurs, elle a perdu de ses forces, la pauvre enfant! triste de sonfrère qui n'est plus... Elle est belle , il est vrai , et n'a pas dix-huit ans. Plus d'une fois les fashionnables huppés et fringants qui caracolent à Boulogne lui i3
diront : a Monte dans mon tilbury, jeune (c fille. . . )) Voilà donc son avenir : vivre sans honneur ou mourir sur la paille ! . . . »
Ils tournaient la petite grille de bois lorsque leur vue s'arrêta sur un vieillard tout chauve et cassé. 11 ne pleurait pas , mais de temps à autre ses yeux se levaient vers le Ciel avec une expression de tristesse déchirante.
Souvent on console les hommes en les amenant doucement à raconter leurs peines. Marie donc s'approche du vieillard ; et , comme elle le touchait : ce O ma fille ! disait-il tout bas, ô mon Elise ! »
Marie se hasarda : « Quoi ! c'est votre fille qu'ils ont tuée?
— Ma fille.
— Et comment?
— Quand je vis qu'une poignée d'hommes essayait de ramener sur ma patrie les affreux jours "d'autrefois , le sang du premier âge recommença à ruisseler tout bouillant dans mes veines. Ma vieille épée de gS était là. Je la
pris. Les plaintes , les larmes , les cris de ma fille ne m'arrêtèrent point , car le canon grondait. Me voyant si résolu , la courageuse enfant s'empare de moi , s'attache à mes vêtements et me suit au combat. Hélas ! la première balle fut pour elle... Elle est morte sans moi ! Et pourtant c'était moi qui devais mourir! Je suis vieux!... elle était si jeune !... Pauvre Elise ! elle avait tout pour elle : jeunesse, beauté , vertu... O ma fille ! je ne te survivrai pas long-temps...
— Bon vieillard , soyez consolé à la vue de cette France que votre sang a faite si glorieuse!
— Glorieuse ! . . . oui, quelquefois cette pensée-là me console ; mais encore s'y mêle-t-il toujours une sorte d'amertume. Voyez-vous, il y a des gens qui gâtent notre révolution... Et à quoi donc me servirait-il de vivre ? Mon pays n'a plus besoin de moi ; le monde n'a plus rien qui puisse m' attacher à lui. Ma fille est morte, ma fille bien-aimée , l'appui de mes vieux ans!... Ah! ne cherchez point à me retenir sur la terre ; je suis trop heureux de penser que bientôt je l'aurai quittée pour rejoindre mon enfant. »
Et il se retira.
Marie , tout entière aux paroles de cet homme , si profondément triste et en même temps si résigné, qui se complaisait ainsi dans sa douleur et ne voulait pas être consolé parce que sa fille n'était plus , Marie n'apercevait point un groupe de jeunes gens rassemblés à quelques pas. Alfred les lui fit remarquer. En passant près d'eux ils entendirent ces mots, prononcés d'une voix tout en pleurs : « Il était si bon! chacun l'aimait. Il avait tant d'esprit, de jugement , tant de science déjà ! En cette tête , dont maintenant les vers rongent le crâne, germait le génie peut-être , un génie puissant ! Et avec cela il avait l'âme si pleine d'idées généreuses ! Un jour il aurait fait la gloire du pays ! . . . Et il est là, mort , à vingt ans! »
Là encore reposaient d'autres bons jeunes gens , dont les précoces facultés , la maturité de réflexion et les beaux sentiments déjà servaient la nation; de pauvres ouvriers qui donnaient à leurs fils du pain et l'exemple du travail; des enfants qui commençaient la vie, et
— *97 — qu'une balle a frappés au moment où leurs faibles mains essayaient un mousquet ; des vieillards qui durant quarante ans avaient bravé la mort au milieu des combats, et l'ont enfin trouvée avec leur centième victoire j et des femmes. . .
En cet instant la foule grossissait ; tous abordant le sol sacré dans un religieux silence, et venant rendre grâces aux sublimes martyrs.
Ah ! combien dans cette foule , combien de pères qui regrettaient un fils ! de sœurs , un fi'ère! d'épouses, un mari ! déjeunes filles, un fiancé ! combien qui regrettaient im ami !
Rencontrer la douleur dans tous ceux qui nous entourent , cela produit en nous une sorte de commotion électrique qm accroît encore le chagrin dont nous sommes déjà navrés. Cet effet, sans doute , agissait sur Marie, et beaucoup ; car la voilà soudain qui se prosterne violemment la face contre terre !
(( O mes frères ! « s'écrie- t-elle.
Alfred et les autres la regardaient en admiration.
« O mes frères, si quelque autre monde a « recueilli vos âmes saintes , jetez les yeux (( sur la terre et voyez les larmes qui coulent « sur vous!... Hélas ! en aurons-nous jamais « assez? car notre dette est grande... Frères, (c écoutez ! »
Et elle se dressa de toute sa hauteur. Un rayon du ciel descendit et se reposa sur sa face ; puis son ume vint là se confondre et saillir en traits de feu ; et , à la voir ainsi illuminée , vous eussiez dit un astre détaché de la voûte céleste et tombé sur la terre.
c( Un roi de race décrépite et ruinée vou- (( lait imposer à la France la servitude des « anciens jours. Il oubliait , ce roi-là , 89 , c( 93 , un frère tué sur l'échafaud , un autre « chassé du sol par deux fois , toute sa famille « punie et proscrite ; il oubliait quarante ans
« de notre histoire, tout le passé Mais
« vous , hochant la tête , avez culbuté roi ,
« race , servitude. En trois jours , vous fîtes « cela en trois jours...
(( Gloire à vous, frères, au-delà des siècles I
(( Et vous avez donné le branle au monde (( entier. A vos cris de Liberté , tous les peu- « pies , appesantis sous le poids de lourdes (( chaînes, ont répondu : Liberté ! Et des bords a du Rhin aux bords de la Loire , des Alpes « aux Pyrénées , du nord au midi , de l'orient (c à l'occident , ce n'a été qu'une longue ac- « clamation. La terre a tressailli. L'humanité « a compris qu'elle existait.
« Gloire à vous , frères , au-delà des siècles! »
Et tout à coup elle s'arrêta.
On eût dit qu'une idée triste passait devant ses yeux comme un nuage , et , se répandant sur sa figure , comprimait la parole sur ses lèvres.
C'est sans doute qu'elle songeait à ce qui
était advenu de cette pauvre révolution.
Et là , certes , il y avait de quoi s'attrister.
Peu à peu , cependant , son front revint à sa première, et vive, et douce sérénité. Sa bouche se reprit à sourire , et toute sa figure il rayonner d'une joie superbe.
(c Quoi ! votre mort , ô mes frères , serait a sïérile! Quoi! votre sang aurait rougi le sol, (( et ne le féconderait pas ! A la place où sont (c enfouis vos cadavres , il ne croîtrait rien , ce rien que de l'herbe ! . . ,
c( Je sais bien qu'un tas de limaçons, ramcc pant le long de nos trois jours , ont à la fin ce touché le faite , et , une fois là , pris leurs ce aises; qu'un tas de mouches se sont abatcc tues sur vos cadavres , et tout autour ont ce butiné 5 que notre révolution , ainsi déchire quetée , est aujourd'hui comme si elle n'éc( tait plus...
ce Mais des hommes s'élèveront , héritiers CCI de vos vertus , comme vous pleins de sens
« et pleins de cœm* , comme vous sachant « tout ce que vaut le mot patrie. Et ces (( hommes souffleront sur la poussière qui a c( d'abord terni , puis rouillé notre magnifique (( victoire ; et notre victoire resplendira com- (c me en ses premiers jours. Et alors la liberté ce ne sera plus une chimère , la liberté ne sera ce plus un vain mot qu'on puisse désavouer à (c plaisir. Le peuple avait été déshérité de ses ce droits, il les a reconquis; il faut qu'il en c( jouisse... et il en jouira !...
c( Vous avez versé votre sang , ô mes frères ; ce vous l'avez versé à flots pour que la France ce fût belle et heureuse... elle le sera, mes ce fi-ères , elle le sera !
ce Oh ! je le sens à mon cœur qui palpite , ce au sang qui bondit dans mes veines , à cetce te lumière venue d'en haut qui caresse mon ce front, qui glisse à ma poitrine , et l'échaufce fe , et la gonfle , qui s'éparpille par tout mon ce être et l'exalte délicieusement ! . . . »
Et , comme il y avait toujours là du peu-
pie , gros peuple et du meilleur , lequel s'électrise aisément , et , pour remercier Marie de proclamer si hautement la pensée de tous , allait battre des mains :
« N'applaudissez pas , n'applaudissez pas ! « Car je ne dis rien qui vous puisse émerveil- « 1er; car je ne suis rien, moi, que la der- « nière citoyenne de mon pays, une toute (( faible enfant. Je ne suis rien , dis-je , et n'ai (( rien que des yeux pour voir et un cœur « pour aimer.
(( Oh ! oui , je vois l'avenir beau !
c( Et le monde, réveillé à la splendeur de « notre beau soleil , comme nous sera libre , « heureux : le monde , oui , le monde tout « entier. Et si quelques hommes refusaient (( de marcher son pas , alors , gare ! Il re- « gimberait. Et la France toujours sera (( là , qui ouvrira aux peuples son vaste (( sein et les abritera sous son aile. Et leurs c( destinées seront nos destinées. Et nous « ne ferons tous ensemble qu'une seule « pensée , un seul cœur, une seule voix.
« Et il n'y aura plus qu'un peuple sur la « terre.
(cO vous, mes frères! » ajouta -t- elle, tombant à genoux ^ les mains jointes et les yeux toujours levés vers le Ciel. Tous firent de même , entraînés par un irrésistible mouvement.
(c O mes frères ! du haut des cieux contem- (c plez-nous bientôt, et un peu plus tard l'Eu- (( rope , puis tout le monde ; et alors pleurez « de joie!... pleurez, et applaudissez-vous! (c Car c'est vous , vous les premiers auteurs de « cette admirable révolution , que l'univers (C bénira ! »
La police nota Marie.
(Emiiipii^îhis lî'^.
Fauche , fauche ; je couvrirai tout cela de ma soutane rouge.
(Paroles de Richelieu.)
Sttf rittconpéttient U u ^tromen^r bans Ca tm si U im^$ e$t à VmtnU.
La police, dis-je, nota Marie, la guetta, la happa bientôt. Vous dire comme, c'est facile.
Vers ce temps-là le peuple mourait de faim. (A l'heure où je parle il meurt encore, de la même mort , et de plus belle ! )
Or, tout mourant , il s'en allait aux places publiques , sur les quais , sur les ponts , béant après l'ouvrage , au premier-venu présentant ses deux bras : ses deux bras , prêts à se rompre , prêts à se broyer sous les plus durs travaux , ne fût-ce que pour vingt sous par jour. (( De l'ouvrage , criait-il , ou la mort I »
Et pour réponse , la police tout d'abord est lâchée sur ces pauvres diables; la police, l'aimable police , si âpre à la curée , si friande , si merveilleusement habile à dépister qui lui chatouille dans l'œil. Pareille au hibou , qui va çà et là furetant , clignotant , épiant de son regard fauve une petite bête innocente dont il est gourmand , l'animal ; la police flaire sa proie , et , bien embuscadée , fond dessus sournoisement.
Alors , fassent d'aucuns les rétifs , la force armée viendra , qui les daubera d'importance. Pauvre armée, à quel rôle on te condamne ! Tu aimerais mieux taper sur les Russes , n'ést-rl pas vrai?
Puis, d'autres fois, on ahurit , on encanail-
le, on grise de malheureux ouvriers, on leur brouille les idées et toute la tête ; après quoi , on les détache aux trousses des promeneurs , lesquels sont assommés , sans distinction de rang , ni d'âge , ni de sexe bien souvent , par-ci , par-là , à droite , à gauche , où adresse le poing.
Donc , c'était par une de ces émeutes qu'Alfred et Marie (je ne sais trop quel jour) se rendaient au Louvre pour y voir le tableau des Moissonneurs , nouvellement exposé. Ils cheminaient , je vous assure , bien paisiblement , parlant , j'imagine , beaux-arts ou tout autre sujet pareillement recueilli et de discussion pacifique.
Us étaient rue de l'Arbre-Sec quand l'émeute vint à passer près d'eux, les rasa d'abord , puis les enveloppa.
Ils essayaient de s'en dépêtrer ; ils allaient fuir, lorsqu'une nuée d'agents de police tombe sur eux , et , l'épée au vent , de par le roi, les appréhende au corps.
Voilà qui est commode , en vérité ! Avezvous un ennemi dont vous ayez à cœui- de vous défaire ; homme de bien , scélérat , il n'importe? Prenez-moi trente hommes, faites une émeute , donnez-lui chasse , confinez-la , engouârez-la dans une mauvaise petite rue où votre ennemi doit justement passer et à l'heure précise où il passera. Votre ennemi sera d'emblée membre actif de la sédition , ou du moins censé tel : et vous Fempoignerez.
(BiaiiipaïfiBia i.
M Voulez-vous du hachis ?
— NoQ , madame , je mange la viaade tout entière. »
(VOLNEÏ A M ""DE NeCKER.)
3'insfrttcttott, U Bouftw», ît U cë^onciétgm^.
Préalablement, Alfred et Marie furent jetés dans une salle de la préfecture de police , grande salle oblongue , où pèle - mêle gisaient sur le carreau des querelleurs , des batailleurs de carrefour, des filles de mauvaise vie , des assassins , des faussaires, des escrocs,
et autres gredins ; où l'on jouait , où l'on filmait , où l'on se prenait à la gorge ^ où l'on blasphémait ciel et terre... jetés, dis-je, dans cette vallée de Josaphat , parmi ces crimes , cette hideuse crapule, cette puanteur : lui élevé en de si bonnes façons ! elle si délicieuse créature l
Après trois jours ainsi passés , ils comparurent devant le juge d'instruction , personnage important , comme savez ! C'est lui qui informe , fouille au fin fond des âmes , vous prend en biais , en face , à tâtons , abrupte-
ment, vous entortille, vous coupe vous
coupe I ah , l'heureux quart d'heure pour mon doux juge ! Maître de la position , il vous tient là long-temps, long-temps, en lesse et en respect, s'éjouissant, faut voir! et tout son visage rayonne , et ses narines s'enflent , et son cœur (j'entends sa poitrine) s'exalte et bondit , et son menton s'enfonce dans sa cravate , et ses yeux scintillent , et sa voix se fait forte , et il se frotte les mains. . . ô le bon juge ! ô l'aimable juge I . . . De lui dépend toute ou presque toute l'accusation. C'est lui qui as-
semble les preuves en faisceau : les petites d'abord , ensuite les moyennes , les grosses à la fin... (Un juge d'instruction sait Quintilien sur le bout de l'ongle...) C'est lui qui assemble les charges, indices, soupçons, petits, petits soupçons, présomptions, graves ou pas graves , matérielles ou morales , probabilités de première ou seconde intuition : toutes choses que vous ne verriez pas, vous, avec une loupe , mais qui sautent tout d'abord aux yeux d'un juge, et de bien loin je vous assure, et clairement. C'est lui qui échafaude les incidents, coordonne les dépositions, note les aveux , les réticences , les hésitations , les contradictions , une main qui tremble , une figure qui pâlit, rougit , bleuit... (N'ayez pas le malheur de tomber en faiblesse , cela serait noté à l'article preuves majeures.) C'est lui , enfin , qui groupe toutes les pièces de culpabilité , artistement , savamment , avec amour, et aux petits soins pour la chose publique , tout plein d'une tendre dévotion : heureux si , après avoir bien travaillé , tourmenté , torturé , et , à force de sueurs , enflé l'accusation à un degré d'enbonpoint confortable,
heureux , dis-je , s'il peut offrir à son pays , comme Atrée fit jadis à Thyeste , le sang de l'un de ses fils ! Un juge d'instruction tient le juste milieu entre le sergent de ville et le bourreau. Le sergent de ville empoigne la matière ; le juge d'instruction l'exploite , la taille , la creuse , la façonne , en tire un gentil petit crime, qu'il arrange, qu'il polit, qu'il élève pour la corde , et le bourreau l'exécute. Des trois qui préférez-vous? Le juge, sans contî*edit... Pour être juge il faut savoir la doctrine des preuves et les articles 55 , 56 , 57 du Code d'instruction criminelle jusqu'à l'article i36 inclusivement. Le juge , ma foi ! ne le cède guère qu'à l'avocat du roi.
Or, celui qui interrogea nos jeunes gens était naguère un mauvais petit gars , perdu dans les derniers rangs du barreau , ne plaidant pas ou plaidant mal , ignorant , ignoré , et , depuis la révolution , mis en lumière par je ne sais quelle haute protection , promu à un grade éminent dans la garde nationale , décoré du ruban bleu , décoré du ruban
rouge, et, finalement, nommé juge ; d'incapable fait capable en trois jours. . .
Capable, en effet ! car je défie le plus roué de mieux établir comme quoi Marie et Alfred avaient été vus se promenant dans la rue , non loin de l'émeute qui passait ; comme quoi ils paraissaient ressentir une émotion quelconque. Ah ! si vous aviez vu comment, pour arracher vérité de leur bouche , il sonda le terrain ; comme il les pressa , les pressura de questions ; par combien de bouts il les prit , tour à tour câlinant , menaçant , s'évertuant de mille manières ; comme enfin il leur prouva clair et net qu'on ne va point dans la rue si on n'a l'envie de renverser le gouvernement ; et là-dessus leur prêcha une longue , longue morale , et bien attendrissante ! . . .
Impossible de mieux faire son métier.
Alfred répondit avec le plus grand sangfroid j Marie de même. Mes jeunes gens, entendez-vous , sont fort bien élevés , et savent que rire au nez des gens est une très vilaine chose.
— 2l4 — Procès-verbal du tout fut dressé.
Puis , en attendant plus ample informé , nos criminels furent écroués à la Conciergerie. Les autres prisons regorgeaient... Hé, mon Dieu, oui! regorgeaient.
Or, la Conciergerie , vous l'avez vue au temps deBéranger, Paul-Louis, Cauchois-Lemaire et autres ; vous avez vu quelle elle était.
Elle est de même aujourd'hui. Les envahisseurs de notre belle révolution ont revisé , amélioré , dulcifié le régime des prisons , ni plus ni moins que tout le reste. Jugez !
Et , pour votre plus grande édification, entrez , je vous prie , entrez ! . . . Faites-vous l'âme forte, aguerrissez vos sens, tenez-vous bien ! . . . Çà , entrez maintenant !
C'est toujours un obscur guichet ; une grille... solide, Dieu sait! un luxe inimaginable de verrous , d'énormes serrures ; partout des clés qui grincent et vous brisent le tympan ; de longues salles, dallées, cintrées , froides,
sombres , mal éclairées par de mauvaises petites lampes ; des corridors où l'on ne voit goutte et où l'on se perd ; des escaliers à se rompre le cou vingt fois ; des murs qui suintent je ne sais quoi qui pue ; des ouvertures de deux ou trois pieds , par où le ciel aurait honte de se montrer; pas d'air ou quasi pas ; et , à la fin de tout , un galetas où vous couchez plusieurs , en compagnie de poux , puces , punaises , et autre vermine ; puis des gardiens. . . pas trop méchants , il faut le dire : on a si fort calomnié cette classe estimable dans les romans , les mélodrames et ailleurs , que je tiens à devoir de les réhabiliter. . .
Si vous êtes à la pistole , c'est-à-dire si vous payez bonne somme , vous serez , ma foi ! bien traité , choyé , fêté , gâté vraiment , vu comme un prince!... Vous aurez une table qui trébuchera faute d'une jambe, une chaise dépaillée , une couchette de bois bien dure, des draps qui vous racleront la peau , du pain pas trop noir , de l'eau de Seine clarifiée , et quasiment à discrétion.
Alfred était à la pistole, l'aristocrale !
Marie ?... mieux encore, bien mieux, vous allez voir.
(ËiniiiPi!^]Bi£ m.
Dùm me moUibus hinc et hinc lacerlis Astrictuff» premis , imminensque toto GoUo , pectore , lubricoque vultu , Dépendes humeris , Neœra , oostris ; Componensque meis labella labris, £t morsa petis , et gémis remorsa , Et linguam querulam bine et inde vibras. (Jean Second.)
^omttt^ quoi un UntUvcan tt S4 ii>ntUviiU se font ^e |itîts BdU r(jttto«r s'ifs sont m cage»
Alired, avec de l'argent , avait obtenu pour Marie une chambre où elle fut seule. Mais seule , toute seule , hélas ! dans une chambre
de prison Ml y a tant de sortes de gens dans une prison ! et plusieurs , pour être vrai , qui sont de mœurs un peu mal réglées, et qui sont malins, et qui aisément se faufilent partout.
Alfred vit le danger , et le prévint de cette façon :
Il s'insinua dans les bonnes grâces d'un gardien , qui , une fois venu minuit , lui ouvrait la porte de la chambrée et le laissait aller. Il riait en sa barbe , le gardien ( ce farceur), s'imaginant qu'Alfred courait en bonne fortune. Mais, point. Alfred, tout simplement , venait se poster contre la porte de la chambre où reposait Marie , et là faisait sentinelle jusqu'au jour.
Or, une belle fois , Marie, qui ne dormait point, se mit en tête de prendre un peu le frais sur une espèce de petite terrasse açlossée àsît cellule. - ,'" , , u
« Ah ! » crie-t-elle , voyàîit Alfré(ï.
Puis , se remettant petit à petit :
({ Que faites- vous donc là, monsieur?
— Je veille sur vous.
— Mais... mais, que craignez-vous pour moi?
— Je ne sais. . . j'ai peur. . . Si quelqu'un ! . . . O Marie , pardonnez-moi ! » dit-il , joignant les mains.
Marie sourit, toute belle de bonheur. Et, par je ne sais quel subit mouvement d'abandon , se jetant aux bras d'Alfred : a O mon Alfred , s'écrie-t-elle , tu es beau , bien beau , et aussi bien bon ! ... Oh, tiens! embrasse-moi, je t'aime ! . . . Oh , pauvre ami ! il est glacé. . . glacé, vraiment!... Viens! je t'aime trop!... Oh, j'ai été bien méchante pour toi... j'en
ai grand regret , ô mon Alfred! Mais
viens je veux te donner du bonheur,
beaucoup de bonheur.... tout ce que j'en
puis avoir sera pour toi viens ! »
Puis , relevant dignement la tête : (c Je suis ton épouse , Alfred , ton épouse devant Dieu ! » Et elle l'emmena , rayonnante
comme une sainte Vierge à la visite d'un ange.
Alfred, qui ne s'attendait à cette bienvenue , était tout ébaubi , quasi perdu. Mais de pareille surprise on revient sans peine. 11 en revint , et entra dans la chambre.
Quelle chambre , mon Dieu ! un mauvais petit chenil, que jamais durant le jour le soleil n'avait éclairé de ses beaux rayons , où pas un brin de lune ne se glissait dans la nuit , noir , tout noir , humide , nu , absolument nu si vous en ôtëz un méchant grabat et une lampe qui brûle à côté.
Quelle chambre! Et cependant, c'est le ciel pour Marie et Alfred ! c'est le ciel avec toutes ses joies! Aussi, une jeune fille et un jeune homme de vingt-trois ans, figurezvous ce que c'est ! et qui s'aiment d'amour fou; et qui pom- la première fois se trouvent tout-à-fait seul à seule , dans line chambre bien close , la nuit , et vont partager la même couche , consacrer solennellement ,
baptiser du baptême de la chair l'union de leurs deux âmes , accomplir de la vie l'acte le plus magnifique et le plus saint : je vous en prie , figurez-vous ce que c'est !
Marie , pourtant , tout à l'heure si caquetante , ne parlait maintenant non plus que si elle était muette. Non qu'elle se repentît. Car elle n'avait point fait mal ; point fait mal , en vérité. Elle avait eu pitié, voilà tout. Et puis, ma foi ! eùt-elle eu pour elle le désir de boire de l'amour le calice tout entier, est-ce une honte, dites-moi? Eh! non... Présente ton fi-ont pur , ô Marie ! que Dieu te bénisse , te bénisse d'avoir suivi sa sainte parole ! Aimer , mon enfant , aimer qui nous aime , c'est la première des vertus ; aime donc , et de l'amour jouis tout jusqu'au fond : Dieu t'a bénie.
Marie sait cela, et si elle tremble c'est d'autre chose qu'elle ne sait pas. Elle ne sait, pauvre novice , d'où vient ce plaisir suprême dans l'amour , ni comment , ni quel il est ; et , devinant à la fin moitié du mystère , hésite alors à dépouiller sa ceinture... Mais elle n'hésite guère : elle pense à Alfred ,
et vile se va donner toute à lui , dût - elle
mourir.
11 attendait , notre maître fripon , en un lieu que vous devinez. Tout suivant de l'œil les mouvements de Marie, tout se gaudissant à voir tomber pièce à pièce les fanfreluches qui voilaient ses trésors de beauté , tout jetant feu et flammes par chaque point de son corps : il attendait.
Oh ! ici un homme de. science vous dirait combien leur pouls bat fort et fréquent, combien leur respiration se précipite, comme ils tressaillent des pieds à la tête , comme palpite leur cœur , comme marche leur vie , active, impétueuse, exaltée...
Mais qu'est-ce que cela, je vous prie?
Et si, laissant de côté tout ce jargon physiologique , on vous dit ces yeux qui pleurent et scintillent , et s'enivrent l'un de l'autre ; ces joues qui se colorent ; ces traits qui s'épanouissent; ces écarts çà et là sur des formes roses et blanches, si moelleuses, si veloutées; cette bouche qui se suspend à
cette bouche ; ces lèvres frémissantes et de baisers toutes fraîches , ces longs cheveux qui ondoient par capricieuses bouffées et caressent partout ; ces bras qui s'as,souplissent , s'enlacent et voudraient , à force de serrements , de ces deux corps n'en faire qu'un , voudraient recommencer l'état de notre premier père quand la femme était encore en lui ; et de la bien - aimée cette pudeur qui parfois se ravise , voile des charmes que nul ne doit voir , puis de nouveau s'oublie ; et sa voix qui fléchit , bégaie , veut pai'ler et ne le peut, balbutie des sons comme une tourterelle qui roucoide : si l'on vous dit tout cela, ce ne sera rien.
Eh ! comment dire , mon Dieu ! cette volupté convulsive , coulante à pleins bords , débordante ; cette fureur de plaisir , cet orgasme , cette extase où l'on oublie tout , tout jusqu'à la vie à force d'en jouir? Non, ohl non , l'on ne saurait dire cela.
Et comment dire aussi l'abattement qui succède à cette crise , cet abattement encore
si délicieux ; cette tête mollement tombante ; ces yeux , moins brillants , plus tendres ; ces paupières demi-closes ; ces caresses , moins emportées, plus douces; ces baisers mieux savourés ; ces suaves , ces ravissantes causeries ; et de l'amante apprivoisée ces espiègleries , ces petites niches , ces interrogations si naïves ; toute cette volupté d'une autre sorte , recueillie, calme, gaie sans éclat, où l'on semble renaître , où l'on est si vivement [pénétré du sentiment de son existence ?
Oh ! . . . Et puis ces deux âmes qui l'une contre l'autre bondissent et se baisent tour à tour , ensemble , à coups redoublés ; tout cela , que n'est-ce l'éternité !
(( Tu pleures , Alfred? dit Marie.
— Oh , laisse-moi pleurer !
— J'entends que ton cœur bat bien vite , mon chéri... et tu trembles partout !
— A t'aimer, ô Marie , à être aimé de toi , je crois que je mourrai. . .
— Ami, prends garde !... Vois-moi, je suis calme.
— N'es-tu point heureuse ?
— Oh, si fait, et de ton bonheur surtout ! . . . Mais çà , Alfi-ed , dis-moi... et sois vrai, d'abord... je t'en conjure , sois vrai : ne s'est-il jamais rencontré de femme qui t'ait rendu , comme moi , bien heureux ?
— O jalouse !
— Dis...
— Eh , mon divin amour, tu blasphèmes ! Quelle au monde a ton âme ?...
— Ah! n'est- il pas vrai que l'àme ; c'est tout?
— Sans doute , mon ange. Et pourtant...
— Une femme , n'est-ce pas , faillirait , laquelle ne serait qu'un pur esprit, une pensée de l'air, une sylphide ; faillirait contre la nature, sa mère, notre mère à tous ; n'est-ce pas cela que tu veux dire ? Ces belles filles éthérées , vous les aimez , messieurs , dans Thomas Moore et Charles Nodier ; durant quinze jours vous les aimez dans vos rêves ; mais passé cela...
— Et c'est fort bien fait , mon amie ; car m'est avis qu'un homme vivant d'idéalités pures servirait mal son prochain Allons\
mesdames, allons! soyez divines soit,
mais aussi soyez humaines , humaines un peu. . . Et d'ailleurs ne l'êtes-vous pas ? Celle qui le nie s'ignore elle-même, ou...
— Fait la prude. Tu dis vrai , mon Alfred... Tous ces plaisirs sont doux, tous; mais j'entends que l'àme doit éveiller les sens; sinon, oh, H de l'amour!... Dieu m'est témoin , ami , que j'eusse vécu. . .
— Vierge ?
— Oui , et serais morte vierge si tu fusses mort , toi , là-bas , clans ce grand voyage , m'aimant toujours..
— Oh , c'eût été grand dommage ! ï)
Et voilà comment, dans leur mauvais chenil , Marie et Alfred étaient heureux !
C'est si simple d'être heureux !
( Il faut , mes jolies lectrices , pardonner à l'auteur ce chapitre. S'il a montré du doigt tous ces charmants mystères d'amour, c'est par continuation d'une idée bien arrê-
tée et qui jusqu'au bout sera franche , savoir, que toutes choses peuvent et doivent être dites , lesquelles n'ont en elles - mêmes rien d'immoral.)
(BiaiiiPiîïfîaîâ iM^
C'est elle qui neuf mois , dans ses flancs douloureux , Porte un fruit de l'amour trop souvent malheureux.
(Legobvé.)
ma^OiiMi ^'lixi ^mxinx cxn(^ mois h svlxU»
La douce nuit que je vous viens de conter, moi indiscret , moi profane , et mot à mot , se répéta plusieurs fois jusqu'au jour où le geôlier ouvrit la porte à nos deux captifs : ce Allez, leur dit-il, et ne péchez plus! » 11 avait eu beau faire , le juge d'instruction , et
le greffier avec , et le parquet , et la chambre du conseil ; tous , l'esprit de tendance aidant , avaient eu beau travailler la chose — rien n'était sorti : rien , pas le moindre attentat à l'ordre de choses , pas le plus petit fétu , pas l'ombre , pas un brin de matière à réquisitoire. Quel dommage! dire que nos jeunes gens sortiront de là la tête sur leurs épaules !
Une fois libres , Marié et Alfred (vous le pensez bien) continuèrent d'habiter sous le même toit.
Au fait, comment exister désormais, sinon l'un près de l'autre? Leur âme , où est-elle , où peut-elle être , sinon l'un près de l'autre i l'un près de l'autre toujours? Ne sont-ils pas la même chair , les mêmes os? n'ont-ils pas le même souffle? Que l'un ait un désir, l'autne l'a bien sûrement, ou va l'avoir, ou s'y rend par attraction ; que l'un s'éjouisse , ils s'éjouissent tous deux.
Tant soit Alfred impétueux, bouillant.
point ne l'est-il à cette heure plus que Marie ; car Marie , ce n'est plus cette jeune fille qui rougissait d'être embrassée , repoussait la tête d'Alfred toutes fois qu'elle voulait se reposer sur son sein. Oh! à présent, elle recherche les caresses, et boude si elle ne les reçoit vite ; et fait niche ; et taquine ; et se plie et replie en mille formes, pour s'attirer un re gard brûlant , un plus brûlant baiser ; saute sur les genoux d'Alfred; se pend à son cou; baigne sa main dans ses cheveux ; le frappe amoureusement sur ses deux joues , toujours heureuses; le baise et rebaise; rit, pleure : vraie petite folle.
Et ainsi vont les femmes : de la plus froide retenue à l'épanchement le plus entier. Une fois leur organisation sensible mise en jeu , elle prend son essor , développe tous ses moyens, marche à grands pas.
Un jour Marie , dès qu'elle voit Alfred : « Devine! lui crie-t-elle.
Dami...
MARIE
Je suis...
ALFRED
Enceinte?...
MARIE , éperdue de joie et toute gonflée
d^ orgueil.
Juste.
ALFRED
Quoi, je serais père, moi!... père!... Un fils ! un garçon ! Car ce sera un garçon , n'estce pas ?
Sur quoi Marie eut bonne idée de rire et de répondre qu'elle ne le savait. Mais, voyant qu'Alfred voulait un fils, et ses exclamations de plaisir , et ses bonds par la chambre , et ses bras qui s'agitent et battent l'air à grands coups :
«Oui, oui, dit-elle, souriant un peu; oui, ce sera un garçon... »
ALFRED
C'est cela! im petit, gros garçon, noir, frisé, yeux vifs, mine espiègle...
Beau comme toi , comme toi gentil et plein de bonté... [Plus gravement. ) Et puis... de bonne heure il aimera son pays ; oh , je veux qu'il aime son pays! Soldat, avocat, écrivain, négociant, quel qu'il soit, je veux qu'il n'ait qu'une pensée, son pays... Oh! je le formerai... nous le formerons... mon Alfred, n'estce pas? Il dira France aussitôt que papa et maman .
ALFRED
Et s'il te demande : « Qu'est-ce que la France ? ))
MARIE
(c La voici!» répondrai-je montrant le premier citoyen qui passera. Et , montrant un autre : «La voici encore ; puis encore, puis encore î La France , ce sont tous ceux-là qui passent j la France , c'est cette maison ; puis celle-ci, puis celle-ci. Cette rivière , ce ruisseau , cette forêt , ces champs , ce bocage ; tout cela , mon enfant , c'est la France ! » Et, quand sa petite intelligence sera à portée d'apprécier les distances , je lui dirai : (( La France , c'est tout ce qui est renfermé
entre Brest et Strasbourg, Lille et Toulon. »
ALFRED
Après ?
MARIE
Après, je lui dirai : (cLa France, mon enfant , c'est ta mère, ta mère avant moi : il faut aimer sa mère, mon enfant, il faut aimer la France.»
Et crois-tu qu'il comprendra ?
MARIE
S'il comprendra ? Ecoute : un enfant
aime-t-il la femme qui l'a nourri de son lait ?
ALFRED
Oui, en reconnaissance du bien qu'elle lui a fait, et aussi pour les caresses qu'il en a reçues.
MARIE
Eh bien ! je lui dirai : a C'est la France qui produit , tisse , fabrique ces vêtements , lesquels t'empêchent d'avoir froid l'hiver, et l'été de brûler au soleil ; c'est la France qui façonne , polit ces joujoux , lesquels t'amusent tant... )) Comprendra-t-il ?
ALFRED
Pas bien nettement , j'imagine.
MARIE
Soit, d'abord : mais la leçon sera chaque jour répétée , mais mille occasions ne manqueront pas de s'offrir où je joindrai utilement l'exemple au précepte ; mais son jugement petit à petit se formera, se développera , et au jfîir et à mesure s'exercera sur l'objet de mes enseignements... Ehl de bon compte , penses-tu que les fables de La Fontaine soient plus simples à entendre? Et cet absurde catéchisme , catholique ou protestant , grec ou romain , dont on farcit leur pauvre petite cervelle , dont on les ressasse , dont on les assomme , penses - tu qu'il soit plus déchiffrable ? Penses-tu qu'ils entendent le moindre mot des longues tirades qu'ils débitent si vite , sans point ni virgule , tout d'une haleine? Ils récitent comme ils crachent, ne sachant ni ce qu'ils récitent ni ce qu'ils crachent.
ALFRED
Bien donc ! Je t'accorde que notre enfant de bonne heure comprendra la France. Mais ne crains -tu point qu'appris à la regarder comme étant tout pour lui , il ne regar-
de comme rien tout ce qui ne sera pas elle ?
MARIE
Pourquoi ? Un enfant , mon ami, un enfant, parce qu'il aime sa mère , a-t-il de l'aversion pour la femme qui ne l'est pas ?
ALFRED
Non.
MARIE
Donc, voyant un étranger, notre fils n'aura pour lui nul éloignement j je dis plus , il l'aimera.
ALERED.
Comment ?
MARIE
<( Lui aussi , pensera-t-il , lui aussi a sans doute une France , une autre France qui est sa mère , et sans doute il l'aime comme j'aime la mienne.)) Et la conformité de leur position les rapprochera. Ils s'aimeront , ils s'aimeront, te dis-je... (^Elle s'arrêta et parut se recueillir y puis , comme illuminée tout à coup : ) jusqu'au jour où le genre humain ne sera plus qu'une famille !
ALFRED
Tu crois à cette grande réunion?
MARIE
Si j'y crois!... J'y crois comme au soleil qui m'éclaire, comme à l'air que je respire , comme à notre amour, dont je^ suis si heureuse!.. . [Alfredl* embrassa.) J'y crois comme à la roue qui tourne, tourne long-temps, et à la fin touche le but...
ALFRED
Tu n'es pas saint-simonienne pourtant ?
MARIE
J'ai de leurs idées , mais qui ne me viennent pas d'eux. Saint-Simon , il est vrai , formula un système d'économie politique et sociale ; système profond, je le veux bien, mais surtout ingénieux. Grâceslui soient rendues! car il est toujours bon de jeter de ces hautes pensées dans le domaine public. Ensevelies dans quelques fortes têtes çà et là, elles s'y useraient sans être d'aucun bien pour la masse ; publiées , elles éveillent l'attention , se propagent , d'individuelles se font générales ; et , si ne. sont immédiatement suivies de la réalisation pratique , du moins la préparent beaucoup. Par malheur, les disciples me paraissent avoir donné à la doctrine du mai-
tre une extension vraiment exorbitante , et qui la discrédite aux yeux de beaucoup de gens. Ils n'ont pas fait moins qu'ériger en religion un système politique tout pur et tout simple , où çà et là brillent des aperçus presque toujours ingénieux, souvent vrais, mais où bien certainement l'on ne rencontrera nul principe dogmatique...
ALFRED
Si bien que Saint-Simon , revenant en ce monde, serait fort surpris du rôle qu'on lui fait jouer?...
MARIE
Oh! bien sûr; car jamais ce galant homme ne visa à la réputation de prophète. Il écrivait, soit; mais ne montait pas en chaire... Non que le mal soit là : il est seulement (si encore c'est un mal) dans le mysticisme des prédications..... Affronter la critique serait une lourde tâche ; car ma conscience m'obligerait à suivre ces messieurs de point en point , dans les plus minutieux détails. Plus lard , si tu veux , nous en recauserons.
ALFRED
JNous les irons voir : cela vaut mieux. Ils
sonl hommes de bonne compagnie ; de plus , parlant , dit-on , comme des anges.
MARIE
Je le crois. Quand on prêche le bonheur de l'humanité , comment ne pas être éloquent ?
Dans quel sens dis-tu cela? Par plaisanterie ?
MARIE
Non , non pas j je parle très sérieux. Que les saint-simoniens exploitent mal l'idée-mère de leur doctrine , toujours est-il que cette idée est grande , féconde en beaux mouvements , ouvrant carrière à toutes les pompes d'une riche imagination , se prêtant aux plus sublimes élans du cœur.
ALFRED
Quoi qu'il soit , enfin , tu n'es pas saintsimonienne ?
MARIE
Non. Tout simplement je suis, et je l'ai déjà dit, je suis citoyenne de France. Pour nos petits-enfants ils seront...
ALFRED
Ils seront?...
MARIE
Citoyens du monde.
ALFRED
Tu remets donc à un temps assez, éloigné l'accomplissement de tes prévisions ?
MARIE
Mais , oui, assez éloigné. Tous les membres de la famille humaine , réunis en un seul corps : ce n'est point là petite affaire. En attendant travaillons à cette grande œuvre j et , comme premier pas vers son accomplissement , aimons bien notre pays. . .
ALFRED
Exclusivement ?
MARIE
Non pas ; mais avant toutes choses. L'amour de son pays , je veux dire un amour sagement entendu, est le lien le plus fort entre les nations , la cause la plus efficiente d'une bonne et solide sympathie. Aimons donc , aimons beaucoup la France.
Ainsi jasaiefit - ils toujours... Toujours? Non. Bien souvent c'étaient de légères causeries , gaies , folles , abondantes , débordan-
— 24l — les d^amour ; et , pour plus de bonheur, la position de Marie n'altérait en rien sa vive et brillante santé.
Que si cependant , lors de cette transformation dans son économie physique , elle eut à subir quelques douleurs vagues, irrégulières , en revanche s'embellit-elle encore , elle si belle déjà !
Sa peau se fit plus blanchette , plus fraîche et fleurie , éblouissante quasi comme la neige et à la fois comme une rose qui s'épanouit ; ses yeux , plus languissants , et , si possible , plus tendres ; sa démarche , plus lente , plus molle , gracieusement balancée comme d'un cygne qui coquette et fait le beau. Puis sa tête se renversait en arrière ; ses deux mains , croisées , s'appuyaient sur son sein , lequel s'arrondissait chaque jour davantage et prenait davantage de vie, devant l'entretenir chez l'enfant; ses épaules , bien effacées, donnaient à sa poitrine une superbe ampleur ; sa voix était plus que jamais caressante , melliflue ; plus que jamais son sourire était doux et sua-
ve , et toutes ses manières séduisantes. Oh ! oui , Marie était plus belle.
Mais ce n'est là tout.
Marie se fondait davantage en amour, était en amour plus vive, plus énergique ; il semblait que la conscience de sa maternité avait doublé son cœur. Que si elle était journalière , j'entends d'humeur inégale , parfois maussade , Alfred y trouvait un charme de plus. Ses soudains caprices , bizarres , extravagants ; ses appétits fréquemment renouvelés , singuliers , drôles à ne s'en pas faire idée : tout cela était accompagné de minauderies tant aimables, de tant de grâce et de gentillesse !...
Ah , soyez heureux , chers enfants ! Alfred , réjouis-toi ! Mais prends garde ! Ici , c'est un chemin glissant : prends garde que ne tombe ta bien-aimée ! Là c'est une pente rapide : prends garde qu'elle ne tombe ! Empresse-toi au-devant d'elle ; conduis-la parla main, guide ses pas! Toi aussi , Marie , réjouis-toi ! Mais
ne ris point aux avis d'Alfred! Si tu chancelles , appuie-toi sur lui ! Prends garde de te rompre le cou , ô Marie ! car tu tuerais ton fils ; le fils de votre amour, tu le tuerais. . .
Ah , chers enfants , soyez heureux l