‹ La femme selon mon cœurChapitre 5 sur 8 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

q^HiilPîIlîIâl^ IPIBISmiIISIBc

Je souffre biea !

(Les Femmes.)

^^nUnt moraC^»

Soyez heureux!

Hélas ! tant le furent-ils , tant n'était en rien altéré leur bonheur, tant était leur vie toute d'enchantement, qu'un jour Marie se prit à dire : « Je suis trop heureuse , je mourrai bientôt. »

Et, ce jour-là justement , Alfred, sorti

pour je ne sais quoi de pressé , ne revint pas à l'heure dite. Dont Marie fut alarmée audelà de ce que vous pourriez croire : elle qui déjà craignait de perdre son Alfred quand il était là ; là , tout près d'elle !

La voyez-vous à sa fenêtre , regardant au loin dans la rue , y descendant pour mieux regarder, puis remontant, puis redescendant , aux abois comme si elle avait perdu son bien-aimé pour toujours?

Et le bien-aimé ne revenait pas; et il ne revint pas de tout le jour , ni de la nuit , que la pauvrette passa, triste et pleurante, et sans clore l'œil , et seulette , près du lit où ils étaient deux la veille !

Et le lendemain il ne revint pas, ni les jours suivants. . .

Et Marie, Marie ne vivait plus... Quand faisait jour , elle courait de côté et d'autre , chez les amis d'Alfred , chez ceux qui le connaissaient , s'informait de lui , et n'apprenait

rien. Et, la nuit venue, elle se reprenait à pleurer , ne dormant pas ; ou , si parfois le sommeil l'étreignait de sa main de plomb , se réveillant en sursaut à peine passées vingt minutes , cherchant Alfred à ses côtés et ne l'y trouvant pas. . .

De fait , qu'était-il devenu ?

Était-il malade?

Malade ! Mais où ? Oh , qu'il écrive donc , qu'il fasse écrire s'il ne le peut lui-même ! que Marie aille le veiller!

Etait-il mort?

Mort! Mais n'a-t-il donc, en mourant, prononcé le nom de Marie ? n'a-t-il eu pour elle un mot d'adieu , un dernier mot? Pourquoi ne vient-on pas lui dire qu'il est mort? au moins elle irait s'agenouiller sur sa tombe, et là mourir à son tour, et le rejoindre 1

Se serait-il tué , o mon Dieu?...

Et elle courut ji la Morgue... oui, à la Morgue ! . . .

Il y avait là plusieurs cadavres ; ceux-ci bien horriblement mutilés, ceux-là si frais encore et d'une si pure carnation qu'on les eût dits palpitants. Combien de causes différentes à toutes ces morts ! Les uns ont été conduits là par un chagrin d'amour, les autres par une perte au jeu , ou par une brouille domestique , ou par la misère...

Alfred?

Point.

Eh! pourquoi se serait-il tué? Depuis un long temps, nul petit chagrin n'était venu plisser son front...

Mais où est-il, enfin, où est-il?

Ses parents l'auraient - ils rappelé près d'eux ? Mais il l'en eût avertie : pour elle il n'avait rien de caché. Peut-être le but de son voyage devait-il rester mystérieux , au moins

quelque temps, et même pour Marie. Mais alors qu'un mot d'écrit vienne charitablement l'avertir du départ, dût-il en taire l'objet.

L'aurait- il délaissée pour une autre?... Oh! non : il l'aimait tant! la trouvait si belle, si pleine de bonté! se complaisait tant à l'ouïr parler ! quand surtout elle parlait de la patrie , du peuple souffrant , malheureux ; Alfred si bien pleurait! Et son cœur s'exaltait , et , s'échappant de ses lèvres , venait se fondre sur les lèvres de Marie ! Tant fut-il habitué de vivre auprès d'elle , cette habitude lui était douce toujours', cette habitude n'avait en rien affaibli son amour. Le dernier jour c'étaient les mêmes caresses , tout aussi vives , plus vives peut-être que le premier.

Oh! ne plus aimer Marie, c'est impossible !

Cependant , qui sait ? Le cœur de l'homme est si bizarre ! La plupart sont si inconstants ! Il en est tant qui s'ennuient même du bonheur , qui le fuient au moment où il est le plus vif!

Et la voilà qui s'arrête à cette idée , entre mille autres ! La voilà frappée comme d'un vertige !

(( Que lui ai-je donc fait , s'écrie-t-elle ; que lui ai-je donc fait? Ne l'ai-je assez aimé , ô mon Dieu ! Je l'aimais pourtant bien , je ne pouvais l'aimer plus I Pour éterniser sa tendresse , que fallait-il ? Ce qu'il fallait , que ne me l'a-t-il dit? Pour qu'il m'aimât , je serais morte ! je serais morte , pour qu'il m'aimât, m'aimât toujours! Qu'il vienne donc! Alfred, mon Alfred! oh! viens, je t'en prie! que je me roule sur toi ! que je te dévore de baisers! que je te brûle de caresses! que je t'aime', que je t'aime plus , plus encore ! Oh ! viens , mais viens donc ! ))

Et la malheureuse se tordait , se tordait les mains, les bras, tout le corps, et s'arrachait les cheveux j et ses traits se contractaient , son cœur se brisait, son pauvre cœur! Et, le premier emportement passé , ce n'était plus rien , rien que sa poitrine qui se gonflait. Puis venaient les larmes, de grosses

larmes. Ah, tant mieux! pleurer, cela fait bien.

Pleurer ! Il y avait de quoi , n'est-il pas

vrai

Elle avait si bien cru que pour toujours son existence et celle d'Alfred seraient entrelacées l'une dans l'autre , qu'ils devaient l'un près de l'autre vivre et mourir , que rien au monde ne les pourrait séparer !

Et maintenant la voilà seule !

Oh ! c'est terrible , je vous le dis ! Elle est pourtant bien jeune , cette chère enfant ! Elle est à son aurore ; l'aurore , le beau moment de la vie! Est-ce que les rayons n'en vont plus refléter sur tous les jours qui lui restent? est-ce que le déclin va venir , venir déjà , pâle et décoloré ? Et seule , seule toujours , est-il possible ? Quoi ! seule elle traversera cette route si difficile , seule avec sa peine , et seule s'acheminera vers la tombe ! Un ami ne la soutiendra pas ! pas ne la regret-

tera , quand sera morte ! O la pauvre délais-

sée !

Délaissée ; car , Alfred lui manquant , elle n'a point de toit paternel où s'abriter. . . point de père ! point de mère ! plus personne, personne absolument ! Avant qu'elle aimât quelqu'un elle y songeait moins. . .

Ce pendant elle reçut une lettre :

« Mademoiselle... »

Vous l'injuriez ! Elle est dame , Marie ; dame , épouse d'Alfred Larivière , épouse devant Dieu : elle est dame , entendez-vous ?

(( Mademoiselle ,

(c Alfred Larivière est à présent dans sa « famille , qui compte l'établir bientôt. En « échange de ce qu'il a reçu de vous , il (c vous envoie un mandat de mille écus sur « la poste.

« Larivière père.

« Mayenne , le i5 juin i852. »

Marie tombifroide.

Et, en effet, c'était une affreuse nouvelle ! . . . Quoi ! vous la traitez comme une femme perdue , vendue ; elle , la vertu incarnée I . . .

Mais qu'a-t-elle fait , qu'a-t-elle donc fait ? Elle a aimé. . . Est-ce sa faute? Est-ce sa faute , ô mon Dieu! si un jeune homme est venu , beau jeune homme , dès long-temps exercé en l'art de plaire , aimable de toutes façons ?. . . Elle ne l'a point entraîné , ô mon Dieu ! point séduit, point trompé... Tu le sais bien! et même elle l'a détourné d'elle ; elle lui a dit de réfléchir ; qu'avec elle un homme n'atteindrait pas une position brillante ; qu'il la pourrait atteindre dans son union avec une autre, et à la fois toutes les douceurs, au moins matérielles , de la vie , et autant de beauté pardessus , autant d'esprit , une âme aussi belle , aussi bonne... et , ne le pouvant convaincre , l'a mis à l'épreuve. Et lui a subi l'épreuve d'une longue , longue séparation , et de son grand voyage est revenu fidèle , protestant qu'il l'aimait, l'aimait toujours, et de toute

son âme — Or, après cela*, pouvait -elle rester dure au pauvre amoureux souffrant ? Oh ! non , non , bien sûr. Et, si oui, tu l'aurais maudite , ô mon Dieu , n'est-il pas vrai ? maudite , comme une femme sans cœur...

Ah ! méchants , qui criez contre elle , ayez de sa vertu seulement la moitié , et l'on vous bénira...

Revenue à elle , Marie voulut mourir. . . puis ne le voulut plus , songeant qu'elle serait mère bientôt...

Et elle vendit tout , tout ! s'amassa une petite somme, et se mit en route... en route pour Mayenne.

Elle veut remettre au père d'Alfred les mille écus qu'il lui envoie , et son fils , son fils à elle , son petit-fils à lui ; et lui dire , lui bien dire qu'elle est sage et ne méritait pas ce qu'il a fait.

(EUîiiiPiîïïiaîSj m,

Et Dieu dit à la femme ; « Tu enfanteras des fils dans la douleur. »

(Genèse.)

^antiixt ^f^^$t(\m d morale.

Elle est partie.

Arrivée à Dreux, elle se trouve mal et hors d'état d'endurer davantage la voiture. Elle paie, et couche dans une mince auherge. Puis, femme faible , mais pleine de courage , elle se prend , dès le lendemain , à continuer sa route à pied jusqu'à Mayenne...

Dieu , mon Dieu , de Dreux à Mayenne il y a bien loin !

Qu'importe I elle ira comme elle pourra...

Oh , qu'elle eut à souffrir ! Je ne parle point des fatigues de la marche , mais des demi-mots jetés à son oreille par les passants , et avec une intention méchante , des sourires moqueurs qui l'accueillent partout!...

Et , remarquez ! ces demi-mots , ces sourires venaient surtout des femmes.

Les femmes généralement éprouvent et témoignent beaucoup de pitié pour l'infortune ; mais pour les égarements de leur sexe elles n'en ont point. Loin de là : elles ont un plaisir infini à distiller goutte à goutte au cœur des pauvres filles trompées le venin de leurs implacables médisances. Et même, d'ordinaire , les clabaudages les plus injurieux viennent des femmes les plus reprochables, ou de femmes qui voudraient bien pécher mais ne le peuvent , toutes laides qu'elles sont.

Marie ne s'arrête point en une mauvaise auberge de village qu'une grosse servante lui vient dire : «Madame couche-t-elle ?... Ma- « dame, sans doute, va rejoindre son mari?. . . (( Est-ce son mari que madame va rejoindre?. . . (c Ah I c'est qu'il y a des hommes qui vous a trompent I » Et , s'en allant : a Pauvre pe- « tite femme , va ! » ajoute-t-elle piteusement. Et aux autres : (c Ne m'en parlez pas ; c'est « une femme de rien. )) Quoi disant, la vilaine se prend à cabrioler sous la main chatouilleuse du premier butor qu'elle rencontre dans les cendres de la cheminée.

D'autres fois c'est une dame huppée qui revient des eaux. Elle y est restée trois mois : elle y serait restée un an , sans un accident qui la force de rejoindre au plus vite son mari. Si elle le rejoint assez tôt, l'accident ne sera rien , et même , en tous les cas , se réparera aisément, grâce à un médecin officieux qui expliquera la chose à la grande gloire des mœurs et au profit de la science.

Or cette dame , voyant Marie , fait la moue, et lui tourné le dos.

« A combien de désagréments l'on est ex- « posé , mon Dieu , dans ces maudits voya- (( ges!... Se trouver avec un tas de gens!... (( Misérable gargote , aussi !... Pourquoi ma c( voiture s'est-elle cassée — Eli! la fille, (( est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de rac-

(( commoder ma chaise avant la nuit?

(c Dire qu'il me faudra coucher sous le m ême (( toit qu'une créature pareille ! . . . »

Autre part c'est une femme d'âge mûr eu compagnie d'une vieille servante.

(c C'est à ne pas y tenir!... Il nous reste « une petite lieue , ma bonne Lucile; tâchons (( de la faire aujourd'hui. Nous avons eu l'a- (( vantage de vivre jusqu'ici en bonne odeur « de sainteté ; que le contact du vice ne la (( vienne point empoisonner ! »

Cette femme va passer quinze jours à la campagne d'un curé voisin. Elle a , d'ailleurs , un petit chien barbet.

Puis, ce sont de jeunes villageoises qui se taisent à l'approche de Marie , baisf^ent les

yeux , rougissent. Leurs mamans le leur ont bien recommandé.

Puis, des jeunes gens qui durant le jour ont chassé dans les environs et viennent se reposer le soir en tête-à-tête avec quelques bonnes bouteilles de bordeaux.

ce Oh, hé ! oh , hé ! il paraît que nous avons « vu le loup... Pas mal, la petite , pas mal ! ce Allez-vous loin , belle dame ?... Victime de ce l'amour, n'est-ce pas? »

Et , après d'autres plaisanteries tout aussi aimables , après mille pirouettes et mille agaceries autour de la pauvre enfant , ils la laissent et vont à leur vin.

Oh ! si j'eusse été là , je les aurais piétines tous!

Et , je vous le dis , c'était de même partout. C'était partout une ironie, vague parfois , mais plus douloureuse toujours qu'une attaque ouvertement lancée.

Voyant qu'on la fuyait ainsi, Marie, cette

forte femme , ne put se retenir de pleurer, « Oh ! maintenant , dit-elle , c'est bien fini ! y)

Pour comble , d'aucunes âmes s'apitoyèrent et vinrent pour la consoler. « Allons, « ma petite dame , du courage ! . . . On peut (( commettre une faute... Ne nous chagri- (( nons pas pour si peu — Une faute ! qui (( n'en commet pas ? »

Elle n'en a pas commis , vous dis-je ! pas commis l'ombre, entendez-vous, ^tqiie celle ou celui d^entre vous qui n'a point péché lui jette la première pierre !

A force pourtant de marcher, et peut-être aussi à cause de sa profonde désolation , désolation qui , de vrai , lui rompait et les bras , et les jambes , et tout le corps , Marie se sentit un grand malaise , et de loin entrevit tous les signes précurseurs de l'accouchement.

De l'accouchement !

Allons,, allons, l'heure est venue, celte

heure où la femme agonise pour donner la vie à une misérable créature , qui peut-être ne vivra pas trois jours, ou, ce qui est bien pis, vivra en de perpétuels chagrins! Sais-tu ce que tu vas souffrir , Marie ; le sais-tu ? Les labeurs de l'enfantement , sais-tu ce que c'est? et encore avant le terme ! Ah ! Marie , Marie, que tu vas souffrir ! Heureuse si , après avoir donné le jour à ton enfant, tu vis assez pour le voir grandir! heureuse si même tu vis assez pour l'embrasser une seule fois ! Beaucoup de femmes meurent en couches , voistu, beaucoup meurent. Et lui, ton enfant, vivra-t-il? C'est fort chanceux : il vient si vite! Il sera faible, et l'air sans doute le tuera; et, pour le voir mourir, souffre! Fille d'Eve et d'Adam , remplis la tâche q^ue le Ciel t'a réservée dans ce monde , subi$ le martyre attaché à ton sexe j souffre !

Et, quand vinrent la saisir les premières douleurs, brusques, subites, elle était sur le grand chemin, vous savez..., et seule..., et il faisait nuit noire, et la pluie tombait à torrents...

Et d'abord ce furent des maux de tête, des tintements d'oreille , un pouls dur et fréquent , une respiration lourde , une peau sèche, aride.

Marie , cependant , marchait toujours.

Ce fut ensuite un agacement par tout le corps, d'intolérables frissons , une fièvre chaude, brûlante, suivie d'un froid subit, d'un froid glacial.

Marie marchait , marchait encore.

Mais vinrent les nausées, puis un engourdissement profond , une sorte de somnolence pesante , accablante.

Marie n'en pouvait plus , et marchait pourtant.

O mon Dieu , mon bon Dieu ! prends pitié d'elle , je t'en prie! prends pitié de la pauvre abandonnée ! Cette enfant n'a point fait de mal, jamais fait de mal à personne. Toujours elle fut soumise à ta loi , douce et

tendre, pleine de compassion, toujours fit l'aumône au 'pauvre , toujours soulagea qui souffrait : si n'eût tenu qu'à elle , elle eût dispensé toutes sortes de joies sur les malheureuses créatures de ce monde. O mon Dieu, Dieu grand , Dieu puissant! abaisse tes regards sur l'humble Marie , vois-la qui chancelle, qui va tomber, tomber sur le chemin , dans la boue ! Ne la laisse point seule aux prises avec son mal : c'est un affreux, mal, ô mon Dieu I tu le sais bien. Elle n'a plus de force , plus de force pour crier : et elle crierait, qu'on ne l'entendrait pas. En vain elle invoquerait le secours d'une âme charitable : sa voix serait emportée par le vent, et l'âme charitable ne viendrait pas. Encore une demi-lieue , et INIarie trouv^era un village; puis dans ce village une bonne femme qui l'aidera. O mon Dieu! soutiensla , porte-la , ou fais-la porter sur les ailes d'un ange; souffle sur elle seulement : elle ira, et sera sauvée. O mon Dieu , je t'en prie, je t'en prie à genoux! Reçois ma prière ! exauce ma prière ! sauve Marie , ô mon Dieu!

Encore une demi-lieue! Allons, mon enfant, du courage ! Allons!

Impossible ! Elle fait un pas , puis ses jambes fléchissent, sa tête tourne, tout son corps tremble ; elle tombe!

Et alors ce furent des douleurs atroces : des tiraillements d'entrailles ; une horrible contraction de nerfs 5 de frénétiques roidissements; une face violacée , verdàtre; des yeux sortant de l'orbite; des cheveux qui se hérissent ; des dents qui s'entrechoquent , qui grincent ; et des lèvres bleues, tremblottantes , tuméfiées ; une langue qui bave , noire et épaisse , hors de la bouche ; de pénibles , d'incroyable efforts; des cris étouffes; une angoisse, un râle, une sorte d'agonie rageuse...

Et le flanc se déchire , et Marie est mère.

Puis seule, toujours seule, elle achève son enfantement , seule procède à tous ces détails , répugnants peut-être , mais purifiés,

sanctifiés par la pensée qu'un être est venu au monde et pour le monde.

Puis , cela fait , elle s'oublie , elle oublie qu'elle n'a rien qui puisse remettre sa frêle machine , si fort endommagée. Elle ne songe qu'à son enfant, à son fils (car c'est un fils), attire à elle l'innocente créature , bien innocente en effet et bien chétive , respirant à peine , à peine organisée pour vivre deux heures I Au fait , quoi d'étonnant ? Marie ne l'a porté que sept mois. Sept mois! en un sein tout douloureusement affecté! quand le cœur de la mère a été meurtri de mille et mille coups... Pauvre enfant, tu ne vivras pas!...

Il veut vivre, pourtant. Entendez-le! il vagit, demande à téter. Voyez-le ! mis à portée du sein , il s'y niche; de ses gentils petits doigtelets pétrit la mamelle , l'assouplit, et tire le lait de sa bouchette mignonne, ce qui comble d'aise Marie. Elle rit à son fils, berce son fils , le dorlote , l'embrasse partout, et le lèche, et cause avec lui, comme s'il

pouvait l'entendre... son fils! Elle a un fils!

Tu as raison, Marie! car il n'a que toi, ce pauvre enfant , que toi au monde ! Il n'a point de père , ce pauvre enfant ; point de père qui lui fasse caresse , qui le baise sur son petit front pur et blanc , sur ses jolies petites lèvres purpurines... Hélas! oui, cher petit amour , tu n'as que ta mère , une malheureuse femme , faible et souffrante, toujours désolée , et pauvre...

Un homme , sur ces entrefaites , passa , conduisant une charrette.

Il entendit l'enfant qui vagissait, et, s'étant approché , le plaça , lui et la mère , sur sa voiture. Marie remercia Dieu.

Après cinq minutes de chemin , ils arrivèrent et descendirent en une petite cabane isolée.

Là était une vieille femme.

<i Qu'est-ce que cela? fit- elle.

— Ma mère, c'est une femme et son nouveau-né.

— Va vite au village , Léonard ; réveille M. Dubreuil, le médecin , et qu'il se hâte! ))

Léonard se prit à courir.

La vieille prépara un lit , le chauffa , et , Marie s'aidant , l'assit le plus commodément possible , et à côté d'elle son enfant.

Oh! comme elle le mangeait, et des yeux, et de la bouche, et des mains!

C'était Alfred, Alfred tout entier ! Ses traits, son œil , son teint , son air ! C'était tout ce qu'elle aimait , c'était Alfred ! . . .

O superstition de l'amour!... Un enfant d'une heure, je vous demande si cela ressemble à quelque chose ! . . .

Mais que se passe-t-il , mon Dieu , tout à coup?

Voici qu'elle tremble , Marie , de tous ses membres, qu'elle tremble comme par une

soudaine révolution... Soudaine! non pas : car tout, il faut le dire, l'a bien préparée...

Et ce qui arriva alors est horrible , et vraiment digne de pitié !

Une sorte de fourmillement travailla les seins , qui peu à peu se tendirent , se tuméfièrent : et bientôt le lait s'élança , se précipita , rapide , abondant , gluant , sanguinolent, s'engorgea dans les mamelles, les enflamma...

Et , je vous le dis , l'enfant voulait vivre , et voulait téter... téter, mais ne le pouvait plus.

Et la mère était saisie d'un transport au cerveau : tantôt pâle et livide , en proie à un épouvantable marasme , ouvrant de grands yeux mornes et hagards , et ne paraissant voir ; tantôt la face rouge et animée, se frappant de rudes coups, se mordant les mains, poussant des sanglots avec de grands cris , des cris aigus , aigus , et s'éteignant tout à coup.

Et la pauvre vieille était fort en peine , fort en peine , hélas !

Est-ce qu'il peut vivre , cet enfant ?... Eh, jamais !

Mais Marie , ô mon Dieu ! Marie va-t-elle aussi mourir?... Devenir folle, peut-être?... O mon Dieu !

(EiniiiPiîiîiBïE aiîii^

Je cherchai vainement à l'émouvoir ; il n avait dans son âme quune boue froide ,

incapable de fermenter.

(Cajujs.)

Les sentiments qui dirigent la jeunesse française sont l'amour de la liberté et de l'étude , de l'étude qui fait ses délices : car à aucune époque la génération naissante ne fut si avide de science , si consacrée à la recherche de tout ce qui est beau , de tout ce qui est bien.

(Benjamin Constant.)

^i '^dYH Vavaxt Stt I

Alfied aime Marie à cette heure comme toujours. Pourquoi il n'est plus auprès d'elle, je vais le dire.

Vous verrez, lecteurs, comment un petit, petit malheur, peut en produire un grand , très grand. Vous verrez encore comment une femme s'alarme aisément , et d'aucunes fois bien mal à propos ; comment , pour son âme ardente, des chimères deviennent des réalités; comment sa profonde sensibilité peut dégénérer en une susceptibilité déraisonnable, engendrer l'irritation , la défiance, les soupçons hasardés ; comment , arrivée là , une femme prend vite feu , s'égare , perd la tête , ne sait ce qu'elle fait.

Le jour qu'Alfred était sorti pour je ne sais quoi d'urgent , une voiture l'avait renversé au milieu de la rue. Sa tête s'était fendue , ouverte j et sa raison s'en était allée. Recueilli par une âme pieuse , il fut pansé , soigné. Puis son hôte fouilla en son portefeuille , vit quels étaient ses parents , écrivit , et presque aussitôt expédia à Mayenne le moribond ; bien moribond , je vous assure , mais pourtant transportable au dire des médecins , et , en conséquence , transporté le plus douillettement possible. Là , malgré

les soins empressés qu'on lui prodigua , et toute la science des personnes de l'art , Alfred ne recouvra point sa raison : il ne la recouvra de huit grands jours.

Il fallait que fût bien permanente et bien absolue cette sorte de léthargie , puisque même le nom de Marie ne lui échappa point une seule fois.

Vous voyez ! s'il n'est plus auprès d'elle , si son nom n'est plus sur ses lèvres , ce n'est passa faute. Et Marie, cependant, s'imagine soudain qu'il est infidèle ; s'attache , s'acharne à cette idée maudite et n'en démord plus; Marie se lamente , se désespère. Remarquez bien cela , je vous prie I Elle le soupçonne , l'accuse d'infidélité , au moment juste où il ne pouvait guère tomber en ce vilain péchélà , notre pauvre garçon , nul , tout nul qu'il était du corps et de la tête ; perdu de foi'ce physique , perdu de raison !

La raison lui revint pourtant , mais non sans peine. Quelle fut sa première pensée ,

vous le devinez. S'il fut désolé, vous le devinez encore. Et, tant fussent ses mains étroitement emprisonnées , tant fût-il surveillé de près, toujours trouva-t-il le moyen d'écrire à Marie.

S'il n'écrivait, elle croirait qu'il ne l'aime plus; elle n'avait de ressources que par lui, sans lui ne pouvait vivre; d'une grossesse déjà avancée , elle était hors d'état de travailler. Oh ! Alfred devait la rassurer ; Alfred , s'il ne le faisait, serait un méchant homme. Puis , n'eût été cela , il s'ennuyait d'elle : il ne la voyait plus, et il eût tant voulu la voir ! l'ouïr parler , la serrer contre lui , l'embrasser , lui faire caresse ! Loin d'elle , vivait-il?

Donc, à défaut de la voir, il lui fallait écrire. Ecrire, c'est une consolation, un plaisir dans le chagrin. Ecrire, c'est causer, tout comme l'on cause au coin du feu , sur une bergère où l'on se berce mollement , où l'on s'enlace ; où , tout causant , l'on s'endort à deux. Une lettre à sa maîtresse , c'est je

faime dit de mille façons , dit toujours avec bonheur , et lu de même.

Alfred écrivit. Et Marie encore en ce moment-là lui reprochait son inconstance; Marie montait un coup de tête.

Il écrivit. Mais ses parents virent la lettre , et ne l'envoyèrent pas. En place ils envoyèreni celle que vous savez , et qui avait déterminé le départ de Marie.

Pourquoi ?

Eh! demandez - leur. A tous ces êtres, vieillis et froids, qui ne comprennent plus l'amour et peut-être ne l'ont jamais compris, qui n'entendent rien, que ce qui est d'inté*rêi matériel , n'ont d'entrailles que pour l'argent , allez , allez demander raison : vous aurez fort à faire.

Toutefois , voulez - vous savoir ce qu'ils répondront? Veux-tu le savoir , toi, beau petit lecteur, charmant petit jeune homme aux

yeux bleus et tout tendres*, toi dont le cœur palpite d'hier ? Ecoute , ami !

Mes docteurs d'abord hausseront l'épaule , mais légèrement , de peur de t'humilier... ( Ils savent que la jeunesse est timide , et ils sont pleins de compassion pour la jeunesse...) Puis, ils souriront paternellement, et te diront :

(( L'amour, enfant , c'est une chimère. L'ace mour te donnera-t-il des rentes? Non. A « bas donc , à bas l'amour ! Attache - toi au (c positif. Du positif, morbleu! du positif! « Case-toi chez un avoué , coftre-toi chez un (c banquier; case-toi bien, colfre-toibien. Im- (( mobilise-toi chez l'avoué 5 fais-toi bloc chez c( le banquier. ]Ne bouge de huit heures du « matin à neuf heures du soir. Pâlis tant que « dure le jour sur un dossier poudreux , sur « un registre in-folio. Bourre-toi de grosses, « bourre-toi de chiiFres. Nourris-toi de toutes « ces belles choses ; aie soin d'en meubler ri- (( chement ton imagination. Surtout ne fource re pas le nez dans la politique I Laisse al-

a 1er le pays comme il voudra : le pays ne « te regarde pas. Qu'est-ce que cela te fait , « le pays ? Surtout encore , oh ! surtout , ne « va pas t' amuser à l'amour. N'aie pas de « cœur, enfant , tu auras de l'argent sur tes c( vieux jours. )>

Sur tes vieux jours , tu entends. Quel âge as- tu ?

Seize ans...

Eh ! mais , tu touches le but. Patience ! tu seras riche bientôt..,.

Mais, dis-tu, quand se courbera mon dos sous le poids de cinquante années, à quoi me servira d'être riche?...

A quoi ! . . . Plaisantes-tu ? Ecoute , écoute tes docteurs , nos docteurs à tous :

(( Tu épouseras une femme riche... »

( Oui , et qui te fera...)

ce Tu auras à la ville une maison superbe ,. « bien parée... »

(Et tu trouveras grand charme , j'en réponds , aux tableaux de Robert et de Vernet ; toi , bardé de procédure , tassé de chiffres , enfoncé jusqu'au cou dans le positif... positif, quoi ? Le déménagement de toutes tes facultés les plus nobles , ta déplorable matérialité , ta bruterie...)

c( Tu auras une magnifique campagne... »

(Mais t'épanouiras- tu devant le parfum des roses, toi qui jadis auras si délicieusement flairé certains dossiers nés de vingt ans , et depuis lors entretenus, chaque jour engraissés d'un petit acte mignon? Mais , quand chantera le matinal oiseau du bocage , ne songeras-tu point au bruit mille fois plus harmonieux des piles d'or tombant dans la caisse du banquier? Oh! oui, sûrement; et, pour donner plus de vie à tes souvenirs, tu caresseras et feras résonner amoureusement la menue monnaie , dont tu enfleras toutes tes poches , devant et derrière , à droite et à gauche , prenant bien garde d'y manquer jamais...)

« Tu donneras de brillantes soirées...»

(Où tu dormiras , ne sachant ni la musique , ni la danse , ni la littérature , ne sachant que chiffrer et grossoyer.,.)

(( Tu auras une loge aux Italiens... » (Où tu dormiras, certes, de plus belle...)

(c Un abonnement à Tivoli...))

(Où les petites filles se gausseront de toi , parce que tu resteras là , droit planté devant elles comme un saint Gilles , parce qu à ton âge cet air-là sera vraiment des plus drôles. Or, tu seras ainsi, parce que tu n'auras jamais eu de rapports familiers qu'avec tes requêtes, ton registre in-folio; que tu n'en auras guère eu avec ta femme , laquelle t'aura trouvé trop vieux et à la fois trop niais , et , comme j'ai dit, t'aura fait...)

« A défaut de te marier, ou en cas de veu- « vage , tu auras une gouvernante pour cer- (( tains bons offices... ))

(Qu'elle te rendra en rechignant , maugréant ; et , si tu lui cherches noise , te crachant par la figure ta tête chauve et branlante, ton nez chargé de tabac, tes joues ridées, tes yeux éteints, ton menton amaigri et fourchu , ta bouche édentée et puante , tes lèvres sans couleur et baveuses, ta peau rude, râpée , tes jambes en arc , tes rhumatismes ; ajoutant qu'immoler ses charmes encore frais à toutes ces infirmités dégoûtantes est une profanation , qu'elle y renonce , t'obligeant ainsi à racheter ses complaisances par de nouveaux sacrifices...)

ce Tu auras un piqueur, un cocher , un ce laquais, un palefrenier j le tout avec lice vrée... »

(Avec livrée ! Ce sera d'honneur beau!...)

(( Et tu seras heureux , nous te le disons ce en vérité , heureux sur tes vieux jours !... ce Mais sois raisonnable , enfant ; sois sage , c( enfant ! Jusqu'à cinquante ans ne connais ce rien de la vie que tes requêtes , que ton re- (c gistre in-folio... »

(C'est-à-dire, ne jouis point de la vie quand tu le peux ; jouis-en quand tu ne le pourras plus...)

Que si on m'accuvse d'avoir tiré aux cheveux toutes ces conséquences , je répondrai hardiment :

Oui, si nous pratiquions à la lettre les leçons professées par ces messieurs , ce que j'ai dit arriverait , et tout comme je l'ai dit.

Par bonheur, une si désolante doctrine fait d'ordinaire peu de prosélytes. Même la plupart de ceux-là qui s'en rendent les organes ne vécurent point en leur temps de jeunesse sous l'influence de pareilles inspirations.

S'ils veulent les inoculer à leurs fils , c'est que , tout vieux et cassés , les besoins renaissants sans cesse les forcent à ne vivre que de la vie physique ; c'est que , leur avenir étant désormais la mort , ils cherchent naturellement à prolonger le plus possible leur temps présent, s'y accrochent des pieds et des mains,

284 — attachent ainsi grande importance à ces mille petits riens, à ces mille douceurs qui retiennent un instant leur souffle prêt à s'échapper ; c'est qu'ils sont retombés à l'état brut , au point de regarder comme vaines toutes jouissances qui ne se rapportent pas au corps. Voilà , dis-je , pourquoi ils nous recommandent si fort d'user notre jeunesse au service de notre vieillesse future : oubliant que la jeunesse est l'époque la plus longue de la vie, que la vieillesse en est la plus courte.

D'aucuns prêchent les mêmes sermons pour d'autres motifs; à savoir, parce qu'ils ont durant toute leur carrière marché de déceptions en déceptions , et n'ont trouvé de refuge qu'au sein d'une vieillesse inanimée , mais au moins tranquille.

Aux uns et aux autres Dieu pardonne : à ceux-ci , leur découragement; à ceux-là, leur étroite personnalité !

Hélas ! Dieu vous pardonne aussi , ô vous qui suivez littéralement les leçons à vous lé-

guées par vos père et mère , et que plus tard vous léguerez vous-mêmes à vos fils ! Dieu vous pardonne ! car vous n'êtes point heureux.

La nature , vous ne la sentez pas. Sur le haut d'une montagne , près d'une grotte d'où jaillit un torrent, dans une plaine fleurie , au beau soleil , au clair de lune , au souffle du vent , quel plaisir trouvez-vous ? Aucun , j'imagine.

Et nous , à toutes ces belles choses nous sommes remués doucement. Et nous parlons de notre maîtresse à l'écho du bois, et l'écho nous répond. Nous parlons d'elle aux nuages , aux arbres , à l'onde qui coule. Ils nous entendent ; car les nuages s'abaissent , les arbres inclinent leurs branches , l'onde s'arrête un moment sur ses bords. Et si vient notre maîtresse nous rejoindre parmi cela , nous partageons avec elle nos jouissances , et ces jouissances sont doublées : le partage n'étant, en ce cas, qu'un placement usuraire... Ah ! nous sommes heureux , nous !

Les arls non plus , vous ne les sentez pas ! Parfois vous en causez , mais par ton. Pleurezvous au dernier chant de Ninetta dans la Gazza? Sentez- vous que votre âme se hausse au tableau du Jeu de paume? Au chant de la Marseillaise y le sang vous bouillonne-t-il dans les veines? vous levez-vous soudainement? sautez- vous sur le premier fusil venu? courez- vous? vous battez- vous? A la statue de Brufus , criez-vous comme lui : « A bas les rois! vive la liberté! »

Nous le crions , nous ! nous pleurons à la Gazza ! Notre cœur s'exalte au Serment du Jeu de paume, h la Marseillaise! Nous sentons tout cela , nous ! nous sommes heureux , nous !

Un drame , un roman , les comprenez-vous? Non ; et si parfois vous assistez à un drame , feuilletez un roman, c'est par distraction tout au plus ; distraction qui rarement vous amuse, où vous bâillez le plus souvent.

Pour nous, la représentation d'un beau drame , la lecture d'un beau roman est d'une

inexprimable jouissance. Tantôt vous nous trouverez versant des larmes, et de tout cœur; tantôt riant à grands éclats, ou bien frémissant , tournant les yeux lentement et regardant derrière nous si le fantôme ne vient pas ; puis nous enlevant à de nobles pensées ; enthousiastes , soit , mais n'en ayant pas honte , car notre enthousiasme est sincère ; et , s'il s'affaisse à la fin , toujours en reste-t-il de quoi nous maintenir en bonne chaleur. Prenez d'un vin généreux : il mousse, mousse , et partie s'ep va, mais au fond du vase est le meilleur; et nous le buvons, nous, à longs traits , et nous sommes heureux !

Pauvres hommes que vous êtes , sentezvous l'amour, dà-seulement ? Oui, comme tous les animaux de la création ; oui , brutalement : autrement, non.

Eh bien ! nous le sentons par tout le corps , nous aussi; mais à l'âme principalement, à l'âme, et c'est là qu'il est le plus dou?.

Et l'amour de la patrie ?. . . Savez-vous seu-

lement ce que c'est que la patrie ? C'est votre maison , n'est-ce pas? votre voiture et vos chevaux? En effet , tout cela , c'est la patrie. Mais la patrie , c'est aussi le grabat où dort ce pauvre vieillard infirme , quand il dort.

Si vous ne le savez pas , nous le savons , nous! Et pour tout cela nous avons un amour égal, un amour chaud, chaud, qui nous brûle , qui nous jette à la gueule béante d'un canon, à la mer, dans le feu ! Et, je vous le dis , nous sommes heureux I

Nous sommes heureux par l'imagination , par le cœur. Et le cœur , voyez-vous, et l'imagination vivent vite et fort , même alors que la chair vit à peine. Et toute jouissance qui vs'allume à ces deux foyers dure longtemps , si n'est toujours.

Venez donc maintenant nous corner aux oreilles : « Soyez raisonnables ! » Qu'est-ce , je vous prie , que cette raison qui désenchante toute la vie, qui fait de la vie un lourd fardeau à charrier , des fers à trainer, cinquante

ans de galères, et, cet âge passé, un vide , iine inanité, un ennui?...

Vous répétaillez que nos plaisirs ne sont rien qu'illusions. J'avais imaginé jusqu'ici qu'ils étaient tout ce qu'il y a de plus réel au monde. Mais illusions, soit ! Eh bien ! laisseznous , de grâce , nos illusions ! C'est par elles que nous sommes heureux.

Mais çà , croyez-vous bonnement que, tout courant que nous sommes par les champs et les fêtes , tout nous passionnant pour les arts, un roman ou un drame, tout ayant maîtresse et ce qui s'en peut suivre ; croyez-vous que nous ne savons, parmi tout cela, nous adonner à ce que vous appelez le positif y noné évertuer bel et bien en l'apprentissage d'un métier, n'importe quel, nous mettre en mesure de gagner le morceau de pain sans lequel , hélas ! l'âme ne peut vivre , vu sa relation avec le corps? Rassurez-vous, compatissants docteurs , rassurez-vous. Nous ne gagnerions pas de quoi vivre, nous ! . . . Oh , que si fait ! Et voilà justement poupquoi la jeu-

nesse d'aujourd'hui est une belle jeunesse : elle travaille, et, tout travaillant, jouit.

Oui, elle travaille, et beaucoup. Voyez-la se presser à la porte des académies, aux gymnases, aux cours de toutes façons ! Point ne désemplissent les amphithéâtres ; à grand'peine suffisent -ils à la foule. Voyez-la qui encombre les bibliothèques ! voyez - la aux salons de lecture , accoudée sur une table , absorbée dans ses livres ; ses livres , car c'est bien à elle ; c'est sa pensée du matin, sa pensée du soir, son occupation dans le jour, son rêve dans la nuit; ses livres, car elle les a lus, relus cent fois, et les relit encore. Allez-m'en vite chercher d'autres ; composez-en , imprimezen ; faites comme vous voudrez : mais de la pâture , par pitié ! Jetez-moi vite de la pâture

à ces affamés ! Encore , encore Vous n'y

êtes guère , ma foi ! Encore ! . . . Là , voilà qui est bien. Mais n'allez pas loin, je vous prie!... Et tenez ! les voici , mes insatiables, qui ont tout dévoré déjà!... De la pâture! allons, vite!...

Or, vous pensez qu'à marcher ce train-là

on est homme de bonne heure. En effet , voyez !

Tel avocat qui brille au premier rang -, tel philosophe bien supérieur à Royer-Collard , à Cousin , à Guizot ; et tel , le roi de la poésie ; et mille , deux mille , les premiers dans les sciences , dans les arts , dans les lettres : quel âge , voyons , quel âge pensez-vous qu'ils aient ? Ils sont bien jeunes , allez , bien jeunes. Et qui fait les révolutions, et défait les empires , et en refait d'autres en place ?

Oui , oui , la jeunesse travaille , et mieux que ses pères , en vérité , bien mieux : creusant davantage au fond des choses , et moins niaise surtout dans le choix de ses études.

Oui, la jeunesse songe à l'avenir, à l'avenir du pays, de sa famille , au sien. La France, elle la sert déjà et brûle de la servir mieux. Elle aide ses père et mère, et ses frères et ses sœurs, s'ils sont pauvres. Elle prépare un sort aux enfants qui lui viendront.

Travailler pour ses enfants : oh ! ce doit

être chose si douce ! Oh! pour moi, je voudrais qu'une femme m'aimât (pourquoi une femme ne m'aime-t-elle pas?), qu'une femme m'aimât , et me donnât un fils , deux , trois , beaucoup de fils , et aussi des filles. Oh , que je les aimerais! Rien que d'y penser, mon âme s'exalte tout heureuse. 0 enfants , petits enfants , venez , venez-moi ! Venez pour que je vous aime et que pour vous je travaille !

Je sais qu'il existe par le monde plusieurs dignes vieillards , lesquels nous apprécient , nous abordent avec de la sympathie en leur cœur, un sourire caressant et de' tendres paroles sur les lèvres... Ceux-là sont nos maîtres. Allons à eux; demandons - leur qu'ils nous embrassent et nous conseillent.

Or, sûrement , ils n'auraient pas brûlé la lettre d'Alfred. Ils auraient, par mille moyens ingénieux qui jamais ne manquent à la bonté éclairée , recherché et à la fin découvert si la passion du jeune homme était chose sérieuse ou simplement de passe-temps; même, en ce dernier cas , ne l'eussent pas brusquée , mais

corrigée petit à petit. Et encore auraient-ils préalablement envoyé la lettre à sa destination. Qui sait? Si Alfred aime réellement, ne pas recevoir réponse lui peut faire un mal affreux.

Ce qui justement arriva.

<( Est-elle donc malade ? disait-il s'angoissant d'inquiétude et tout justement dans les mêmes termes que Marie... Malade?... Morte?... Infidèle?... Infidèle ! Oh! comment le penser. . . Pourtant. . . »

Et , comme Marie , voilà le malheureux qui s'arrête à l'idée la plus désolante et la moins probable ! Le voilà qui veut mourir !

Toutefois il se ravise , écrit de nouveau. De nouveau sa lettre est brûlée... O nos parents , vous êtes souvent bien durs !

Point de réponse !

C'est tout simple. Marie , pauvre fille, n'avait rien reçu ; rien , si ce n'est ces mots af-

freux qui la traitaient comme une fille des rues... Marie s'était lamentée , avait fait un paquet de ses hardes, était partie pour Mayenne ; Marie , en ce moment , accouchait sur le grand chemin.

Point de réponse!... Oh! pour le coup, Alfred n'y tient plus. Un soir il s'échappe , se Jette dans une voiture , la première qui passe, et court à Paris. Il est dévoré de fièvre, souffrant , plus souffran t , plus malade que jamais par tout le chagrin auquel son âme est en proie : il va se tuer. . . Qu'il se tue , mais qu'il parte ; sinon vous ne l'aimez plus, mes lectrices, n'est-ce pas?

N'ayez crainte ! Il est parti , bien parti , et ne songe guère à revenir ; même il est si impatient d'arriver, que volontiers il donnerait de l'éperon dans le flanc des chevaux , lesquels n'en peuvent mais. Il lui semble qu'aller à pied lui serait plus court ^ et il l'essaie. Mais , ô que nous sommes peu de chose ! au bout de vingt pas , la tête , et le cœur, et les jambes lui manquent.

Cependant il vient de monter une côte pédestrement. Cet exercice et le feu intérieur qui le brûle lui font imaginer qu'un verre d'eau lui serait d'un grand bien... C'est une bêtise : demandez à Hippocrate !

Une maison justement se trouve là , tout comme par enchantement.

Il y va droit , et frappe.

It faut Tider le calice jusqu'à la lie.

(Lewis.)

Elle est folle : ne la plaignez pas.

(Thomas Moore,)

^OÎH,

Bien lui avait pris de frapper là , car c'était justement la maison où se trouvait Marie.

Il allait donc la revoir! Oh , s'il savait cela, comme son cœur battrait ! . . . Mais aussi , s'il savait en quel état... folle !

Oui, folle! Et c'est tout simple... : plus d'époux, après qu'elle l'a tant aimé! si jeune! tout le trésor de ses belles années perdu ! plus d'enfant... Oh! c'est bien terrible, en vérité ! Avoir perdu son enfant , son premierné, et le seul! le seul qu'elle pût avoir jamais , puisque cet homme l'a délaissée , qui mêlait son amour au sien ! . . . Concevez-vous cela ? Enfin , voilà un enfant qui lui vient de l'amour, qu'avec amour elle a porté et nourri dans son sein ; sur lequel , à défaut d'époux , elle avait résolu de réunir toutes ses affections ; qui sans doute eût été beau , et bon , et tendre pour sa mère; qui dans peu lui eût rendu tout gentiment ses caresses et ses baisers ; qui eût eu de l'esprit , du génie peutêtre ; qui eût aimé et servi la France ; qu'elle eût si bien élevé; sur lequel , encore à défaut d'époux , elle pouvait fonder un avenir si charmant! Arrive qu'elle le met au monde... en des douleurs inexprimables, mais qu'importe? Il vit... Il vit, oui, deux heures, puis déploie ses ailes un instant fermées , et s'en retourne d'où il est venu. Heureux petit ange! mais bien malheureuse mère! Une mère, ô

mon Dieu, devrait toujours mourir avant son enfant !

Or , Marie ne le pensait pas mort , mais bien malade seulement 5 elle le serrait contre elle , le serrait à l'étoufFer , soufflait sur ce petit corps de toutes les forces qui lui restaient, et le mordait, et le mangeait, rageuse , écumante , vraie louve enragée , vraie mère.

Hélas! il était bien mort, l'enfant! l'enfant ne criait plus , mais déjà se roidissait et se faisait froid. La bonne femme hospitalière le voulut prendre aux mains de Marie : Marie hurla , grinça , se roula contre terre en d'effroyables convulsions , donna de la tête partout, abyma , sillonna de coups, brisa son pauvre corps , et si beau !

La vieille se désolait , et , pour retenir la mère , faisait tout ce qu'elle pouvait. Mais si vieille elle était , et seule ! et son fils Léonard ne revenait pas! et sa cabane était isolée! et personne , personne sur le grand chemin !

— 3oo — Courir au village , c'était loin pour son âge ! Puis , laisser l'accouchée en pareil état ! Elle se désolait, hélas! mais bien plus, quand vit Marie soudain se lever droite , et maigre , et vieille , et ridée , un spectre vraiment I

(( Alfred , Alfred ! » crie-t-elle , toujcftirs l'enfant dans ses bras.

«: Alfred! Alfred ! je veux voir Alfred ! »

Voir Alfred! Mais où est-il? A Mayenne? à Paris? à cent lieues peut-être? Mort, peutêtre? Où est-il? le sais-tu? Alfred, voir Alfred. . . Mais comment ?. . . Tu veux marcher : mais tu ne saurais faire un pas , malheureuse ; mais tu vas tomber, mais ton enfant Va s'échapper de tes bras et se briser !

Ce serait dommage : car, tout cadavre qu'il est , tu peux l'embrasser , l'embrasser encore jusqu'à demain , et le parer de ce beau linge que pour lui tu préparas avec tant d'amour. Habille-le , Marie , comme pour un jour de fête j qu'il soit propre et bien blanc quand il

— 3oi —

ira reprendre sa place au ciel. C'est le dernier bonheur d'une mère : ne te le refuse pas! S'il tombe sur la pierre, il se broiera par petits morceaux , et tu ne le pourras plus parer ! . . .

« Alfred ! Alfred ! » criait-elle toujours , se démenant contre la vieille, qui la retenait de son mieux.

Marie, attends encore! laisse-toi mettre au lit : on te prodiguera toutes sortes de bons soins, et tu pourras guérir. Puis alors, peutêtre, ton époux te reviendra, plein d'amour comme devant. Il ne faut jamais désespérer de la Providence , ô Marie ! elle frappe d'une main, et de l'autre panse la blessure... Attends ! L'espace est long devant toi : tu peux encore trouver quelque bonheur sur terre. Attends !

Mais non; elle ne veut pas attendre. Elle veut voir Alfred , à l'heure même elle le veut voir. Et la voilà qui a tout jeté bas; la voilà qui marche , qui court !.. . Mais où, pauvre

insensée! où? et la nuit, encore! et par un temps d'enfer ! . . .

Elle est à la porte.

Alfred aussi, comme nous avons vu.

Il frappe.

Elle ouvre...

Lui, ne s'attendant à rien.

Elle, livide, sanglante, échevelée, quasi nue , quasi morte ; elle , tenant son fils sur son sein , portant son fils à son père , son fils trépassé; elle, délirante; elle, folle!...

Alfred , la voyant

Le voyant , Marie part d'un grand éclat de rire ; rire épouvantable , hideux ! Et l'enfant s'échappe de ses bras, et se brise sur le pavé! Et elle rit de plus belle , Marie , la folle ! puis se penche , et bien attentivement , bien précieusement ramasse cette chair meurtrie et

saignante. . . « Tiens, tiens I dit-elle, la présentant à Alfred ; voici notre enfant ! l'enfant de notre amour, le voici !... Tu l'as fait bien attendre... Il a beaucoup crié... Tiens, prends!... Il est beau, va! regarde!... »

Alfi'ed embrassa la mère, puis l'enfant... Eh! cette petite masse, meurtrie et saignante, pleine de boue çà et là et de cervelle , aplatie , informe , dégoûtante on peut le dire , n'était-ce pas son lils , le fait de ses œuvres ? m'embrassa...

Ce qui se passa ensuite dans la cabane , vous le pourrai-je conter?... Je le veux bien; mais, je vous avertis, je serai loin, très loin delà vérité. Il faudrait, pour rendre la chose, couper une plume aux ailes de l'Ange des douleurs : car, moi, je ne suis rien qu'un pauvre jeune homme, bien pauvre !

Et d'abord , la vieille donna à Alfred de longues , longues explications. Il comprit mieux ce qu'il cherchait au visage de Marie et à toute sa contenance.

3o4 — L'enfant fut arraché de ses bras (car elle l'avait repris), arraché non sans peine. La voiture fut payée ; la vieille remerciée et indemnisée de tout le mal qu'elle s'était donné , suppliée en grâce de bien veiller sur Marie , laquelle alors sommeillait , ou du moins s'engourdissait dans son mal. Et , venant le petit jour, Alfred, Léonard, et un paysan des environs, s'acheminèrent vers la mairie de la commune ; là déclarèrent la naissance arrivée en pleins champs, et prévinrent un homme qui enlevât le corps.

Le décès légalement constaté, et, après l'expiration des vingt-quatre heures , l'homme arriva...

Or, Marie plus ne sommeillait ; mais , découvrant le linceul jeté sur son petit, le couvait de l'œil , de l'œil le caressait , et de la main , et de la bouche. C'était une affreuse chose , pourtant , que ce petit ! . . .

(( Oh ! fit-elle, voyant qu'on allait lui prendre , et d'une voix que nul être sur terre

ne saurait rendre ; oh ! c'est à moi , à moi ! Rendez-le moi! je veux qu'on meUe rende... C'est mon fils ! . . . Qui dit que ce n'est pas mon fils ?. . . Un enfant si petit ! Qu'est-ce que vous en ferez ? Vous savez bien qu'il faut que je le nourrisse ! Laissez-moi donc tranquille , méchants ! Va-t'en , vieille fée , va-t'en ! Est-ce que tu peux avoir un enfant , toi? un enfant de cet âge-là... Y penses-tu ? Et toi , est-ce que tu en veux aussi ! Tu es trop laid , va !.. . Il est si beau , lui ! Vois plutôt ! C'est Alfred , entends-tu, qui est son père... Alfred, où estil ? Où es-tu, mon Alfred?... Ah! je sais.... bien loin... 11 reviendra, oh! il reviendra... Peut-être il m'attend... sous les marroniers. . . là-bas... »

Eh ! non. Il était là , Alfred , là , ne pleurant pas , ne pouvant pas pleurer, hélas ! mais te tendant les bras , ô Marie ! . . .

(( Attends , attends-moi ! poursuivit-elle ; et moi, tu ne sais pas?... je vais m'habiller en bergère... »

Et de ses mains maigres et décharnées elle arrangeait ses cheveux en bandeau sur son front.

a Oui , en bergère ; puis, je te rejoindrai , te chantant doux chants que les amoureux chantent au bois :

U faut aimer au printemps ;

Quand vient lauloiune ,

N'est plus temps.

Hélas ! anx pauvres amants

Dieu donne

Peu d'instants....»

Et sa voix était, je vous assure, bien affaiblie , et pareillement tout son corps.

Elle s'endormit.

Pendant ce temps l'enfant fut inhumé, sous l'assistance de deux ou trois bonnes âmes qui invoquèrent son patronage dans le ciel.

Puis :

(( Monsieur, dit Alfred au médecin (car

— 3o7 — un médecin était venu , comme bien pensez)) pourrait-on transporter la malade à Mayenne?

— A Mayenne ?

— Oui... Douze lieues.

— Soit y mais avec de grandes précautions. ))

Une voiture fut louée , et Alfred partit , soutenant Marie dans ses bras et accompagné du médecin.

(SaiAIPIÎÏÏÎBïSJ T.

« Aimerais-tu mieux Gauthier, s il avait trente mille francs, et quarante-denx ans? — J'aime mieux qu'il n'ait pas un sou , et vingt-deux ans. »

(Michel Rathond.)

^ommmt »« fifs f ettt faire ia fe^on à son |i*«re.

Ils entrèrent : Alfred tout résolu , le médecin ne sourcillant pas , Marie moitié dormant dans leurs bras.

Monsieur Larivière était seul-

(( Ah, vous voilà... Comment, monsieur I

— 3io —

disparaître une nuit , une nuit tout entière f et dans votre état 1

^aWred.

Je m'ennuyais , mon père , de celle que j'aime , et je l'allais chercher. La voici !

M. LARIVIÈRE

Il faut soigner cette femme : elle n'est pas bien.

Un médecin l'accompagne, qui continuera de veiller sur elle. D'autres seront appelés... et dans votre maison , mon père , n'est - ce pas?

M. LARIVIERE.

Vous savez, monsieur, que nul être au monde n'a trouvé en défaut mon humanité. . .

ALFRED

oh ! mais , ce n'est point comme une étrangère que vous la recevrez : c'est comme votre fille, mon père , comme votre fille...

M. LARIVIERE.

Êtes-vous fou ?

ALFRED

Non : c'est elle qui est folle... et c'est pour cela que je l'épouse.

— 3ii —

M. LARIVIÈRE

Vous l'épousez !

ALFRED

O mon père! je vous aime 5 car je suis de votre sang ; car vous m'avez embrassé et caressé dans mon berceau; car vous m'avez élevé , nourri et instruit ; et si maintenant je suis un homme , c'est grâce à vous... Je suis un homme , ô mon père ! je commence ma vie, ma vie à moi. Or, le premier acte et le plus important, c'est le choix d'une compagne. Ce choix , je l'ai fait et viens le soumettre à votre ratification... Dites vos raisons, mon père ! je les écouterai avec respect ; mais j'y répondrai : vous me permettrez , n'est-ce pas, d'y répondre?...

M. LARIVIÈRE , d^abord prêt à se fâcher, puis embarrassé.

Mais. . . mais. . . Tu es riche ; elle est pauvre 1

ALFRED

Eh bien ! l'un paiera pour l'autre : les choses ne se pourraient mieux arranger.

' M. LARIVIÈRE

Mais qu'est-ce que cette femme? Une fille des rues. . .

ALFRED

Cela l'empêcherait-il d'avoir un cœur ? Cela empêcherait-il qu'elle evit de l'amour pour quelqu'un , et qu'on en eût pour elle ?

M. LARIVlÈRE.

Mais c'est une fille des rues, te dis-je. . . de celles-là qui vousaimentàtantpar tête.... Sansdoute elle t'aura frappé sur l'épaule en passant , et tu seras allé à elle pour passer un caprice...

ALFRED

Un caprice ! vous voyez bien que non

Ecoutez , mon père ! Arrivant à Paris , je fis comme la plupart : je me laissai courir à mille petites débauches , bien sottes , allez , et bien vides. A la fin , comme de raison , je m'en lassai. Et ce fut alors qu'une femme se rencontra sur mon chemin , jeune , belle et toute rayonnante de vertu, accomplie comme on ne l'est pas sur terre. Cette femme, c'était Marie. Je l'aimai , et le lui dis durant trois (jrands mois. . . sans qu'elle me répondît. . . En juillet , je fus malade ; elle me soigna... Une fille des rues , ô mon père , l'eût peutêtre fait j car il en est qui sont bonnes femnies. . . Mais l'eût-elle fait avec une si délicate

attention, avec autant de décence? Si vous l'aviez vue , vous me diriez qu'une mère n'a jamais mieux veillé son fils... Elle s'est donnée à moi , pourtant. Oui|, mais après bien du temps... Ce voyage d'il y a tantôt un an, vous

savez? Eh bien! mon père, je l'ai fait

parce qu'elle m'a dit : (c Fais-le! je veux savoir si tu m'aimes vraiment. » Et ce n'a été qu'à mon retour, quand elle vit comme je l'aimais fort, et avec quelle persévérance, ce fut alors seulement qu'elle se livra à moi tout entière. . . Qu'en dites-vous maintenant?

M. LARIVIÈRE

Qu'elle est fort adroite , et l'une des plus rusées parmi tout son sexe ; qu'elle a voulu se faire épouser , et , n'ayant rien, avoir ainsi quelque chose...

ALFRED

Et sans doute c'est par continuation qu'elle est folle aujourd'hui ?...

M. LARIVIÈRE

Ma foi ! qui sait ?

ALFRED

Qui sait?... Voilà, sur ma parole, une injure bien cruelle. Quoi ! elle feint d'être folle !

Quoi ! ces yeux sanglants, cette livide pâleur, ces traits contractés , cet amaigrissement, ces os qui saillissent , tout cela serait un mensonge ! Mais elle mourrait , que vous diriez sans doute : (( Elle l'a fait exprès. » Voici un médecin, vous pouvez l'interroger...

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