‹ La femme seule, comédie en trois actesChapitre 14 sur 49 · MONSIEUR FELL\T · texte numérisé non relu

MONSIEUR FELL\T

Parlons raison. Voyons les choses d'une façon prosaïque. Vous voulez vivre seule à Paris, soit. Où habiterez-vous?

THÉRÈSE

Je louerai un petit logement, une chambre quelque part.

MAUAME GUÉRET

Comme nue ouvrière!

THÉRÈSE

Comme une ouvrière, ce n'est pas déshonorant.

MONSIEUR FÉLL\T

Et vous chercherez à gagner votre vie... Comment?

THÉUÈSE

Je travaillerai. Ce n'est pas déshonorant non l)lus.

MONSIEUR GUÉRET

Non. Mais une jeune fille comme il faut ne travaille pas pour vivre quand elle peut faire aulrcinciit.

MADAME GUÉRET

Et surtout une jeune (ille comme il faut n'habite pas toute seule.

THERESE

Cependant...

MADAME GUERET

Vous êtes libre, je m'empresse de vous le dire. Nous n'avons aucun droit de vous empêcher d'agir à votre guise.

MONSIEUR GUÉRET

Votre père vous a confiée à moi...

THÉRÈSE

Marraine, je vous en prie, ne me parlez pas durement. Je devine le reproche que vous ne formulez pas... Je sais que, bien souvent, je regretterai votre appui, votre foyer où vous m'avez fait la place à laquelle je n'avais pas droit. Ma résistance, ma volonté vous choquent. Excusez-moi, ce n'est pas ma faute si je suis ainsi, et différente de vous. Je ne dis pas que vous n'ayez pas raison. Mais, que voulez-vous, je pense autrement. Toute l'instruction que j'ai reçue au lycée, tous les livres qu'on m'a fait lire ont développé en moi certaines idées... Je me crois de force à gagner ma vie, et par conséquent, je considère comme un devoir de ne pas continuer à vivre de votre charité^ C'est pour moi une question de dignité. Parrain, vous ne trouvez pas que j'ai raison?... Enfin! Si j'allais à Évreux, si je vous y suivais, qu'y ferais-je?

t)0 LA FEMME SEULE

MONSIEUR GUERET

Ce n'est pas difficile à deviner.

MADAME GUÉRET

Non.

MONSIEUR GUÉRET

Vous vivriez avec nous.

MADAME GUÉRET, SailS bonté.

Vous auriez une famille.

THÉRÈSE

Oui, oui, ça je le sais bien... Et ce serait très doux. Mais qu'est-ce que je ferais?

MONSIEUR GUÉRET

Ce que font les jeunes filles de votre condition.

C'est-à-dire rien.

MONSIEUR GUÉRET

Rien... Non...

THÉRÈSE

Des visites, du piano, et aussi du crochet ou de la pyrogravure. C'est-à-dire rien.

MONSIEUR OUÉRET

^'ous avez (Hé élevée pour ('"la.

THERESE

Je n'aurais pas osé le dire... Et après?

MONSIEUR GUÉRET

Après ?

THÉRÈSE

Oui... Coml)ien de temps cela durera-t-il ?

MONSIEUR GUÉRET

Jusqu'à votre mariage.

THÉRÈSE

Mais je ne me marierai jamais.

MONSIEUR GUÉRET

Pourquoi?

THÉRÈSE, tendre.

Allons, parrain, vous le savez iîien. Je n'ai plus de dot. (6n silence.) Donc, je veux essayer de me créer une situation.

- MONSIEUR FÉLIAT

Une situation ! Vous en connaissez, des femmes qui se sont fait une situation toutes seules! Vous dites que vous gagnerez votre vie... Comment?

THÉnÈSE

Je me trompe peut-être, mais je crois pouvoir la gagner avec ma plume...

MONSIEUR FELIAT

Vous serez Bas bleu!

THÉRÈSE

Oui.

MADAME GUÉRET

Alors, c'est la bohème, la vie de désordres, la cigarcUe aux lèvres.

THÉRÈSE, riant.

Ni la bohème, ni les désordres, ni la cigarette ne sont indispensables. Marraine, vos renseignements ne sont ni «lirccls. ni récents.

MONSIEUR FÉLL\T

; Je ne vous donne pas un mois avant d'en avoir assez.

Alors, il y a peu d'inconvénients à me laisser faire l'expérience.

MONSIEUR GUÉRET

Vous pouvez même, avec du talent, rester des années sans gagner un sou. J'ai été éditeur, je sais ce que c'est.

MADAME GUÉRET

Elle est butée. 11 n'y a rien à lui dire.

MONSIEUR FELIAT

Moi, j"ai quelque chose à lui dire... Voulez-vous m'écouter, mademoiselle Thérèse? (A madame Giiéret.) Mais il vaudrait mieux que je cause avec elle en particulier.

MADAME GUÉRET

Volontiers.

MONSIEUR GUÉRET, à sa femme.

Viens, Marguerite.

MADAME GUÉRET

On a beau s'attendre à tout, dans les temps où nous sommes, la vie nous réserve encore des surprises. Allons!

{Elle sort.)

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