MONSIEUR FELL\T
Parlons raison. Voyons les choses d'une façon prosaïque. Vous voulez vivre seule à Paris, soit. Où habiterez-vous?
THÉRÈSE
Je louerai un petit logement, une chambre quelque part.
MAUAME GUÉRET
Comme nue ouvrière!
THÉRÈSE
Comme une ouvrière, ce n'est pas déshonorant.
MONSIEUR FÉLL\T
Et vous chercherez à gagner votre vie... Comment?
THÉUÈSE
Je travaillerai. Ce n'est pas déshonorant non l)lus.
MONSIEUR GUÉRET
Non. Mais une jeune fille comme il faut ne travaille pas pour vivre quand elle peut faire aulrcinciit.
MADAME GUÉRET
Et surtout une jeune (ille comme il faut n'habite pas toute seule.
THERESE
Cependant...
MADAME GUERET
Vous êtes libre, je m'empresse de vous le dire. Nous n'avons aucun droit de vous empêcher d'agir à votre guise.
MONSIEUR GUÉRET
Votre père vous a confiée à moi...
THÉRÈSE
Marraine, je vous en prie, ne me parlez pas durement. Je devine le reproche que vous ne formulez pas... Je sais que, bien souvent, je regretterai votre appui, votre foyer où vous m'avez fait la place à laquelle je n'avais pas droit. Ma résistance, ma volonté vous choquent. Excusez-moi, ce n'est pas ma faute si je suis ainsi, et différente de vous. Je ne dis pas que vous n'ayez pas raison. Mais, que voulez-vous, je pense autrement. Toute l'instruction que j'ai reçue au lycée, tous les livres qu'on m'a fait lire ont développé en moi certaines idées... Je me crois de force à gagner ma vie, et par conséquent, je considère comme un devoir de ne pas continuer à vivre de votre charité^ C'est pour moi une question de dignité. Parrain, vous ne trouvez pas que j'ai raison?... Enfin! Si j'allais à Évreux, si je vous y suivais, qu'y ferais-je?
t)0 LA FEMME SEULE
MONSIEUR GUERET
Ce n'est pas difficile à deviner.
MADAME GUÉRET
Non.
MONSIEUR GUÉRET
Vous vivriez avec nous.
MADAME GUÉRET, SailS bonté.
Vous auriez une famille.
THÉRÈSE
Oui, oui, ça je le sais bien... Et ce serait très doux. Mais qu'est-ce que je ferais?
MONSIEUR GUÉRET
Ce que font les jeunes filles de votre condition.
C'est-à-dire rien.
MONSIEUR GUÉRET
Rien... Non...
THÉRÈSE
Des visites, du piano, et aussi du crochet ou de la pyrogravure. C'est-à-dire rien.
MONSIEUR OUÉRET
^'ous avez (Hé élevée pour ('"la.
THERESE
Je n'aurais pas osé le dire... Et après?
MONSIEUR GUÉRET
Après ?
THÉRÈSE
Oui... Coml)ien de temps cela durera-t-il ?
MONSIEUR GUÉRET
Jusqu'à votre mariage.
THÉRÈSE
Mais je ne me marierai jamais.
MONSIEUR GUÉRET
Pourquoi?
THÉRÈSE, tendre.
Allons, parrain, vous le savez iîien. Je n'ai plus de dot. (6n silence.) Donc, je veux essayer de me créer une situation.
- MONSIEUR FÉLIAT
Une situation ! Vous en connaissez, des femmes qui se sont fait une situation toutes seules! Vous dites que vous gagnerez votre vie... Comment?
THÉnÈSE
Je me trompe peut-être, mais je crois pouvoir la gagner avec ma plume...
MONSIEUR FELIAT
Vous serez Bas bleu!
THÉRÈSE
Oui.
MADAME GUÉRET
Alors, c'est la bohème, la vie de désordres, la cigarcUe aux lèvres.
THÉRÈSE, riant.
Ni la bohème, ni les désordres, ni la cigarette ne sont indispensables. Marraine, vos renseignements ne sont ni «lirccls. ni récents.
MONSIEUR FÉLL\T
; Je ne vous donne pas un mois avant d'en avoir assez.
Alors, il y a peu d'inconvénients à me laisser faire l'expérience.
MONSIEUR GUÉRET
Vous pouvez même, avec du talent, rester des années sans gagner un sou. J'ai été éditeur, je sais ce que c'est.
MADAME GUÉRET
Elle est butée. 11 n'y a rien à lui dire.
MONSIEUR FELIAT
Moi, j"ai quelque chose à lui dire... Voulez-vous m'écouter, mademoiselle Thérèse? (A madame Giiéret.) Mais il vaudrait mieux que je cause avec elle en particulier.
MADAME GUÉRET
Volontiers.
MONSIEUR GUÉRET, à sa femme.
Viens, Marguerite.
MADAME GUÉRET
On a beau s'attendre à tout, dans les temps où nous sommes, la vie nous réserve encore des surprises. Allons!
{Elle sort.)