LA: FEMME SE.ULE
Mais non !
Aclrice !
THERESE
LUCIENNE
THERESE
Avant (le m'y résoudre, j'avais fait bien d'autres tentatives.
LUCIENNE
Lesc|uelles, mon Dieu!
THÉRÈSE
Je ne t'en dirai qu'une. Tu te rappelles les compliments dont on m'accablait sur l'élégance, sur la beauté des liseuses brodées que je faisais jadis pour des ventes de charité !
Oui.
THÉRÈSE
(Je me suis mise à confectionner des liseuses et j'allais les offrir, en disant que c'était le travail d'une jeune lille pauvre à qui je m'intéressais. Dans un magasin très élégant, dont nous étions les clientes, ou m'a donné vingt francs et on m'a laissé les liseuses. [Riant.) Si tu m'avais vue embarrassée de mon louis, de l'aumône pour la jeune fille
pauvre... Tu ne sais pas ce que j'en ai fait. Je l'ai perdu exprès dans un quartier ouvrier... J'ai chargé le hasard de faire avec ce louis un peu de bonheur. Voilà ce que tu ne savais pas... EL j"ai cherché, cherché, cherché, encore de mille façons... Rien... D(''fense aux filles honnêtes de gaguer leur i)ain 3 Alors, à bout de tout...
LUCIENNE
Tu es revenue chez ta marraine.
THÉRÈSE
Que non! Je ne suis pas faite pour l'esclavage. Je me suis rappelée une bonne parole de M. JH'diat et je suis arrivf'c un beau jour', en lui deinaudaul de m'employer à ce qu'il voudrait... 11 a accei)té par bonté d'abord. Maintenant, il est content de moi, et je suis contente de lui.
LUCIENNE
Et tu es heureuse ?
TllKRKSE
Oh! oui. (rn (jrtnid soupir heureux.) Dieu ([u'on est bien! Jamais je ne me serais crue capabhî d'éprouver tant de plaisir à respirer l'odrun- d'un atelier de reliure... Ça sent le blanc d'ceuf, la colh^ forte, et le vieux cuir, c'est un rien, et c'est exquis... J'ai ouvert un atelier de femmes... Oh ! ça n'a pas été sans peine. M. l'i'-lial avait j)eur des ouvriers. Ils
ont bien grogné un peu, ils grognent encore même, mais je m'en moque... J'ai sauvé des malheureuses, vraiment. J'ai pris les isolées, les vieilles fllles, les filles-mères, les femmes abandonnées, les veuves. Toutes celles-là, si elles n'avaient pu se libérer par le travail, étaient condamnées à la misère ou au vice... Ah! quand je pense que je révais d'écrire des livres ! Et que je voulais réaliser mes rêves par la littérature alors que je les puis réaliser par l'action. C'est beau, l'action!
Pendant que parlait Thérèse, la mère Bougne
est entrée par la droite.
C'est une pauvre vieille ouvrière à qui on ne
peut plus donner d'âge.
Elle marche péniblement en s appuyant sur
un balai dont on sent qu'elle ne se sépare
jamais.
Elle porte un trousseau de clefs à sa ceinture.
Son tablier est replié et forme une poche de
sarrigue, dans laquelle elle insinue les bouts
de papier et les déchets qu'elle ramasse. Lucienne ne peut s'empêcher de la regarder
avec surprise.
Tu regardes la mère Bougne... Bonjour, mère Bougne.
LA MERE KOCr.XE
Bonjour, niadomoiselle Thérèse...
THÉRÈSE, à la mère Boiujnc.
Et le l)ure<iu (In syndicat, quand se réunil-il ?
LA MÈRE ROIGXE
Mercredi , mademoiselle.
THÉRÈSE
Vous ne manquerez |ias à la séance?
LA MÈRK liOlJONE
Je n'en ai point encore manqué, mademoiselle.
TIIÉI'.ÈSE.
A la bonne heure. Tout à l'heure. Vous revien- (h"ez tout à l'heure pour ramasser tout cela.
fji mh'e Boinjne passi- et sort par le fond pendant ce qui suit.
THÉRÈSE
Tu ne connaissais pas la nn"'r(^ Uounne... On l'appfdle aussi notre ministre de l'IuléricMu-, jiarce que c'est elle qui est chargée do l'cnlretien de la propreté pendant la journée... C'est une pauvre vieille qui a travaillé, dans les lilatures du côté de Ilouen, depuis l'âge de huit ans et qui a échoué ici.
LUCIENNE
Et elle assiste aux séances du bureau du Syndicat?
THÉRÈSE
Oui. Elle en fait partie. Lorsque j'ai fondé ici le Syndicat des ouvrières, j'ai tenu à faire inscrire comme membre du bureau cette doyenne de la misère et du travail.
LUCIENNE
C'est bien !... Tu as fondé un syndicat?
THÉRÈSE
Oui. Sais-tu comment mes ouvriers l'ont surnommé, mon Syndicat?
LUCIEN'NE
Non.
THÉRÈSE
Le Syndicat des Poules...
LUCIENNE, riant.
Tiens !
THÉRÈSE
Ça ne me déplait pas : c'est courageux, une poule, quand il le faut !
LUCIENNE
Ils sont jaloux, les ouvriers.
THERESE
Ils ont peur de la concurrence... de rinvasion des femmes, comme ils disent.
[Entre Vincent, uuvrler.)
VINCENT
Bonjour, la compagnie.
THÉRÈSE
Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Vincent?
VINCENT
Je voudrais vous dire un mot, mademoiselle.
THÉRÈSE
Je suis à vous.
LUCIENNE
Je m'en vais.
THÉRÈSE
Je te reverrai avant ton départ.
LUCIENNE
Je crois bien : nous ne partons que demain.
THÉRÈSE
Tu es ffentitle d'être venue me voir.
LUCIENNE
Je bénis l'auto une fois do plus. J'ai convaincu mon mari que le plus court chemin pour aller à Dieppe passait à Evreux... A demain...
THÉRÈSE
A demain.
[Elles s'embrassent. Lucienne sort.)