‹ La femme seule, comédie en trois actesChapitre 42 sur 49 · SCENE II THÉRÈSE, VINCENT, puis M. FÉLJAT · texte numérisé non relu

SCENE II THÉRÈSE, VINCENT, puis M. FÉLJAT

THERESE

Excusez-moi... Je vous écoule...

VINCENT

.Te voudrais vous demander deux clioses. La i)remièro, au nom de tous les camarades, c'est que vos ouvrières ne fassent plus bande à |);u'L cl qu'elles travaillent dans le même aUdior (pic nous.

THÉliÈSE

Ce n'est i)as possible.

VINCENT Pourquoi ?

THÉRÈSE V(nis le savez Idcn.

VINCENT

Non.

THÉRÈSE

Allons !... pour évincer les femmes, pour les 3C0urager, v( pires procédés.

décourager, vos camarades ont eu recours aux

VINCENT

Si on peut dire...

THÉRÈSE

Vous tenez exprès un langage ordurier.

VINCENT

Si on ne peut pas rire entre camarades, alors...

THÉRÈSE

Vous ne vous êtes pas contentés de cela. Vous avez imaginé des farces odieuses.

VINCENT, riant.

Vous voulez parler de l'histoire des rats, je parie...

THÉRÈSE

Vous en riez encore. Vous avez trouvé spirituel d'enfermer un rat vivant dans le tiroir de chaque ouvrière, avant son arrivée à l'atelier.

VINCENT

On ne voulait pas faire de mal.

THERESE

Vous ne vouliez pas faire do mal? La petite apprentie a dû rester couchée huit jours avec la fièvre, et madame Dumont s'est blessée en tombant, évanouie de frayeur. Vous avez imaginé cent brimades de ce genre, et à l'imitation des typos (jui brouillent les lettres dans les casses des femmes, vous profitiez de notre absence, à l'heure du déjeuner, pour saboter leur travail, et imposer à des malheureuses qui ne vous avaient rien fait une réduction du [)rix do leur journée, ou des heures de travail supplémentaires. Nous ne voulons pas que tout cela recommence. Vous avez accepté que nous ayons un atelier à part, nous nous en tenons là. Quelle est votre seconde demande?

VINCENT

Je veux que vous embauchiez ma femme.

TIIÉnÈSE

Non. Je ne veux pas d'elle.

VINCENT

On m'avait dit que vous cherchiez du monde!.

THÉRÈSE

Oui, mais je choisis. Je ])rcnds (l';il)ord celles (jui ont besoin de travailler, ou doiiL (lU u"a pas l)OS()iu chez elles.

VINCENT

Vous avez l)ien raison... feulement, la mienne je ne vous demande pas delà payer cher... Pas le prix d'un homme, bien entendu !

THÉRÈSE

Pourquoi pas, si elle fait le même travail ?

VINCENT, orgueil de mâle.

C'est toujours qu'une femme ! Et puis, si vous n'y trouviez pas un bénéfice vous n'auriez pas de raisons de la prendre à la place d'un ouvrier !

THÉliÈSE

Mais VOUS gagnez ici de bonnes journées. Vous pouvez vivre sans contraindre votre femme au travail.

VINCENT

Ben, si peu qu'elle gagnera, ça paiera toujours mon tabac.

THÉRÈSE, riant.

Vous ne fumez pas à ce point-là, allons !

VINCENT

Et puis, ça permettra démettre des confitures sur le pain.

THERESE

Mais votre femme prendra la place d'une autre à qui il manque peut être le pain tout sec.

VINCENT

Si on s'occupait toUt le temps des misères des autres, on n'arriverait jamais à rien.

THÉRÈSE

Voulez-vous me permettre de me mêler de ce qui ne me regarde pas ?

VINCENT

Allez-y! J'ai rien à cacher.

THÉRÈSE

Que faites-vous en sortant de l'usine? Vous allez au café ?

VINCENT, cwec éclat.

Voilà ! Je l'aurais deviné ! Vous me prenez pour un bidonneur, pour un poivrot... C'est un \wu fort tout de même... Non!... mais vous pouvez aller dans tous les débits des environs, et prendre des renseignements... Je m'engage à ne boire que de l'eau pendant huit jours si vous pouvez trouver quelqu'un qui vous dise qu'il m'a vu une seule fois avec le nez sale, bu, plein, quoi ! Y a pas plus rangé que moi. Le matin, une goutte, comme tout homme qu'est un homme, à cause du l)rouillard. A midi,

un vermouth avant de déjeuner, et un fil en quatre après, histoire d'ouvrir et de fermer le robinet du trou au pain, et puis, c'est tout... Le pernod avant de dîner, naturellement...' Peut-on t'y moins? Je vous le demande? Et après le souper, si je m'en y vais faire une manille, c'est qu'on n'est pas des chiens.

THÉRÈSE, qui a écrit des chiffres au crayon 'pendant qu'il 'parlait.

Eh bien, c'est vingt sous par jour que vous pourriez économiser.

VINCENT

Vingt sous?

THÉRÈSE, lui tendant le papier.

Comptez.

VINCENT, un peu confus.

Je m'en rapporte à vous... Je sais bien que vous savez faire les additions.

THÉRÈSE

Avec ces vingt sous vous pourriez mettre un matelas de confiture sur chaque tartine.

VINCENT

Faut tout vous dire. Je voudrais aussi me payer une bicyclette.

THERESE

Pourquoi faire ? Vous demeurez à cinq minutes d'ici.

VINCENT

Pour me Imlader le dimanche,

Vous n'avez pas pensé à autre chose...» vous avez deux petits enfants, qui les soignera, si votre femme est à l'usine?

VINCENT

Faut pas que ça vous tourmente, ça. On les porte à la crèche le matin tout morveux et on vous les rend le soir tout mouchés.

TIlÉlîKSE

Et le souper, (jui le prépariu'a?

VINCENT, naïvement.

La femme, en revenant du travail.

TIIÉHÈSE

Pendant (|ue vous ])rendrez votre pernod.

VINCENT, de même.

Oui. J'y laisserai le temps qu'il faut.

TIIÉIŒSE

<Jui vous raccomiiiuilcr;!?

VINCENT, de même.

THÉRÈSE

Quand?

VINCENT

Le dimanche.

Pendant que vous vous promènerez à bicyclette?

VINCENT

Oui ; ça la distraira... Et le soir, je l'emmènerai me regarder jouer au billard... Alors, c'est dit?

THÉRÈSE

Non.

VINCENT

Pourquoi, puisque vous allez ouvrir un nouvel atelier?

THÉRÈSE

Parce que votre femme peut ne pas travailler.

VINCENT

Qu'est-ce que ça peut vous faire? Puisque vous en embauchez d'autres.

THÉRÈSE

Les autres ont besoin.

VINCENT

Ça ne me regarde pas. Vous devez d'abord prendre les femmes des ouvriers d'ici.

THÉRÈSE

- Tout ce que je puis faire, c'est de parler d'elle à la prochaine réunion de notre syndicat.

VINCENT

Il nous embête, votre syndicat.

THÉRÈSE

Un syndicat est surtout fait pour embêter quelqu'un, vous le savez bien.

VINCENT

Et vous lui demanderez, à votre syndicat, de ne pas prendre ma femme ?

THÉRÈSE

En effet.

VINCENT

C'est bon... On était plus tranquille quand vous étiez à Paris, vous savez.

THÉRÈSE

Je regrette.

VINCENT

Et on sera plus Iraïujuille quand vous y serez retournée.

THERESE

Ce ne sera pas tout de suite.

VINCEp^T

... Probablement plus tôt que vous ne le pensez. Bonsoir la compagnie.

Bonsoir.

(// va pour sortir. Entre M. Félial.)

VINCENT

Voilà, M. Féliat... Je venais demander qu'on embauche ma femme.

MONSIEUR FÉLIAT

Vous vous êtes adressé à mademoiselle ?

VINCENT

Oui. Elle ne veut pas.

MONSIEUR FÉLIAT

C'est qu'elle a ses raisons. Elle est la maîtresse dans son service.

VINCENT

Alors, c'est bon... c'est bon.

(// sort.)

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