‹ La femme seule, comédie en trois actesChapitre 9 sur 49 · I.A FEMME SEULE · texte numérisé non relu

I.A FEMME SEULE

MONSIEUR GUERET

Elle est majeure. '

MADAME GUÉRET

Une jeune fille bien élevée n'est jamais majeure.

MONSIEUR FÉLIAT

C'est certain.

MADAME GUÉRET

Et le chapitre des toilettes comportera aussi quelques réformes...

MONSIEUR GUÉRET

Elle sera bien forcée d'être simplement mise, puisqu'elle n'aura plus un sou.

MADAME GUÉRET

Ce n'est pas une raison. Je lui signifierai qu'elle ait à prendre modèle sur ces demoiselles de la société.

MONSIEUR FÉLIAT

Naturellement.

MADAME GUÉRET

Ses lectures seront également surveillées... {A son frère.) Si tu pouvais savoir ce qu'elle lit, mon pauvre Etienne ! Un jour, j'ai trouvé sur sa table, un livre... une ordure... Sais-tu ce qu'elle a répondu à mes observations?... Que cette lecture

immonde était nécessaire à la préparation de ses examens... Et le pis, c'est que c'était vrai : elle m'a m.ontré le programme.

MONSIEUR FÉLIAT

Ah ! on prépare à nos enfants, une triste génération de femmes !

MADAME r.UÉRET

Ne parlons plus de cela! Ce sujet touche à la politique, et tu ne serais pas d'accord avec Henri... Quoi qu'il en soit, je me montrerai très bonne pour elle. Lorsqu'elle saura où elle en est, je suppose, d'ailleurs, que son petit orgueil sera rabaissé... Je ne la laisserai pas dans l'inquiétude, et dès sa première prière, je lui dirai que nous la gardons... mais je lui dirai aussi ce (iu(; je désire en échange.

MONSIEUR GUÉRKT

Ne vaudrait-il pas mieux...

MADAME (lUÉRET

Mon ami, j'en forai à ma tête... Gela nous a trop mal réussi de te laisser en faire à la tienne. Voici madame Nérisse... La pièce est donc finie. (A son mari.) 11 te faut all(>r faire les honneurs du bulTet. Je te rejoins dans un moment au petit salon.

MONSIEUR (lUÉRET

Très l)ien.

(// sort.

Vous savez, chère madaii\e, que j'ai rarement vu une fête aussi réussie que la vôtre... Je voulais féliciter Thérèse, mais elle est déjà partie s'habiller.

MADAME GUÉRET, songeuse.

Oui... {Sa7is conviction.) Vous avez toujours l'intention, naturellement, d'en parler dans votre journal?

MADAME NÉRISSE

De votre matinée! Comment! si j'ai l'intention! mais, chère madame, les photographies que nous avons prises à la répétition générale sont au clichage!... Mais oui, nous parlerons de votre fête, dans VArt féminin !... N'en doutez pas !... On dirait que cela vous contrarie !

MADAME r.UÉRET

S'il avait été possible...

MADAME NÉRISSE

Ce n'est pas possible... Réfléchissez... Sans doute, les abonnés de l'A?^^ féminin pourraient s'étonner que leur journal gardât le silence sur une représentation mondaine de Barberine, dans laquelle la directrice de la Revue tenait un rôle ; cependant, à la rigueur, s'il ne s'agissait que de moi, je pourrais trouver une explication, inventer quelque chose

;32 LA 1 i:.MME SEULE

alin tle vous être agréable... Mais il y a votre lilleule... votre charmante Thérèse, notre collal)0ratrice, par la plume et par le dessin... Je ne vous ai pas assez dit le succès considérable qu'ont ol)tenu ses deux contes illustrés par elle-même... Elle est très aimée.

MADAME GUÉUET

On ignorerait...

MADAME NÉIUSSE

Gomment, on ignorerait...! Mais il y a parmi vos invités ili.x personnes qui dans une heure iront porter un écho dans les grands quotidiens afin de s'y faire nommer. Le silence de l'Art féminin ne se comprendrait pas, je vous l'assure... [A M. Félial.) N'est-ce pas, monsieur?

MON'Slia'li Fl':i.L\T

Excusez-moi, ma lame, je ne suis pas dici.

JLVDAME (iUKKET

N'en parlons i)lus...

MADAME NÉIUSSE

Qu'est-ce qu'il y a? Vous aviez une raison de vouloir (]u"()ii ne j»ai"l;U pas diiii inccliiKj aussi sclccl.

^LAhAMIC (Il KHET

Non... Seulement, c'est à cause de noire l'umillc

en province... Ce serait trop long à vous raconter. Mettons que je n'ai rien dit... [Changeant de ton.) Alors, vraiment, sincèrement, vous trouvez que Thérèse a quelque petit talent...?

MADAME NÉRISSE

Un grand talent... N'avez-vous pas lu ces deux articles ?

MADAME GUÉRET

Oh ! moi, je suis d'une autre époque, où l'on eût encore trouvé extraordinaire qu'une jeune fille composât des romans... Mon frère est de même. Je ne vous ai pas présenté mon frère?... M. Féliat, d'Evreux. [A son frère.) Madame Nérisse, la directrice de la Revue de lArt Féminin, qui a bien voulu collaborer à notre petite fête. [A madame Nérisse.) Oui... Vous parliez de... de... de cette composition de Thérèse. Votre public a été, je suppose, indulgent pour une œuvre d'amateur.

MADAME NÉRISSE

Les professionnels qui font mieux, je les cherche... Je suis certaine d'un gros succès pour le numéro qui publiera sa photographie.

MONSIEUR FÉLIAT

Vous publierez sa photographie?

34 LA FKMME SEULE

MADAME NERISSE

Et dans le cositiimo do Kalokairi.

MADAME GUÉr.ET

Dans le costume de Kalekairi!

MADAME NÉKISSE

En première page... Il i)araîl (jne 1(> cliché est superbe. Je VOUS en ap[)orl<'rai un exemplaire, tantôt... Et vos parents de province vous en feront des compliments. Allons, à tantôt... {A la porte.) Je cherchais Maud et Nadia que je dois reconduire. Je les vois là-has en train de flirter... C'est de leur âge. pauvres petites... [Avec complaisance, à Mand et Nadia qui sont au dehors.) Bon, bon, je vous laisse. (A madame Guéret.) Elles préfèrent rentrer seules. Au revoir, chère madame... [Salut à M. Féliat.) Monsieur... (A madame Guéret.) Au revoir, chère madame... Et n'ayez jias cet air confus parce que vous avez une filleule qui sera, si elle le veut, un grand littérateur, ou un grand dessinateur, comme elle eût été une grande comédienne si la fantaisie avait pu lui en prendre... A tantôt, et encore, toutes mes l'élicitalii^is. {Elle sort.)

MADAMi: eu El'. ET

Eiiliii! Ce n'est pas ma Mlle!... Je vais prendre

congé de mes invités, et je reviens pour avoir avec Tiiérèse la conversation nécessaire... Tu m'attends... Il y a des journaux sur la petite table... Ah! mon Dieu ! Dans quel temps vivons-nous !

{Elle sort.)

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