I.A FEMME SEULE
MONSIEUR GUERET
Elle est majeure. '
MADAME GUÉRET
Une jeune fille bien élevée n'est jamais majeure.
MONSIEUR FÉLIAT
C'est certain.
MADAME GUÉRET
Et le chapitre des toilettes comportera aussi quelques réformes...
MONSIEUR GUÉRET
Elle sera bien forcée d'être simplement mise, puisqu'elle n'aura plus un sou.
MADAME GUÉRET
Ce n'est pas une raison. Je lui signifierai qu'elle ait à prendre modèle sur ces demoiselles de la société.
MONSIEUR FÉLIAT
Naturellement.
MADAME GUÉRET
Ses lectures seront également surveillées... {A son frère.) Si tu pouvais savoir ce qu'elle lit, mon pauvre Etienne ! Un jour, j'ai trouvé sur sa table, un livre... une ordure... Sais-tu ce qu'elle a répondu à mes observations?... Que cette lecture
immonde était nécessaire à la préparation de ses examens... Et le pis, c'est que c'était vrai : elle m'a m.ontré le programme.
MONSIEUR FÉLIAT
Ah ! on prépare à nos enfants, une triste génération de femmes !
MADAME r.UÉRET
Ne parlons plus de cela! Ce sujet touche à la politique, et tu ne serais pas d'accord avec Henri... Quoi qu'il en soit, je me montrerai très bonne pour elle. Lorsqu'elle saura où elle en est, je suppose, d'ailleurs, que son petit orgueil sera rabaissé... Je ne la laisserai pas dans l'inquiétude, et dès sa première prière, je lui dirai que nous la gardons... mais je lui dirai aussi ce (iu(; je désire en échange.
MONSIEUR GUÉRKT
Ne vaudrait-il pas mieux...
MADAME (lUÉRET
Mon ami, j'en forai à ma tête... Gela nous a trop mal réussi de te laisser en faire à la tienne. Voici madame Nérisse... La pièce est donc finie. (A son mari.) 11 te faut all(>r faire les honneurs du bulTet. Je te rejoins dans un moment au petit salon.
MONSIEUR (lUÉRET
Très l)ien.
(// sort.
Vous savez, chère madaii\e, que j'ai rarement vu une fête aussi réussie que la vôtre... Je voulais féliciter Thérèse, mais elle est déjà partie s'habiller.
MADAME GUÉRET, songeuse.
Oui... {Sa7is conviction.) Vous avez toujours l'intention, naturellement, d'en parler dans votre journal?
MADAME NÉRISSE
De votre matinée! Comment! si j'ai l'intention! mais, chère madame, les photographies que nous avons prises à la répétition générale sont au clichage!... Mais oui, nous parlerons de votre fête, dans VArt féminin !... N'en doutez pas !... On dirait que cela vous contrarie !
MADAME r.UÉRET
S'il avait été possible...
MADAME NÉRISSE
Ce n'est pas possible... Réfléchissez... Sans doute, les abonnés de l'A?^^ féminin pourraient s'étonner que leur journal gardât le silence sur une représentation mondaine de Barberine, dans laquelle la directrice de la Revue tenait un rôle ; cependant, à la rigueur, s'il ne s'agissait que de moi, je pourrais trouver une explication, inventer quelque chose
;32 LA 1 i:.MME SEULE
alin tle vous être agréable... Mais il y a votre lilleule... votre charmante Thérèse, notre collal)0ratrice, par la plume et par le dessin... Je ne vous ai pas assez dit le succès considérable qu'ont ol)tenu ses deux contes illustrés par elle-même... Elle est très aimée.
MADAME GUÉUET
On ignorerait...
MADAME NÉIUSSE
Gomment, on ignorerait...! Mais il y a parmi vos invités ili.x personnes qui dans une heure iront porter un écho dans les grands quotidiens afin de s'y faire nommer. Le silence de l'Art féminin ne se comprendrait pas, je vous l'assure... [A M. Félial.) N'est-ce pas, monsieur?
MON'Slia'li Fl':i.L\T
Excusez-moi, ma lame, je ne suis pas dici.
JLVDAME (iUKKET
N'en parlons i)lus...
MADAME NÉIUSSE
Qu'est-ce qu'il y a? Vous aviez une raison de vouloir (]u"()ii ne j»ai"l;U pas diiii inccliiKj aussi sclccl.
^LAhAMIC (Il KHET
Non... Seulement, c'est à cause de noire l'umillc
en province... Ce serait trop long à vous raconter. Mettons que je n'ai rien dit... [Changeant de ton.) Alors, vraiment, sincèrement, vous trouvez que Thérèse a quelque petit talent...?
MADAME NÉRISSE
Un grand talent... N'avez-vous pas lu ces deux articles ?
MADAME GUÉRET
Oh ! moi, je suis d'une autre époque, où l'on eût encore trouvé extraordinaire qu'une jeune fille composât des romans... Mon frère est de même. Je ne vous ai pas présenté mon frère?... M. Féliat, d'Evreux. [A son frère.) Madame Nérisse, la directrice de la Revue de lArt Féminin, qui a bien voulu collaborer à notre petite fête. [A madame Nérisse.) Oui... Vous parliez de... de... de cette composition de Thérèse. Votre public a été, je suppose, indulgent pour une œuvre d'amateur.
MADAME NÉRISSE
Les professionnels qui font mieux, je les cherche... Je suis certaine d'un gros succès pour le numéro qui publiera sa photographie.
MONSIEUR FÉLIAT
Vous publierez sa photographie?
34 LA FKMME SEULE
MADAME NERISSE
Et dans le cositiimo do Kalokairi.
MADAME GUÉr.ET
Dans le costume de Kalekairi!
MADAME NÉKISSE
En première page... Il i)araîl (jne 1(> cliché est superbe. Je VOUS en ap[)orl<'rai un exemplaire, tantôt... Et vos parents de province vous en feront des compliments. Allons, à tantôt... {A la porte.) Je cherchais Maud et Nadia que je dois reconduire. Je les vois là-has en train de flirter... C'est de leur âge. pauvres petites... [Avec complaisance, à Mand et Nadia qui sont au dehors.) Bon, bon, je vous laisse. (A madame Guéret.) Elles préfèrent rentrer seules. Au revoir, chère madame... [Salut à M. Féliat.) Monsieur... (A madame Guéret.) Au revoir, chère madame... Et n'ayez jias cet air confus parce que vous avez une filleule qui sera, si elle le veut, un grand littérateur, ou un grand dessinateur, comme elle eût été une grande comédienne si la fantaisie avait pu lui en prendre... A tantôt, et encore, toutes mes l'élicitalii^is. {Elle sort.)
MADAMi: eu El'. ET
Eiiliii! Ce n'est pas ma Mlle!... Je vais prendre
congé de mes invités, et je reviens pour avoir avec Tiiérèse la conversation nécessaire... Tu m'attends... Il y a des journaux sur la petite table... Ah! mon Dieu ! Dans quel temps vivons-nous !
{Elle sort.)