‹ La femme studieuseChapitre 5 sur 7 · VL · texte numérisé non relu

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Eh bien, dirai-je, la femme, pour être ce qu'elle doit être et remplir sa mission, doit associer ces trois choses. Unies, elles forment un être harmonieux que je "nommerai \a femme distinguée , c'est-à-dire la l'emme capable de tout animer dans sa famille, de tout comprendre, et d'agir ; la femme qui sait être aimable sans être légère, soigneuse ; de sa personne sans être frivole: la femme qui gouverne la vie en se pliant à ses exigences; qui en accepte la partie matérielle sans la négliger, mais sans s'y absorber ; qui en fait, si je le puis dire ainsi, le piédestal d'une vie plus élevée. Son âme puise alors dans les nobles sentiments et les principes solides le courage de tous les dévouements ; son intelligence trouve dans le culte du beau, dans le commerce des grands esprits et l'habitude des solides pensées, ce sens élevé que Joubert appelait les sens exquis, et, qu'il voulait faire pénétrer dans le bon s pour rendre celui-ci plus que jamais le

si: Femmes savantes

maître de la vie humaine : mattru sage et soigneux des intérêts matériels comme de !

tous les autres, et qui, dans cette science ' supérieure à touti;s qu'on appelle la science ■ de la vie, sait en coordonner tous les élé- , ments, faire à chaque besoin de l'âme et du corps, aux aspirations di; l'esprit etaux convenances sociales , la part conforme à l'ordre au devoir et à la dignité de l'âme humaine.

Mais comme tout ceci est difficile, et que les forces humaines sont courtes, et comme la grâce divine est l'auxiliaire nécessaire de notre faiblt;sse, j'ajouterai que la femme j kzhrétienne est l'élément, le fond essentiel de ce que j'appelle une femme complète :

je lui demande donc la piété, la vraie piété, c'est-à-dire l'entente intelligente et la pratique courageuse de tous les devoirs, cherchée dans le secours et la lumière d'en haut, puisée dans la prière et les rapports intimes de l'âme avec Dieu.

Sans doute, élevez la femme pour l'homme.

et femmes studieuses.

dont elle doit être la compagne ; mais élevezla aussi pour elle-même et pour Dieu : pour elle-même, car elle a de grands devoirs qu'elle doit accomplir dans toute leur étendue et sans lesquels elle n'a pas toute sa dignité, et pour cela toutes ses facultés lui sont nécessaires, et la grâce de Dieu encore plus ; pour Dieu, qui en créant un être capable d'atteindre un degré de perfection, l'exige par cela même, et lui demandera compte de ce qui lui a manqué par sa faute pour accomplir l'œuvre à laquelle il le destinait.

Reconnaissons toutefois que la part de culture intellectuelle nécessaire à la femme n'est pas dessinée comme celle de l'homme, et c'est ce qui fait la particulière difficulté de l'éducation des femmes. Il faut que leur culture intellectuelle au besoin les associe à tout et ne les laisse étrangères à rien, sans avoir pourtant un emploi direct et immédiat comme l'instruction des hommes. Le meilleur stimulant des femmes est le goût

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35+ 'Femmes savantes

même du beau qui trouve sa récompense dans les nobles jouissances qu'il procure, dans la dignité qu'il communique à un être, et le secours qu'il lui donne.

Quoi qu'il en soit, le principe qui, selon nous, doit tout dominer dans l'éducation des femmes est incontestable. Si l'on sépare en elles ce qui doit être uni, à quoi arrivet-on? On a la femme essentielle, c'est-à-dire ia femme pédante à sa façon, ennuyeuse, I sans grâce, incapable de gouverner autre ! chose que la vie matérielle; la femme d'ornement, c'est-à-dire la femme frivole, régnant sur le chiffon, ou plutôt se laissant gouverner par lui; enfin, une variété de la femme d'esprit ou de la femme de lettres, qui oublie, pour contrefaire l'homme, le charme, les dons, et aussi les devoirs de son sexe (i).

Mais enfin, et pour arriver encore plus ù , la pratique, quelles sont les facultés que , les femmes doivent cultiver en elles? Sontce donc les mCmes facultés que chez les hommes? Leur faudra-t-il étudier les sciences exactes, la politique, le secret du gouvernement, l'art militaire? Est-il question d'en faire des Judith, des Jeanne d'Arc, des Jeanne Hachette? ou des Hermengarde, fondatrice et régente du second royaume de Bourgogne, des Marguerite d'Albon, Isabelle de Castille, des Marie-Thérèse ?

s goDt, un peu ridkuli minin, et surioul de la grâi rsonne el dans les vfltimcnt!

dé-

Fl "t "'.es savjntes

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Evidemment noni il s'est rencontré des :emmes qui ont pu être et qui ont été tout cela : ces exceptions, c'est la Providence qui les crée. Il serait ridicule de les demander à réducation des femmes, auxquelles i^^ T nous ne refusons pas pour cela les voca- ' "•* * tions exceptionnelles du génie, du courage et de la vertu.

Les femmes sont faibles de corps ; mais il ne faut pas calomnier leur esprit: elles en ont souvent beaucoup, et toujours un grand fond de bons sens, qui ne demande que de ^ remploi. Qui n'a vu de quelle finesse et de quelle sensibilité délicate le ciel les a douées, combien naturellement elles peuvent exposer leur âme aux rayons vivifiants du beau et du vrai!

Je n'accepte pas ce qu'une femme écrivait : « Nous effleurons, et nous avons l'air - de savoir : nous ouvrons un livre, nous " feuilletons quelques pages, et nous voilà V en état d'en parler, de louer ou de blâmer,

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• de conseiller ou de proscrire. » Je n'accepte pas cela. Mais dans le vrai, quelle facilité elles ont pour tout! comme elles savent à peu de frais s'assimiler ce qui leur convient, de rien faire quelque chose et de quelque chose faire beaucoup! Dieu, qui ne les destinait pas à de dures et abstraites études, les a douées d'une perspicacité et , d'une intuition merveilleuses. Elles parlent rarement d'affaires, cela les fatigue et les ennuie ; cependant si les circonstances exigent leur participation, elle est presque toujours util.- Cl sensée; et l'on a remarqué que, généralement, ce sont elles qui relèvent la fortune d'une maison. Veuves, elles refont ia fortune de leurs enfants.

I! est du reste toujours bien entendu que, dans cette espèce de revendication pour la femme de ses droits à l'étude, je ne donne il l'étude que sa part dans les occupations de la vie. Il est clair que les soins delà maison, du ménage, ont îa première place, et

î3'( Femmes savantes

que son mari, ses enfants, ses domestiques sont la premièri; occupation d'une femme qui comprend la hiérarchie de ses devoirs.

Mon avis, si on veut que je le précise, serait . tout simplement que, en règle générale, elle se réservât dans sa journée au moins deux heures, trois, s'il se peut, pour la vie, la culture intellectuelle.

A vrai dire, tant que les temmes se contentent de lire, de regarder et d'écouter, on . ne leur fait pas grande querelle, et les hommes supportent volontiers de les voir faire partie de leur auditoire. Mais si les mouvements profonds de la vie intérieure s'élèvent plus haut chez elles, si elles cherchent dans un travail qui réponde aux aspirations de leur âme l'expansion que leur Urne ne trouve pas au dehors, on a peine à le souffrir,

11 en est qui sont nées artistes, c'est-àdit'c possédées du besoin de donner une forme à leur pensée, au sentiment du beau

qui les pénètre, lit i:ela dans les circonstances propres à favoriser en ce sens le développement de leur nature. Mais c'ust précisément l'exercice de cette faculté créatrice qu'on leur refuse, et que je m'étonne de leur voir refusé, quand elles l'ont reçue de Dieu.

Vainement M. deMaistre dit- il « que les " femmes n'ont jamais produit un chet- ■' d'œuvre: et que, quand elles veulent ému- ■• lerl'homme.ellesnesontque des singes. >■

Vainement il ajoute avec plus d'impertinence qu'il ne convient :

« Je les ai toujours trouvées incompara- ■ blement plus beUes, plus aimables et plus

- utiles que les singes. J'ai dit seulement,

- et je ne m'en dédis pas, que les femmes

- qui veulent faire les hommes ne sont que

- des singes. »

Et encore: « Le chef-d'œuvre des femmes, dans les sciences, est de comprendre ce que s hommes. »

M. de MaisCre ne tarde pas à se contredire et à se réfatcr lui-même : « H ne faut ■■ rien exagérer... dit-il; la belle littérature, « les moralistes, les grands orateurs, etc., " suffisent pour donner aux femmes toute M la culture dont elles ont besoin. »

Puis bientôt il se félicite d'avoir une lille qui lit, goiite saint Augustin, et qui ■< aime ■' passionnément les belles choses dans tous « les genres ; elle récite également bien « Racine et le Tasse; elle dessine, elle tou- -.< che du piano, elle chante fort joliment; et ■< comme elle a dans la voix des cordes ■' basses qui sortent du diapason féminin, « elle a de même dans le caractère cer- ■' laines qualités graves et fondamentales, t qui appartiennent à notre sexe quand il « s'en mêle, et qui régentent fort bien tout •< le reste ( i ) . »

) Il fnul remarquer que lrÈs-hi;ureusetnenl M. de rire n'a pua réussi avec mesdemoiselles ses lilies

Certes, cela nous suffit, et je ne discute plus avec M. de Maistre. Au fond nous .'ommes du même avis: et je ne m'adresse plus qu'aux préjugés du monde.

Il y a donc, de l'avis même de M. de Maistre, comme études possibles pour les femmes :

I" La belle littérature, les lenres, agréables et sérieuses, qui sont un champ trèsvaste, et offrent un charme aussi solide qu'étendu: n'y eût-il que l'histoire, c'est

dans »^ thëories d'éiiuoallon si restrictives, et il dut s'en féliciter; car il s'adressait à deux personnes qui L-tarent parfaitement douées pour les études littéraires et liiiguistLi)ucs, et qui, tout en pratiquant pendant les dures épreuves de l'émifiration le lflconnane tant rtcommandé par leur père, apprirent le latin eommo d'excellents humanistes, lisaient et traduisaient pour r pure les philosophes anglais et allemands, et suent assez de grec pour copier les manuscrits pater* s et corriger ses épreuves. 11 taut dire aussi, pour e juste, que M. de Maistre, écrivant pour des perevtes dans un milieu très-lîtlémire, et fori

immense. Il y a même une philosophie dont leur esprit est parfaitement capable, et dont les notions au moins essentielles sont nécessaires pour lixer !a mobilité naturelle de l'esprit et en assurer la justesse : apprendre à une femme à raisonner juste, et par conséquent à mettre le devoir avant tout, c'est avoir fait son éducation essentielle, telle qu'elle est nécessaire à toutes les classes, à toutes les conditions.

portées d'ailleurs par leur nature aux travaux d'esprit, HVait moins à les pnusser sur cette pente qu'à les prémunir contre les iîcueils qu'elles pouvaient y rencontrer. Kt enfin, pour ne pas se montrer plus sévère qu'il ne convient à l'endroit de certaines expressions, il raut se souvenir que M. de Maistre partait dans tout le laisser-aller d'une correspondance familière entre un père et ses enfants, et avec toute l'originalité de sa vive et brusque nature. Mais, au fond, et à y regarder de près, il n'est pas aussi restrictif de l'éducatùin des femmes que semblent le dire ceux qui se font contre In culture intellectuelle des femmes une

ft Jemmes studieuses.

2° Les arts, qui vont si bien à leur imagination, à la grâce et à la délicatesse de leur nature.

Et ici, je ne peux m'empécher de remarquer, avant d'aller plus loin, que l'on abandonne très-franchement aux femmes le plus dangereux des arts, celui qui est réellement , le plus incompatible avec leurs devoirs et kur vocation, pour leur fermer ensuite les régions pures et élevées de l'intelligence.

Beaucoup de détracteurs des femmes qui écrivent ou cultivent les arts, ne voudraient dans aucun cas supprimer les cantatrices et les tragédie

Mais, me répondra-t-on, c'est précisément parce que les femmes artistes se dégradent plus ou moins, que les femmes vertueuses ne peuvent pas Têtre. Certes, je le pense comme vous et plus que vous; mais je ne puis pas ne pas vous dire : Vous reconnaissez donc au moins que les femmes peus'élever dans l'art, que quelques-unes

d'entre elles en ont reçu la flamme et le don ( — Mais si elles l'ont reçu, c'est pour en user honnêtement, noblement, sans aucun doute, mais pour en user. Le fait même que vous constatez réfute vos restrictions.

3" Si une femme peut exprimer le beau, elle le peut avec toutes Its langues du beau. L'art est identique lui-même dans son principe, quel que soit le mode d'expression qu'il adopte. Peinture, musique, poésie, éloquence : le beau exprimé par la parole, le beau exprimé par !e style, ou par l'accent d'une voix inspirée, c'est toujours le beau qui a pris une forme sensible pour se rendre perceptible à notre âme par l'intermédiaire des sens. Seulemeni chacun est susceptible de le revêtir d'une forme qui ne se choisit pas. Si vous en permettez une aux femmes, et la plus frivole, la pîus dangereuse de toutes, pourquoi leur défendre les autres ?

Ce n'est pas parce qu'elles s'abaissent avec l'art qui sert à vos plaisirs, qu'elles ne pour-

el femmes studieuses.

roni se relever avec l'art noble, honnête et sérieux. Si une femme peut être cantatrice, elle peut être musicienne dans le sens élevé du mot, elle peut aussi écrire et peindre.

Cependant beaucoup d'hommes affirment nettement que les femmes ne peuvent et ne i doivent pas écrire. Je m'étonne, quant à moi, que cette question, qui paraît si claire à certains esprits, ait été si souventdiscutée. On n'a pas pris tant de peine à démontrer que les femmes ne peuvent être généraux ni ministres, et je ne sache pas que l'exemple des femmes guerrières ait guère jamais été revendiqué par leurs pareilles.

Il me semble d'ailleurs qu'on serait aujourd'hui malvenu à contester aux femmes le droit d'écrire, quand ce sont trois ouvrages de femmes, les Récits d'une sœur, les Mémoires d'Eugénie de Guérin et les Lettres de Madame Swetchine, qui ont été peut-être le plus lus en ce temps-ci.

afift Femmes savantes

J'ajoute qu'en écrivant, les femmes n'empiètent pas sur les droits de l'homme.

« Elles ne cherchent point à émuler l'homme,

s'exposant par là à devenir des singes. »

Car , au bout du compte, qu'est-ce que M. de Maistre appelle « émuler l'homme? »

Est-ce vouloir faire tout ce qu'il fait ? Mais qui prétend cela ? Il y a certaines choses qui lui sont exclusivement réservées et auxquelles les femmes feraient fort mal de pré- I tendre. Mais s'il y a des points de séparation, il y a aussi un domaine commun oCi toutes les âmes peuvent se rencontrer. Tels sont l'art et la littérature : que dans ce domaine !e champ même de la femme soit plus res- S'I treint, cela se peut encore ; mais elle v trouvera sa place, et peut-être une place que les hommes ne sauraient pas aussi bien remplir.

Il y a des différences entre l'esprit de l'homme et celui de la femme, et on se fonde là-dessus pour prouver que l'un étant capable d'écrire, l'autre ne l'est pas. On pour-

rait tirer de ce t'ait la conclusion plus naturelle, que portant un génie particulier dans les régions intellectuelles, les femmes les exploiteront à leur manière, que leur talent s'adaptera de préférence à certains sujets plus délicats. Que sais-je encore?.,, il faut dans un concert que toutes les voix dissem- I blables soient unies : peut-être aussi dans cette grande harmonie de la pensée humaine, exprimée par l'art, dans l'acception la plus large du mot, les femmes doivent-elles faire leur partie. Il y a des notes qu'elles seules savent faire résonner. Silvio Pellico a dit quelque chose de semblable, lorsque après avoir fait de vaines tentatives pour donner aux femmes un pendant du Traité dex devoirs des hommes, il s'écriait : « Une femme « seule peut composer un tel livre. » Le fait est que, quand une femme écrit, il y a toujours une certaine Touche qui la fait reconnaître. Un auteur femme doit rester femme. C'est le moyen de rassurer les si

ceptibilités de M. de Maistre, et de se rassurer soi-même contre le danger < de deve- « nir un singe en voulant émuler l'homme. »

« La femme est un être faible, ignorant, « craintif, paressseux, a dit madame de***; « qui a di;s passions violentes avec de « petites idées, qui est tout caprice et incon- ■< séquence... sachant montrer tous les ■< jours des défauts aimables : trésor de •j cruauté et d'espérance. »

Puis regrettant que ce titre ait presque disparu, madame de**' en cherche la raison : * Les femmes ont perdu en attraits ce « qu'elles ont gagné en qualités. »

« La femme n'est point faite pour par- « tager les travaux de l'homme, mais pour « l'en distraire. -> En résumant en un mot l'erreur qui a perdu la femme, madame de *'* s'écrie enfin avec indignation :

1 La femme a voulu devenir la compagne « de l'homme. »

Ainsi être la compagne de l'homme au

lieu d'étrc son joujou, être la l'emmi; chrétienne au lieu d'être la femme païenne, la femme qu'on respecte, sur laquelle on s'appuie, à laquelle on se confie, au lieu d'être la femme qui vous retient par un attrait passager, dont ia frivolitû vous amuse, et vous distrait des choses plus sérieuses, voilà, en effet, un coupable égarement!

Et c'est une femme qui affichait une telle doctrine.

4" J'ai dit, dans ma première lettre, en quelle mesure, selon moi, une femme peut s'occuper de sciences, et même d'agriculture. Cette dernière assertion a provoqué quelques étonnements. Je n'y répondrai qu'en citant quelques fragments d'une lettre qu'une femme très-distinguée et très-sensée, et qui pariait de ce qu'elle pratique elle-même, m'a écrite à ce propos -.

« Combien vous avez raison, monseigneur, de conseiller aux femmes de se mêler

i affaires, de savoir être sérieuses, de

s'occaper même d'agriculture. Je le vois tous- les jours par moi-même : à présent que mes fils sont au stirvke, que je me trouve séparée de toute ma famille, toujours â la campagne, presque constamment dans le tête à tête, que deviendrai- je, si ma mère, dis mon tnfance, ne m'avait donné l'habitude de m'intéresser à tout ce que je voyais ut à tout ce que j'entendais ? L'agriculture, ses soutïrances, ses progrès, voilà une source I intarissable de conversations avec son mari, avec les curés, les notaires de village, les l'i^rmiers, les voisins de campagne, les petits bourgeois : sujet moins brûlant que la politique et qui se peut aborder avec tous, selon la capacité de chacun. Mon mari ne dédaigne pas de causer avec moi engrais, assolements ; j'ai mes théories sur le drainage, la betterave, le colza, et il trouve que je suis avancée, peut-être trop; cependant il lie bâtit pas une ctable sans me consulter, tt avant qu'un bail se signe, j'en dois en-

el femmes sludieiiseri. 2-1

tendre deux ou trois fois !a lecture. Je crois très-important, pour elles et pour leurs enfants, que les femmes entrent dans les affaires, dans l'emploi des fonds, dans la direction de la fortune ; elles ne doivent pas décider, mais écouter et conseiller. En général les maris ne demandent qu'à causer I de tout cela à cœur ouvert, ce sujet les intéressant plus que tout autre. Mais d'ordinaire on ne les écoute pas, ou bâille, on ne comprend rien; le mari se tait, prend l'habitude d'administrer seul, de faire à sa tète; c'est Uni. Dans le commencement un jeune mari dit tout cequel'onveut bien entendre; plus tard il croirait qu'on veut exercer sur sa gestion un contrôle, et plus ce serait nécessaire, plus il serait blessé. La capacité, le sérieux sont indispensables à une femme. »

5° En un mot, cultiver tel art ou telle science qui leur plaît, s'efforcer même d'y atteindre un dc^ré un peu émincnt, je demande que les femmes io puissent

qu'on les trouble dans ce très-homiéte plaisir par le terrible anathèmc, disons une dernière fois rexpression grossière qui a cours, contre les bas-bleus (i): car eiilin,s'il

M j II faul aller une bonne fois au fond du prcjuf!i: >i dans lequel il se transmet, en disl'ur.sant ceux qui le répètent de se demander ce qu'ils pensent et veulent exprimer.

(,'n bai^leu, qu'est-ce que cela veut dire, et «juellc I est In véritable portée de cette injure?

I Dans la bouche de beaucoup de gens qui ne réllêchissent pas, et qui d'instinct aiment à attaquer ce qui s'viévu, pcul-ctre, pour tout mettre à leur niveau. le mot de bas-bleu désigne une femme qui lit et qui cause, et c'est le plus grand des griefs!

Cnr on permet à une femme de lire, à condition qu'elle n'amasse que pour enfouir; sans jamais avoir l'iiir de s'intéresser à autre chose qu'à l'éternelle toilette et àlacuisinejaK'y intéresser d'autant plus qu'au fiind elle s'en soucie moins, et a d'autres préoccupalions. Kn un mol, il est permis de lire en cachette cl

qu'on appelle

et femmes studieuses. 27?

y a des femmes qui, tout en s'occupant trèssérieusement et très-complètement du soin de leur ménage, s'élèvent au-dessus de la vie purement matérielle par le goût et Tin-

pansion, toute communication et commerce d'esprit, voilà ce qu'on entend ; et comme d'ailleurs on ne tolère pas qu'elle écrive, il faut lui supposer un terrible goût des livres pour espérer qu'elle puisse le cultiver ainsi d'une manière occulte, souterraine, sans y trouver une issue et un emploi, creusant dans son propre esprit une mine sans ouverture... c'est alors qu'on peut craindre les explosions.

On ne peut se figurer de quel ridicule on couvre ainsi les jeunes filles ou les jeunes femmes studieuses, de quelles moqueries on les poursuit dans certaines petites villes. C'est une véritable persécution, qui finit par leur faire un tort sérieux.

Je connais une jeune fille qui, pour continuer des études conseillées par son père et protégées par sa mère, était obligée de recourir à mille précautions et subterfuges. C'était à décourager une passion moins acharnée. Elle s'enfermait dans sa chambre, et au moindre bruit cachait les livres dont le format compromettant eût révélé la nature de ses travaux. Malni. 18

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heures irritait lellement les personnes de la so accusée d'être sauvage, i llL et de vouloir se faire religieuse; ce qui explique aux yeux do monde toute espèce d'infraction à ses loi

Il Èiut avoir une réelle énergie pour soutenir ce biame universel, cette accusation d'originalité.

Pour les gens qui voient les choses de plus haut et (usteraent, le mol bas-bleu désigne : i' la femme qui a la prétention de la science, sans avoir autre chose; qui tranche de ce qu'elle ne sait pas; z° la femme qui pose pour l'esprit, et qui n'a pas d'esprit, ou pas assez pour en bire un usage discret; dont les cannai sances sont indigestes, écrasant l'intelligence qui Ils reçoit au lieu de l'enrichir; en un mot, un basbleu signiEe tout bonnement une pédante; mais il est bien permis de dire que c'est un adjectif qui n'a pas été créé pour les femmes, et qui a bien aussi son masculin.

rives, c'est une indignité de le leur reprocher.

6° J'ai parlé aussi de la grande utilitc pour une femme de résumer de temps en temps, avec suite, comme dans une sorte de journal intime, ses impressions et ses réflexions, au moins sur les événements importants de sa vie. Mais il y a aussi un autre journal à taire que celui de la vie intime de l'âme, et des événements d'ordinaire restreints de la vie de famille. Une femme pourrait avoir à côté de ce cahier, où la ramènent, non pas tous les jours (ce qui serait un abus), mais de temps à autre, les réflexions sérieuses et les sentiments profonds, elle pourrait avoir, dis-je, un second cahier où elle écrirait soit une analyse, soit même une phrase d'un discours ou d'une conversation qui l'aurait frappte, une remarque faite dans un voyage, dans une course, dans une visite à un monument ou à une galerie, souvenirs précieux à fixer, parce qu'ils

sont d'une impression fugitive, et que, fixés, ils restent comme une conquête pour l'esprit.

On prend ainsi l'tiabitude de voir et d'écouter avec intelligence, de s'assimiler ce qcc l'on a vu et entendu.

Quant au journal proprement dit, qui ne serait pas fait dans un but sérieux et chrétien, ce journal me ferait peur.

7" Il y a par-dessus tout l'étude de la religion. Je m'y suis beaucoup étendu dans mes Lettres aux hommes et aux femmes du monde, je n'ajouterai ici qu'une seule chose :

C'est surtout dans les classes élevées, où la fortune autorise ce que l'on peut appeler le luxe de l'éducation, que l'instruction religieuse doit être poussée aussi loin que le comportent les facultés d'un jeune homme et d'une jeune fille : dogme, morale, preuves de la religion, explication des cérémonies, histoire ecclésiastique, ouvrages

et feninifs xliidieuses. 277

choisis des Pères, grands orateurs de la chaire, vie des saints, etc., j'ai dit, et enseigna tout cela avec grand détail. — Je voudrais surtout que, dans le cours de l'éducation, il y eût une étude historique progressive de ce qui concerne la religion.

Les faits religieux sont d'ailleurs mêlés intimement à ceux de l'histoire moderne ; on ne peut avoir une idée vraie de ceux-ci sans connaître ceux-là.

Reste à examiner la grande objection qu'on m'a faite et qu'on se fait à soi-même, l'objection du temps. Les femmes ont-elles le temps de se livrer au travail intellectuel ?

Soyons de bonne foi, et convenons tout d'abord qu'il y a trois grands obstacles aux loisirs dont nous parlons : les conversations, la toilette, et la vie du monde.

Oui, le grand écueil de la vie intellectuelle pour les femmes, c'est qu'elles ont entre elles de longues heures de conversaj'ajoute, pas de sujets de conversa-

tion, si ce n'est la toilette, le ménage et les

commérages.

Or, rien n'abaisse l'esprit et l'âme comme de parler à vide pendant des heures.

Il n'est qu'un moyen de remédier à ce mal :

Augmentez les heures d'étude, vous diminuerez par là même les heures de conversation, et vous leur donnerez pour aliments d'autres sujets que les sujets vulgaires où se traînent et s'épuisent tant d'esprits et tant d'âmes.

Quant à la toilette, assurément on ne peut trop l'attaquer, non-seulement comme une cause de ruine pour les femmes du monde, mais comme un dissolvant de tout esprit sérieux chez les femmes même vertueuses et chrétiennes.

La toilette, voilà ce qui prend le temps et use l'esprit des femmes, ce qui les enlève à leurs devoirs domestiques, et non ces pauvres livres que vous leur disputez!

I Tout observateur attentif le reconnaîtra Ky

comme moi : c'est le goût du monde et de Sty

la toilette qui les éloigne du ménage, bien |(0

plus que le goût de l'étude. ^

Quanta moi, je puis dire que les femmes jM

vraiment supérieures que j'ai connues,ceUes B3

^^ qui avaient la distinction réelle et non la %^

i\ prétention il la science, étaient des femmes ÇiSt

5»! pratique, modèle,. -I^

'f\ Il y a, par contre, certains intérieurs qui, »S

iP

ïE sous tous les autres rapports sont des rao- (M

K^l dèles. Eh bien, on y parle encore toilette '^

H plusieurs heures par jour. Il n'y a guère de J

^ft

V préoccupations qui ne soient au moins mo- J^

m mentanément effacées par l'intérêt de com- ÏPjj

S mander une robe ou un chapeau. iM

UL Toutes ces choses-là sont des affaires Wi

M très-sérieuses : la vie s'y passe, l'esprit s'y ^y'

tf

w emploie, et s'y use. |^

5P Des mères apprennent k leur fille à consi- r-'J

Ul dérer la toilette comme un de leurs intérêts j^

3f et de leurs premiers devoirs, leur parlent et SV

^^^^^^^^^^jjp^',.^j^^^^^^^^yy^*^y^f

38o Femmes savantes

leur laissent parler toilette de longues heures par jour, et tout juger dans le monde d'après la toilette. L'occupation de la toilette, la visite des magasins, le choix des étoffes, les entretiens avec les marchands et les couturières, le temps passé avec les femmes de chambre, qui deviennent alors plus qu'il ne le faudrait les confidentes des ieunes filles, et quelquefois même des jeunes femmes, voilà, dans le fait, les grands obstacles aux habitudes du travail.

Disons aussi, car il serait injuste de n'accuser ici que les femmes, que des hommes même, bien futiles assurément, aiment passionnément ces toilettes et ce luxe. Eh bien, c'est quand on aura retrouvé pour les uns et pour les autres le bon sens sur ce point, qu'il y aura moyen de commencer sérieusement quelque réforme.

Tels sont deux des grands obstacles à lu vie intellectuelle.

Ce n'est pas certes que je condamme les

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et femmes studieuses. 281

soins nécessaires de Télégance convenable, et surtout, — loin de là, — les communications réciproques en famille. Elles sont à la fois une nécessité et une douceur. Mais je ne saurais aimer que toutes les impressions, produites par les objets matériels et les incidents de la journée, s'expriment aussitôt et demandent une réponse immédiate.

Les esprits alors se regardent toujours ; jamais ils ne se recueillent et ne permettent aux autres de se recueillir.

On pense là tout haut, parce que Ton pense peu.

Mais laissons les personnes frivoles et les vies inoccupées. Nous les condamnons comme vous, me dira-t-on. Mais comment une mère, qui doit tout son temps à sa famille, pourra-t-elle trouver celui d'étudier?

Dans cet écrit, il est a peine besoin d'en faire la remarque, c'est des femmes de la classe aisée que je m'occupe; par la raison

temmes ^avaiaes

■$• ' route -simple que celles-là surtout ont

* . '* loisir vie pratiquer ce que :e dis.

^'^ ^1 Certes, les remmes pauvres, qui doivent

■ *fv* i^ai^ner leur vie a la sueur de leur front, ne J T^ -ïont pas moins précieuses aux veux de Dieu /Çr f et aux nôtres que les privilégiétis de la fortune: mais a celles-là les labeurs quotidiens jic laissent :^uère le temps de cultiver leur intelligence.

Et toutetois je dois le taire observer, com- } bien parmi elles, que l'état de leur mari ! n'occupe pas, qui souvent, sans être riches» ont une domestique pour les aider à faire ' leur ménage, ou qui l'ont promptement tait elles-mêmes, et à qui il reste dans la journée assez de temps, quelquefois plus de temps qu'aux femmes riches et mondaines î

Kt combien cela est-il plus vrai encore pour la plupart des femmes de commerce, pour les femmes assises à un comptoir, par \Z fkf^ exemple, pour des demoiselles de magasin,

du temps pour lire, puis- :, et beaucoup; mais que lisent-

t que le goût de la lecture s'introduit aujourd'hui partout, et jusque dans les campagnes, surtout dans les longues soirées d'hiver.

Il y aurait assurément d'importants conseils, une utile direction à adresser à toutes les femmes dont nous venons de parler; mais enfin si digne d'intérêt que soit un te! sujet, ce n'est pas le nôtre en ce moment.

Peut-être nous en occuperons-nous quelque jourfi).

( 1 ) Dès ce moment, je dirai toutefois que. dans unu position même restreinte, il serait bien bon que les femmes tâchent de savoir tout ce qu'elles peuvent savoir dans les professions auxquelles elles ont part. 11 faudrait qu'une hlle deslmée a \]vre à la campagne apprit bien tout te qui interesse l'agriculture; on en

it qui labourent, qui battent les blfe, font des traie d'hommes, mais qui savent a peine quand i

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