‹ La femme supérieureChapitre 32 sur 36 · CHAZELLE · texte numérisé non relu

CHAZELLE

Damné sort!

PAULMIER

Ils ne t'ont donc pas dit en bas qu'il était monté? D'ailleurs ne pouvais-tu regarder en entrant, voir le cliapoau à ta place , et l'éléphant....

coLLEViLLE (riant).

Dans la ménagerie.

Pk FEMME SUPÉRIEURE. 367

PAULMIER

Il esi assez gros pour être visible.

GiiAZBLLE (au désespolry Parbleu , pour quatre francs sôtxante-quioze centimes que me donne le gouvernement par jour, je ne vois pas que Ton doive être comme, des esclaves.

FLEURY (entrant).

A bas Baudoyer ! vive Rabourdin ! voilà«l(e> cri de la division.

CHAZELLE (continuant).

Il peut bien me faire destituer s'il le veut^ je n'en serai pas' plus triste. Il y a mille moyens de gagner cinq francs par jour! on les gagne au Palais à faire des copies pour les avoués..

COLLEVILLE

Vous dites cela , maïs une place est une place.

FLEURY (tenant le tuyau du poêle, emèrassé)i

Encoi» une vexation de Baudoyer ! Ahl quel singulier pistolet vous avez là? Parloz^motde

226Ô LA iÈ^iit SUlPÉRIEURfe.

M. Rabourdin, voilà Un homme. Il m'a mis de la besogne sUf ttià table, i( faUcli'àit trois jours pour l'expédier Ici. Èh bien ! ît Taura pour ce ÈOit quatre hèufeià. Maiâ ti ii^es) p^s âuf ttaes tatens pôuf m'ëmpècher de Véulr éauséi" avec kÈ ))mls. ï>\m donc, Mest^îeutt, il y a du i^tnué*

ménage ! Dubruel est mandé au sect^tàViâtgénéral, DutO€C| y Va! Tout le monde se deïù!xnâè qui ^râ nommé. Ce âôfatt ufié fâtnëuse injustice si Rabourdin la gobait ! Ma Î<A ! je quitterais le miubtèfe {penùftné ne répond).

ÂWi-voufe tfoiivé totre anagrâttihiô , pâpà Coltevflte?

ÊOLtéEVittÉ. •

Oui, lavoîcî.

FLEUKY (penché sur le bureau de ColleviUe),

Fameux ! fameux ! Voila ce qui ne mancpiela pas d'ai'rive^ n le gouvero^ntekil coâttm» bûu taéiîér d'h ypoôrite^ S'il duKiil franohemeiit son iàtèatton jaaMs cdnterrer d'arrifene'^petiséei les

LA FEMME SUPÉRIEURE. !a6g

libéraux vercaiant alors ce (ju'ils aur<aient à faire. Un gouvernement qui a contre lui ses meilleurs amis, et des hommes comme ceux des Débats , comme Chateaubriand et Royçr-CoU

lard ! ^a fait pitié !

lègms).

TeMij Pleupy, vous êtes un boa enfant ; m'a»

ne parloE pa« poli tiqua ici, vous ne saves pas It tort que vous nous feites.

FLEURY (sèehetnent).

Adieu, Messieurs. Je vais expédier. (// i*e* vient.) Savez-vous que le théâtre a fait hier mille écus avec la pièce nouvelle, quoiqu'elle soit à sa quarantième représentation? Vous devriez venir la voir, Philippe y est superbe.

En ce moment , des Lupeaulx recevait au secrétariat Dubruel , à la suite duquel Dutocq s!était mis. Des Lupeaulx avait appris par son valet de chambre la mort de M. La Billardière

270 * LA FEUME SUPÉRIEUHE.

et voulait plaire aux deux ministres ^ en faisant paraître le soir même un article nécrologique.

— Bonjour, mon cher Dubruel , dit-il au sous-chef en le voyant entrer et le laissant debout. Vous savez la nouvelle? l»^ Billàrdiére est mort, les deux nnnistres étaient présens quand it a été admînbtré ; le bonbopame a fortement recommandé Bidbourdin, disant qu'il mourrait bien malheureux s'il ne savait pas avoir pour successeur celui qui constamment avait rempli sa place. Il parait que l'agonie est une question où l'on avoue tout.... Le ministre s'est d'autant plus engagé, que son intention, comme celle du conseil , est de récompenser les nombreux services de M. Rabourdin (il hocJie la iête).^ Le Conseil-d'État réclame ses lumières. On dit que M. de La Billardière quitte la division de défunt son père, et passe à la Commission du Sceau. C'est comme si le roi lui faisait un cadeau do cent mille francs, la place est

comme une charge de notaire et peut se vendre. Cette nouvelle réjouira votre division , car on pouvait croire que Benjamin y serait placé.

Dubruel, il faudrait brocher dix ou douze lignes en manière de fait-Paris ^ sur le bonhomme.

Leurs Excellences y jetteront un coup-d'œil {il lit les journaux). Savcz-vous la vie du papa La Billardière? Non? eh bien! il a été mêlé aux afiaires de la Vendée et n'a jamais voulu transiger avec le premier consul. Il a un peu chouanné. C'est né en Bretagne d'une fa-* mille parlementaire. Quel âge avait-il? N'im^ porte ! Arrangez bien ça. . . . Za loyauté qui ne s^ est jamais démentie.., une religion éclairée... (le pauvre bonhomme avait pour manie de ne jamais mettre le pied dans une église) , donnez-lui du pieux serviteur. . . Amenez gentiment qu'il a pu chanter le cantique de Siméon à l'avéneinent de Charles X. Le comte d'Artois estimait beaucoup La Billardière. Je crois qu'il a coopéré à l'affaire de Quiberon et

^7? hh^ FWMR SUPÉRIRUIVI5.

JBfitifié k m dws um brochure qu'il a publiée, ypus pouvç;! dooq ^pp^^çr «|r le déypijea^pm. Ën^Q) pcse? bien yp^ IP9^3j ^fin qiie le^ autres Jpurpqu^ «e sç ipp(|»en( i^s de qous^ e|a|[ïpQrtW-TOQi r«nw4e. ypu^ élkz .l»er diez Ral>purdixi?

~ Oui, MQmeî^neur^ dit PuhrM- Ab |)ard(H} !

' — - Il n'y a p^s dç inal ^ répondit ea xi^nt d^ i;4]pe9R}l^.

— §g femroç 4t»it déliiçipjjpement bejle^ repriipMi>r,uel^iln'j^4paiidei|x ^imnçs mroîUes dans Paris : il y en a d'aussi «piritueile^^ m^is il n'y en a pas d'aussi graçîeuseai^nt spirituelle^} une femme peut être plus belle ^ mais ^ est dif- Qdte i^u'elle soit ajassi i^arj^ d^ns sa b^ulé. Enfin elle i^it tput^ il ne faudrait oji^ se dire ^9^ secret en latin dlevapt elle. Si j'av|âs U9e

iT

felP^e ^emjdlahle ^ ^ croirais pp^voff pr venir à tout.

— \x)W ^vezjpj^s cj'^^fit qu'il ^'est per-

mis à an auteur d'en avoir , répondit des Lupeaulx avec un mouvement de vanité.

Puis il se détourna pour apercevoir Dutocq , et lui dit : — Âh I bonjour , Dutocq. Je vous ai &it demander pour vous prier de me prêter votre Charlet , s'il est complet ; la^ comtesse ne connaît rien de Cbarlet.

Dubruel se retira.

— Pourquoi venez-vous sans être appelé ?

dit durement des Lupeaulx à Dutocq quand ils furent seuls. L'état est-il en péril pour venir me trouver a dix heures , au moment où je vais déjeûner avec Son Excellence ?

— Peut-être , Monsieur , dit Dutocq. Si j*a- Vais eu l'honneur de vous voir ^ vous n'auriez sans doute pas fait l'éloge du sieur Babourdin après avoir lu le vôtre tracé par lui.

Dutocq ouvrit sa redingote ^ prit un cahier de papier moulé sur ses côtes gauches, et le posa sur le bureau de des Lupeaulx , à un endroit marqué.. Puis il alla pousser le verrou, T. I. 18

craigDdQt une explosion* Voici ce que lut le secrétaire-géoéral à sou article pendant que Dutocq feraiait la porte.

M. BEs LupBiikULs:. Un gous^emetmnt se déconsidère en emplojrànt. ostensiàlemeni un tfil hommi^ qui a sa spécialité dans la pQlice diplomatique. On peut rqppaser avec succès aux flibustiers politiques des autres ceAihets^ ce serait dommage de l'emplojrer à la fj^ice intérieure : il est au-dessus de l'e^ pion vulgaire^ il comprend wi plan ^ il saurait mener à Hen une infamie nécessaire et savamment couvrir sa retraite.

Des Lupeaulx était succinctemeiri; analyse en cinq ou six phrases^ la quintessence du portrait biographique placé au coiameiicemenl; de cette histoire. Aux premiers mots , le seci*étaire-général se sentit jugé par un honysoe plus fort que lui ; mais il voulut se réserver d'examkier ce trayail qui allait loin et haut^ ^ns Uvrer ses secrets à \m homme comme Dut^eq^ Des Lu*'

peaulx mi nlra donc h. Tcsplon un visage calme et grave; car le secrétaire-géaéral , comme les avoués et les magistrats, comme les diplomates et tous ceux qui sont, obl^és de fouiller le cœur huoiaU , ne s'étoimait plue de rieu ^ U était rooQjui aux traUsoos , aux ruses de la haine , aux pîéges p et pouvait recevoir dans le clos une blessure » sans que son vkage en parlât.

— Comment voua étes-vous procuré cette pièce?

Dutocq raconta sa bonne fortune* En l'écoutant» la figure de des Lupeaulx ne témoigiiait aueune appi^obatiou. Âui&û l'espion finit-il en grande crainte le récit (ya'il avait comixiencé triomphalement.

•~ Dutocq 9 vous av«z ms le doigt efttre l'éoorce et l'arbre^ réf>andit sèchement le sectela^-^énéral* Si vous ne voulez pas vous iake de tFès^ttissans ennemis ^ gardez le j^u» proitmd secr^ sur ceci , qui est un travail de la

pshi» haute impcnriance ci à i»ot connu*

Des Lupeâulx renvoya Dutocq par un de ces regards qui sont plus expressifs que la parole.

— Ah , ce scélérat de Rabourdin s'en mêlé aussi ! se disait Dutocq épouvanté de trouver un rival dans son chef. II est dans l'état-major quand je suis à pied ! Je ne Taurais pas cru !

A tous ses motifs d'aversion contre Rabourdin se joignit la jalousie de l'homme de métier contre un confrère , un des plus violens ingrédiéns de haine.

Quand des Lupeâulx fut seul , il tomba danâ une étrange méditation. De quel pouvoir Rabourdin était-il l'instrument ? Fallait-il proHter de ce singulier document pour le perdre , ou s'en armer pour réussir auprès de sa femme?

Ce mystère fut tout obscur pour des LupeauIx^ qui parcourait avec effroi les pages de cet état où les hommes de sa connaissance étaient jugés avec une profondeur inouie. Il admirait Rabourdin , tout en se sentant blessé au cœur

par lui. L'heure du déjeuner le surprit dans sa lecture.

— Monseigneur va vous attendre si vous ne descendez pas > vint lui dire le valet de chambre du ministre.

Le ministre déjeûnait avec sa femme , ses enfans et des Lupeaulx , sans domestiques. Le repas du matin est le seul moment d'intimité que les hommes d'état peuvent conquérir sur le mouvement de leurs dévorantes affaires.

Mais, malgré les ingénieuses barrières par lesquelles ils défendent cette heure de causerie intime et de laissez-aller donnée à leur famille et à leurs affections , beaucoup de grands et de petits savent les franchir. Les aiïaires viennent souvent , comme en ce moment, se jeter à travers leur joie.

— Je croyais Rabourdin un homme au-des^ sus des employés ordinaires , et le voilà qui, dix minutes après la mort de La Billardière, invente de me faire parvenir par La Brière un

278 LU FEMME SUPÉRlEtKE.

vraî billet de théâtre. Tenez, dit le ministre k des Lupeaulx en lui donnant un papier qu'il roulait entre ses doigts.

Trop noble pour songer au sens honteux que la mort de M. La Billardière prêtait k sa lettre, Rabourdîn ne Tarait pas retirée des mains de La Briére en apprenant par lui la nouvelle. Des Lupeaulx lut ce qui suit :

(( Monseigneur ,

» Si ^ingt-trois ans de services irréprochables peuvent mériter une faveur y je supplie p^otre Excellence de m'accordèr une audience aujourd'hui même y il s^agit d'aune affaire oh mon honneur se trouve engagé. »

Suivaient les formules de respect.

— Pauvre homme , dît des Lupeaulx avec un ton de compassion qui laissa le ministre dans son erreur. Nous sommes entre nous, faites-le venir. Vous avez conseil après la chambre , et' votre excellence doit aujourd'hui rc-

LA FEMMt SUPÉBIEXJRE. ^'f^

pondre à l\)pposiitott ; îï n*y a pas d'âutre houït où vous puissiez le recevoîi\

Des Lupeaulx se levâ , demanda Phuissief ^ lui dît ui} mot , et revint s'asseoir à table.

— Je l'ajourne au dessert , dît^il.

Comme tous les ministres de la restaurattion^ te ministre était un homme sans jeunesse. La charte concéciée par Louis XVÏII avait le défaut de lier les mains aux rois en les forçant à TnTer les destinées du pays aux quadi*agénaiï%fs de la chambre des députés et aux septuagénaires de la pairie , de les dépoutlter du droit ^e saisir un homme de talent politique là où il était , malgré sa jeunesse ou mialgté la pauvreté de sa Condition. Napoléon seul put employer des jeunes gens à son choix , sans être arrêté par aucune considération* Aussi , depuis la chute de cette grande volonté, IMnerjgie avaik-elle déserté le pouvoir. Or, faire succéder la mollesse à la vigueur est un cbntrastte plus dangeti^x en France qu*en tout autre

aSo LK FEMUE SUPÉRIEURE.

pays. En général , les ministres arrivés vieux ont été médiocres ^ tandis que les ministres pris jeunes ont été l'honneur des monarchies européennes et des républiques où ils dirigèrent les affaires. Le monde retentissait encore de la lutte de Pitt et de Napoléon, deux hommes qui conduisirent la politique à l'âge où les Henri de Navarre , les Richelieu , les Mazarin , Jes Colbert , les Louvois , les d'Orange , les Guise, les la Rovére, les Machiavel , enfin tous les grands hommes connus , partis d'en bas ou nés aux environs des trônes , commencèrent à gouverner des états. La Convention , modèle d'énergie 9 fut composée en grande partie de têtes jeunes. Aucun souverain ne doit oublier qu'elle sut opposer quatorze armées à l'Europe. Sa politique , fatale aux yeux de ceux qui tiennent pour le pouvoir absolu, n'en était pas moins dictée par les vrais principes. Elle se conduisit comme un grand roi.

Après dix ou douze années de luttes parlemen-

taires , après avoir ressassé la politique et s'y être harassé , ce ministre avait été véritablement intronisé par un parti qui le considérait comme son homme d'affaires. Heureusement pour lui-même^ il approchait plus de soixante ans que de cinquante: s'il avait conservé quelque vigueur juvénile, il aurait été promptemcnt brisé. Mais habitué à rompre y à faire retraite , à revenir à la charge , il pouvait se laisser frap^ per tour à tour par son parti y par l'opposition^ par la cour ^ par le clergé , en leur opposant la force d'inertie d'une matière à la fois moite et consistante ; enfin , il avait les bénéfices de son malheur. Géhenne dans mille questions do gouvernement , comme est le jugement d'un vieil avocat après avoir tout plaidé , son esprit ne possédait plus ce vif que gardent les esprits solitaires , ni cette prompte décision des gens accoutumés de bonne heure à l'action , et qui se distingue chez les jeunes militaires. Pouvait-il en ôtrc autrement? il avait constamment

2^2 tu FEMM1S SUfERIËCRE,

chicané au lieu de juger , il avait critiqué tes eflets sans assister aut causes , il avait surtout la tète pleine des mille théories qu\in parti lance à son chef, des programmes que les intérêts privés apportent à un Orateur d'avenir , ûA l'embarrassant de plans et de conseils inexécutables. Loin d'arriver (Vais , il était arrivé fatigué de ses marches et conti*e-marchcs. Puis en prenant position sur la sommité tant désirée y. il s'y était accroché à mille buissons épineux , il y avait trouvé mille volontés con* traires à concilier. Si les hommes d'état de la Restauration avaient pu suivre leurs prop!*es idées 5 leurs capacités seraient sans doute moins exposées h la Critique ; mais si leurs vouloirs furent entraînés ,.leur àgc les sauva en ne leur permettant plus de déployer cette résistance qu'on sait opposer au début de la vie à ces in* trigues a la fois basses et élevées qui vainquirent quelquefois Ridielieu , et auxquelles, dans une sphère moins élevée , Raboùrdin allait se pren*

LA FEMME SUfÉKIEURiS. l83

dre. Après les tiraillemens de leurs premières luttes, ces gens , moins vîeux que vieiHis , evh rent les tîraîllemens ministériels. Ainsi leurs yeux se troublaient déjà quand 11 fallait la perspicacité de l'aîgte , leur esprit était lassé quand il fallait redoubler de verve. Le ministre à qui Rabourdin voulait se confier entendait journellemcnt des hommes d'une incontestable supériorité lui exposer les théories les plus ingénieuses, applicables ou inapplicables aux afTàireà de là France. Ces gens à qui les dîfficullés de la politique générale étaient cachées Tassail-^ laient au retour d'une bataille parlementaire , d'une lutte avec les secrètes imbécillités de la cour , ou à la veille d'un combat avec l'esprit public , ou le lendemain d'une question diplo-^ matique qui avait déchiré le conseil en troié opinions. Dans cette situation , un ministre tient naturellement un bâillement tout prêt ait service de la première phrase où il s'agît de mieux ordonner la chose publique. Il ne se fai-

384 ^^ FEMME SUPKRIEUBE,

sait pas alors de dincr où les plus audacieux spéculateurs , où les hommes des coulisses financières et politiques , ne résumassent en un mot profond les opinions de la bourse et de la banque, celles surprises à la diplomatie , et les plans que comportait la situation de l'Europe. Le ministre avait sa femme de ménage pour ruminer cette nourriture , pour contrôler et analyser les intérêts qui parlaient par tant de voix habiles. Des Lupeaulx lui allait , et il croyait en lui. Des Lupeaulx lui triait les conseils qui lui convenaient ; car son malheur ^ qui sera celui de tous les ministres sexagénaires y . était de biaiser avec toutes les difficultés : avec le journalisme que l'on voulait en ce moment amortir sourdement au lieu de l'abattre fran* chement ; avec la question financière , comme avec les questions d'industrie ; avec le clergé > comme avec la question des biens nationaux ; avec le libéralisme , comme avec la Chambre.

Cet homme avait tourné le pouvoir en sept ans,

LA FEMME SUPÉUIBURE. 2l85

il croj^ait pouvoir tourner ainsi toutes les questions. Il est si naturel de vouloir se maintenir par les moyens qui servirent à s'élever , que nul n'osait blâmer un système inventé par la médiocrité pour plaire à des esprits médiocres. La Restauration et la Révolution polo* naise ont su démontrer ^ aux nations comme aux princes ^ ce que vaut un homme , et ce qui arrive quand il leur manque. Le dernier et le plus grand défaut de ces hommes d'état fut leur honnêteté , dans une lutte où leturs

adversaires employaient toutes les ressources de la friponnerie politique, le mensonge et les calomnies^ en déchaînant contre çux,par les moyens les plus subversifs, des masses inintel* ligentes y habiles seulement à comprendre le désordre.

Rabourdin s'était dit tout cela. Mais il venait de se décider à jouer le tout pour le tout, comme un homme qui lassé par le jeu ne s'accorde plus qu'un coup ; et le hasard lui donnait un tri-

cheur pour adversaire en b personue de des Lupeaux. Néanmoin»^ quelle que fût sa sagacité, le chef du bureau, plus savant en administration qu'en optique parlementaire , nUmaginait pas toute la vérité : il ne savait pas que le grand travail qui avait rempli sa vie allait devenir une théorie pour le ininistre , et qu'il était impossible à l'homme d'état de ne pas le confondre ^vec les novateurs du dessert, avec les causeurs du coin du feu.

Âtt moment où le ministre debout « au lieu fib penser à Rabourdin 3 songeait à Casimir Perler, et n'était retenu que par sa femme qui lui offrait une grappe de raisin, le chef de bureau fut annoncé par l'huissier. Des Lupeaulx avait biea compté sur la disposition où devait être le ministre préoccupé de ses improvisations j Mssi^ voyant l'homme d'état aux prises avec sa iemmiB , alla-t-il au devant de Rabourdin et le fovdreya-t-il par ces paroles.

•*— Son Excellence et moi nous sommes ins^

LA FEMHE SUPÉRIEURB. :S^

tfoits de ce qui v<mis préoccgj)e, et von^ u'avez rien k craindre (baissant la pqî^) ni de Dutocq (reprenant sa i^oicç ordinaire) çii de <jui que ce soit.

— Ne vQus tourmentez point, Rabourdin^ lui dit Son Excellence avec bonté niais en faisanl; un mouvement de retraite.

Rabourdin s'avança respectuieusement ^ et le ministre ne put l'éviter.

•— p- Votre Excellence daignerait^elle me per-» mettre de lui dire deux mots en particulier^ fit

Jlabourdin en jetant à l'Excellence une œillade mystérieuse.

Le ministre regarda la pendule et se dirigea vers la fenêtre où le suivit le pauvre chef.

— - Quand pourrai-]c avoir l'honneur de squ;* mettre Tafiaire à votre Excellencei afin <le lui cxfdtquer le nouveau plan d'administration auquel se rattache la pièce que Vw doit en-> tacher..*

«— Un plan d^adminlstration ! dit le ministre

en fronçant les sourcis et l'interrompante Si vous avez quelque chose en ce genre à me cornmuniquer^ attendez le jour où nous travaillerons ensemble : j'ai conseil aujourd'hui, je dois une réponse à la chambre sur l'incident que l'opposition a élevé hier à la fin de la séance. Votre jour est mercredi prochain, nous n'avons pas travaillé hier, car hier je n'ai pu m'occuper des afiàires du ministère. Les affaires politiques ont nui aux affaires purement administratives.

— Je remets mon honneur avec confiance entre les mains de votre Excellence, dit gravement Rabourdin, et je la supplie de ne pas oublier qu'elle ne m'a pas laissé le temps d'une explication immédiate à propos d'une pièce....

— Mais ne craignez donc rien, dit des Lupeaulx en s'avançant entre le ministre et Babourdin qu'il interrompit, avant huit jours vous serez sans doute nommé

Le ministre se mit à rire en songeant a l'en-

hk FEMME SUPÉRIEURE. !àSg

tboudiasme de des Lupeaulx pour madame Rabourdin, et il guigna sa femme qui sourit. Ra* bourdin^ surpris de ce jeu muet^ en chercha la signification, i) cessa de tenir sous son regard le ministre un moment^ et l'Excellence en pro** fita pour se sauver.

— Nous causerons ensemble de tout cela , dit des Lupeaulx devant qui le chef de bureau se trouva seul , non sans surprise. Mais n'en voulez pas à Dutocq, je vous réponds de lui.

— Madame Rabourdîn est une femme charmante^ dit la femme du ministre au chef de bureau pour lui dire quelque chose.

Les enfans regardaient Rabourdin avec curiosité. Piabourdin s\ittendait à quelque chose de solennel, et il était comme un gros poisson pris dans les mailles d'un léger filet , il se débattait avec lui-même.

— Madame la comtesse est bien* bonne j dit'il.

3^ L\ FBIIMB SUPÉRISVRC.

-"^ N'âiiraî^je pas le plaiiiir cie ta voir un mercredi? dit la comtesse. Amene8-ilou64a.

-^ Madome Rabout*dtn reçoit fe merôrodî ^ Mpondit des Lupeauk qui conoaissait k ban* natité des mercredis offîcteb ; mats ai voua avec tant de bonté pour elle , vous avez inestét 9 je crois y une soirée intime.

La femme du ministre se leva contrariée.

— Vous ôtes le maître de mes cérémonies , dit-elle à des Lupcaulx.

Paroles ambiguës par lesquelles elle exprima la contrariété que lui causait des Lupeaulx en entreprenant sur ses soirées intimes où elle n'admettait que des personnes de choix. Elle sortit en saluant Babourdin. Des Lupeaulx et

le chef de bureau furent donc seuls dans le petit salon où le ministre déjeunait en famille. Des Lupeaulx froissait entre ses doigts la lettre conlidentielle que La Brière avait remise au ministre. Rabourdin la reconnut.

— Vous ne me connaissez pas bien, dit-il au

LA FEUifB SUmNilffijQM. ^f

chef de bureau en lui souriant. VeiKkedi soir, nous nous entendrons à fond. £a ce aiomeat^ je dois &ire l'audiencei le oainistre me h laisse aujourd'hui sur le dos , oar il se prépare pour la chambre. Mais je vous le r^te, EabourdÎDf ne craignez rien.

Rabourdin diemioa lent^Bent par les esca* Uers , confondu de la singuIièFe tournure que pronaient les choses. Il s'était cru dénoucé par Dutocq, et ne se trompait pcnnt* Des Lupeaulx avait entre les mains l'état où il était jugé H sévèrement et des Lupeaulx le caressait ! Los gens droiis comprennent difâcUenaent les iatrigues embrouillées , et Rabourdin se p0rdait dans ce dédale, sans pouvoir deviner le jeu qw jouait le secrétaire-général»

-^ Ou il n'a pas lu son article, ou il aime ma femme I

Telles furent les deux pensées auxquelles s^arréta le chef eo travei*sant la cour, car le regard qu'il avait saisi la veillis entre Célestine

et des Lupeaulx lui revint dans la mémoire comme un éclair.

Pendant l'absence de Rabourdin, son bureau Ait nécessairement en proie à une agitation violenle^ car dans les ministères les rapports entre les employés et leurs supérieurs sont si bien réglés y que quand Thuissiér du ministre vient de la part de Son Excellence chez un chef de bureau ^ surtout à l'heure où elle n'est pas visible, il se fait de grands commentaires ; mais la coïncidence de cette communication extrajudiciaire avec la mort de M. La Billardière lui donnait une importance insolite. M. Saillard apprit le fait par M. Clergeot, et l'annonça fort tristement à son gendre. Bixiou, qui travaillait alors avec son chef, le laissa causer avec son beau-père et se transporta dans le bureau Babourdin où les travaux étaient interrompus.

Bîxiou (entrant).

Il fait chaud chez vous, messieurs ? Vous ne savez pas ce qui se passe en bas. La vertueuse

LA FEMME SUPiRlEURE. 2C^

Rabourdin est enfoncée ! Oui , destitué ! Une scène horrible chez le ministre.

DUTOCQ (il regarde Biociou),

Est-ce vrai ?

BÏXIOU.

A qui cela peut-il faire de la peine? ce n'est pas a vous , vous deviendrez sous-chef et Du-

bruel chef. M. Baudoyer passe à la division.

FLEURY

Je gage cent francs que Baudoyer ne sera jamais chef de division.

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