FEMMES
Ages.
Ciilibalaires.
Mariés .
Veufs.
Ages.
Filles.
Mariées.
Veuves.
li.3.90
Partout le même phénomène se produit et dans les pays étrangers comme en France la mortalité est beaucoup moins gj'ande chez les gens mariés que chez les veufs ou les célibataires. « On voit, dit Bertillon, que sur 1000 hommes de quarante à quarante-cinq ans, il y a : —1° En France : 9,55 décès, s'il s'agit des hommes mariés, mais 16 pour les céli-
balaires, et 18,89 pour les veufs ! Ainsi, à cet âge, la mortalité des veufs est presque justement le double de celle des hommes mariés ! De même à l'âge suivant (quarante-cinq à cinquante ans) on trouve il, 47 décès d'époux, 19,6 de vieux garçons, et 22,2 de veufs. — 2" A Paris, au même âge, on compte 15,7 décès d'époux, 27 de célibataires, et 32,1 de veufs. — 3° Au même âge, en Hollande, il y a annuellement 16,4 décès d'hommes mariés, 23,95 de célibataires, et 24, 58 de veufs, etc. —4° Même résultat pour la Belgique ! Certes cet accord dans des milieux si différents, cette constante atténuation de la mortalité en faveur des hommes mariés, cette persistante aggravation chez les célibataires et les veufs, révèlent des vertus singulières et inhérentes à l'association conjugale. »
Enfin, sur 100 suicides, on trouve en moyenne 68 célibataires et 32 hommes mariés.
Ainsi donc le mariage est nécessaire à l'homme et à la femme parce qu'il leur apporte le bonheur; non seulement dans ce qu'il a de plus noble et de plus élevé : les jouissances de l'amour, la quiétude et la satisfaction de soi-même dues à la moralité, les joies de la postérité qui perpétue les procréateurs dans leur personnalité, leurs tendances et leurs aspirations si l'éducation est venue se joindre à l'hérédité; mais encore dans ce que le bonheur a de plus matériel : le confortable de l'intérieur, l'augmentation des forces, la synergie des efforts et la division du travail, excellentes conditions de prospérité, et enfin la santé physique et intellectuelle, la longévité.
Il est évident que ces résultats excellents ne sont pas obtenus dans toutes les associations matrimoniales. Mais il faut tenir compte de l'éducation actuelle de l'homme, de ses habitudes vicieuses qui iront s'effaçant avec la progression des lois et des mœurs; il faut se rappeler que la femme est
presque sans défense, que la législation par laquelle son sort est régie est absurde, la déprime, lui enlève sa grandeur et que l'instruction qu'on lui donne est diamétralement le contraire de ce que l'on devrait lui enseigner. On doit constater d'ailleurs que, dans les mauvaises conditions présentes, les unions sanctionnées par la loi sont autrement heureuses pour les associés que les unions libres où, à peu près toujours, le faible, c'est-à-dire la femme, en raison de son organisation propre, en raison des coutumes et des lois est sacrifiée, conspuée, jelée à la prostitution ou au suicide.
Mais quand il s'agit de l'enfant, l'influence du mariage est plus évidente encore. Et d'abord, par le mariage seul, ses chances de vie sont doublées, malgré les défectuosités de l'organisation sociale.
La naissance de l'enfant est une joie dans le ménage, une fête pour tous; parents et amis complimentent et admirent, c'est une source de projets, de rêves d'avenir, c'est l'objet d'un amour que rien ne déconsidère.
Hors le mariage, le nouveau venu est tristement accueilli, et ce qui resserre les liens de l'union matrimoniale dénoue, au contraire, les att^iches de l'union libre. Car c'est une charge qui effarouche l'homme de plaisir et devient par cela même la cause ordinaire de l'abandon de la mère par l'amant. Le plus souvent il n'a pas attendu la fin de la grossesse pour s'esquiver et laisser, dans toutes les tristesses et toutes les difficultés delà vie, celle qu'il a aimée et fécondée. Elle reste seule, misérable, déshonorée, incapable de subvenir à son existence double désormais. D'un côté donc l'apparition de l'enfant est saluée par des cris de joie; de l'autre c'est la désolation de l'isolement, c'est la faim et la honte.
Cette différence a pour sanction la mortalité des enfants, sanction qui s'exprime par des chiffres terribles. D'après
Bortillon, pour la période de 1850 à 1865 (et quand on examine de près toutes les statistiques on constate que les variations sont insignifiantes dans les mêmes milieux, et que les ^•randes proportions restent à peu près les mêmes), d'après Bertillon, dis-je, les enfants nés dans le mariage ont près du double de chances pour la conservation de la vie. Sur 4000 naissances, les enfants légitimes ont, dans la première semaine, 35,12 chances de mort, les illégitimes 63; dans le premier mois les enfants légitimes ont 74,7 chances de mort, les illégitimes 170; dans la première année les enfants légitimes ont 175 chances de mort, les illégitimes 337. Et, ici encore, il faut considérer, pour les enfants légitimes, les envois en nourrice si nombreux et si meurtriers, ce qui les place dans les mêmes conditions que les enfants illégitimes ; il faut tenir compte aussi de la misère de certains époux qui tentent de les élever eux-mêmes, de leur absence d'éducation et trop souvent, dans les grandes villes, de leur peu de moralité ; il ne faut pas oublier non plus que des préjugés meurtriers sur l'alimentation des enfants du premier âge régnent parmi les campagnards, qui sont dans l'ignorance absolue des règles les plus primitives de l'hygiène et du confort nécessaire au nouveau-né.
Rien que pour la conservation de l'existence de l'enfant, le mariage a donc une influence considérable et indéniable; mais quelle influence n'a-t-il pas aussi sur son bien-être et sur son éducation? Toujours surveillé et soigné par des parents attentifs, que de maux physiques il évite ! Et, au point de vue intellectuel et moral, combien d'impressions utiles se fixen dans son cerveau, car s'il est enveloppé, réchauffé par l'amour de la mère, il est redressé et fortifié par l'énergie du père. La tendresse de l'une développe son aptitude à la sensibilité, la puissance de l'autre lui donne la notion de volonté, de force et de responsabilité. Élevé en dehors de
a famille et confié aux soins exclusifs de l'Étal comme certains sociologistes le demandent et comme cela s'imposerait par 1 institution du mariage libre, non seulement il serait expose a la mortalité qui frappe si cruellement les agglomérations, surtout chez les enfants, mais encore celui qui surfait n étant qu'un numéro, vivant toujours dans le rang resterait passif comme tout animal dressé; sa personnalité ■comprimée finirait par s'atrophier, son cœur resterait fermé aux sentiments tendres, son petit être serait moulé dans 1 uniforme, même habit pour Je corps, même méthode pour ' esprit, même savoir, mêmes habitudes, mêmes aspirations. Lamere, au contraire, fait l'éducation de son cœur, développe sa personnalité, orne son esprit, car elle met sa gloire à faire hriller son enfant qu'elle aime au-dessus de toute chosele pere, lui, inspire l'ambition et l'esprit de lutte, et s'il est quelqu'un lui insuffle son idéal.
L'entraînement identique de la jeunesse n'est profitable qu a une nation dont le but unique est la conquête ; c'est ainsi que l'on fait des soldats obéissants, disciplinés, et que l'on confectionne des armées qui se meuvent mécaniquement sans autre aspiration que la bataille, le carnage et la rapine Mais ce n'est pas ainsi que l'on fait des hommes dont l'initiative personnelle et les travaux variés enrichissent une société qui veut vivre dans la paix et dans le travail. Au lieu d être l'accessoire imposé par la nécessité de la défense, ■cette éducation préjuge pour tout idéal l'état de guerre
Donc, au point de vue de l'enfant lui-même, de ses chances •de vivre, du développement de son cœur, de son intelligence •«t de sa personnalité, l'éducation familiale est certainement la meilleure.
Mais la société n'a pas besoin seulement de la qualité de •ceux qui la composent, il lui faut encore la quantité, aussi ibien pour la production de la fortune publique et la lutte
économique, que pour son salut dans la défense militaire.
Or le mariage augmente la natalité dans des proportions considérables.
Tout le monde sait que les prostituées sont rarement fécondes; cette stérilité a été attribuée à l'abus des rapprochements sexuels et à la fatigue locale qui en résulte ; on l'a considérée aussi comme la conséquence des soms assidus qu'elles sont obligées de donner à leur corps souillé. Mais peu importe pour notre thèse, qui n'a besoin que de la constatation du petit nombre des naissances chez les femmes de mauvaise vie. Cependant il n'y a pas que des prostituées, des infécondes par métier, qui vivent hors mariage, et si un certain nombre de filles se soumettent à la stérilité volontaire, on en compte une quantité très considérable qui ont des amants, sans toutefois se livrer aux excès qui peuvent expliquer l'infécondité. Mais ici interviennent d'autres ■causes pour donner la raison de cette absence de production :1a misère et le travail excessif qui empêchent de mènera bonne fin la grossesse ; les maladies contagieuses, malheur qui vient s'ajouter trop souvent aux autres malheurs de la fille séduite et qui tue le fœtus dans le sein de sa mère; enfin la criminelle pratique de l'avortement.
La disparition de ces êtres déjà formés est une calamité d'autant plus grande pour notre pays que la natalité y est tfaible et inférieure à celle de toutes les nations qui nous •entourent, dont quelques-unes préméditent de nous anéantir. Pour la période de 1856 à 1865 \ sur 1000 habitants on ne comptait que 26,3 naissances et certes la proportion n'a pas augmenté depuis cette époque. Pendant cette même période,^ sur 1000 femmes filles ou veuves de quinze à cin-
1. Tous ces chiffres sont pris dans les articles de démographie publics par Bcrtillon dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
qualité ans, on ne comptait que 102 naissances. Sur ces m enfants, 94,3 étaient légitimes, et 7,7 étaient illégitimes
Gomme nous l'avons dit, la France est le pays d'Europ. ou les naissances, qu'elles soient légitimes, qu'elles soicm Illégitimes, sont les moins nombreuses : pour 100 enfant, nés vivants en France, l'Irlande en voit naître 104, la Sui^^e 113, la Norwège 116, le Danemark 117, la Suède 121 la Belgique 121, l'Angleterre 132, la Hollande 134, l'Italie 140 la Prusse 144,5, l'Espagne 145, la Bavière 152
En Europe, il n'y a que la France dont le nombre des naissances diminue constamment; dans les autres États, au contraire, dont les richesses sont loin d'équivaloir aux nôtres ou la moralité est moins élevée et la sensibilité moins subtile, ou la prostitution abonde, où les naissances illégitime'^ sont plus nombreuses, car il n'y a que deux pays où la proportion des naissances illégitimes est moins considérable, la Hollande et la Suisse, dans toutes les nations européenne^ la natalité se maintient à un taux élevé, et même continue à s accroître.
Depuis le commencement du siècle, celte décroissance ne s'arrête pas en France. La normale, chez les peuples prospères, est que les naissances soient plus nombreuses que les décès. Dans notre pays l'excès des naissances sur les morts était en moyenne, pour 1000 habitants, de 1811 à 1820 de 5,68; -de 1821 à 1830, de 5,8; - de 1831 à 1840, de 4 1 •
— de 1841 à 1850, de 4,1; — de 1851 à 1860, de 2 36- et enfin del86I à 1869, de 3,16. Et, pour cette même période del861 cà 1869, voici le chiffre d'accroissement des différentes nations d'Europe : Autriche, 8; — Italie, 8;— Belgique, 8 2-
- Espagne, 8,8; -Prusse, 9 à 10;- IIollande,10;- Danemark, 10, 8;- Angleterre, 12,92; - Russie,13, 8;- Norwège 13 à 14. La France, elle, en était à 3, 16.
Et ce n'est pas en raison du nombre des situations irré-
o-ulières OU de l'importance du célibat, puisque les mariages sont plus nombreux en France que dans d'autres contrées où cependant la natalité est beaucoup plus considérable, comme la Belgique, par exemple, où la moyenne annuelle des mariages^'est de 37,7 par 1000 habitants, tandis qu'elle est de
48,5 chez nous.
C'est bien au peu de fécondité des ménages réguliers qu'il faut attribuer cette infériorité de natalité. Voici d'ailleurs, d'après Bertillon, les nombres théoriques moyens, comme il le dit lui-même, des enfants par mariage, dans différents pays : Hongrie, 5; — Russie 4,68; — Espagne, 4,61; — Italie, 4,35 ;—Norwège, 4,25 ; — Suède 4,23 ; —Pru sse 4, 14 ;
— Autriche 4,01 ; — Angleterre 3,91 ; — France 3,08.
A quoi tiennent donc ces différences si étranges et si funestes pour la prospérité et la défense de notre pays? Pourquoi cette impuissance dans cette nation si vivace, qui a traversé les bourrasques sociales les plus terribles, non seulementsans périr, mais en s'y retrempant pour ainsi dire? Pourquoi cette infériorité d'un peuple si supérieur par sa générosité, par ses élans, où les sentiments tendres sont si développés, où les enfants sont traités avec tant d'affection et de douceur, où la misère publique est loin d'égaler celle des populations riches en progéniture?
Les causes en sont nombreuses et d'ailleurs solidaires les unes des autres.
Malffré sa conviction intime du contraire, le Français est timide et peu aventureux. En apparence et en conversation il est oseur, audacieux, téméraire même; mais, dans le fait, il est très prudent et très prévoyant; c'est là ce qui explique sa rage de prendre un emploi dans une administration quelconque où sa liberté qu'il chérit tant ne lui appartient plus, où la rétribution est médiocre et ne peut en aucun cas laisser espérer la fortune, mais où, d'autre part, cette honnête
"^^^ CE QU'ELLli DOIT ÊTKE.
médiocrité est assurée la vie durant. Si l'on ne court pas la chance de s'enrichir, on ne court pas non plus les périls de la ruine, et l'on doit tout doucement arriver à un-e retraite qui assurera les vieux jours. Si le Français n'avait pas l'entraînement facile et la vanité, entraînement qui le fait s'engager souvent dans des aventures qu'il regrette par la réflexion, mais qu'il poursuit bravement le premier pas fait, qu'il mène jusqu'au bout, jusqu'à la mort même, poussé parcette vanité qui souvent fait de lui un héros, sans ces deux, faiblesses, le Français serait à coup sûr le plus sage et le plusprudent des hommes. Trop sage et trop prudent peut-être, comme on le constate quand il vit dans le calme et dans l'isolement. Mais il ne résiste pas à l'électricité qui se dégage des réunions, des discussions et de la controverse, et le point d^honneur lé sauve de ses qualités. C'est l'entraînement et l'idée de la gloire qui l'a fait l'initiateur et le réformateur du monde.
Quand il s'agit d'argent, sa timidité est sans pareille ; son idéal c'est l'économie, c'est la fortune se formant par lai patience et quelquefois par les privations. Je ne parle certes pas de la population parisienne ; Paris est le rendez-vous de tous les escaladeurs de fortune, de tous les rêveurs de gloire, de tous les hommes qui mettent leur vie pour enjeu et qui perdent la partie en si grand nombre pour quelques heureux. Je ne parie pas non plus de tous ceux, et ils sont innombrables, qu'entraîne l'irrésistible impulsion de l'alcoolisme, qui non seulement pervertit les caractères, anéantit l'intelligence et dévoie de l'existence normale, mais qui, en soi, est une cause de stérihté, en altérant aussi bien les cellules nerveuses que les cellules fécondables ou fécondantes. Je veux parler seulement de la masse, de tous ces Français qui suivent leur voie sans chercher à violer la fortune.
Les hommes de travail, sains de corps et d'espril,sont,je le
répète, en majorité prudents et sages. Or, la famille coûte cher, chaque enfant est une source de dépense considérable et, àmesure que lafamille augmente, les économies disparaissent, l'espoir de l'aisance future s'évanouit ; alors on ne fait plus d'enfant, on ne procrée plus, par économie. Et comme la nature ne perd pas sesdroits, le mâle va semant sa vie à tous les carrefours de l'amour vénal; c'est encore moins cher que le plaisir domestique et vertueux. Mais celui qui est plus économe encore, ou celui, bien rare, qui ne veut pas tromper son associé d'amour, celui-là trompe la nature; il calme son ardeur sans risquer une naissance nouvelle, il se livre à ces pratiques que l'on a habillées d'un nom charmant: la contrainte morale. C'est bien de l'élégance, en vérité, pour cette immoralité répugnante.
Et comme on voit tout, on a vu, c'est un procès en séparation qui l'a révélé il y a quelques années, l'amour du beau, l'amour de la forme être le mobile de ces sales plaisirs. Une jeune et belle vierge déclarait à son époux le soir de ses noces, dans la chambre nuptiale, au pied de l'autel où sa virginité allait être sacrifiée au Dieu Phallus, qu'elle entendait formellement ne pas avoir d'enfants pour ne pas déformer son beau corps... Quel tableau!
En dehors du dommage causé à la nation par cette stérilité artificielle, que de malheurs en proviennent pour ceux qui la pratiquent, que de dégoûts et quelquefois de haines elle inspire, que de trahisons elle entraîne chez les femmes profanées et non satisfaites, que de séparations en sont les suites! Et aussi que de naissances surprenantes pour les héros de la contrainte.
Les bons parents assez calmes pour se contraindre tranquillement et avec persévérance estiment que leur devoir est de ne pas faire un enfant sans assurer d'avance son bonheur, c'est-à-dire sans lui laisser de l'aisance en bonnes rentes.
Au lieu d'enseigner l'amour du travail, de donner au caractère l'énergie et l'initiative nécessaires pour lutter avec avantage dans la lutte pour Texistence, ceux-là augmentent leur fortune en économisant les naissances, et laissent en général pour leur succéder un être gâté, amolli, habitué à la paresse, sans confiance en soi-même, désarmé dans le milieu social et destiné à jeter aux quatre coins de la vie futile un argent si péniblement amassé, et dont il ne peut connaître la valeur, n'ayant jamais fait d'efforts pour en gagner luimême.
Ces habitudes n'existent que chez ceux qui possèdent. Le paysan, lorsqu'il n'a rien en propre et cultive pour autrui, le métayer, le petit fermier même, considère au contraire, nous l'avons dit ailleurs, la nombreusefamille comme une fortune. C'est une main-d'œuvre donnée par la nature, ce sont des employés qui l'aideront dans son travail et lui permettront d'espérer de meilleures récoltes et par cela même de grosses économies; il pourra entreprendre des cultures plus vastes, et peut-être avant que ses collaborateurs aient pris leur volée, chacun de son côté, pour créer à leur tour une famille, serat-il arrivé à réaliser ce rêve de tout paysan, la propriété.
Mais dès qu'il a réussi à posséder cette propriété convoitée, il devient, lui aussi, économe de famille et ne fait plus d'enfants: il ne veut pas que son bien si péniblement gagné s'émiette. Son bien! mais c'est comme lui-même! l'idée de son morcellement le fait frémir; il voudrait se survivre dans sa terre intacte.
Si proportionnellement les naissances sont moins nombreuses que dans les autres pays d'Europe, ce n'est pas que les exhortations aient manqué pour pousser les autres peuples à nous imiter dans notre stériUté. Un grand nombre d'économistes, et des plus autorisés, ont prêché la grève des naissances, au nom de l'extinction de la misère; ils ont rêvé
l'aiiomentalion de la richesse par la diminuLion du nombre des hommes. Utopie, en vérité, dangereuse utopie!... Dans les pays libres où la population augmente, ne voyons-nous pas la richesse augmenter parallèlement ? En Amérique, par exemple, nous pouvons opposer à cet aphorisme de Malthus : « V accroissement de la 'population se fait selon une progression géométrique, V augmentation des subsistances par une progression arithmétique, » cet aphorisme de Proudhon : « la production s'accroît comme le carré du nombre des travailleurs. ))
Je ne puis m' empêcher de citer la remarquable discussion que Proudhon a écrite deux pages après cet aphorisme : « Depuis cinquante ans, observe E. Buret et après lui M. Fix, la richesse nationale en France a quintuplé, tandis que la population ne s'est pas accrue de moitié. A ce compte la richesse aurait marché dix fois plus vite que la population : d'où vient qu'au lieu de se réduire proportionnellement, la misère s'est accrue ? »
« Ne confondez pas, nous dira l'économiste, la richesse avec les subsistances. La richesse se compose de tout ce qui étant le produit du travail a pour l'homme une valeur quelconque, de plaisir aussi bien que d'alimentation. Les subsistances sont la partie de cette richesse qui sert plus particulièrement au soutien de la vie. Or, c'est de cette portion de la richesse qu'il faut entendre la progression arithmétique de Malthus. »
« Distinction ridicule, réfutée d'avance par la théorie de la proportionnalité des valeurs. Les subsistances sont nécessairement en rapport avec les autres parties de la richesse, et il est rigoureusement vrai de dire que si depuis cinquante ans ie revenu de la France a quintuplé, la France consomme cinq fois plus. Dans la société, toutes les valeurs se mesurent, c'est-à-dire s'acquittent les unes les autres, se soutien-
tihjlié. — La femme. 21
nent réciproquement. La produclion des objets de luxe prouve précisément que les subsistances sont en quantité suffisante, puisque, en déllnilive, c'est avec des subsistances que ce luxe a été payé, comme ces subsistances on été payées à leur tour avec de l'argent ou d'autres valeurs \ »
Non, ce n'est pas la progression de la natalité qui fait la •misère, mais l'organisation vicieuse du travail, aussi bien dans notre industrie que dans notre agriculture arriérée. L'Anglais nous montre la voix économique nouvelle; l'évolution sociale commence de l'autre côté du détroit, elle est même déjà en pleine marche. Elle se fait pacifiquement, normalement, scientifiquement, on peut le dire. L'ouvrier anglais a souffert toutes les douleurs avant de trouver le chemin de la vérité, depuis 1802 il se débat et combat; il goûte aujourd'hui le fruit de sa longue patience et de sa persévérancehéroïque, il s'est fait l'instituteur du prolétaire par l'exemple, et il démontre par son état actuel de progression et de prospérité que ses doctrines ne sont pas des chimères.
En France, bien peu d'hommes encore entrent dans cette voie féconde, bien peu même connaissent ce mouvement, car on ne se donne pas la peine de regarder et d'apprendre, il est bien plus commode d'affirmer sans savoir, de crier sans entendre, de croire aux panacées des charlatans. Les fauteurs de révolution, les apologistes du partage à main armée des biens amassés et économisés par d'autres, paraissen ignorer ou ne pas comprendre cette évolution aussi logique dans ses moyens que certaine dans ses résultats; ils prêchent avec candeur, pas tous peut-être, la théorie du vol, la doctrine des détrousseurs de dihgences, des monarques décavés à la poursuite d'un trône, des coupeurs de bourse et autres industriels de grand chemin, se mettant ainsi au niveau des