Proudhon, Contradictions économiques, t. II, p
Mombouttous, des Canaques etdesNéo-Zclandais, chez qui le meurtre et la rapine sont le plus sérieux et le plus noble travail.
Tournez donc vos regards vers la démocratie anglaise^ étudiez l'organisation ouvrière, vous y verrez l'acheminement certain vers l'extinction du paupérisme, évolution démontrée non par des théories plus ou moins académiques ou plus ou moins barbares, mais par le l'ait.
Ah ! les théories ! elles ne manquent pas. Combien en a-t-on construit, écrit et déclamé pour tenter de faire disparaître le monstre Misère ? En fin de compte, une foule d'économistes, et des plus estimés, ont admis comme vérité démontrée qu'il n'y a plus de place au soleil pour tous les hommes, si tous les hommes veulent se mêler de faire de& enfants.
Comment, il n'y a pas déplace pour tous? mais ce senties hommes qui manquent au contraire; la terre en demande et n'en peut avoir. Cette terre française, d'ailleurs, si aimée et si recherchée qu'on y vient de partout, et que ceuxqui y sont nés ne peuvent quitter, cette terre est-elle entièrement cultivée, et donne-t-elle tout ce qui correspond à sa productivité? Certes non, et la science a encore bien des richesses à tirer de ce sol précieux. Toutefois admettons que la culture scientifique ait dit son dernier mot, qu'il y ait pléthore d'hommes dans notre beau pays, que tout, absolument tout soit cultivé et au mieux du possible, et que l'on ait utilisé toutes les forces de la nature, en est-il donc de même sur tout le globe, qu'il faille arrêter l'accroissement de l'humanité? On ne peut le penser quand on jette les yeux sur la carte en suivant les récits des voyageurs qui traversent les pays inconnus jusqu'cà eux; quelles immensités vides d'habitants, que de richesses enfouies que le moindre travail ferait en peu de temps surgir, quelle innombrable quantité
^-i'' CE QU'ELLE DOIT ÊTRE.
d'hornmes à naître pour peupler et fertiliser ces vastes contrées!
Faut-il donc, est-il indispensable que tous les hommes s'agglomèrent et vivent sur le même point, se disputant la même motte de terre et cherchant à dévorer le même grain de blé ? On le croirait h entendre les économistes prêcher la stérilisation de l'espèce humaine, quand ce point leur paraît saturé d'habitants. En vérité faudrait-il penser avec eux que la misère soit le résultat de l'encombrement? Certes l'humanité peut croître et s'épandrë encore pendant de longs siècles, la terre ne manque pas. D'ailleurs, observez les Veddahs, les sauvages de Ceylan, qui vivent par couples solitaires, isolés les uns des autres, maîtres chacun d'un vaste sol dont ils ne savent presque rien tirer, et demandez-vous, devant ces êtres misérables, si c'est l'encombrement qui fait leur misère.
Pour Malthus et ses disciples, en dehors de la guerre, de la famine et des épidémies, un des meilleurs moyens dont l'homme dispose pour rétablir l'équilibre entre la population et la production des subsistances, pour prévenir le paupérisme, en un mot, est de diminuer le nombre des naissances. Malthus, lui, n'a pas préconisé les moyens... Gomment dirai-je?... pas convenables. Il demandait, pour rendre les unions matrimoniales moins fécondes, d'en retarder légalement l'époque, et de ne permettre le mariage qu'à l'âge de trente àquarante ans. Évidemment, la fécondité eût diminué dans la plupart de ces ménages grisonnants, chauves et édentés, et aussi la qualité de leurs rares produits, ce que n avait pas prévu le subtil économiste. Oui, une pareille loi eût diminué les naissances.
Mais l'amour? Eût-on décrété que l'amour serait aboli jusqu'à cet âge, et aurait-on empêché deux êtres jeunes et ardents de se joindre, de s'aimer et de se féconder dans une divine caresse? Une loi eût-elle suffi à glacer le cœur
eL les sens. Eùl-on condamné à des peines ou à des supplices nouveaux ceux que la nature aurait poussés cà piétiner sur le code de la stérilisation? Eût-on, en désespoir de cause, repris l'usage de la ceinture de virginité?
Et tout cela eût-il existé, qu'eût-on fait du résultat du délit ou du crime d'amour? car tout le monde sait bien que la terrible ceinture elle-même n'a jamais rien empêché. L'enfant né hors la loi, né dans la plus noire des Bastilles, en serait-il moins né? Et lequel d'entre nous, lecteurs, même le plus sage, pourrait affirmer qu'il n'eût pas oublié quelquefois l'existence de cette loi si elle avait été promulguée quand il avait vingt ans? Et de tous ces enfants du crime, ou du délit, qu'aurait-on fait?
Le mariage tardif, l'union entre vieux, la stérilité par l'âge, voilcà le moyen de Malthus pour éteindre la misère. Yoilcà ce qu'il appelait, lui, la contrainte morale....
Est-elle bien morale, cette contrainte qui viole les lois de la nature? Elle est, il est vrai, moins immorale que Tautre, mais elle devait fatalement y aboutir : « Il n'est pas prouvé, dit un éditeur et un disciple de Malthus, que cette variété cV abstinence (la contrainte physique) qui prévient la misère, sans méconnaître les lois de la physiologie, soit imm.orale. » D'autres disciples ont pensé de même, si bien que le public a mis au compte de Malthus, malgré ses protestations, toutes les obscénités stérilisantes qu'on a appelées uniformément du joli nom de contrainte morale...
Un membre de l'Académie des sciences morales et politiques, Dunoyer, était bien de cet avis, et il soutenait son opinion avec une aimable goguenardise; voyez plutôt:
« Il est incroyable, dit-il, que l'action d'appeler des hommes à la vie, celle, sans contredit, des actions humaines, qui tire le plus à conséquence, soit précisément celle qu'on a le moins senti le besoin de régler, ou qu'on a réglée le plus
mal. On y a mis, il est vrai, la façon de l'acte civil et du sacrement; mais, le mariage une fois contracté, on a voulu que ses suites fussent laissées, pour ainsi dire, à la volonté de Dieu. La seule règle prescrite a été qu'il fallait, ou s'abstenir de tout rapprochement, ou ne rien omettre de ce qui pourrait rendre l'union féconde. Tant que des époux peuvent croire qu'ils ne font pas une œuvre vaine, la morale des casmstes ne trouve rien à leur reprocher; qu'ils se manquent à eux-mêmes, qu'ils abusent l'an de l'autre, qu'ils se dispensent surtout de songer au tiers absent, et peut-être infortuné, qu'ils vont appeler à la vie, sans s'inquiéter du sort qui l'attend, peu importe; l'essemiel n'est pas qu'ils s'abstiennent d'un acte triplement nuisible, l'essentiel est qu'ils évitent de faire un acte vain. Telle est la morale des casuistes; morale k rebours du bon sens et de toute morale, car ce que veulent le bon sens et la morale, ce n'est sûrement pas tant qu'on s'abstienne de faire des actes vains que de faire des actes nuisibles.
» Aussi la vérité, en dépit de ces graves sottises, est-elle que, si des époux ne doivent pas regarder comme blâmable tout rapprochement qui ne tarderait pas à accroître leur postérité, ils ont pourtant, même dans les rapprochements les plus autorisés et au sein de l'union la plus légitime, des ménagements à garder, soit envers eux-mêmes, soit l'un envers l'autre, soit l'un et l'autre envers les tiers qui peuvent être les fruits de leur union. »
Pour diminuer la population, toutes les sottises ont été dites, tous les mauvais conseils ont été donnés. Les éleveurs ont-ils observé que l'embonpoint des femelles est ordinairement une cause de stérilité? Vite, on préconise la stérilité de la femme par l'engraissement. Voyez-vous cette belle et intelligente jeune fdie, mise à l'engrais pour pouvoir pro- •cureraux hommes desplaisirs inféconds? S'imagine-t-on ces
amours dans l'obésité, protégés par un gorgement perpétuel? Et Fourier a été un des défenseurs de cette doctrine, en même temps qu'il prêchait les amours libres, la prostitution intégrale, aboutissant au même résultat: la raréfaction
•des naissances.
Quelques insensés n'ont-ils pas songé à interdire le mariage aux pauvres, ou tout au moins à limiter le nombre des enfants par ménage? Enfin Proudhon ne cite-t-il pas le Mémoire d'un certain docteur G.... qui avait osé développer, d'ailleurs en s' appuyant sur une énorme erreur d'embryoloo-ie la théorie de l'éradication des germes, c'est-à-dire de l'avortement^
Certes, on n'avait pas eu besoin, en France, de la publication de toutes ces théories, et, à l'exception de celle de l'engraissement dont le beau sexe n'eût jamais autorisé l'application, on les avait toutes pratiquées par une prudence et un égoïsme instinctifs. Nous avons aujourd'hui la démonstration claire et nette, par notre situation actuelle, que la raréfaction des hommes, loin d'être une source d'aisance pour une nation, est au contraire une cause d'immobilité, d'engourdissement, de diminution de la production industrielle, ■et surtout de faiblesse profonde vis-à-vis de voisins vivaces, féconds, rendus actifs et laborieux par la concurrence.
Les mariages tardifs sont la cause du mal dont souffre notre nation, la natalité insuffisante; Malthus avait calculé juste quand il les recommandait pour arrêter la croissance des peuples. Pour toute la France, l'âge moyen des mariages est chez les hommes : trente ans 11 centièmes; — chez les femmes, 25,8. — Dans le département de la Seine, pour les hommes, 31,75;— pour les femmes 27,3. — En Angleterre
1. Proudhon. Contradictions économiques, t. II, p. 355, 1872.
(^E QU'ELLE DOIT ÊTIiE.
l'Age moyen pour les hommes csL 27,5; - et pour les femmes, 25,5.
Voici comment se décompose, dans ces deux pays le nombre des mariages annuels par ûge et par sexe de vin^t à quaranlc ans, par '1000 hommes, ou par 4000 femmes • ^