‹ La femmeChapitre 13 sur 15 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

AXGLETERRE. -

Age.

Hommes.

Femmes.

Age.

Hommes.

Femmes.

En France, c'est donc de trente à trente-cinq ans que les hommes se marient le plus, et les femmes de vingt-cinq à trente; tandisqu'en Angleterre, c'estdevingt-cinqà trente ans que les mariages sont le plus nombreux pour les hommes, et de vingt à vingt-cinq pour les femmes.

Toutes les plaies sociales, d'ailleurs, sont solidaires entre elles, et s'aggravent les unes par les autres. D'une part, si le mariage tardif entraîne la diminution des naissances, il contribue aussi à augmenter la prostitution; car les hommes entendent bien ne se charger de famille que leplus tard possible, mais ils ne veulent pas, jusque-là, se priver de plaisirs sensuels. D'autre part, le développement de la prostitution permet de plus en plus à l'homme d'attendre, dans les plaisirs faciles, l'heure de l'union légale; d'où mariages de plus en plus tardifset, comme conséquence, diminution du nombre des mariages. Pour 1000 habitants mariables il y a annuellement en Hongrie 72,2 mariages; — en Angleterre 56,9; — en Prusse, 53,3; — en France 48,5; — en Belgique, moins de 38.

Donc, double cause de raréfaction des naissances par le mariage tardifinf écondité des ménages, augmentation de la prostitution stérilisante.

S'il est bien démontré que l'union féconde par excellence est l'union monogamique, il est évident aussi que le mariage n'a de valeur productive réelle que lorsqu'il est consommé dans les conditionsphysiologiques normales, c'est-à-dire dans la jeunesse, de vingt à vingt-cinq ans pour la femme, de vingt-trois à vingt-huit ans pour l'homme, à l'âge où les époux ont atteint leur développement complet, alors qu'ils sont dans toute leur puissance physique, dans toute leur ardeur passionnelle, qu'ils ne sont pas encore lassés ou amoindris par l'abus des plaisirs et n'ont pas atteint cette période de calme relatif qui leur permet de penser, au milieu de leurs tendres épanchements, à leurs spéculations financières, de calculer leurs économies, et de ménager leur bienêtre en mettant un prudent régulateur à l'amour.

La France est de toutes les nations de l'Europe celle où la natalité est le plus faible, où les mariages sont le moins nombreux et le plus tardifs. N'oublions pas que c'est dans ces conditions qu'une nation s'affaiblit, non seulement dans sa force physique et dans sa puissance défensive, mais encore dans son intelligence et dans son caractère. Et quand elle est ainsi diminuée, un peuple fort par la maternité, fort par les familles nombreuses, formidable par l'armée innombrable et aguerrie, envahit la nation économe d'écus, riche d'argent et pauvre d'enfants; il la bat, la pille, et s'il est moins intelligent que fort, la fait disparaître. S'il est prévoyant et habile, il la laisse vivre, prospérer, s'enrichir encore par l'économie, pour venir recueillir de nouveau ce miel accumulé quand il aura dévoré les rayons volés autrefois. Toutes les pratiques malthusiennes, toutes les con- Iraintes morales prêchées par les économistes et pratiquées

par les économes, loiues ces tendances des femmes à sortir de leur nature, à devenir des hommes en voulant remplir leurs fonctions sociales, à oublier leur organisme et sa de^- 'tination, à rejeter les fonctions de mère, à stériliser leur utérus, à dessécher leurs mamelles, à refouler leur merveilleux instinct d'éducatrice, toutes ces utopies anti-naturelles SI elles triomphaient, entraîneraient la dégénérescence de la nation, et aboutiraient à l'envahissement nouveau, etpeut- ■etre à la mort de la France amollie et émasculée.

Certes la situation n'est pas désespérée. Mais pour rendre a l'union monogamique sa fréquence normale, son accomphssement dans l'âge physiologique, et par cela même sa fécondité, il est indispensable de faire disparaître une injustice qui frappe la femme, dans notre société française. -Avec une loi de justice lafemme, comme nous le verrons plus loin, sera rendue à sa destination, par conséquent à sonbonheur, et le mariage reprendra toute sa puissance de natalité.

L'infécondité de la race, les mariages tardifs, la mortalité des enfants, la prostitution stérilisante, tout cela tient à une même cause, Finjuste situation faite cà la femme, et les charges qu'on lui laisse, trop lourdes pour ses forces débiles.

L'ordre social est établi sur le principe de la responsabilité. Le moindre dommage doit être payé; son auteur est quelquefois puni si le mobile a été le désir de nuire, ou même si le dommage frappe dans la personne, soit au physique, soit au moral. If n'y a absolument qu'une chose pourlaquelle la responsabilité n'existe pas, c'estlemal causé à la femme par son séducteur.

Le déshonneur, les charges de la maternité qu'il lui inflige, les maladies mêmes dont il l'empoisonne, tout cela ne compte pas, elle doit tout subir, tout souffrir. Si elle réclame, proteste ou se venge, c'est elle que la loi poursuit et punit. On est responsable du verre que l'on casse, on n'est pas responsable d'une vie brisée. C'est la vie d'une femme, il est vrai. Et ici nous retrouvons la tradition primitive •qui continue à dominer l'homme dans la civilisation actuelle.

Une femme qui a un enfanl hors le maringe est déshonorée, forcée de le nourrir et de l'élever, poursuivie et condamnée si elle l'abandonne. L'homme qui le lui a fait est triomphant, admiré, libre de toute attache, protégé par la loi qui ne veut même pas savoir s'il est le père.

Ce qu'il y a de plus odieux, dit Proudhon dans son livre La Justice, est de voir l'irresponsabilité des suites assurées à l'homme, et le risque incomber tout entier à la femme : c'est le bouquet de l'amour chrétien, la fleur de notre chevalerie. Malheur à la jeune fille surprise et devenue mère ! pour elle toute maison se ferme; la pitié détourne la tête, l'aumône serre ses cordons. Honte à la pécheresse ! malédiction sur son fruit! le lâche qui l'a rendue mère est indemne de par la loi : La recherche de la paternité est interdite. »

La loi protège le malfaiteur !

Oui, malfaiteur, car il voue fatalement à la prostitution celle dont il a égoïstement joui. Pour nourrir l'enfant qu'il a fait, il faut qu'elle se vende. Qu'est le salaire des femmes ? la plupart ne peuvent en vivre; que sera-ce donc avec un enfant? La prostitution est la seule voie ouverte devant celles qui veulent rester mères; elles s'y jettent. Quelques désespérées vont se jeter à l'eau.

Et le père ?

11 songe bien, en vérité, au déclassé qui vient de naître, au malheureux qui restera sans pain dans son enfance, sans éducation et sans conseils dans son adolescence, sans appui ' dans sa jeunesse. Devenu un homme sérieux, riche et considéré, le séducteur oublie ses péchés passés, s'indigne contre l'endurcissement des criminels, maudit les récidivistes, et demande avec rage la déportation pour les voleurs, et la mort pour les assassins. Il les considère et veut que la société les traite comme des êtres d'une autre nature que la

IIESPONSABILITÉ GÉNÉTIQUE. 333

sienne H ne réfléchit pas cependant que ce drôle qui a pénétré chez lui, brisé son coffre-fort, emporté ses économio^ le poignard au poing en cas de surprise, il ne réfléchit pas que c'est un de ces êtres engendrés dans un moment de rut d'ivresse ou même d'amour, aussi vite oubhe qu'assouvi • c'est lui, peut-être, qui a donné la vie à ce coquin. On a semé la misère, on récolte le vol et l'assassinat, quoi

de plus logique !

Ce sont en effet les enfants naturels qui peuplent les colonies pénitentiaires, ce sont eux qui sont destinés à former l'armée du crime et qui deviennent les révoltés et les brigands. Prostituées, proxénètes, voleurs, assassins, voilà vos œuvres, honnêtes gens. Après avoir fait des malheureux devenus des criminels par votre abandon, expulsez-les, guillotinez-les, et vivez tranquilles, nul ne sait qu'ils sont de

votre sang ! , . ,

Si les brigands ne sont pas plus nombreux, c'est, en vente, que l'humaine nature est bien bonne ou bien timide. Sur trente-six raillions de Français, il y a environ trois millions de bâtards; trois millions d'individus que le père, le plus souvent, n'a pas voulu connaître, dont il s'est lavé les mains, qui ont été nourris à la portion congrue, loin des bons conseils et des bons exemples.

Ordinairement le malheureux bâtard a assisté cà toutes les violences de la vie et en a subi toutes les douleurs; le hasard l'a élevé, ses notions premières ont été prises dans la rue, il a reçu les premiers conseils des vauriens plus âgés que lui et déjà corrompus. Sa vie de vagabond, forcée puisque sa mère travaille tout le jour hors de chez elle, suffit à le pourrir moralement, quand au logis même il ne vit pas dans un foyer de corruption intense.

Ils sont innombrables, ces êtres sans nom dont personne ne veut être responsable. 11 naît chaque année en France un

CE QU'ELLE DOIT flTRE.

peu moins d'un million d'enfants; sur ce nombre on compU^ par an une moyenne de 75000 à 77000 mille enfants na-^ turels.

Sur 100 enfants naturels, 68,77 ne sont pas reconnus; c'est environ 50000 qui n'intéressent personne en dehors de la mère misérable ou corrompue, et qui doivent s'élever dans les conditions les plus fatales pour la santé physique et morale. Heureux ceux que la mère trop indifférente et tropmisérable ne garde pas. Les enfants abandonnés, grâce aux soins de l'assistance nationale, entrent dans la voie normale, trouvent souvent une famille dans leurs nourriciers, et deviennent d'honorables et de vaillants citoyens.

Que n'a-t-on pas dit de la femme qui abandonne son enfant, de quelles malédictions ne l'a-t-on pas poursuivie ! Et les plus sévères accusations viennent des hommes, de ceux-là mêmes qui auraient le plus de reproches à s'adresser. Mais on oublie vite ses propres erreurs, et l'on cache ses fautesderrière de vertueux discours.

Que peuvent faire, cependant, les filles délaissées par ceux, qui les ont enlevées k leur famille, détournées de leur travail, abusées et rendues mères? Certes celles qui, par l'économieou par le vice, ont acquis l'aisance ou le luxe et ne se débarrassent de leur fruit que pour ne pas gêner leurs spéculationsou leurs plaisirs, celles-là sont indignes du nom de femmes, et plus indignes encore de l'honneur d'être mères. Et c'est en vérité une bonne fortune pour la société quand elles jettent à l'hospice le petit être dont elles n'auraient pu faire qu'un criminel.

Mais ce sont les cas rares. Ordinairement c'est la misère qui seule pousse la femme à se séparer de ce qu'elle aime comme une portion d'elle-même. Plusieurs fois j'ai assisté à la navrante formalité de l'abandon, et presque toujours j'ai vu la mère sortant de l'hospice, morne, le cœur déchiré,.

comme ivre d'une douleur profonde, et honteuse de ses bras vides.

Mais que peut-elle faire?

Elle a fui son village pour cacher sa honte dans la grande ville; elle est maudite par ses parents, isolée, sans travail, sans abri, presque sans espérance.

Servante, elle est chassée de chez ses maîtres dès que la grossesse devient apparente; le dernier mois, au moins, ne pouvant plus agir, elle doit tout quitter. La voilà sans travail,, sur le pavé. Ses économies ont disparu pendant ce temps de souffrance et de misère, et si en sortant de l'hôpital elle veut gagner sa vie, il faudra bien se séparer de celui qui vient de naître. Les dettes à payer, le salaire de la nourrice, le chômage forcé rendent la continuation du sacrifice impossible ; au bout de quelques mois on n'y suffit plus, et l'enfant tombe à la charge de l'adrainislration; il est abandonné.

Mais si, après des efforts surhumains pour garder le premier-né, un second enfant survient? Faudra- t-il penser comme certains administrateurs, qui suppriment le secours accordé au premier enfant, pour punir la mère d'en avoir fait un second? Faudra-t-il considérer cette seconde faiblesse, cette récidive, comme inexcusable, comme méritant le plus terrible châtiment, la faim? Mais pourquoi y a-t-il des séducteurs qui mettent toute leur gloire à vaincre les bonnes résolutions, et toute leur habileté à éveiller une sensualité contre laquelle la volonté est impuissante.

Si, vivant avec son amant, il l'a chassée aux premiers signes de grossesse; ou encore si, plus sensible, il lui fait la grâce de la reprendre, mais à la condition expresse que le nouveau-né n'entrera pas chez lui, que devenir? Elle a tout quitté, confiante dans sa loyauté et dans ses promesses. L'administration lui offre bien un secours; elle le prendrait avec joie. Mais elle, comment vivre? elle n'a ni foyer, ni

état, ni soutien, elle est sans argent, sans force, presque exsangue.

Certes, si l'homme partageait la responsabilité de la femme qu'il séduit, l'administration ne compterait pas chaque année dans ses services de cent à cent dix mille enfants abandonnés, de un jour à vingt et un ans.

Mais l'abandon n'est rien, puisque l'enfant vit, est honnêtement élevé et , peut servir plus tard à la prospérité commune. Ce qu'il y a d'effroyable, c'est la mortalité qui frappe les enfants naturels. Un tiers meurt pendant la première année, et ce sont surtout les enfants non reconnus qui sont frappés.

C'est le double de la mortalité des enfants légitimes.

Voici, d'après Bertillon, comme je l'ai déjà dit, la probabilité de mort des enfants de un jour à un an. Pour les enfants légitimes, sur 1000 naissances :

Première semaiiiL' 35 12

Premier mois ■j^'j

Première année

Pour les enfants illégitimes, suriOOO naissances.

Première semaine Premier mois...

Première année. .

Une des principales causes de cette e.'vcessive mortalité des enfants naturels est, en première ligne, ici encore, la misère. Elle a agi pendant la grossesse sur la santé de la mère et par conséquent sur son fruit. Il est facile de deviner l'horrible situation des filles enceintes dans les derniers mois de la gestation; c'est la ruiné dans le présent pour celles qui ont quelques économies, avec l'impossibilité de se relever jamais; pour celles qui n'ont rien, ce sont toutes les horreurs de la pauvreté. Ne sachant où dormir, ne sachant

OÙ manger, n'ayant pas l'habitude de la mendicité, elles n'ont même pas la force de tendre la main pour alimenter leur double existence. Les souffrances de la mère frappent l'enfant; il est déjà atteint avant sa naissance. Que sera-ce donc si, dès qu'il voit le jour, il ne trouve pour s'alimenter qu'un sein desséché par les privations, ou le lait frelaté qu'on achète chez la crémière du coin.

Cette écrasante pauvreté pousse la mère qui aime son fruit à l'abandonner à l'hospice. Son malheur est si profond qu'elle n'a même plus l'espérance d'une vie meilleure ; pourquoi condamner ce qu'elle aime le plus au monde à souffrir comme elle souffre? L'administration de l'assistance le nourrira, lui donnera un état, le fera vivre. Pour mesurer les angoisses de la mère misérable pour son nouveau-né, que l'on se rappelle la lamentable histoire de cet ouvrier veuf, père de trois enfants, qui se suicida parce qu'il ne pouvait les nourrir,; il se donnait la mort, écrivit-il dans sa lettre d'adieu à la vie, pour forcer l'assistance publique à se charger des trois petits.

Certes, peu de pères poussent aussi loin leur tendresse ; elle est habituelle chez la mère.

Avec ces angoisses et ces misères, on peut se figurer ce que sont trop souventles enfants au moment de leur abandon; précoces victimes de la faim, ils ont déjà perdu tout ressort, toute vitalité; non seulement ils n'ont plus la force de saisir le sein, et même d'avaler le lait que l'on verse dans leur bouche flétrie, mais encore n'assimilent-ils pas celui qui pénètre dans leur estomac. Ils sont là inertes, froids, pouvant à peine crier d'une voix cassée, blafards, terreux, plissés comme des vieillards, sans muscles, presque sans respiration et sans vie, à l'état de cadavre, avec ce qui suffit de circulation pour empêcher la putréfaction immédiate. C'est l'atlirepsie.

THULlÉ. — La femme. 22

Après la misère, une cause fréquente de mortalité, pendant le premier âge, est la syphilis héréditaire ; triste héritage qui leur vient souvent du père et qui leur permet de se passer des autres.

Enfin l'infanticide.

De 1826 à 1880 le nombre de ces crimes a plus que doublé, ■comme 103 est à 219. La majorité des victimes sont des enfants naturels. La proportion de mortaUté des enfants légitimes né s'élève, dans cette statistique, qu'au chiffre de 6 p. 400.

Mais on ne connaît que la minime partie des infanticides commis. Les filles qui se débarrassent de leurs enfants par la violence n'ont pas encore l'expérience du mal. Les <iutres, plus habiles et plus cyniquement criminelles, restent impunies.

Les malheureuses que l'on juge et que l'on condamne sont certainement les moins coupables et les moins endurcies. Leur crime ne vient ordinairement que du délaissement dont elles sont victimes, et de l'effroi de l'avenir.

Une jeune fille entre en service. Si elle est jeune et jolie, elle est en butte aux déclarations, aux poursuites, aux tentations de toutes sortes. Honnête, elle résiste, elle lutte souvent contre ses désirs bien naturels, puisqu'ils sont physiologiques et que tout être vivant les subit. Mais la persistance, l'habileté, quelques secondes de faiblesse la font succomber. On lui a promis d'ailleurs une réparation, c'est une anticipation sur le mariage, elle aime, elle a confiance. Puis, la grossesse déclarée, celui qui l'a poursuivie, persécutée, celui qui a tout promis et en qui elle croit, renie sa parole, disparaît. C'est une catastrophe d'autant plus grande qu'elle a plus résisté, c'est une douleur d'autant plus profonde qu'elle aune plus grande idée de son honneur de femme.

Le temps marche et, à mesure que la grossesse évolue,

l'épouvante grandit, l'horreur de la situation se multiplie et s'exagère. Ce sont des soins constants pour dissimuler son état, des transes perpétuelles qu'il ne soit découvert, et la lin nécessaire de toutes ces réflexions lamentables, la suite de toutes ses crises de larmes est cette question, cette anxiété : que deviendrai-je? Sa famille saura tout, ses maîtres la •chasseront avec mépris, les gens qui la connaissent détourneront la tête, elle restera seule, abandonnée, maudite, condamnée à la faim, et ce qui l'épouvante plus encore, à la honte.

Avec l'aggravation de son état maladif, cette terreur presque délirante augmente. Révéler son état?... mais c'est aller au-devant du déshonneur; on la chasserait, on rirait -d'elle, ses parents la maudiraient. Et cependant l'éclat est inévitable ! Elle voudrait mourir, mais elle n'a pas le courage de se tuer. Et elle va, de plus en plus désespérée, se livrant au travail avec excès, se surmenant le jour, se désolant la nuit, espérant vaguement qu'un accident imprévu viendra la sauver, ou que la mort la frappera à temps.

Le travail de la nature commence !... tout est perdu !... Elle relient ses cris, elle mord et déchire ses lèvres pour ne pas trahir sa douleur. Si on allait entendre !

Enfin il vient au monde. Il pousse un vagissement !

0 femmes qui devenez mères au milieu des vôtres, entourées des soins et de l'amour de tous, ne cherchez pas à ■comprendre ce que le cri qui vous donne une joie si profonde peut causer d'épouvante, d'affolement, à la malheureuse abandonnée ! C'est pour elle la malédiction, la misère implacable. Il ne faut pas qu'on entende ces cris, elle applique ses mains sur la bouche de l'enfant dont les plaintes redoublent; il faut qu'il se taise! et alorsla raison se perd !...

C'est fini ! elle est maintenant une criminelle !...

Vodà l'histoire de beaucoup de ces grandes coupables.

'^■iU CE QU'ELLE DOIT ÉTKË,

Mais si la sociélé, dans son injustice et son parti pris d'écraser le faible, n'accuse que la fille du crime qu'elle a commis, en réalité et en toute justice n'y a-t-il pas un autre criminel, celui qui le premier a commis l'infanticide par l'abandon de l'enfant de sa chair ? La loi ne veut pas le reconnaître et encore moins le punir, celui-là; il peut impunément reprendre le cours de ses plaisirs et de ses séductions, satisfaire en toute tranquillité ses instincts lubriques, et pousser de nouveau au crime pour ne pas être gené dans son existence honorable.

Il y a une autre catégorie d'infanticide où la misère fait tout, où la société, dans son indifférence cruelle, est aussi coupable que le séducteur qui abandonne et que la mère qui frappe; car celle qui commet le crime n'est, en toute justice, pas plus responsable que ceux qui la poussent à le commettre. Devant certains exemples, on se demande si l'homme a un cœur sensible, et l'on doit constater avec élonnement que certaines municipalités ne comprennent pas encore les devoirs, je ne dis pas de la solidarité sociale, mais simplement de l'assistance charitable.

Qui ne sera indigné en lisant l'histoire suivante dont les tristes épisodes se sont déroulés dans un des départements les plus riches et les plus civilisés de France. Je cite en entier l'article émouvant de M. R. Davenne publié dansle Droit des femmes de juin '1884: « C'est peut-être, une chose banale qu'un infanticide. On en voit tous les jours; il n'est guère de cour d'assises qui n'en ait à juger à chaque session, et c'est invariablement la séduction au premier plan, le meurtre au second, la comparution devant le jury au troisième. A peine si, de loin en loin, quelques détails affriolants attirent l'attention d'un public blasé; nos législateurs n'en ont cure, et la loi révoltante qui régit la matière n'est pas prête à être modifiée.

» C'est cependant un de ces drames, — im des plus poignants que je connaisse, il est vrai, — que je vais vous raconter.

» Marie Darthiailh habitait Yillandraut, près de Cazas, dans le département de la Gironde. A l'âge où nos enfants vont à l'école, à dix ou onze ans, ses parents, chargés de famille et vivant misérablement, la placèrent comme domestique chez d'autres paysans plus aisés. Je ne sais si les lecteurs — et les lectrices — du Droit des femmes pourront facilement se figurer ce qu'est une servante à la campagne. Depuis la première lueur du matin jusqu'à une heure avancée dans la nuit, sous la pluie, le vent, la grêle, sous un soleil de feu en été, elle travaille, elle pioche la terre ou scie le blé. Pieds nus, tête nue, ehe va dans les sillons avec de l'eau jusqu'à mi-jambes ou en marchant sur les tiges pointues que laisse le froment après qu'on l'a coupé.

T> La bête de somme — la vache, le cheval ou l'âne — qui travaille moins quelle, a droit à plus de soins. C'est la servante qui la panse et lui donne le foin pendant que les hommes prennent leur repas. Souvent, elle ne mange, en allant et venant, qu'un maigre morceau de pain qu'on vient de lui donner comme par charité et qui devra lui suffire jusqu'au soir bien tard.

» Ce métier, ce régime, cette existence de forçat appliquée à une enfant, Marie Darthiailh l'a subie jusqu'au jour où elle est venue échouer sur le banc de la cour d'assises.

» A dix-sept ans, elle devient enceinte. Pour nourrir son enfant et elle-même, elle redouble d'efforts et de travail. Souvent repoussée, demeurant quelquefois de longs jours sans manger, elle se laisse aller à nous ne savons pas quelle obsession de la misère et est enceinte une seconde fois.

» Alors, c'est fini. Chassée encore et toujours, arrivée aux derniers moments de sa grossesse, l'infortunée, plus morte

que vive, accepte comme im bienfait l'hospitalité d'une, femme du pays dans un hant^ar ouvert au venl, à la pluie et à toutes les intempéries de l'hiver. C'était au mois de ianvier de l'année dernière.

» Là, elle accouche dans d'atroces souffrances. Couchée sur la terre humide, presque dans la boue, elle reste dessemaines à se rétablir, trouvant à peine une nourriture nauséabonde, et, a dit un témoin, plus abandonnée qu'une bête.

» Enfm, elle se remet sur pieds et se retire chez des parents qui habitent à quelque distance. Hélas! le pain manquait, là aussi, et elle dut s'en aller.

» Son dernier enfant était une petite fille. Elle l'emporta dans ses bras; mais son sein, que rien n'alimentait, ne donnait plus de lait à sa dernière née, qui se mourait lentement sous les yeux de sa mère.

» C'est dans ces circonstances horribles que celle-ci, prise d'un mouvement d'épouvantable désespoir, pritl'enfant et la jeta à l'eau.

» Voilà le fait brutal, dans toute son atroce naïveté.

» Marie Darthiailh expie, aujourd'hui, par une condamnation à huit années de réclusion, son infortune et sa misère.

» Le jury a cru devoir la condamner, soit. Mais n'y auraitil pas une horrible barbarie àne point élever la voix? Unfait de cette nature ne renferme-t-il pas la plus effroyable des. iniquités?

» Oh ! je sais bien ce qu'on me répondra. On dira : Ce n'est qu'un accident. C'est une histoire lamentable qui n'a peutêtre pas sa pareille.

)) Eh! bien, d'abord, cela ne signifie rien. Comme tant, d'autres, ce drame eût pu passer inaperçu, car c'est un peu par hasard que je l'ai appris. Il y a donc lieu de croire que parmi les nombreuses victimes de la séduction impunie, il y

a d'autres Marie Darthiailh. Mais, le fait fût-il isolé, fût-il le seul de son espèce, que cela ne pourrait autoriser, en aucune façon, l'indifférence et le dédain.

» La jeune fille de Villandraut est moins une coupable qu'une victime. Il est temps — plus que temps — que la clémence du président de la République intervienne et fasse justice de l'odieuse condamnation qui l'a frappée.

» Nous n'hésitons point à faire appel, en faveur de cette malheureuse, aux membres du parlement qui sont inscrits à la Ligue pour le Droit des femmes. En prenant l'initiative d'une démarche en ce sens, nos honorables collègues feront, cà la fois, une œuvre de générosité et de justice. »

Mais non, ce fait n'est pas isolé ! Pour un qui accroche l'attention, mille passent inaperçus. Comment, il y avait dans ce pays des gens de cœur, il y avait dans cette commune une municipalité chargée de secourir des malheureux, il y avait dans le département une administration payée pour veiller sur l'existence des enfants et secourir les filles mères, et on laisse cette femme mettre bas en plein air, on l'abandonne avec un enfant pendu à une mamelle desséchée parla misère, on laisse cette fille misérable et qui veut travailler, sans travail avec deux enfants à nourrir ? Et quand, prise de la folie de l'inanition et du désespoir, elle tue d'un seul coup lepetit malheureux qu'elle voit mourir lentement dans ses bras, quand elle abrège la longue agonie de 1 être qu'elle ne peut sauver, c'est elle qui est punie parce que celui qui a joui d'elle l'a jetée au fumier, parce que l'assistance charitable n'a pas su l'assister, parce que l'enfant est mort de l'abandon de tous, du père, de la commune, du département, des gens qui se disent des êtres sensibles? Ah ! si elle avait eu le courage d'attendre quelques jours, si accroupie sur le bord du fossé de la route elle avait trjmquillement assisté àla fm de son agonie, elle eût été innocente ! Mais c était trop

souffrir, elle n'a pas pu ! Et on la console par huit années de bagne. Société inepte et hypocrite!

Les filles habiles, les fortes têtes, celles qui n'ont pas été troublées par les idées de déshonneur et de honte prennent leurs mesures et évitent la cour d'assises. Elles se gardent bien de resterdans leurs places quand elles se sentent fécondées, elles vont vivant à l'aventure, mal il est vrai, mais c'est la sécurité pour l'avenir. Leur accouchement se fait dans un taudis, loin des gens qui peuvent la connaître ou la surveiller ; pour plus de garantie elle a demandé des secours à l'administration, mais elle estmisérable, et l'enfant privé des soins nécessaires, de l'alimentation indispensable, meurt de faim et de misère. On plaint la pauvre femme, des personnes charitables viennent à son aide, et tout est dit, le tour est joué. Elle peut se placer, reprendre un amant, elle est libre !

N'y a-t-il pas d'ailleurs, pour celles qui ne veulent pas faire leur propre besogne, n'y a-t-il pas l'institution des faiseuses d'anges? Et des.procès retentissants n'ont-ils pas assez démontré que cette industrie est florissante?

Un grand nombre d'infanticides sont dissimulés sous le nom de mort-nés. Voici pourquoi les statisticiens ont cru que les enfants déclarés et inscrits sous celte rubrique étaient des victimes de l'assassinat : le plus grand nombre sont des enfants illégitimes, et l'accroissement actuel des mortnés ne porte que sur eux; la proportion des mort-nés est plus grande à Paris qu'à la campagne, où l'isolement de la mère est plus difficile, où la dissimulation est pour ainsi dire impossible ; enfin à Paris, dans les maternités, comme M. Lafabrègue l'a fort bien démontré, les mort-nés illégitimes ne sont guère plus nombreux que les mort-nés légitimes. Pourquoi cette différence existerait-elle, si ce n'est par ce seul fait que les lilles-mères qui accouchent dans une maternité sont plus surveillées?

Partout la mortinatalité augmente par l'illégitimité; mais c'est en France, où la recherche de la paternité n'est pas permise, que l'écart des mort-nés légitimes et des mort-nés illégitimes est le plus considérable : la mortinatalité des enfant's légitimes étant réprésentée par 100, celle des enfants illégitimes est de 493.

La proportion des mort-nés du sexe masculin l'emporte d'ailleurs toujours et dans tous les pays sur celle des filles. On croirait que la fille est considérée comme une charge moins lourde que le garçon.

Quelques filles prévoyantes n'attendent pas la naissance de leur fruit pour s'affranchir de cette charge qu'elles seules doivent supporter; des misérables s'emploient à débarrasser les femmes que la perspective de la maternité épouvante, soit qu elles craignent le déshonneur, soit qu'elles aient l'effroi de la misère. L'avortement, a dit Tardieu, est devenu une véritable industrie; à New-York c'est un métier connu, non réprimé, dont les annonces se distribuent et s'étalent sur les murs. Les malheureuses affrontent la mort pour cacher une faute dont le comphce ne partage pas la responsabilité; elles affrontent plus que la mort, les vengeances de lajustice, qui des deux amants ne connaît qu'elle, qui ne poursuit qu'elle, qui punit seulement la victime du séducteur.

Bertillon évalue h 3000 pour la France les enfants illégitimes qui succombent chaque année, soit par l'infanticide, soit par l'avortement, soit par le défaut prémédité de soins, l'infanticide habile.

Et quand, n'ayant pas cédé aux mauvais conseils de la terreur, elle a pris malgré son abandon soin de son enfant, quand luttant contre les horreurs de la misère elle est parvenue à sauver ce petit être aux dépens de sa santé, de sa réputation, de l'estime de sa famille, quand à bout de ressources elle demande à celui qui l'a séduite de l'aider dans

sa difficile mission, de donner du pain à l'enfant de leur amour, il refuse, ne comprend-on pas son désespoir, ou son affolement et sa rage?

Oh alors, chez les natures passionnées et fières que l'injustice et la lâcheté exaspèrent, la parole est au vitriol et au révolver ! elles se vengent ! Si la justice sociale les condamne comme des criminelles, leur enfant aura l'état pour tuteur, et elles l'opinion publique pour juge suprême. Et l'opinion publique, en effet, les acquitte. La diminution du mariage, le nombre considérable deprostituées, l'insuffisance de la natalité, la mortalité effroyable des enfants du premier âge, la progression constante du chiffre des infanticides, la pratique de plus en plus familière de l'avortement, les violences des filles trompées, les vengeances qui entraînent la mort ou tout au moins les blessures hideuses, sont les conséquences inévitables de la loi qui sanctionne l'inégalité de responsabilité des sexes et met la moitié de la nation à la merci du cruel égoïsme et des passions lubriques de l'autre moitié.

L'injustice sociale entraîne nécessairement l'affaiblissement et la désorganisation de la société.

Ces malheurs ont de tout temps préoccupé les nations civilisées. L'antiquité orientale et grecque admettaient, il est vrai, l'exposition des enfants; les préoccuiDalions de race et la nécessité de n'avoir que des guerriers forts et valides faisaient sacrifier les enfants chétifs et estropiés. A Rome même, la loi desDouze-Tables permettait d'étouffer les enfants difformes, mais le droit romain admettait les enfants naturels dans la famille de la mère, et à l'époque de l'empire, il eur était permis de réclamer des aliments au père. Le droit canonique et le droit germanique considéraient le père comme devant la subsistance à l'enfant naturel; la loi canonique même condamnait au mariage ou au paiement d'une

dot tout séducteur, même quand la fille s'était livrée, lente virgifie, sous peine d'être excommunié, passé par les verges et enfermé à perpétuité dans un couvent. C'était dans la loi; mais, en réalité, on ne l'appliquait que d'une façon fort opportune, et selon l'intérêt ou la fantaisie des puissants.

' Les bâtards, d'ailleurs, étaient infériorisés et, comme les esclaves, jugés indignes de l'ordination. Mais cela n'existait que pour les pauvres hères; les bâtards de haute lignée passaient par-dessus la loi. « En France les bâtards des personnes du commun, dit Daguesseau, sont serfs avant Saint- Louis ; ils sont soumis au droit de chevage et de formariage, comme les autres mainmortables. » Ce ne fut qu'au commencement du xvi^ siècle que les bâtards furent considéréscomme hommes libres.

La recherche de la paternité n'en existait pas moins dans le droit français. La jurisprudence d'ailleurs rendait la preuve de la paternité facile; le président Fabert l'avait résumée dans cette maxime dangereuse et étrange : Creditur virgini parturienti. Il suffisait à la fille en mal d'enfant de déclarer le nom du père pour qu'elle fût crue sur parole.

Ici encore, si la maxime était formelle, la pratique était prudente, et la loi ne s'appliquait que dans certains cas. Cependant on la poussait quelquefois jusqu'à l'absurde : «On vit, dit M. Amiable, se produire d'étonnantes sentences, comme celle du Châtelet de Paris, rendue le 25 février 1661, qui condamna solidairement, à titre de pères présumés, plusieurs hommes ayant eu des relations intimes avec une jeune fille, en un même jour. »

Pothier, le légiste de l'ancien droit, se gardait bien de défendre la singulière maxime qui permettait des jugements si fantaisistes, mais il admettait qu'un homme pouvait être

présumé père d'un enfant quand la mère prouvait qu'il s'était permis de prendre quelques privautés avec elle

Les législateurs de la Révolution ne voulurent pas accepter comme preuve sufnsanie de paternité la parole de la fille en mal d'enfant, ou même les privautés accordées par elle quelque démontrées qu'elles fussent. Non seulement l-i Constituante n'admit pas que l'on pût imposer une charpquelconque au père d'un enfant naturel, mais elle n'autorisa même pas la poursuite de l'amant dans les cas d'enlèvement d'une fille âgée de plus de quatorze ans. C'était une reaction contre la singulière jurisprudence passée. Seulement, comme les hommes de la Révolution s'appliquaient a protéger le faible et à encourager les devoirs sociaux, ils crurent donner une compensation suffisante à la fille mè-e et l'engager à remplir les difficiles devoirs de la maternité en édictant que « toute fille qui pendant dix ans soutiendrait avec le fruit de son travail son enfant illégitime aurait droit à une récompense publique ».

Compensation illusoire, car ce n'est pas au bout de dix ans que la femme a besoin de soutien et de secours, c'est aux premiers jours de la naissance de son enfant, c'est pendant que les soins du premier âge immobilisent la mère et l'empêchent de subvenir à ses propres besoins.

Comme la femme abandonnée, l'enfant né hors du mariage est une victime à plaindre et à défendre, d'autant plus qu''il n'est pour rien dans son malheur. .

Quand il n'est pas reconnu, l'enfant naturel est hors la société, il n'a pas droit à la succession de son père et de sa mère, il n'a même pas droit au pain. Pas de soutien, pas de défenseur, pas d'héritage, même pas de nom, voilà son lot par infériorité de naissance. C'est un paria que la tradition rend même honteux de son existence. Qu'il soit élevé par ses sentiments, par son énergie, par son honneur,

que, placé dans les conditions les plus dilTiciles de la vie, il soit'arrivé à force de courage et de ténacité non seulement à ne pas glisser sur la pente du vice où le sort l'a jeté, mais encore à devenir un homme estimé, honoré, utile, sa naissance sera une tache indélébile que le préjugé rendra insupportable.

Quand le bâtard est reconnu, la société est moins dure pour lui, il porte le nom de celui qui a daigné constater officiellement, soit dans l'acte de naissance, soit par acte authentique, qu'il est né de lui; mais il reste toujours infériorisé par la loi, et méprisé par lés imbéciles, c'est-à-dire par la majorité de la nation. Il peut hériter, mais avec des restrictions étranges, même quand il n'a ni frères ni sœurs légitimes. Voici le texte de l'article 757, qui règle ses droits héréditaires. « Le droit de l'enfant naturel (reconnu) sur les biens de ses père ou mère décédés est réglé ainsi qu'il suit: si le père ou la mère a laissé des enfants légitimes, ce droit est d'un tiers de la portion héréditaire que l'enfant naturel aurait eue s'il eût été légitime; il est de moitié lorsque les père ou mère ne laissent pas de descendants ou des frères ou des sœurs; il est des trois quarts lorsque les père ou mère ne laissent ni descendants, ni ascendants, ni frères, ni sœurs. »

C'est bien une infériorisation voulue par la loi, c'est bien l'enfant qu'elle punit des erreurs de ceux qui l'ont engendré, c'est une tache légale, c'est la responsabilité de celui qui est innocent. Quand il peut y avoir conflit entre les enfants légitimes et les enfants naturels, on s'explique la prudence de la loi; mais quand il n'y a pas d'autres enfants en présence, quand il n'y a que des collatéraux, pourquoi?...

On a espéré, dit-on, pousser, par cette injustice, à la régularisation des unions sexuelles; on a cru arrêter les procréateurs en faisant du produit de l'amour libre un être

inférieur. On pense bien à cela, vraiment, dans les attractions amoureuses. Et quand deuxsexes enflammés se rapprochent, il est bien question de code, de jurisprudence, de testament,' d'infériorisation de l'enfant! pense-t-on seulement que l'on en fait un? On s'accouple et l'on jouit. A plus tard les pensées sérieuses! Et encore la femme seule est-elle forcée de les avoir; la conception la rappelle aux réflexions graves. L'homme, lui, reprend haleine et s'échappe, prêt à oublier le code et les lois sur un autre sein.

Parmi les enfants naturels, ceux qui sont reconnus, les heureux, ne sont pas en grand nombre ; la mère en reconnaît environ le tiers, le père un quatorzième, tout le reste est sans appui, sans nom, sans rien.

La situation de la femme victime de la lubricité des hommes, l'état social de l'enfant dont le père veut ignorer l'existence, ont tout naturellement préoccupé les esprits généreux. Parmi les solutions présentées pour faire disparaître cette iniquité, la plus radicale est sans contredit celle du mariage libre. « Parla liberté dans le mariage, dit Emile de Girardin, la femme rentre en pleine possession de son autonomie. Elle n'est plus condamnée au supplice d'aimer ou de paraître aimer l'homme dégoûtant qui la dégoûte, de respecter l'homme méprisable qu'elle méprise, l'hypocrite démasqué qu'elle ne saurait plus estimer.

» Par la liberté dans le mariage, la femme est affranchie du cUbitum conjugale, la plus honteuse, la plus pénible de toutes les corvées corporelles, lorsque, par exemple, après le rejet d'une demande en séparation de corps, elle y est assujétie par arrêt, ainsi qu'on l'a vu récemment dans un procès retentissant. Un savant professeur de droit, M. Emile Acollas, l'a dit avec raison : « C'est le droit au viol entre époux. »

Le mot de mariage n'est ici employé que par décence de

langage, car dans la réalité le mariage libre est la négation <ie tout mariage, c'est l'union sexuelle sans garanties ni pour l'un ni pour l'autre des conjoints. La femme que l'on veut libérer serait h coup sûr la victime de cette liberté; elle n'aurait plus, il est vrai, à subir l'horrible debitum conjugale qui a pu être une joie avant d'être un supplice, mais elle serait ordinairement seule à subir les charges et les misères de la maternité, car souvent homme varie, bien folle est qui s'y fie.

Émile de Girardin ne craignait pas cette inconstance, et, dans son cabinet de travail, spéculant et rationalisant sur les meilleures conditions de la liberté féminine, il avait cru trouver le correctif à la papillonne des galants. Il était convaincu, par un raisonnement froidement suivi, qu'avec la liberté, en raison de la responsabilité du fait qui pèse sur la femme par la conception, les questions d'amour et d'union sexuelle se traiteraient d'une façon grave par l'une et l'autre partie, et que les avantages et les désavantages seraient comparés, pesés, débattus, comme en un sublime marché, selon les lois de l'offre et de la demande.

Dans son livre V Homme et la femme, admettant que le mariage libre est proclamé, il donne les conseils suivants à la jeune fille dont les sens parlent, et qui est poursuivie par un fécondateur : « Renferme-toi, écrit-il, dans ce dilemme inexpugnable et n'en sors pas; dis à ton séducteur ou à ton oppresseur, peu importe, dis-lui : Ou vous m'aimez ou vous ne m'aimez pas; ou vous êtes un honnête homme ou vous êtes un malhonnête homme. Si vous m'aimez, ainsi que vous le répétez, si vous êtes un honnête homme, ainsi que vous le prétendez, prouvez-le en me garantissant les moyens d'élever l'enfant qui portera mon nom et qui aura le droit de me demander compte de l'existence que vous lui aurez donnée, mais qu'il aura reçue de moi; lorsqu'il aura besoin

CE QU'ELLE DOIT ÊTllE.

de pain ou d'appui, ce n'est pas à vous qu'il s'adressera, ce seraà moi ; vous,peut-êLrene vous reverra-t-il jamais; moi il me verra toutes les fois qu'il ouvrira les yeux. Vous hésitez, vous refusez... donc il n'est pas vrai que vous m'aimiez, donc il est douteux que vous soyez un honnête homme ! »

Quel caractère ! quelle puissance sur soi ! quelle raison supérieure et quelle sage prévoyance pour l'avenir! Cela serait commercialement parfait, si c'était possible. Mais estce au nom de l'amour que Girardin parlait ainsi? Le bruit courait bien, de son vivant, qu'il n'y avait jamais compris grand'chose, et ce passage de son livre tendrait à faire croire qu'on ne le calomniait pas. Mais si lui, Girardin, philosophe doué d'une volonté puissante, était capable de raisonner ainsi dans les moments d'exaltation passionnelle, il avait tort de ne parler que d'après lui-même, sans observer ce que devient la femme dans les instants de turgescense et d'extase amoureuses. Ëtait-il assez distrait pour ne l'avoir jamais vu?...

On trouve en effet de ces petits glaçons féminins assez heureusement doués pour remplacer les transports par le calcul. Mais une femme ordinaire, celle qui est organisée, qui a des sens et peut avoir des plaisirs, est-elle capable de s'abstraire à ce point d'elle-même pour se livrer à cette discussion philosophico-commerciale ? Celle qui a l'usage de Ja vie galante peut parler ainsi à un vieillard surchauffé pour lequel elle n'a que du dégoût et de l'horreur; son esprit est libre et son corps froid, elle prend ses précautions, c'est une affaire, c'est normal et pas n'était besoin des conseils du grand polémiste. Mais que la fille bien organisée, je ne dis pas la pucelle, je ne dis même pas la vertu, parle ainsi à un jeune homme beau, ardent, désiré, c'est impossible; elle ne pourra marchander dans la passion. C'est elle au contraire qui donnera tout, livrera tout pour être possédée par l'objet

de ses désirs. Gela se voit encore tous les jours, malgré les progrès du commerce; c'est la nature qui est plus forte que la raison.

Le mariage libre, jô le répète, c'est la promiscuité. Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, la femme ne pourra résister aux désirs ardents et à la poursuite du mâle quand les unions sexuelles ne seront plus réglementées par la loi. Aujourd'hui le mari peut défendre son associée, parce qu'il s'appuie sur la loi, parce qu'il en est de sa femme, comme de son enfant, comme de sa propriété : la collectivité le protège de sa force. Mais isolée, sans père dans son enfance, sans mari dans sa jeunesse, sa résistance sera impossible, elle appartiendra aux forts ; personne n'aura intérêt à intervenir ; au contraire, chacun voudra être heureux, et la femme devra le debilum conjugale non pas à un seul, mais à tous, comme chez les Mincopies, comme autrefois à Taïti.

Qu'importe, disent certains philosophes, qu'importe que la femme appartienne à tous? Il importe beaucoup. D'abord pour la dignité de la femme, dont la prétendue hberté se résoudrait en une sujétion bestiale ; ensuite pour la paix des hommes entre eux. A la lutte pour l'existence s'ajouterait la lutte pour la copulation; le faible, après sa défaite, attendant la satiété du plus fort pour satisfaire à son tour ses désirs.

La loi? mais elle n'existe que quand il y a un intérêt collectif à la défendre. Quand les filles n'auront plus de pères et les femmes d'époux, quelle loi pourra résister à la passion des hommes; les gardiens de la loi, eux-mêmes, se mettront sur les rangs, et livreront des combats pour satisfaire leur lubricité. Enfm,etc'est làle point grave, le résultat de ccretour aux civilisations primitives, de cette régression sociale, seralastérilité, la diminution de la race, et son effondrement intellectuel et physique. Les laiderons, peut-être, et les infirmes seront-elles assez peu chevauchées pourdevenirmères.

THULiÉ. — La femme. "23

35i . Cli QU'ELLE DOIT ÉTUE.

Mais les belles filles!... Les belles filles seront certainement stérilisées par leurs succès mêmes.

On en arriverait bientôt à la sélection humaine en sens inverse.

Le mariage libre a été demandé non seulement pour sauvegarder la liberté passionnelle de la femme et pour la soustraire aux embrassements obligatoires, mais aussi pour lui laisser son droit entier sur son enfant. Encore un rêve!

c( Par la liberté dans le mariage, dit Emile de Girardin, la femme recouvre pleinement l'autorité maternelle, dont elle à été abusivement dépouillée par des lois arbitraires. Procréer des enfants, les développer physiquement est sa fonction naturelle; les instruire, les développer moralement est sa fonction sociale. A la femme l'honneur exclusif de cette seconde fonction, ayant eu le péril exclusif de la première. »

Mais si la femme, dans le mariage libre, doit avoir cette autorité et cet honneur exclusifs, elle aura aussi la charge entière, charge bien lourde en vérité. De Girardin se faisaitil donc illusion, et croyait-il que la femme trouverait des compagnons d'existence dont le rôle unique ne serait que la protection ? Espérait-il trouver une catégorie d'hommes se livrant, comme autant de petits manteaux bleus, à la pratique paternelle sans être pères, à la protection et au soutien d'un ménage sans être époux, à la défense d'une femme qui est à tous, et d'enfants qui sont de tous ? C'était peut-être trop compter sur le désintéressement humain, sur l'altruisme idéal.

Et cependant, avec ses occupations maternelles, car si elle est assezlaide pour êtrefécondeses entrailles ne désempliront pas, que fera-t-elle seule ? qui fournira à la vie du petit monde qu'elle engendrera? qui lui trouvera du pain?...

L'État?... mais c'est reffacement complet de l'affectivité humaine, car c'est dans l'intimité de la famille que les senti-

JIESPONSABILITÉ GÉNÉTIQUR. 355

ments cordiaux se développent et que l'altruisme naît. Faire de la société une ruche avec des femelles dont l'unique fonction serait de copuler, et pour quelques-unes d'engendrer, où la collectivité élèverait les petits, où l'homme, dégagé de toute responsabilité affective et réelle, n'aurait d'autre rôle que celui de fécondateur, ne serait-ce pas, comme je le disais tout à l'heure, organiser la régression?

Plus l'animal humain grandit, plus la famille se resserre ; c'est par elle seulement que l'affectivité peut se développer, et que fe sentiment de solidarité peut naître.

L'éducation par les ascendants est d'ailleurs le seul moyen pour l'homme de se survivre à soi-même. C'est cette incarnation, dans les enfants, de la personnalité physique et pensante qui a fait chez les anciens l'amour de la postérité, et donné l'illusion de l'immortalité.

Avec le mariage libre, la femme ne sera pas mariée et elle portera seule la lourde charge de l'élevage des enfants; et si l'État la débarrasse de ce soin naturel, elle aura l'autorité maternelle entière, il est vrai, mais elle n'aura plus d'enfants à diriger et à aimer.

Par ïe mariage libre, on a espéré aussi supprimer l'infériorisation des enfants naturels, puisqu'ils le seront tous, ou plutôt puisqu'il n'y aura plus d'enfants légitimes. Emile de Girardin s'écrie à la page 86 de son livre VHomme et la Femme : « Les enfants sont égaux devant la mère.

» Ce principe érigé en loi, toute dictinction disparaît entre les enfants qui passaient pour légitimes et ceux qui passaient pour illégitimes.

» Tous également portent le nom de leur mère.

» Tous héritent de ses biens.

» Tous ont les mêmes droits aux mêmes soins, à la même sollicitude.

» 2 800 000 Français relégués hors du droit commun y

rentrent, sinon dans le présent, du moins dans l'avenir. »

Mais croit-il, en vérité, que l'influence du père soit inutile dans l'existence de l'enfant? Et quel est l'homme, je le répète, qui voudra remplir le rôle de père vis-à-vis d'un cnfîint dont il ne connaît pas au juste la provenance, dont il n'aura que la charge sans en avoir l'honneur, dont il pourra se débarrasser à la première contrariété ou à la première faiblesse? Tous les enfants seront isolés comme les bâtards le sont aujourd'hui, ils seront égaux dans l'absence de soutien efficace, on rendra tous les enfants manchots, parce que quelques-uns naissent sans bras.

Les données du mariage libre paraissent simples au premier abord, et quand on s'abstrait des conditions de milieu, elles semblent logiques ; mais la moindre analyse des sociétés modernes et des difficultés de la lutte pour l'existence apportées par la civihsation démontrent vite que ces théories sont par trop simples, sont fausses par leur simplicité même, car elles ne tiennent aucun compte de la complexité de l'existence actuelle.

L'autorité familiale, tout entière entre les mains de la mère qui donne aux enfants le nom et l'avoir, le matriarcat, est une des phases de l'évolution des sociétés. Mais dans les organisations primitives seulement, cela est possible, parce que le travail est peu compliqué et l'apprentissage rudimentaire. Jeune encore, l'homme se suffit. Son éducation se fait dans la pratique de la vie ; c'est en cherchant sa nourriture qu'il acquiert les notions nécessaires pour l'existence dans son milieu où la pêche, la chasse, le combat constituent toute la somme des connaissances.

Que l'on compare cet état social au nôtre où l'instruction indispensable est si compliquée, si longue à acquérir, où la protection de l'individu doit se continuer jusqu'à un âge relativement avancé. Pourra-t-elle remplir les devoirs

nombreux, prolongés, absorbants du chef de famille, de l'é- • ducateur, si elle est seule à s'intéresser à ses enfants? Comment les nourrir, comment les élever, si elle n'a pas pour collaborateur le père intéressé comme elle à leur donner toutes les armes nécessaires pour vivre, au moins, dans cette société, s'ilsnepeuventybriller. Le matriarcat est impossible dans les civilisations où les intérêts sont multiples, la concurrence innombrable, où la force qui prime est tout intellectuelle, où le cerveau doit être armé de pied en cap, et où par conséquent l'éducation est longue à donner et difficile à acquérir. La femme seule ne peut y suffire ; il lui faut le compagnon normal et naturel, le collaborateur dans la protection de la famille qu'il a contribué à créer, le père.

Le concubinage n'est pas un acheminement vers le mariage libre : « A la ville, a écrit Girardin, entre ouvriers et ouvrières, les mariages sans immixtion de M. le maire ne sont pas rares, et ceux-là ne sont ni les moins heureux ni les moins fortement unis, quoique dans les ménages d'ouvriers, les enfants soient longtemps une lourde charge. »

Girardin s'était-il rendu compte du nombre de ces ménages heureux, et s'était-il demandé comment ils s'étaient constitués?... Quand il y a une union libre solide, un collage sérieux,^ comme on dit expressivement, et que l'ouvrier se tient uni avec la femme sans autre lien que celui de la volonté, c'est que la femme est forte, énergique et qu'elle domine. La même femme eut été mariée avec le même homme que son autorité n'en eût été que plus grande. Pourquoi donc ne sont-ils pas légalement unis? C'est que, le plus souvent, ces unions sont formées par des gens déjà mariés ailleurs. Le divorce permettra à M. le maire de fonctionner, et la femme ne manquera pas de faire légaliser cette union qu'elle maintient seulement par son énergie et par son adresse.

^ La femme forle ne se colle cL ne relient le mâle auprès d'elle que parce qu'il lui est indispensable dans sa vie sociale, car sa sensualité pourrait être mieux satisfaite en dehors de cette union volontaire.

Il ne faut pas croire davantage avec M. Alexandre Dumas fils, que « la prostitution de la femme, va peu à peu perdre son caractère d'autrefois. Les amours libres, a-t-il dit, ne vont faire que croître et embellir ». C'est une erreur! Si M. Dumas prédisait juste, il annoncerait la déchéance de la France car la désorganisation de la famille entraîne la fin d'un pays. A mesure que les sociétés s'élèvent, l'individu compte de plus en plus dans le milieu social, et, corollaire nécessaire, sa responsabilité devient de plus en plus grande. Cette responsabilité entraîne des garanties légales, et dès que ces garanties seront données à la femme par la loi, la prostitution diminuera. Ne seront plus alors des prostituées que les malades entraînées palhologiquement dans un rut inassouvi, ou les incapables dont personne ne voudra prendre la charge.

D'après Proudhon, cette progression vers la promiscuité serait, pour ainsi dire, l'anéantissement d'une société dans la basse luxure et dans la stérilité. Après avoir décrit les mœurs de l'empire romain et montré qu'après le dégoût du ménage on avait eu, même, le dégoût de la concubine et de la courtisane, il s'écrie : « Ainsi l'induction est confirmée par l'expérience : la négation du mariage aboutit à la confusion des sexes, c'est l'affirmation de la sodomie. »

Le mariage est nécessaire au point de vue social, il est indispensable à l'élevage et à l'éducation de l'enfanl, il est la garantie de la femme, la seule garantie. Il est donc de toute importance de fournir une arme à la société contre le dommage causé à la femme et à l'enfant par l'abandon du séducteur, et de rendre légalement responsable de ses

œuvres génératrices celui que la nature a dégagé de toute

charge physique.

Cette idée de justice commence à gagner du terrain ; mais quoique tout le monde admette l'aphorisme de Loysel : « qui fait l'enfant doit le nourrir », la coutume, la crainte du scandale et du chantage arrêtent encore heaucoup de gens. Cependant, en 1878, un groupe de sénateurs, MM. Bérenger, Foucher de Careil, Schœlcher, etc., ont fait une proposition de loi pour la recherche de la paternité. Dans l'exposé des motifs on lisait ces paroles justes : « Pour couper court à quelque scandale on a créé V irresponsabilité du libertinage. »

» La loi dit désormais à l'homme : tu peux l'abandonner à tes caprices, multiplier tes fantaisies; qu'aucune crainte ne t'arrête dans le cours de tes plaisirs. Eusses-tu employé la fraude ou prodigué les serments; eusses-tu donné le jour à un être formé de ton sang, je t'absous de ton indignité, je te délie de tes engagements, je supprime pour toi le devoir et la loi, et t'affranchis des conséquences de ta faute. Secoue la poussière de tes pas. Quitte sans regarder en arrière ce foyer où tu laisses une malheureuse sans espoir et un enfant sans pain, et va, sans souci ni remords, chercher ailleurs d'autres voluptés. »

La discussion n'a eu lieu que cinq ans plus tard,, et la proposition a été repoussée.

La proposition de ces honorables sénateurs n'était pas cependant d'un radicalisme à outrance. On ne demandait même pas la suppression de l'article 340, ainsi conçu : « La recherche de la paternité est interdite. Dans le cas d'enlèvement, lorsque l'époque de cet enlèvement se rapportera à celle de la conception, le ravisseur pourra être, sur la demande des parties intéressées, déclaré père de l'enfant. » Loi dont l'injustice révolte surtout quand on lit

r:micle34i : « La recherche de la maternilé est admise... »

La proposition demandait seulement, et bien timidement, qu'à l'article 340 on étendit « l'exception qui y est apportée^ disait M. Bérenger au Sénat, par la loi elle-même, à un certain nombre de cas strictement limités, précisés avec soin, et assez laciles à établir. » Ces cas étaient : « Vie viol qu'on jugera sans doute bien assimilable à l'enlèvement; 2° la possession d'état, c'est-à-dire le cas où le père a reconnii sa paternité par un ensemble de faits publics longtemps continués, et d'un caractère assurément plus significatif que la reconnaissance par acte public, seule admise par la loi. Il n'est assurément pas exagéré de demander que cette reconnaissance de fait, qui est le caractère le plus essentiel et la preuve la plus manifeste de l'aveu do la paternité, produise les mêmes conséquences que la reconnaissance par acte public.

« Enfin il est un dernier cas, peut-être plus contestable, mais non moins digne d'intérêt... celui de la séduction. Nous trouvons moral et juste que, lorsque la vertu de la (ille est établie, et qu'il est en même temps démontré que celui à qui la paternité est attribuée est, sans contestation possible, le père de l'enfant, les tribunaux aient encore le droit de reconnaître la paternité et d'en imposer les charges à celui à qui ils l'attribuent. »

Voilà ce que le Sénat a jugé impossible de voter. Les mêmes raisons qui avaient déterminé les rédacteurs du code civil à supprimer la recherche de la paternité naturelle ont déterminé le refus de la haute Assemblée. Parmi ces raisons voici les trois principales : i° la nécessité d'éviter les scandales qui s'étaient produits dans l'ancienne jurisprudence française. Il est de toute évidence cependant que les auteurs de la proposition repoussée ne demandaient pas le rétablissement de la fameuse formule Virgini parlurienli credilnr;

OU le renouvellemenL du jugement fantaisiste qui déclarait pères du même enfant tous les hommes qui avaient eu le même jour des rapports avec une fille perdue. En vérité, on ne pouvait croire que la proposition pût aboutir à ça. Quant au véritable scandale, n'est-ce pas de protéger le libertinage en enlevanttouteresponsabilitéaii séducteur?n'est-

cepas de déshonorer et de laisser mourir de faim une mère et son enfant pour ménager la tranquillité et la bourse d'un monsieur qui a voulu s'amuser quelques instants d'une fdle crédule et passionnée. On craint le chantage?... Mais est-il difticile de le découvrir, et non seulement de ne pas tenir compte de ses tentatives, mais encore de le réprimer? On croirait vraiment que le chantage ne peut exister qu'en matière génétique. Serait-ce donc que la justice et la police sont incapables de discerner la vérité dans les questions de débauche; n'y aurait-il que ce genre de délits qu'elles ne pourraient découvrir?

^2° On a considéré qu'il était impossible d'établir la preuve de la paternité. En vérité, on calomnie nos tribunaux ; ils découvrent des choses plus difficiles à trouver, et comme le dit fort bien M. Léon Fxicher : « Un père naturel n'est pas plus difficile à découvrir qu'un voleur ou qu'un assassin. » Et d'ailleurs, on n'a pas le droit d'être trop difficile sur les preuves à fournir ; si l'on ne devait jamais condamner que sur le flagrant délit, combien de guillotinés auraient été condamnés à tort, sans aveu de leur part, sans témoignages certains, sans preuves matérielles, rien que sur des preuves morales. C'est le cas du Lapommeraye. La tranquillité d'existence d'un homme serait donc plus ménagée que «on existence même ?

« La difficulté de la preuve, disaient les auteurs de la proposition de loi au Sénat, est-elle un argument sérieux? Il est permis d'en douter, quand on voit qu'elle n'a point

empêché le législaLeur d'accorder le droit de demander desalimenls et par conséquent de prouver la filiation, à l'enfant naturel adultérin ou incestueux (art. 762); lorsque surtout l'article 339 donne à tous ceux qui y ont intérêt la faculté de « contester la reconnaissance de la part du père et de la mère, de même que toute réclamation de la part de l'enfant », c'est-à-dire la faculté bien autrement délicate d'établirla non-existence du fait si mystérieux de la naissance. Serait- U d'ailleurs admissible que la difficulté d'établir ion droit lefit sacrifier ? >

S° Enfin, on n'a pas voulu de la recherche de la paternité pour conserver l'influence moralisatrice que, dans la penséedu législateur, l'interdiction de la recherche devait avoir sur les mœurs publiques. En effet, en 1804, espérant diminuerpar ce procédé le nombre des enfants naturels, Lahary disait dans la préparation de la loi : « Combien le? femmes deviendront plus réservées lorsqu'elles sauront qu'en selivrantàun homme en dehors du mariage, elles seront exposées à avoir seules le fardeau de l'enfant... Combien une pareille loi aurait puissamment influé sur nos mœurs, il y a un demisiècle! Mais, quoique tardive, ellen'en opèrerapas moins les heureux résultats qu'on doit en attendre, puisque l'eff'et des bonnes lois est d'amener insensiblement les bonnes mœurs. »

La belle illusion ! La loi qui interdit la recherche de la paternité existe depuis plus d'un demi-siècle, et la moralisation annoncée est certes loin d'avoir commencé; on fait' toujours des bâtards sans compter, on en tue davantage, et si les femmes ne sont pas plus craintives, les hommes sont plus audacieux, leur tranquillité étant protégée par la loi- La recherche de la paternité est interdite !

On dit : mais la femme l'a bien voulu ; si elle a été séduiteelle s'y est prêtée et n'a pas manqué de trouver, dans cetteséduction, son compte ou au moins son plaisir.

C'est possible. Mais sans rechercher si elle n'a pas été irrésistiblement entraînée, il faut reconnaître au moins que le plaisir a été goûté à deux, aussi bien par le séducteur que par la fille séduite. Quand nous voyons une paire d'amis entrer dans un cabaret et savourer ensemble un repas commandé par tous deux, nous ne doutons pas qu'ils ne soient l'un et l'autre responsables ; chacun doit payer sa part d'un plaisir pris en commun, ils y sont forcés au nom de la justice. Et pourquoi n'en est-il pas de même au banquet de l'amour, quand la note à payer est si terrible ? Pourquoi un seul des deux amants reste-t-il responsable, et pourquoi celui-là est-il le plus faible et le plus désarmé ?

Parbleu, c'est pour cela !...

Aussi s'amusent-ils les jeunes hommes en France ; et cela sans arrière-pensée, sans crainte pour l'avenir. Si un accident génétique survient, s'il arrive au jeune galant de semer un enfant sur sa route, il lui suffit de ne plus reparaître, l'enfant n'est pas pourlui. Caria fille dès l'âge de quinze ans est seule responsable de l'accident. Quel que soit son passé, quelles que soient sa naïveté et son ignorance, et la perfide habileté de celui qui l'a fécondée, c'est elle seule qui doit en supporter les conséquences. La séduction est impunie. Elle a cru aux serments, elle s'est attendrie devant les supplications, elle a été mise hors d'elle-même par les manœuvres calculées, savantes, d'un expert séducteur; elle, sans force, sans expérience, encore sans volonté, s'est laissé prendre par un habile; c'est elle dont la vie est engagée, c'est elle qui perd fhonneur! « Quelle sotte chose que l'opinion publique ! dit Champfort. Un homme de trente ans séduit une jeune personne de quinze ans : c'est elle qui est déshonorée. »

Lui s'en va triomphant, insoucieux de la double misère qu'il a créée, ne prévoyant pour ses victimes ni la faim ni les désespoirs qui poussent au crime, ni la fierté dont on.

meurt. Il rêve à de nouvelles conquêtes, cl, dans le monde élégant, fait la roue au milieu d'admirateurs.

Il peut user de tous les moyens pour abuser des filles; toutes les fraudes, toutes les excitations malsaines lui sont permises, il a le droit de tendre tous les traquenards: la loi et la jurisprudence sont pour lui. Voici l'extrait d'un jugement prononcé à Niort le 7 décembre 1861 : « Il est de pr'incipe et de jurisprudence que l'individu qui a excité à la débauche pour satisfaire ses propres passions, n'est point regardé comme coupable par notre législation. »

Ses propres passions est charmant!

Avec cela, les belles filles, on peut vous mener loin ! sans passer par-devant M. le maire.

Ce qui dans les relations sociales est de droit, n'existe plus dès qu'il est question de l'honneur et de l'existence de la femme. D'après l'article '1589,1a promesse de vente équivaut à la vente même lorsqu'il y a consentement des parties, que la promesse soit faite à une femme ou à un homme. Mais la promesse de mariage formelle, écrite, signée estnulle. Voilà deuxpromessesquinesontpas traitées de même, et cependant quelle meilleure preuve de consentement des parties que la fécondation ? Mais l'honneur de la femme n'est pas encore une valeur reconnue, et l'on plaide le jeu comme pour les affaires de bourse.

Oh ! si l'honneur était en or ou en argent, la loi prendrait vite sa défense, car la question d'argent est sacrée ; et si je démontrais en attaquant la loi de 1838, sur les aliénés, que le code protège plus la fortune des citoyens que leur liberté, on peut dire pour les femmes que la loi protège plus leur fortune que leur vertu, voire même que leur virginité. Dans un charmant passage de son beau livre M. Legouvé développe cette idée: « Notre code, dit-il, est admirable comme code pécuniaire ; et si la pureté des jeunes filles, comme nous

RESI'OJJSABILITÉ GÉNÉTIQUE. 305

l'avons vu, n'éveille guère ses soucis, par compensation, quelle touchante sollicitude pour leur argent.

)) Pour mettre ce fait dans tout son jour comparons les peines qui irappent d'un coté la propriété, de l'autre les délits contre les mœurs : ici le viol, là le vol ; ici le manque de foi aune promesse de vente, là l'infidélité à une promesse de

mariage.

» D'abord deux sortes de majorité : la majorité du cœur, la majorité de la bourse : la première commence à quinze ans, mais la seconde estreculéejusqu'àvingt et un. Une jeune mie est sensée pouvoir défendre son cœur six ans plutôt que son argent. La loi n'admet comme coupable qu'un seul rapt d'honneur, le viol ; mais elle définit, poursuit et châtie deux manières de dérober de l'argent, le vol et le dol, il y a des filous d'écus, il n'y a pas de filous de chasteté. »

C'est que les économistes de notre société n'avaient pas encore considéré la chasteté et le pucelage comme des valeurs . Mais une révolution s'opère; ce n'est pas seulement l'idée de justice qui se fait jour, suit sa marche et finit par s'imposer auxhommes? c'est la lumineuse détermination, comme nous disons en sciences naturelles, de la virginité qui impose l'évolution. Détermination établie, non pas par un savant économiste ou par un naturaliste audacieux, mais par un auteur dramatique de génie, M. Dumas fils. Dumas a dit: « la virginité est un capital. »

Toute la révolution est là !

Classée parmi les valeurs elle ne tardera pas à être sévèrement protégée par le code et par les jurisconsultes. C'est le pucelage capital qui assurera la protection de celle qui le porte, de sa détentrice, et fera réformer la loi. M. Dumas fils a trouvé le véritable argument.

Il était temps de faire cette trouvaille; les défenseurs de la paternité anonyme commençaient, en battant les buissons

pour faire sortir les bons argunients, à trouver des choses bouffonnes, folles. Ils étaient allés jusqu'à découvrir que c'est de la femme que vient la séduction. « L'homme succombe » comme dît plaisamment d'Esterno. C'est de la femme que vient tout le mal ! les contes grossiers de la Bible dominent donc encore les esprits; la pomme, la fatale pomme a gardé son prestige et ce qui inspirait les Pères de l'église dans leurs malédictions contre les filles d'Eve, inspire encore, à leur issu, certains pères conscrits de la République. Dans les amours illicites, le séducteur n'est pas l'homme, c'est lui qui est séduit. Pauvre homme! Cela a été écrit, cela a été fort éloquemment déclamé à la tribune du Sénat. Quelques sénateurs ont souri, il est vrai; ceux qui n'avaient pas perdu toute mémoire.

G^estla femme qui séduit l'homme ! Mais, en vérité, pourquoi ne pas dire que c'est elle qui le viole ?

Oui l'homme doit être responsable de l'enfant qu'il a fait car, même en dehors de tous les pièges tendus, de toutes les promesses de mariage écrites ou non écrites, en dehors de tous les traquenards et de toutes les tromperies, il est bien certain quela prudence et la circonspection sont impuissantes devant la passion, et que la plus pure vertu ne peut résister aux ardeurs d'un feu qu'un être aimable attise et enflamme. La loi est faite pour protéger les faibles, aujourd'hui elle les

écrase.

Mais si, dans la question de la séduction, on a pu craindre la spéculation et le chantage, dans les unions avouées, dans la paternité patente, cet argument n'a plus de valeur. Et cependant la recherche de la paternité a été combattue, repoussée dans ce cas même. Pourquoi?... parce que, dit-on, •malgré l'évidence des relations, il est impossible de démontrer ■que l'amant est le vrai père. Parbleu ! mais dans le mariage le démontre-l-on? Et cependant la paternité de l'époux est

présumée apriori. Pourquoi donc celle de l'amant connu ne serait elle pas présumée au même titre?... Pourquoi ? parce

-que les auteurs du code civil se sont prononcés et que l'homme ne peut s'habituer à sortir de l'ornière creusée par

.ses prédécesseurs; parce que la tradition, fût-elle d'hier, l'emporte toujours sur la raison et sur l'évidence.

Gomment! lorsqu'un homme a vécu pendant plusieurs

-années avec une femme dans le concubinage le plus étroit, le moins dissimulé, quand, dans un mariage de fait connu

<le tous, le ménage libre a eu plusieurs enfants, deux, trois

•et plus comme on l'a vu dans de récents procès, il lui suffit

-donc de partir, d'abandonner celle qu'il a fécondée, pour prendre une autre concubine si le plaisir l'y porte, ou pour

rs'attacher à une épouse si la dot le séduit? Et il est dégagé de loute responsabilité? Et les enfants seront sans père alors

•qu'il a fait acte de paternité, qu'il les a nourris, élevés jusqu'au jour de l'abandon? C'est absurde. Il n'y a que la

.loi qui se refuse à reconnaître cette paternité, alors que tout le monde l'a constatée, alors que le père l'a avouée, quelquefois hautement et avec fierté. Et on ne trouve, je ne dis pas équitable, mais possible que l'homme se débarrasse ainsi en

-rejetant tout le fardeau sur la femme? Certes le jury est plus intelligent et plus juste que le code, et lorsque la femme abandonnée se venge, il l'acquitte, aux applaudissements de la foule. C'est là ce que nous avons vu se produire à la cour

•d'assises de Moulins dans l'affaire de Louise D... Elle avait adressé quelques coups de revolver au carrossier Baptiste qui, après avoir vécu six ans avec elle, et lui avoir fait trois enfants l'abandonnait pour se marier avec une héritière, séduit par la dot.

En Amérique, le concubinaire n'est pas plus protégé que l'époux; il est le père des enfants de sa concubine, comme J'époux est le père des enfants de sa femme.

Avec la recherche de la patcrniLé, on ne verrait pas les séducteurs frauduleux protégés dans leurs actions déloyales, car il en est qui poussent l'habileté, comme on dit encore^ jusqu'àfaire de fauxmariages pour obtenir des faveurs qu'ils ne pouvaient arracher parla séduction ; on n'assisteraitpas au navrant spectacle de l'abandon d'une femme déloyalement possédée et plus déloyalement reniée avec le fruit du dol et de la fraude, avec l'enfant du faux époux, du faussaire en amour. On ne verrait pas un homme jeter insolemment à ceux qui se croyaient son épouse et son fils légitimes, le pain de la charité.

L'affaire Polignac aurait-elle démontré à nos législateurs que les supercheries et les fraudes des galantins sont plus morales que la recherche de la paternité?

Mais il est des cas où l'habileté, la séduction savante, l'escroquerie en amour et le faux en mariage ne sont pas en jeu; la force morale ne suffit pas alors pour sauvegarder la chasteté et la vertu : la force physique joue le grand rôle. Je veux parler du viol.

Oui, la loi n'assimile même pas le viol à l'enlèvement! et quand on a demandé aux législateurs du Sénat de considérer ces deux choses comme identiques ils ontrefusé. Ainsi, le crime est constaté, .celui qui fa commis est condamné à une peine plus ou moins grave, et si de ce crime judiciairement reconnu naît un enfant, l'auteur du viol n'en est pas le père : la recherche de la paternité n'est permise qu'au cas d'enlèvement. On croit rêver.

Là, cependant, onne peut se retrancher derrière la raison de la crainte du scandale; on ne peut affirmer non plus, qu'il y a doute sur la possession, puisque c'est cette possession qui a entraîné la condamnation du coupable; on ne peut dire davantage que c'est la femme qui a séduit son fécondateur, puisque c'est sa violence qui a fait de lui un criminel;

on ne peut pas prétendre enfin que c'est pour inculquer à la lemme la saine terreur des suites des amoureuses faiblesses puisque la femme n'en peut mais, puisqu'elle est une victime. Non, aucuneraison ne tient etn'est admissible; et cependant le viol est repoussé comme cause de recherche de la paternité.

Les réformes sont donc indispensables. Il faut les faire non seulementau point de vue de la justice et du progrès humain mais encore, et dans un intérêt tout patriotique, pour ne pas être infériorisé parmi les nations civilisées, car on peut assigner le degré d'élévation d'une société d'après le rang que la femme y occupe. Or, nous sommes à peu près les seuls où la recherche de la paternité n'est pas admise. Les Anglais et les Américains, si faciles à scandaliser quand il ne s'agit pas d'eux-mêmes, manifestent l'étonnement le plus profond au sujet des lois qui assurent, chez nous, l'impunité du séducteur. Certes ce n'est pas l'opinion des Anglo-Saxons, surtout ceux d'Amérique, qui pourrait influer sur la nôtre, car ils ne font pas autorité dans les questions de moralité; c'est l'évidence qui nous frappe, comme elle frappe presque tout le monde en France aujourd'hui, ceux mêmes qui sont chargés de l'application de la loi.

Souvent, en effet, et malgré l'article 340 qui interdit la recherche de la paternité, les juges admettent des demandes d'aliments intentées par des filles mères au père de leur enfant, et condamnent à des dommages-intérêts les auteurs de promesses de mariage déclarées nulles cependant par le code. Les juges violent la loi.

Il n'y a pas de manière plus énergique de demander une réforme, que de la faire soi-même, en trichant, il est vrai. Les magistrats sont donc avec nous qui demandons la suppression de cet article 340. Il y a des jugements célèbres. L'arrêt de Caen du 6 juin 1850 disait: « La réparation doit

TiiuuÉ. — La femme. 24.

comprendre soi t les perles matérielles actuellement réalisées, 3oit celles qui seraient les conséquences du tort fait à la réputation, et notamment de la grossesse et de l'accouchement ie la fille délaissée. »

L'arrêt de la cour de Colmar du 31 décembre 1866, va plus loin : « La séduction exercée sur une jeune fille au moyen d'une promesse de mariage, et de laquelle est résultée une grossesse, constitue un quasi-délit qui peut motiver contre son auteur une action en dommages-intérêts. »

On trouve des jugements semblables rendus par les cours d'appel de Bordeaux, de Montpellier, de Dijon, d'Angers, d'Aix, etc.

Voici comment les Tables deDalloz ont analysé quelquesuns de ces jugements : « Une femme peut être admise à prouver, à l'appui d'une demande en dommages -intérêts formée par elle à raison de l'inexécution d'une promesse de mariage, que celui de qui cette promesse est émanée est V auteur delà grossesse. On dirait vainement que c'est là autoriser la recherche de la paternité dans un casoù la loi ne le permet pas. »

On dirait vainement que c'est autoriser la recherche de la paternité, est adorable.

Dans l'exposé des motifs de la proposition faite, en 1878, par MM. Déranger, Schœlcher, etc., on trouve ceci, qui aurait dû sans autre argument décider le Sénat : « Mis en présence des demandes les plus contradictoires aux termes précis de la loi, les juges civils transigent à leur tour et trouvent des moyens ingénieux de satisfaire leur conscience, la justice et la nature sans violer directement les textes.

» C'est ainsi que, par une jurisprudence qui s'affirme chaque jour, ils accordent des dommages-intérêts à la femme abandonnée qui réclame, son enfant dans les bras. Le moyen est simple et se trouve indiqué dans de savants

RESPONSABILITÉ GÉNÉTIQUE. 37t

ouvrages. Plusieurs 'procédés peuvent même y conduire.

. » On peut, soit comme le conseille M. Morelot, ancien doyen de la Faculté de droit de Dijon, déclarer endroit que l'action en réparation du préjudice causé par la naissance d'un enfant est différente de celle en recherche de paternité; soit plus simplement, comme l'indique M. Mercadé, recourir à une simple habileté de rédaction, admettre les choses en écartant les mots et attribuer consciencieusement à la victime toute la. réparation qui peut lui être due, mais ne rien écrire dans les pièces de la ■procédure et surtout dans le jugement qui contienne une attribution de paternité, f article 340 ne le permettant pas. »

Voici donc les juges, après le dernier vote du Sénat, forcés de continuer à violer indirectement les textes, et de tourner l'article 340 pour satisfaire leur conscience, la justice et la nature, comme le dit si bien l'exposé des motifs de la proposition Bérenger.

Mais maintenant pourquoi le Sénat n'est-il pas logique et ne demande-t-il pas à l'exécutif des poursuites contre les jurisconsultes qui poussent au viol de la loi, et contre les magistrats qui la violent?

La question est jugée. L'opinion des tribunaux et les habiletés conseillées par les jurisconsultes sont la démonstration de la nécessité des réformes. L'article 340 doit être supprimé, la recherche de la paternité doit être permise, ou plutôt la responsabilité génétique doit être inscrite dans la loi.

Mais les corollaires de celte réforme sont nombreux. Il y a, dans la loi actuelle, des traces des traditions anciennes, et la survivance de la malédiction lancée contre les bâtards. L'enfant naturel, même reconnu, ne peut hériter de la totalité des biens de son père ou de sa mère. Si l'on doit admettre la restriction pour la succession de l'homme qui a des en-

lanls légitimes, el,jc dirai plus loin pourquoi, il est inadmisible que l'enlant reconnu ne puisse hériter totalement de son père, quand il n'y a pas d'autres héritiers. Celui qui veut laisser, dans sa totalité, sa fortune à son enfant naturel, est obligé de ne pas le reconnaître.

N'est-ce pas absurde?

Lorsqu'un enfant naturel est reconnu et que les père et mère n'ont pas d'enfant légitime, il est aussi absurde de déshériter cet enfant au profit des autres héritiers naturels, frères, sœurs, ou ascendants. Ici il n'y a qu'une punition pour le fruit d'une union illégitime, c'est la traditionnelle infériorisation du bâtard, caraucune nécessité sociale n'impose cette dépossession, et, quelque partisan que je sois du mariage, il me paraît injuste et inutile de faire peser sur l'enfant la faute de ceux qui l'ont fait.

Mais quand il s'agit de l'enfant adultérin, c'est autre chose, et je ne suis pas de l'avis de M. Léon Richer quand il dit : « Moi, je veux pour lui la protection de la loi. Je ne vois pas pourquoi on le sacrifierait à ses frères légitimes. » Moi aussi je veux que la loi le protège, mais je ne veux pas que ce soit au détriment de quelqu'un et en lésant une femme, dans ses droits. Si je demande justice pour la femme c'est aussi bien au profit de celles qui sont honnêtes qu'au profit des autres. Il faut se méfier des entraînements de la générosité ; M. Acollas, ce logicien profond transformé quelquefois en poète sentimental s'écrie : « On fait grand bruit lorsqu'il s'agit de l'enfant naturel et de sa mère, de la dignité du mariao-e • mais que l'on commence par prouver que toute femme qui se donne en dehors du mariage dégrade en elle la dignité humaine et tombeau rang deschoses, etc. » Mais on ne prouvera pas, non plus, que la femme qui s'est mariée doit être sacrifiée à celle qui s'est donnée connaissant la situation de celui avec qui elle voulait aimer. Si la femme qui se laisse

PxESPONSADILITÉ GÉNÉTIQUE. 373

entraîner par un mouvement passionnel n'est pas méprisable, il ne faut pas cependant sacrifier pour cela la femme mariée qui serait victime deux fois : victime de l'adultère et victime de par la loi dans ses enfants.

Non, l'enfantadultérin ne peut être placé, au point de vue de l'héritage, sur le même pied que son frère légitime. L'enfant adultérin héritier comme l'enfant légitime, c'est altérer le traité matrimonial, c'est un dommage causé à l'épouse dans son fruit. Quand la femme fait légaliser son union, elle passe un contrat avec son mari. Dans ce contrat est implicitement inscrit que leurs biens présents ou à venir pendant la durée du mariage seront la possession des enfants du ménage. Que serait le mariage, sans cela? L'enfant adultérin placé au même rangque l'enfant légitime n'est-ce pas un attentat au droit de l'épouse, n'est-ce pas la convention matrimoniale altérée, lesengagementsfaussés?La femme qui a eu toutes les charges du ménage, tous les devoirs de l'intérieur, elle qui a travaillé pour la nichée, aurait donc travaillé aussi pour l'enfant d'une fille qui a distrait le mari de ses devoirs de père ? mais ce n'est pas lui qu'on punit, c'est elle !

On ne peut comparer la situation de l'enfant adultérin à celle de l'enfant de la seconde femme s'il y a veuvage ou divorce. Le mariage rompu, soit par la mort, soit par un jugement, il y a liquidation complète de la fortune de l'association, et les intérêts des enfants sont légalement sauvegardés. D'ailleurs, au point de vue du partage des biens du veuf ou du divorcé, s'il y a second mariage, le nombre des enfants légitimes est physiologiquement limité, tandis que le nombre des enfants adultérins est sans limite.

Le mariage est une garantie pour la femme ; si cette garantie est enlevée, le mariage n'a plus de raison d'être, et l'union logique est l'union libre qui, certes, est loin de garantir les droits de la femme et les droits de l'enfant. Il

iaut protéger l'enfant naturel, mais il ne faut pas que ce soit au détriment de l'enfant légitime qui n'est pour rien dans la faute du père; et s'il est généreux de prendre la défense des femmes en général, il ne faut pas que ce soit contre l'épouse.

Dans la bigamie, le second mariage n'existe pas, qilelque soitl'mtérêtque puisse inspirer la victime el son enfant; c'est cruel, mais n'est-ce pas la sauvegarde du mariage? Que de maux terribles et irrémédiables ne voyons-nous pas chaque jour? Et faut-il détruire l'espèce humaine parce que quelques hommes souffrent sans espoir.

Il y a toujours des obstacles devant lesquels il faut s'incliner, et les philanthropes les plus déterminés, eux-mêmes, arrivent toujours à une exception qu'ils ne peuvent franchir.

M. Léon Richer dit dans son généreux livre, Le Code des femmes :

« Tous les enfants sont égaux devant leur père et devant leur mère; tous ont droit aux mêmes soins, à la même protection, à la même part d'héritage; tous, même les enfants adultérins.

» Pourquoi non?

» En vertu de quel principe rendrait-on les enfants responsables de l'irrégularité de leur naissance? » Pitié pour ces déshérités!

» On remarquera que je n'ai pas dit : même les enfants incestueux.

» Pourquoi maintenant cette exception ?

» De graves raisons s'opposent à la reconnaissance publique des enfants nés de l'inceste.

» Mais si de douloureuses nécessités contraignent la législation à ne pas permettre que le mystère de certaines naissances soit publiquement révélé, rien n'empêche les parents coupables de s'intéresser à l'orphelin; — ils pourraient recourir, par exemple, l'un ou l'autre à l'adoption.

UESPONSABILITÉ GÉNÉTIQUE. 375

» Sous celte forme le scandale serait évité. »

Pourquoi l'enfant de l'adultère et pas celui de l'inceste ? Pas une bonne raison n'est donnée. Pourquoi ne dirait-on pas aussi à M. Richer : « pitié pour ces déshérités! » C'est la crainte du scandale qui arrête ici?

Mais si le scandale pèse d'un tel poids dans la formation des lois, pourquoi donc l'adultère ne serait-il pas traité comme l'inceste? La corruption serait-elle passée si avant dans les mœurs que l'adultère paraisse une chose avouable et excusable ? Mais sur cette pente, l'inceste, mutuellement consenti, suivra bientôt le même chemin, car c'est un crime .d'ordre social, purement conventionnel comme l'adultère, et non un crime d'ordre naturel qui implique la défensepersonnelle, comme le meurtre, le vol, le viol.

Quelques lignes plus haut M. Richer proteste contre le sort fait aux enfants naturels et s'écrie : « Il n'y a pas de bâtards dans la nature, je n'en vois que dans la loi. » C'est évident, et la nature n'y est pour rien, en effet. Mais pourquoi M. Richer s'arrête-t-il devant le fruit de l'inceste? Il n'y a pas, non plus, d'enfants incestueux dans la nature, et rien ne les distingue des autres ; on n'en peut voir aussi que dans la loi. M. Richer lui-même accepte donc une catégorie de bâtards?

Il dit encore en parlant du bâtard de provenance incestueuse :

« Du reste, je ne verrais pas grand inconvénient, non plus, à ce que la reconnaissance fût permise à la mère, mais à la mère seule.

» Ce serait encore une solution. »

Pourquoi pas au père? parce qu'il est un corrupteur, sans doute, dangereux pour l'avenir intellectuel et moral de son enfant incestueux. Mais la mère corrompue, soumise d'ailleurs aux lois de l'hérédité, est-elle une éducatrice plus digne

et moins dangereuse? n'entrainera-t-elle pas à son tour l'enfant vers les plaisirs incestueux, et ne le flétrira-t-e.lle pas de ses caresses perverses, comme elle-même a été flétrie?

Le produit de l'inceste doit devenir un enfant de la nation; il faut le sauver de ces deux sources de corruption; celle qu'il porte en lui,[l'hérédité, et la perversité de ses auteurs; il faul tenter de réformer ses tendances par l'éducation.

Ces malheureux devront être appelés du nom que la Révolution voulait qu'on donnât à tous ceux qui naissent en dehors des conventions sociales, bâtards de toutes catégories, enfants naturels, adultérins ou incestueux; la Convention,' dans sa sagesse, avait décrété que tous les enfants non reconnus par leurs auteurs seraient désignés sous le nom d'orphelins, en prohibant toutes autres qualifications.

Donc nous demandons la responsabilité génétique, et non la recherche de la paternité, car celui quifaitou repousse les devoirs de la paternité n'est plus digne du nom de père. C'est le géniteur qu'il faut rechercher et poursuivre, celui qui a trompé, séduit, et causé à la fille le plus grand des dommages, le déshonneur; celui qui a consommé sa ruine en rendant pour elle la vie normale impossible, et a mis à sa charge une existence dont il doit supporter les frais puisqu'il en est le procréateur. Ce n'est pas le père qui est recherché, mais l'auteur d'un préjudice qu'il peut et qu'il doit réparer. Dans le célibalaire c'est simple : s'il refuse d'épouser celle qu'il a fécondée, non seulement il lui devra une réparation, mais encore l'enfant aura droit aux aliments et à l'instruction pendant sa jeunesse, et plus tard à l'héritage, il sera inscrit sous le nom de son père qui ne pourra cacher, s'il se marie un jour, que déjà un fils est inscrit pour la succession de ses biens. Celle qu'il épousera ne sera pas trompée.

Comme la Convention le voulait, cette recherche du géniteur devra s'appuyer sur des faits graves et concluants et

RESPONSABILITÉ GÉNÉTIQUK. 377

avoir pour preuve des écrits publics, un ensemble de soins.

L'homme engagé dans les liens du mariage ne peut disposer de sa fortune ou de son nom, puisque l'un et l'autre appartiennent par contrat àl'épouse ; mais il doit des aliment s à reniant, des dommages à la mère, et s'il y a fausses promesses, engagements qui ne peuvent être tenus, s'il y a en un mol escroquerie d'amour, il faut une répression personnelle. M. Cazot, dans la discussion du Sénat sur la proposition Bérenger, citant l'article 356 du code pénal, disait : « La séduction est punie de la peine des travaux forces ou de l'emprisonnement, suivant le cas. Il est vrai qu'il faut que la fille séduite ait moins de seize ans, et je reconnais qu'il peut y avoir là une lacune dans la législation. Ainsi on pourrait accorder la protection de la loi pénale, même aux mineurs âgés de plus de seize ans. On pourrait punir le séducteur d'un emprisonnement dont la durée serait à déterminer. »

Nous sommes ici absolument de l'avis du savant sénateur, c'est la garantie à donner à la femme contre les séducteurs dont la situation ne permet pas une réparation complète.

Mais si la responsabilité génétique de l'homme doit être inscrite dans la loi, la recherche de la maternité doit être abolie et l'article SM qui la constitue, supprimé.

La femme n'a pas besoin de la menace de la loi pour remplir son devoir maternel; le contraire est l'exception. La nature l'a étroitement attachée à son fruit et la coercition n'est pas nécessaire pour le lui faire garder et élever.

La femme dénaturée qui ne voudrait pas de son enfant ne devrait certes pas être forcée de le conserver; elle le tuerait ou en ferait un misérable.

Faire la recherche delà maternité obligatoire, c'est pousser à l'avortement et à l'infanticide; c'est placer les femmes entre le déshonneur, le suicide ou le crime.

La responsabilité i-énétiqiiu fera marier l'homme plug jeune.

Époux à l'âge où les passions sont ardentes, où le caractère est généreux, où l'activité est infatigable, il repoussera avec horreur les pratiques malthusiennes, et les familles nombreuses reparaîtront.

Marié il n'osera se lancer dans les aventures et la prudence l'aidera à être vertueux.

Les mariages seront plus nombreux et, corollaire nécessaire, la prostitution plus rare.

Le nombre des enfants naturels diminuera. Les séductions étant moins nombreuses, et d'ailleurs la femme, défendue par la loi, n'étant plus ruinée à tout jamais ipour avoir succombé à une séduction, on verra diminuer le nombre des infanticides et des avortements.

La responsabilité génétique, abaissant d'un côté la mortalité de la première enfance, et augmentant de l'autre la natalité par les mariages plus nombreux et plus jeunes, rendra à notre pays sa vitalité qui s'éteint, et le besoin d'expansion qui double le génie et la vaillance d'une nation.

L'évolution sociale se fait lentement. Sous l'influence de •quelques esprits élevés, des poussées progressives se produisent; les savants et les philosophes imposent à certaines époques les idées de logique et de justice. Mais bientôt le mouvement est détourné de sa voie normale par les ambitieux qui cherchent à se tailler une fortune dans les idées ■courantes et dans les aspirations du jour. La masse ignorante n'est pas armée contre les promesses mensongères et les sophismes des ces charlatans; elle est entraînée dans un tourbillon stérile et tourne sur elle-même, sans boussole, sans doctrine, ne croyant plus qu'aux fictions, aux mots dont elle ne saisit pas le sens véritable, aveuglée par ses appétits, ne voulant entendre que ceux ■qui la flattent, et ne voyant ni l'évidence, ni la réalité brutale.

Et quand le zèle des faux apôtres aboutit aux désastres, €etle foule trompée, affamée, décimée quelquefois, accuse indistinctement tout le monde, les hommes honnêtes qu'elle a repoussés, comme les coquins que dans ses entraînements et

sa crédulité elle a écoutés et suivis. Puis découragée elle s aplatit dans une immobilité passive.

G^est là l'histoire du 18 Brumaire, c'est- i'histoire du 2 Décembre.

Il se produit alors un temps d'arrêt, puis un mouvemeni de recul, jusqu'à ce que les patriotes, les savants, les philosophes recommencent à soulever le voile de la vérité abaissé un instant.

Cependant l'étape a été marquée par certaines conquête, et quelques-unes des réformes accomplies ont enfoncé dan^ 1 organisme social des racines assez profondes pour que la réaction n'ait pu les détruire. Ces quelques progrès acquis sont le point de départ d'une effïorescence nouvelle.

Dans ces alternatives de révolution et de réaction les réformes conquises à chacune de ces éruptions sociales s'accumulent; et c'est ainsi que le progrès monte, lentement il est vrai, étape par étape comme marche par marche, avec la logique irrésistible de la nature. Les périodes d'arrêt et de recul temporaire sont toujours le fruit des erreurs commises, car l'homme, dans ses entraînements va sans regarder, sans prévoir, et n'évite pas les obstacles qui doivent entraver la marche vers le but poursuivi.

C'est ce qui est arrivé en France pour la législation de la femme dans les cent dernières années. La réaction a défait en partie ce que la révolution avait organisé en sa faveur. Cependant le principe de l'équivalence des sexes a survécu dans sa portion essentielle; les lois du 8 et du 15 avril 1791 supprimant du même coup les droits d'aînesse et de masculinité, ont établi l'égalité des droits dans la famille, aussi bien pour les filles que pour les fils. Premier pas vers le relèvement juste et logique de la femme dans la société.

Certes on est bien loin des civilisations primitives; il n'est plus question pour la femme de basse servitude. Ellecompte

désormais, elle est quelqu'un, elle hérite comme le fils, la loi l'a faite son égale devant le patrimoine. Mais cette égalité ne s'étend pas à tous ses droits.

Fille, elle est maîtresse d'elle-même et de ses biens; veuve, elle reconquiert l'autonomie de sa personne; mariée, elle est mineure. Et c'est au moment où elle devrait être à son apogée de grandeur et de dignité; c'est quand elle remplit le plus grand des devoirs humains, va être mère et consacre sa vie cà perpétuer l'espèce, c'est alors qu'elle est infériorisée par le code.

« La liberté de la femme, dit le jurisconsulte Gide, finit où le mariage commence. j>

Cependant, même en dehors du mariage, la femme est loin de jouir de tous les droits sociaux, et notre code porte encore l'empreinte des croyances anciennes, et des traditions barbares. D'ailleurs il fut établi dans un moment de régression sociale. A la période d-application des hautes conceptions du xYiii' siècle, aux efforts héroïques, à l'action sublime avait succédé la période d'abandon de soi, et de servitude volontaire. La marche de la révolution était arrêtée; le peuple, en se livrant à l'empire, abandonnait la plus grande partie de ses conquêtes. La France revenait sur ses pas. Le sort de la femme en subit le contre-coup : « Le code, dit M. Legouvé dans son beau livre, fut conçu et discuté dans des circonstances fatales aux femmes. On sortait du Directoire; les imaginations étaient toutes pleines encore des mille désordres où les femmes s'étaient précipitées. »

Quoique l'égalité civile des deux sexes soit un principe fondamental de notre loi moderne, il n'est que nominal encore puisque le mariage, condition normale de l'être humain, comprend la plus grande portion de la vie. Hors le mariage, cette égalité n'existe même pas toujours. Les coutumes, d'ailleurs, sont encore en arrière de la loi. Au point

Cl! QU'ELLE DOIT ÊfllE.

de vue des garanties de la libené, l'inégalilé et l'i„jusliee sont flagrantes; les énormités de la réglementation de la po iee des mœnrs, réglementation que rien n'autorise dans la loi, e démontrent. De toute évidence, la tradition domine

espnt pubhc, et, le code, malgré son peu de libéralisme, se trouve eneore en avant des aspirations de beaucoup d hommes persuadés néanmoins qu'ils sont des novateurs et des révolutionnaires. Bien des Français, enveloppés dans les préjuges traditionnels, en restent encore à l'idéal de la civilisation patriarchale et pensent avec le vieux Manou • « Pendant son enfance, une femme doit dépendre de son pere; pendant sa jeunesse elle dépend de son mari- son mari mort, de ses fils. Une femme ne doit jamais se m'uvernerà sa guise. »

Sauf la précision du langage, combien de Français en sonf, .encore là, affirmant l'infériorité de celles pour lesquelles cependant ils font toutes les folies, ou sont capables de tous les héroïsmes. Ils répètent les vieux aphorismes et acceptent sans examen la vieille foi, car rien n'est plus pénible à l'homme que de réfléchir, de rompre avec leV habitudes d'esprit, avec les croyances toutes faites : or, comme l'a dit M, Legouvé, la femme n'est même pas définie encore comme être social et moral.

. Quelques juristes n'admettent pas les yeux fermés la théorie traditionnelle de l'infériorité des femmes; ils leur refusent cependant, comme les autres hommes, l'exercice de certains droits civils, et expliquent leur injustice en assurant qu'elles ne connaissent pas le droit et sont sans expérience des afi"aires. Mais, en vérité, n'y a-t-il donc que le^ femmes qui ne connaissent pas le droit ? Faites un tour parmi les hommes les plus intelligents, visitez les académies, examinez le monde où l'on travaille et comptez ceux qui connaissent le droit. Quant au reste de la nation combien trou-

verez-voiis de citoyens en état de se reconnaître et de combattre dans les défilés de la jurisprudence et de la procédure, sans le secours des spécialistes.

Mais, par contre, recherchez aussi parmi les femmes qui s'occupent d'affaires, et voyez si beaucoup d'hommes seraient aussi retors, aussi habiles, aussi acharnés à soutenir leurs droits. Pourquoi d'ailleurs n'apprend-on pas à tous les notions nécessaires pour se défendre dans la lutte de la vie?

Les femmes seraient à coup sûr vite au courant des armes que leur donne le code et ne resteraient pas en arrière des hommes. Mais on s'occupe bien de cela, en vérité, le superflu a pris le pas sur l'utile; on orne l'esprit, et encore!... mais on ne l'arme pas.

Le catholicisme a eu la prétention de proclamer l'égalité des sexes, ou tout au moins des époux : « Les païens lâchent le frein à l'impudicité, s'écrie saint Jérôme; ils se contentent de leur interdire l'adultère avec des femmes mariées et le viol des filles libres; ils leur livrent les esclaves et leur ouvrent le lupanar. Chez nous ce que l'on défend aux femmes, on ne le permet point aux hommes, et le même devoir tient asservis les deux époux. »

Mais il n'était question dans ce parallèle entre le droit chrétien et le droit païen, que de l'œuvre de chair; pour tout le reste, le droit canonique était empreint, d'an bout à l'autre, du plus grand mépris pour la femme. Bien plus exclusif encore que le droit romain, le droit canonique n'admettait d'autre régime dans le mariage que celui de la dotalité; il repoussait aussi bien la communauté, c'està-dire l'association des époux, que la paraphernité absolue qui sépare leurs intérêts; et, en n'admettant que le régime dotal, il imposait l'incapacité de la femme et proclamait par cela même son infériorité. Le droit canonique, en effet, lui défendait de s'obliger et de plaider pour autrui, d'exercer

un arbitrage, d'intenter une accusation, il allait même jusqu'à lui interdire de déposer en justice. La loi romaine n'allait pas jusque-là.

Le christianisme n'a jamais fait pour la femme que prononcer le mot d'égalité, par la bouche d'un seul de ses apôtres, l'apôtre saint Paul; et encore cette égalité n'existaitelle, selon lui, pour les femmes comme pour les esclaves, que devant Dieu. Les paroles du Christ sur la femme sont toutes empreintes de la bonté que le sexe fort doit avoir pour le sexe faible, mais la supériorité de l'un sur l'autre s'affirme toujours aussi, quelquefois en termes durs qui étonnent sur ces lèvres qui prononçaient tant de paroles d'amour et de justice; termes qui stupétient surtout quand il s'adresse hautainement à sa mère, sa mère divinisée cependant, puisqu'elle l'avait porté dans ses entrailles, lui qui se disait Dieu?

Non, le catholicisme n'a rien fait pour la femme; il s'en est servi pour s'établir, il s'en est servi pour dominer, il s'en sert pour retarder sa fin, spéculant sur l'ignorance dans laquelle la stupidité de l'homme la laisse.

C'est en dehors de toute religion que la société entraînée par les nécessités sociales a élevé peu à peu son rang, et égalisé ses droits; mais, elle ne doit rien aux religions et aux révélations : les prêtres de toutes croyances ont exploité sa bonne foi, sa sensibilité, et ses aspirations à l'amour et au dévouement.

A mesure que la collectivité est devenue plus intelligente et plus juste, le rang social delà femme s'est élevé; voilà la vérité.

Le code Napoléon s'était inspiré des principes de la Révolution et avait admis tout ce qui ne pouvait pas gêner l'omnipotence du maître; aussi tombait-il, au sujet de la femme, dans des contradictions fréquentes : « La femme.

dit M Richer dans son excellent livre \ la femme est par le code Napoléon tantôt protégée, tantôt^ sacrifiée; tantôt considérée comme personne, tantôt annulée.

» Elle est personne vivante, personne agissante, personne pensante, personne responsable, personne punissable, personne réelle, en un mot.

» Ce qui n'empêche pas qu'on la traite moins bien que les personnes fictives créées par la loi : par exemple l'État, le département, la commune, la société commerciale, ou la société reconnue d'utilité publique.

» Son droit individuel est plus restreint, plus subordonné, plus limité que le droit des personnes de création juridique. s>

Rien n'est plus exact. Eh bien, nous sommes aujourd'hui au-dessous du code Napoléon! Des garanties de premier ordre pour la femme ont été supprimées; nous l'avons vu à propos de la recherche de la paternité, comme nous le verrons quand nous nous occuperons du divorce.

Qui oserait prétendre que la femme n'est pas une personne humaine? Depuis la civilisation antique, les évêques du concile de Mâcon ont eu, seuls, cet impertinent aplomb, retournant ainsi aux opinions de l'homme primitif. Or l'idéal de la société est l'ordre et la justice ; elle ne s'est formée, elle ne lutte et ne combat que pour atteindre ce but. Elle doit donc, pour être juste et régulièrement constituée, donner à toutes les personnes humaines qui la composent, les mêmes droits. C'est d'une évidence banale.

Ainsi la femme est une personne civile au même titre que l'homme.

Cependant le code est à son sujet dans une contradiction perpétuelle. D'un côté il la traite en personne civile, lui im-

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