‹ La femmeChapitre 9 sur 15 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

l'union féconde

Mû par une impulsion naturelle, dirigé par l'instinct de la conservation de la race, l'homme primitif, dès la constitution de la famille, a placé dans ses lois la femme stérile au dernier rang social : elle est méprisée, répudiée, condamnée à l'isolement, à la basse servilité, et comme placée hors de l'humanité. La femme féconde, au contraire, est honorée et protégée parce qu'elle représente la force par le nombre des guerriers qu'elle fournit à la tribu, parce qu'elle donne au chef de famille la gloire et l'immortalité par la postérité nombreuse. Il a fallu la perversion mystique des raisonneurs du christianisme, et l'horreur de la nature qu'elle leur inspirait, pour glorifier la stérilité et considérer

1 union sexuelle comme un mal nécessaire qu'il faut tolérer mais dont on doit à tout prix restreindre l'usage. Et cette tolérance des Pères de l'Église n'était pas un sacrifice fait par eux à la multiplication de l'espèce; ils ne tenaient compte, en réalité, que de l'impossibilité de vaincre à certains moments les passions charnelles. Ils consentaient, il est vrai, à réglementer les unions sexuelles par le mariage, mais ils savaient bien, éclairés le plus souvent par leur propre expérience, que les impulsions physiologiques sont plus fortes que les préceptes divins ; et ils étaient absolument convaincus que peu de chrétiens pousseraient le radicalisme de la chasteté jusqu'à la castration volontaire, comme le naïf Origène. Cependant, bien que les Pères eussent dévotement mis dans le mariage toutes les restrictions possibles et impossibles, bien que, nominalement, ils ne le permissent que dans le but unique de la procréation, ils ne se faisaient pas faute d'affirmer que l'idéal chrétien était le célibat, la stérilisation universelle, la disparition de l'humanité, afin d'arriver plus vite au triomphe du royaume de Dieu.

La stérilité était donc une honte aux yeux des hommes qui obéissaient aux instincts naturels, et une gloire pour les métaphysiciens ignorants du christianisme. Qu'est-elle pour les sociologistes modernes qui établissent leurs doctrines sur la connaissance de l'homme et non sur la révélation?

Au point de vue individuel, c'est une infirmité ou, si la stérilité est volontaire, une faute qui prive l'être humain des joies les plus profondes et les plus pures, et lui enlève en même temps le mobile le plus puissant de l'activité et du travail. Au point de vue social, c'est l'affaiblissement et l'absorption fatale, au bout d'un temps plus ou moins long, des races qui en sont atteintes, par les races fortes et fécondes. Au point de vue humain, c'est un danger, ou tout au moins un retard pour l'évolution progressive de l'espèce, si les collée-

tivités absorbées sont supérieures par l'inlelligence et par le caractère.

Par quels moyens donc s'obtient la multiplication de la population, qui est la multiplication des forces nationales et le stimulus du progrès par la concurrence?

Le mode social d'union sexuelle tient le premier rang dans l'étude de ce problème, car il a une influence, à la fois sur la natalité et sur la conservation des enfants.

La promiscuité est la plus mauvaise condition d'union sexuelle pour la multiplication des hommes. Parmi toutes les populations où l'accouplement se fait au hasard, les naissances sont relativement rares et la mortalité des enfants est considérable. C'est ce que l'on constate chez les Indiens de Californie où la promiscuité est à peu près complète, où le mot mariage n'existe pas, où toutes les femmes appartiennent à tous les hommes de la tribu dont la jalousie n'est éveillée que lorsqu'êlles ont des relations avec des hommes d'autres tribus. C'est ce que l'on observe aussi chez les Haidahs, dont les femmes cohabitent avec tous les hommes de la horde; chez les Tihours, qui vivent pour ainsi dire pêlemêle en grandes communautés; et même chez les Chippeouayens où règne une telle liberté de mœurs que les hommes cohabitent avec leurs sœurs et même avec leur mère. Se passe-t-il chez ces femmes ce qui se présente chez nos prostituées que l'abus des rapprochements sexuels stérilise? Cela se comprendrait pour certaines d'entre elles dont les charmes attirent la poursuite de tous les hommes ; mais les autres, celles qui excitent un moyen appétit ou pas d'appétit du tout, et qui sont obligées d'exciter le mâle aux caresses? Le peu d'accroissement de ces populations, que rien n'arrête dans la cohabitation, se produit aussi par la mortalité des enfants, que la femme élève difficilement, quand elle est seule à pourvoir à tous les besoins de la famille. Et, il ne

ez

faut pas oublier que, lorsque Cook aborda pour la premier

OIS a Ta.ti où régnait la promiscuité, c'était la mode che.

les femmes de tuer leurs enfants dès leur naissance. Celles

qui avaient le courage de les conserver et de les nourrir

étaient Tobjet des moqueries et du mépris. Dans les pays

d ailleurs, où l'infanticide n'est pas dans les babitudes, l'en-

lant meurt dans l'abandon dès que la mère disparaît.

En un mot, l'enfant est rare là où l'homme n'est que fécondateur.

La polyandrie n'est qu'une forme amoindrie de la promiscuité, qui reste limitée à une famille ou à une tribu, au lieu d'être universelle comme elle l'était à Taïti. Ce n'est pas encore là, on le comprend sans peine, une bonne condition pour les naissances nombreuses. La polyandrie se rencontre surtout dans les pays pauvres, comme chez les Esquimaux, comme au Thibet, où avoir une femme pour soi seul est une prodigalité honteuse et répréhensible. « Au Thibet, dit M. Letourneau dans sa Sociologie, il n'y a guère que les gens du peuple qui daignent concourir à la reproduction de l'espèce et ils s'associent pour alléger le fardeau. En général, les coassociés sont frères, et l'aîné choisit une femme pour tout le monde. Les enfants provenant de ces ménages polyandriques donnent le nom de père tantôt à l'aîné des maris, tantôt à tous les époux. » Il est inutile d'insister pour établir que ce mode d'union est incompatible avec un grand nombre de naissances. La femme est la maîtresse dans le ménage, il est vrai, mais elle a toutes les responsabilités, toutes les charges, et toutes les fatigues de l'intérieur où vivent tous ses maris ; aussi, dès qu'elle meurt, l'enfant, s'il ne peut suffire seul à ses besoins, est destiné lui-même à mourir. C'est de là probablement que vient la coutume parmi certains groupes polyandriques, chez quelques tribus d'Esquimaux, par exemple, d'enterrer avec sa mère, l'enfant qui ne peut se

nourrir seul. Il en est de même, il est vrai, parmi des populations polygyniques, surtout chez celles où la vie est diL ficile.

Les tribus polyandriques sont en gênerai pacihques et pratiquent l'endogamie ; les hommes trouvent chez eux plus de femmes qu'il ne leur en faut, quoique les ménages se débarrassent du plus grand nombre des filles à leur naissance.

La polygamie est un état social supérieur à celui de la polyandrie, parce que les liens entre le père et l'enfant sont évidents et plus intimes; la femme n'est plus seule intéressée à l'existence de la progéniture, le père y prend sa part, défend et soutient son enfant qu'il sait provenir de lui, qui est bien sa chose, l'expansion de sa personne; il revit dans son rejeton et le protège. Mais c'est pour la femme l'état d'esclavage absolu, elle est une propriété dont on dispose à son gré. La polygamie est limitée par le degré de la fortune, et, dans les sociétés polygames, un très grand nombre d'hommes n'ont qu'une femme parce qu'il leur est impossible d'en nourrir plus d'une.

Dans les sérails, la femme n'est pas. féconde. La mollesse, l'engraissement, certains soins de toilette, les voluptés artificielles en sont-elles la cause? Est-ce l'accaparement du maître et seigneur par quelques favorites? Est-ce aussi la stérilisation du fécondateur par l'abus des plaisirs? Quoi qu'il en soit, si les naissances sont nombreuses par rapport au père, elles sont rares par rapport aux épouses qu'il possède; et, en ne considérant que la femme en état d'être fécondée, ce qui est le seul vrai terme de comparaison, la

natalité dans les pays polygynes est inférieure à celle des

populations où règne la monogamie.

Après la prise de Constantinople, en U53, la population

turque s'élevait au nombre de dix millions; aujourd'hui

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