VI AVANT-PROP
therine et de Pauline le soutinrent dans ce bon s^timent.
Il ne s^agissait plus que de savoir où Julien serait envoyé. M. Robert proposait Chaillot ou Passy: le docteur déclara qu'il fallait un air plus vif^ et môme un changement de climat, a Hélas! disait H. Robert, c'était déjà ce qu'on ordonnait à ma pauvre Madeleine^ et peut-être Taurions-nous sauvée^ si nous Tavions envoyée respirer Tair natal, d
Pendant que la famille était au milieu de ces inquiétudes, arriva dans la maison un voiturier de Lausanne. Il avait amené à petites journées des voyageurs, parmi lesquels se trouvaient des enfants et des femmes ; car c'était un homme honnête et sûr, qui inspirait une entière confiance. Il apportait à M. Robert des nouvelles d'un cousin maternel des enfants, M. Pierre Dupuis, honnête campagnard, qui habitait un village voisin de Lausanne, et qui avait déjà souvent exprimé le désir de connaître ses parents. Il s'était marié fort tard, et n'avait qu'un seul enfant, une fiUe, nommée Marguerite, âgée de treize ans et demi. Elle avait écrit ellemême quelques lignes, adressées à Pauline et à JuUen.
a Ne viendrez-vous pas, leur disait-elle, ne
AVAMT-PROPOS. VU
yieudrez*vQUs pas une fois visiter vos cousins et le pays de votre mère? Obi que j'aurais de plaisir à vous recevoir dans notre maison villageoise! Vos chambres sont prêtes; voici une excellente occasion : profitez-v, je vous prie. Mon père et ma mère me parlent souvent c|e vous, et m'ont appris à vous aimar. Quand j'ai vu partir le voiturier qui vous remettra notre paquet, je lui ai recommandé de ne pas revenir sans m'apporter de vos nouvelles , mes cbers amis. Venez plutôt vous-mêmes^ il y a trop kMagtemps que nous nous écrivons sans nous connaître; ne résistez plus à la prière d'une cousine qui vous aime déjà comme une sœur. »
a Mon cher Julien^ s'écria Pauline, après avoir lu ce billet, il faut te rendre auprès de Marguerite ! Tu le vois, elle te tiendra lieu de sœur- C'est à elle seule que je voudrais te confier. »
M. Robert, calculant mieux la longueur et peut-être les frais du voyage, hésitait encore, quand mademoiselle Catherine lui conseilla secrètement de ne pas s'exposer à de nouveaux regrets, et de faire pour son fils ce qu'il n'avait pas fait pour sa femme. Le docteur assura qu'on ne pourrait prendre un parti plus sage, et il promit la guérison de Julien, s'il allait respirer
TIII AVAWT-WOPOS.
quelque temps Tair de la Suisse. Apre» cela, on ne pouvait plus hésiter; Tenfant partit, bien nippé, bien empaqueté, et soigneusement recommandé au voiturier, ainsi qu'à Fun des vojfigeurs qui partaient avec lui. Le moment de la séparation ne se passa point sans larmes, mais chacun les déroba le mieux quUl put et fit bonne contenance.
On ne voyageait pas alors aussi rapidement qu'aujourd'hui. Un voiturier, qui cheminait sans changer de chevaux, restait dix ou douze jours en roule ^ Julien avait promis d'écrire chaque soir, s'il était possible, pendant le voyage, et une fois au moins par semaine, après son arrivée. C'est sa correspondance que nous allons publier, avec l'espérance que les lecteurs y trouveront une part du plaisir que nous avons eu nous-mêmes à la revoir et à la mettre en état de paraître. Nous y avons ajouté quelquesunes des lettres qui furent écrites de Paris à Julien par son père et plus souvent par Pauline; les autres n'ont pas été retrouvées.
FERME DE PRILLY.
Melan, le 16 avril 18tt.
Je suis arrivé en bonne santé à Melun, mon cher papa, cependant je ne t'aurais pas écrit, si je n*avais pas craint que mon silence ne vous causât de rinquiétude, car la fatigue a été grande^ et la route m'a paru bien longue.
On vient me dire que mon lit est prêt, dans la chand>re même du voyageur auquel tu m'as recommandé: dormez donc bien tranquilles!... Mais j'oublie que vous ne lirez pas cette lettre aigourd^huil Adieu, ma chère Pauline; adieu^ ma bonne demoiselle Catherine; pensez à moi: je n'ai pas cessé de penser à vous. Mon cher papa, je voudrais bien t'embrasser !
Sens, le 17 avril, à sept hearetda toir.
La journée m'a paru un peu moins longue et
moins fatigante; le temps était beau, et j'aimais
à regarder au loin. Cependant j'ai vu quelque
, chote qui m'a serré le coeur, ma chère Pauline ;
10 LA FERME »B PEILLT.
c'est la Seine à Montereau. On m'a dit que je la voyais pour la dernière fois a Jusqu'à mon retour ! » ai-je bien vite ajouté ; et puis j'ai regardé la rivière, aussi longtemps que J'ai pu la voir. Des radeaux de ^is à brûlei* la descendaient ; il y avait dessus une espèce de hutte, d'où il sortait de la fumée ; ce doit être un assez mauvais gîte, et pourtant j'aurais bien voulu m'embarquer avec ces heureux bateliers !
A Sens, j'ai été réjoui de trouver des maisons presque aussi belles que les nôtres ; il me semblait que je rentrais à Paris, et que j'allais retrmiver notre rue : la cathédrale est presque aussi grande que Notre-Dame.
Soyez bien tranquilles sur mon compte, mes chers amis; le voiturier est plein d'attentions pour moi, et les voyageurs font tout ce qu'ils peuvent pour m'amuser et me distraire : ce n'est pas leur faute si je pense à vous.
Tonnerre, le 19 avril.
Je ne vous ai pas écrit hier au soir, parce cpie nous sommes arrivas très-tard et très-fatigués à la couchée. Je soupai, parce qu'on le voulut ainsi, car j'aurais mieux aimé passer de la voiture dans mon lit, sans m'arrêter à table.
Ce soir môme, ma lettre sera courte, mais je vous
prie de ne point vous en idarmer ; je suis assez bien
; portant, à part la fatigue. Elle me servira d'exciise.
LA FERME DE FRILLT. il
si je VOUS souhaite le bon soir, sans vous donner plus de détails sur mon voyage. C'est un peu toujours la même chose; des plaines, des montagnes^ des prés, des champs, des vignes*..
A Joigny, j'ai vu l'Yonne, et j'ai cru d'abord que c'était la Seine : on m'a détrompé ; cependant je l'ai saluée amicalement, parce qu'on m'a rappelé qu'elle allait rejoindre notre rivi^e à Montereau. C'est encore quelque chose qui coule vers vous !
Dijoû, le 21 avril.
Après deux journées de fatigue et d'ennui, me voici dans la capitale de la Bourgogne, la ville de Jean sans Peur et de Charles le Téméraire. 11 n'y a pas longtemps, ma chère Pauline, que nous lisions ensemble l'histoire de ces terribles ducs, et je ne m'attendais pas alors à visiter le siège de leur souveraineté. Je n'ai rien vu encore qui ressemble tant à Paris ; de belles églises^ de grandes* maisons, des rues où Ton voit du monde, bien moins pourtant que dans la rue Sainte-Avoie. Il ne m*a pas semblé non plus que les boutiques fussent aussi bien fournies, aussi achalandées ; les marchands avaient l'air de s'ennuyer sur la porte de leurs magasins.
Hier on m'a montré, au passage, la tour de Buffon à Montbard. C'est là, dit-on, que cet homme célèlîHre écrivit de si beaux ouvrages sur l'histoire naturelle. Je me suis rappelé, en passant, la descrip-
,12 LA FEBME DE PRILLT.
tioû du cheval, celles du cygne et de rcHseau-moache, qu'on m'avait fait apprendre au pensionnat» Gela m'a fait considérer la tour avec plus de curiosité. Elle n}e. disait quelque chose. J'aurais, il me semble^ plus de plaisir à voyager, si j'étais mieux instruit. '
II faudrait aussi être moins fatigué, et surtout voyager avec papa^ mademoiselle Catherine et Pauline!
Je vais dormir, afin de me retrouver avec vous : cela m'arrive chaque nuit, et j'en suis attristé longtemps après mon réveil ; mais, si Dieu veut que je guérisse, je le bénirai. Aujourd'hui même^ ne doisje pas le bénir, puisqu'il me laisse toujours l'espérance de vous revoir?
Dôle, le 22 «TrO.
Nous sommes arrivés ici de bonne heure, mais nous nous arrêtons, pour laisser reposer nos chervaux.
A mesure que je m'éloigne de toi, mon cher papa^ je sens diminuer mon courage. On dit que nous serons bientôt à cent lieues de Paris ! Combien de jours déjà passés à vous. fuir sans cesser G^est triste découcher tous les soirs dans un nouveau liti daD& une chambre, qu'on n'avait jamais, vue;^ d'être servi par des figures qu'on ne connaît pas. Je ne peux comprendre les gens qui voyagent sans
LA VEIOIE DE PRILLT. 1^
nécessité et, comme on dit, par agrément ; ils étaient sans doute bien à plaindre chez eux.
Nous avançons par degrés vers une chaîne de montagnes bleues, qu'on nomme le Jura. C'est derrière ces montagnes que je dms enfin trouver nos cousins Dupuis. Je voudrais être auprès d'eux, puisque je suis loin de vous.
Gomme nous arrivions àDôle, un des voyageurs nous a dit : « Cette ville n'est française que depuis le règne de Louis XV. x» Cela m'a fait sourire, et j'ai dit à demi-voix : « depuis le règne de Louis XIY. i» Une dame fort aimable assura que j'avais raison, et donna des détails qui intéressèrent tout le monde. On m'a trouvé fort savant pour mon âge, et moi, plus j'avance, plus je me trouve ignorant. Une foule d'objets sont nouveaux pour moi; il fautque je demande le nom et les usages de mille choses. Mais aussi je m'instruis chaque jour. Oh ! que j'aurai de beaux récits à faire à mademoiselle Catherine l C'est elle qui aurait ouvert de grands yeux dans les plaines d*Auxonne, elle qui n'est jamais sortie des barrières, et qui ne connaît pas même la plaine de Saint-Denis !
Adieu, mes bons amis ! toutes ces nouveautés ne valent pas une de vos caresses. On voulait me faire admirer la campagne ; je la trouve eh effet chaque matin plus verte et plus fleurie ; c'est une belle chose^ mais elle ne m'ôte pas ma tristesse.
Ce matin j'ai vu passer sur nos têtes un grand oiaeao, qui volait comme une flèche du côté de
14 LA FERME Pfi I»RILLT.
Paris. On me dit que c'était un épervier, et qu'il pourrait arriver en trois heures dans la capitale ! Je le suivis longtemps des yeux, et j'aurais voulu lui emprunter ses ailes. Vous devinez, mes lunis, ce que j'en aurais lait !
Besançon, le 23 avril.
Si j'étais moins étourdi par le mouvement de la voiture et moins fatigué par ce voyage éternel^ je pourrais vous écrire mille choses intéressantes. Ce soir, par exemple, que n'aurais*je pas à vous raconter I
Besançon est une grande ville de guerre. Je n'aurais pas imaginé quelque chose de pareil. Ces fortifications, ces portes, ces chaînes, ces fossés, ces casernes, et là*haut, la citadelle ! mais ce qui m'a plus étonné que la ville et tout ce qu'elle renferme, ce sont les montagnes immenses qui l'environnent. Nous voici dans le Jura, et je ne peux comprendre comment nous en sortirons. Je me laisse conduire à la Providence, qui veille sur le pauvre voyageur.
J'ai fût une promenade au bord du Doubs ; il est plus petit que la Seine, mais d'une eau bien plus belle. Quel curieux pays il arrose ! C'est une vallée profonde; on me l'a fait voir d'un lieu où la tête me tournait^ comme ce jour où nous regardions Paris de la lanterne du Panthéon.
Te souviens-tu, Pauline, de ce4te promenade? Il
LA FERME DE PRILLT. i5
se passera bien du temps, avant que nous en puissions faire de pareilles. Ah ! M. le docteur, je Tais me coucher dç bien mauvaise humeur contre vous.
Poiitarlier, le 24 atril.
Je touche aux limites de la France ; nous la quitterons demain, et il me semble que je vais me separeç de vous une seconde fois.
J'ai retrouvé le Doubs à Pontarlier, et je le regarde, comme je regardais la Seine à Montereau. Il s'en va pourtant d'un tout autre côté, mais enfin il coule en France, et je le charge de mes adieux pour le pays de mon père. Demain je verrai celui où notre mère naquit : c'est encore une patrie ! Et cependant il me tarde déjà de le quitter, pour m^acheminer vers Paris ; non pas vers Paris ! mais vers toi, mon père^ vers toi, Pauline, vers vous^ mademoiselle Catherine ! Quel beau jour que celui où vous me recevrez dans vos bras, à ma descente de la voiture.
Que faites-vous là-bas, ce soir?... Je ne dis pas : « à quoi pensez-vous? » car je le sais bien. Pour moi, je vous suis à la boutique^ je monte avec vous à Tentresol ; je m'assieds à votre table. Elle est triste sans moi, n'est-il pas vrai ? Ah ! mademoiselle Catherine, les aubergesme font souvent regretter votre pot-au-feu et vos gibelottes ! Ce n'est pas que je devienne difficile, mais la différence des choses me fait remarquer la différence des temps.
.En voyage, tout nous étonne, tout nous semble
étrange, et c^est à peine si l'on se reconnaît soimême.
Je Yois, des fenêtres de Thôtel, une grande montagne : figurez-vous dix Montmartres les uns sur les autres. De place en place, la roche grise perce la terre ; les intervalles sont tapissés d\m gazon ras et serré comàie le veloui*s. Des vaches noires, des rouges, d'autres mêlées de noir ou de rouge et de blanc, broutent cette herbe fine : des chèvres sont dispersées alentour, et grimpent à travers les buissons. Le croirez-vous ? Tout fatigué que j'étais, j'^ai voulu y grimper comme elles. Le bon monsieur qui m'a pris sous sa garde, a fait traire une vache devant moi, et j'ai bu de ce lait chaud sur la m<mtagne!
Nous avons mis près d'un quart d'heure à redescendre : jugez si nous^tiotis assez haut ! Et j'aurais voulu monter encore.
Orbe, en Saisse, le 25 ayrU.
Voici la journée la plus étonnante de mon voyage. Heureusement, elle ne m'a pas trop fatigué, et je pourrai vous la raconter avec quelque détail.
En sortant de Pontarlier, nous nous sommes peu à peu engagés dans la montagne. J'avais beaucoup entendu parler de ces passages de montaj^nes et des dangers qu'on y courait : ma première surprise a été de rouler dans une avenue tout unie, souvent en plaine, quoique nous fussions entre deux pentes
LA FEftKB DS PRILLT. 17
rocailleuses^ d*une hauteur où mes y^ix pouTaient à peine atteindre^ et qui me cachaient la moitié du ciel. Ces pentes sont tapissées de ce joli gazon^ si doux à fouler sous les pieds^ ou de noirs sapins, que j'ai trouvés d*abord luguhres et ensuite admirables.
La route est côtoyée par un ruisseau clair, qui court, qui s'arrête^ qui tombe en cascade : oh ! pour cela, je Tai trouvé charmant dès la première vue* Le ruisseau m'abrégeait le chemin.
Cependant on m'a fait lever les yeux pour contempler un rocher sauvage, qui s'élève tout seul, comme la tour de Saint-Jacques de la Boucherie : je voyais dessus quelque chose comme des murailles, des toitures, qui faisait corps avec le rocher, et qui était percé d'étroites ouvertures. On me dit que c'était le fort de Joux, première sentinelle placée aux portes de la France, et qui ne laisserait pas avancer rennemi sans crier qui vive? et faire feu.
A quelque distance de là , mon compagnon de voyage m'a dit, en me faisant remarquer une certaine place : « Voyez-vous ce qui coule là-bas? C'est une source intermittente. )» Et il a pris la peine de m'expliquer cela. Figurez-vous une source, qui coule pendant cinq ou six minutes, qui tarit ensuite peu à peu et tout à fait, et qui bientôt recommence à couler pour tarir encore ! N'est-ce pas quelque chose de merveilleux?
Après avoir monté longtemps, nous avons comr mencé à redescendre, et nous sommes arrivés à
i8 LA FBRMB DB miLLT.
Joagne, )a dernière ville française. (Test la douane. On nous a laissés passer. Ici, monétonnement a redoublé, et, pour ne rien yous cacher^ j*ai senti un peu de frayeur*
On descend par une côte rapide, le long d*iin épouvantable précipice (1) ; la voiture crie; les chevaux sont excédés^ tant ils ont de peine à la retenir.
Femmes, moiaes, -vieillards, toat était descendu,
non pas pour soulager ces pauvres bêtes^ comme dans la fable de la Fontaine, mais par précaution^ par prudence.
Enfin, nous sommes arrivés sans accident au bas de cette côte, et nous avons recommencé à courir, en serpentant au pied des montagnes^ qui me paraissaient toujours plus grandes, à mesure que nous descendions.
Un poteau se montre, au bord du chemin : c*est la limite. Là finit l'empire français et èommence la république suisse. J'aurais été plus ému, en me séparant de ma patrie, si je n'avais pas eu devant les yeux des objets si nouveaux et si grands. Les montagnes succèdent aux montagnes, et semblent se hausser les unes sur les autres.
(t) Si Julien Robert passait aaiourd'hui dans cet endroit, il trouverait les choses bien changées ; plus de côte rapide ; pas le moindre sujet de frayeur. La nouvelle route, large, douce, commode, est un bel ouvvage, qui fait honneur mi génie français*
Sous mes yeux, à une effrayante profondeur, IwuiUonne une rivière bleue ; tantôt elle se montre, tantôt elle disparaît. C'est TOrbe, qui descend par mille détours, en écumant entre ses murailles de rochers, vers la petite ville qui porte son nom.
Je ne sais, mes amis, comment vous décrire toutes ces choses. La tâche est au-dessus de mes forces, et j'y renonce pour le moment. Une autre fois, je vous parlerai des lacs et des Alpes. Je n'aurais pas imaginé qu'il y eût au monde tant de merveilles. Il faudra que je m'y accoutume, pour en parler raisonnablement.
C'est avec un vif regret que je me vois arrêté si près de nos cousins : demain de bonne heure je serai chez eux.
Prilly, près Lausanne, le t7 avril.
Je suis arrivé hier à midi^ après dix }Q^n et demi de voyage, et sans accident^ Dieu soit loué !
Deux lettres de vous m'attendaient. Avec quelle joie je les ai lues ! Cependant votre inquiétude m'afflige : il est vrai que la fatigue du voy«^e a été grande, et que je la sens encore aujourd'hui ; mais les soins de ma chère cousine, madame Dupuis, ceux de notre cousm, et le joyeux accueil de Marguerite, ne tarderont pas à produûre sur ma santé un heureux effet. Mon humeur en est déjà toute réjouie. J'ai retrouvé une famille. M. Dupuis remplacera mon père ; noti^ cousioe, madame Suzanne
Dupuis, qui ressemble au portrait de notre maman, sera pour moi une inère et une demoiselle Catherine ; Marguerite me tiendra lieu de sœur.
Je TOUS dirais aujourd'hui bien des choses du pays, de la maison et de la famille, mais vous m'avez défendu pour le moment les longues lettres : je vais donc me ménager pour vous obéir. Cependant je ne terminerai pas sans vous remercier de m'avoir placé dans un si bon gite et chez de si bons amis.
Prilly, le l« mai.
Je n'ai pas la patience d'attendre une semaine, et vous m'excuserez sans doute de devancer le terme prescrit, puisque c'est pour vous donner des nouvelles réjouissantes. Le repos ^ après ce pénible voyage, le bon air que je respire^ ce soleil qui dore mon oreiller, avant que j'aie les yeux ouverts ; enfin le frais laitage, la bonne soupe^ et, plus que tout cela/les amitiés et les caresses de nos cousins, ont changé mon état en trois ou quatre jours. J'ai un appétit merveilleux, je me sens plus de forces ; je ne demande qu'à courir^ moi qui aimais tant à m'asseoir. Si cela continue, nous devrons bien remercier le docteur du bon conseil qu'il noîus a donné.
Notre cousin est un homme de soixante ans ; il ressemble un peu au quincaillier d'en face; seulement il est plus fort et plus ridé: Sa voix est un peu rude, mais il y a tant de douceur et de b<mté dam
LÀ FERME DE nULLT. 21
toutesses mamèrea, que, dès les premiers moments^ j*ai été sans gêne avec lui. U paîie toujours en peu de mots, et ne dit rien que de sage. On le regarde comme le meilleur chrétien de Fendroit.
Pour madame Dupuis, je suis toujours plus frappé de sa ressemblance avec notre bcmne mère. « Sou* vent, me dit-elle, on nous prenait pour deux sœurs. » Ce n'est pas seulepaent avec le portrait que je la compare^ mais avec la personne, dont je vous ai toujours dit que j'ai conservé le souvenir. La :vue de ma cousine m'a bien prouvé que je ne me trompe pas. Elle m'a parlé avec attendrissement de cette mère chérie, et moi je croyais la retrouver en écoutant ma cousine.
Marguerite me plait aussi beaucoup, et, puisque Pauline m'a recommandé de lui faire son portrait, comme cela se pratique dans les contes de Bouilly, je lui dirai que Marguerite a les cheveux noirs et les yeux bleus, la bouche mignonne et vermeille^ qui laisse voir, quand die rit, des dents, aussi jolies que celles de Pauline ; les mains ne sont pas aussi blanches^ mais les joues sotit plus rases; ma sœur et ma cousine ont deux genres de vie si diflé* rents, qu'il ne faut pas s'étonner qu'elles se ressem- Ment fort peu.
Si j^ai observé attentivement mes hAtes, ils m'ont aussi beaucoup regardé. Ils trouvent, et ils me l'ont dit franchement^ que ce voyage m'était bien nécessaire. «Pauvres enfants des villes, disait M.Dupuis, qu'ils sont à plaindre, de n'avoir pas k grand air,
22 LA PERMC tm miLLT.
et souYent pas de soleil! Ce ëont dôs eeps de vigne plantés à l'ombre d*un mur. n
Me voici donc au soleil et j'en profite j cependant^ nos amis ne me permettent pas de m'y expo* ser encore autant que je voudrais. «Rien de trop; rîen qui change brusquement tés habitudes, me disent^ils affeoiueosement; les arbres qu'on transplante ^gént desprécautions, et il laut encore un peu d'ombre à ceux même auxquels la dialeur conviendra le mieux pins tard. » .' .
Je fais comme on veut, et je me retire dans ma petite chambre, pour lire quelques moments ou pour vous écrire. Par exemple, je vous prie de ne pas montrer mes lettres à mon professeur^ s'il vient encore vous faire quelques visites. 11 ne manquerait pas de les trouver négligées; il dirait que j'ai omis un point, et trop développé un autre point. Laissez-moi la consolation de vous causer à mon aise sur le papier, car enfin la beauté dii pays, la hiièki^ mes hôtes et la liberté des champs ne m'empêék^it pas de vous r^etter.
Prilly, le 5.maî.
Mademoiselle Catherine dit qu'elle ne comprend pas ce qu'on peut trouver de si beau dans im pays où les chemin» isont bordés de précipices, où les rivières coulent dans des profondeurs effrayantes, où les roctiérs percent la terre, où la moitié du ciôl est cachée par de nms iSbpins : je vais donc
LK PERIUS 9E FAIUT. 23
essayer de lui donner une plus juste idée du pays que j'habite.
n est fort différent de celui que j'ai psu*eouru en traversant lefr montagnes. Arrivé de ce côté du Jura, je me suis trouvé dans une grande et magnifique vallée, d'où le ciel se découvre dans toute son étendue, en sorte que les montagnes et les bois ne masquent pas plus la vue, que le Panthéon ou les InvaÛdes ne la dérobent à ceux qui regardent Paris des hauteurs de Ghaillot.
Que mademoiselle Catherine veuille bien monter sur la butte Montmartre, ou seulement à mi-côte^ et que, choisissant un lieu découvert, elle regarde du côté de la Seine. La voilà placée comme je Tétais hier, dans un lieu qu'on appelle les Graudes-^o-< ches, où Ton m'avait conduit, parce qu'on jouit^ de ce point ékvé, d'une vue admirable sur toute la vallée.
Figurez* vous donc, mademoiselle Catherine, que vous êtes au bord d'un rocher taillé comme une muraille, à la hauteur d'un sixième étage : mu$ vos pieds, au lieu d'un chaos de toits et de chemi* nées, s'étalent des prairies, des bois, des vignes et des vergers, jusqu'au bord d'un grand lac, étendu, comme la Seine, du levant au couchant, mais large de trois ou quatre lieues ; en sorte que la rive gauche, que voilà devant vous, avec les clochers de Saint-Germain des Prés et de Saint^Sulpice, le dôme des Invalides, le Panthéon et le Val-de-Grâce, cette rive gauche, est ici un pays lointain , qu'on
24 LA FERME M miLLT.
appelle la Sayoié^ d'où nous Yiennent souvent ces petits ramoneurs, que vous aimez tant.
Ce pays s^élèvé.en amphithéâtre, sur Fautre bord de cette plaine d'eau bleue; ce sont d'abord des campagnes toutes vertes, le long du lac; au-dessus de ces campagnes, des collines boisées, comme seraient celles de Meudon; au-dessus des collines, des montagnes, auprès desquelles le mont Yalërien n'est qu'une taupinière; là paissent les troupeaux, mais il s'en faut bien que je les voie! Je distingue à peine les cabanes qui reluisent au soleil. Derrière ces premières montagnes, d'autres montagnes, qui regardent par-dessus, comme font les plus grands et les derniers dans la foule, quand nous regardons les canotiers qui joutent sur la Seine. Enfin, derrière tout cela, se montrent, sur quelques points^ les hautes Alpes , blanches de neige, même au fort de Tété^ et perçant les nues , pour élever leurs têtes dans le ciel !
Gela forme^ du levant au couchant, un amphithéâtre de quarante lieues: le lac est là-bas au centre, comme l'arène du cirque est environnée de gradins. Ainsi donc, après avoir cbang^ les objets que vous avez sous les yeux^ il faut^ mademoisdle Catherine^ que vous les supposiez cent fois plus vastes.
Et ne croyez pas que cette immense vallée soit un pays sauvage et désert; c'est un jardin, c'est un parc ; je ne vois que riantes campagnes, parsemées de belles forêts, de bombes, de villages, et, dans
la.fbrmedejau.lt. 25
les intenraUes, une foule d'habitations éparses, qui égaient et embellissent le tableau.
C'étaient mes cousines qui m'avaient amené aux Grandes-Roches. Après m'kvoir laissé longtemps contempler cette vue à mon aise« madame Dupuis me dit : « Reposons-nous sur ce banc. Assieds-toi à cette place, Y> ajouta-t-eile, en m'indiquant l'un des bouts. Je fis comme elle voulut, et^ après un moment de silence, elle me dit :
«i La veille de son départ^ à la même heure que celle-ci, ta mère s^assit sur ce banc, à la place que tu occupes. Elle ne pouvait la quitter; on eût dit qu'elle s'attendait à ne revoir jamais sa pa* trie. Madeleine est au ciel! Yois-tu, Julien, ie ciel est encore plus beau que la plus belle des terres. »
En effet le soleil couchantdoridtquelques nuages, et donnait au reste du ciel les plus douces, les plus riches couleurs. Alors je me suis rappelé le spectacle que nous avons souvent admiré ensemble du pont Royal, et j'ai pleuré^ au souvenic de ma mère et au vôtre, mes bons amis !
Prilly, le 10 mai.
Vous voyez, mes amis, qu'on noe donne les mèmies conseils à Prilly qu'à la rue Sainte-Avoie. Je me ménage encore beaucoup, quoique je n'en sente presque plus le besoin. Je serais trop affligé de vous savoir inquiets sur moa compte, i)our que
26 LA FEMME DE flUL&T.
je sois tenté de fiiire tout ce que je pourrais dès à présent.
La maison de notre cousin touche au village , mais elle est isolée de tous côtés. Un grand jardin la sépare de Fhabitation la plus voisine. La nôtre est un grand b&timent^ presque neuf, couvert de tuiles rouges. Le toit a deux pentes principales^ coupées à droite et à gauche par deux pentes plus petites, qui donnent à Tensemble une certaine grâce. La partie dé la maison qui est exposée au levant forme Thabitation de nos parents. Il se trouve au rez-de-chaussée une cuisine avec deux chambres, et trois ou quatre chambres à Tétage. On y monte par un escalier extérieur, couvert, terminé par une galerie de bois, où nous aimons souvent à nous asseoir. Au centre du bâtiment est la grange à battre le blé ; au couchant Tétable, dont les crèches sont ouvertes sur la grande, par où Ton donne la pâture au bétàSf. Le fenil s*étend sur Tétable et sur la grange. Tout cela est propre et soigné, beaucoup mieux, je Vavoue, que tout ce que j'ai vu en France sur mon passage.
Le même .ordre 3e fait remarquer autour de la maison. Mademoiselle Catherine n'y trouverait pas plus à dire que dans la chamhr9 de JPauliœ. h^ fontaine, le jardin , la J^asse-çoiiir, eptourent cette jolie ferme , à la vue, de laquelle je. me rappelle quelques passages de mes poètes latins. 11 ^a. fallu que je sortisse de PariSi ppur sentir et goûter bien
Là FEtm DB PRILLT. 27
des choses que j^apprenais machinalement dans mes classes*
Notre cousin a quatre vaches dans son étahie, «t J^avoue que c'est une des choses qui m'ont le plus intéressé jusqu'à présent. Je m'étais toujours promis, quand j'étais à Paris , d'accepter une fois Tintritation de notre laitière, et d'aUer voir ses vaches à Vaugirard. Pauline fera hien de se donner ce plaisir. Je crains cependant qu'elle ne trouve les vaches de madame Broquet moins proprement logées, moins soigneusement pansées, lavées, étrillées, que celles de notre cousin. Elles sont grasses, fortes, reluisantes; avec cela elles ont tant d'intelligence et de douceur, qu'on ne peut s'empêcher de les caresser. Je ne manque jamais à les voir traire le soir. Le vacher, Jean-Louis, commence par me remplir une grande écuelle. Je bois avec délice ce lait chaud, tout écumant : il me semble que je bois la santé.
Je ne voudrais pas offenser madame Broquet, mais je vois bien que le vrai laitage était pour moi une chose toute nouvelle.
C'est du lait de la Noire qu'on me donne, parce qu'il est mdlleur et plus gras. Qu'elle est gentille la Noire et comme elle ferait les délices de Pauline ! C'est ma nourrice, et je la caresse un peu plus kouvent que les autres , pour moi d'abord , et puis pour vous aussi, mes amis, car je suis sûr que tous l'dmerez, en reconnaissance du bien qu'eUe mefiBdt.
28 LA FElMe DB FRHXT.
Prilly, le 16 mai.
Voiis craignez que Je ne m^ennnie, mon bMi père , ma dbère Pauline ! Il est hien yrai que je pense à vous et que je vous regrette; mais, comme je ne sais pas mentir, il est aussi vrai que Prilly m'attache et m'intéresse. Il n'y a pas encore ma mois que je suis arrivé, et je sens que j'aiinus<mà de la peine à m'en éloigner.
Vous n'en seriez pas surpris, si vous connaissiez aussi bien que moi nos bons parents. Au milieu de . leurs travaux ils sont encore occupés de moi; le progrès de mes forces les réjouit ; ils font tout ce qu'ils peuvent pour l'augmenter. « Cependant, disait Marguerite, nous travaillons contre nous; quand la santé de Julien sera tout à fait rétablie, il se hâtera de nous quitter. »
En disant ces mots , elle me regardait ^ et avait . l'air de me faire un doux reproche.
J'ai répondu que la -crainte de les gêner et l'olriigation d'obéir à mon père pourraient seules me faire hâter mon départ.
« Oh ! si tu attends qu'on te chasse, mon Julien, a dit notre bonne cousine^ tu ne retourneras pas de sitôt à Paris.
— Et nous prierons M. Robert^ a dit amicalement Marguerite , de ne pas rappeler Julien aussitôt qu'il sera rétabli. On récompense les médecins, on ne les punit pas, d'avoir guéri leurs malades. »
LA FERME WR PftILLT. t9
Je VOUS rapporte tous ces discours , mes bons amiSf pour que tous jugiez chez quels b^e& exeellents vous m'avez placée et que vous iA'exc«$iez un peu, si je vous confesse que je setis à présent mon cœur partagé. C'est là le malheur des changements de séjour : où que je demeure à Taveubr, j'aurai des regrets.
Ma fenêtre est ouverte pendant que je vous écris ; il a fait une petite pluie d'orage , et maintenant voilà le soleil qui luit sur les feuilles humides; au delà le ciel est encore sombre , et je vois paraître sur ce fond noir un magnifique arc- en-ciel! Il s'appuie d'un côté sur Lausanne et de l'autre sur le lac.
Que la campagne est riante ! Quelle frdcheur f Les oiseaux gazouillent à trois pas de moi. Ah 1 voici deux petits moineaux qui jouent ensemble sur ma fenêtre! Serait-ce deux messagers qui m'arrivent de Paris?... Venez-vous de lame SainteAvoie, petits voyageurs? S'il est vrai, et que votre dessein soit d'y retourner, voyez comme je suis déjà bien portant , et courez le dire à mon père! Les voilà partis... Vous me donnerez de leurs nouvelles.
Prîlly, le 21 mai.
C'était aujourd'hui la fête du cousin Pierre :^il a aujourd'hui soixante-trois ans. Nous lui avons offert des bouquets ; notre cousine avait (ait 4eqgaufres et une tarte couverte d'excellent raisiné.
t>^0 . LA' FERME DE PRILLT.
■-V A C6k f ai ajouté pour surcroît quelques vers» ip^rce que Margu^ite Ta voulu. Elle a soutenu v^W devait savoir faire des vers, quand on était ,(,^6 Paris. Je me suis donc rappelé que j'avais lait .^trois couplets ches mon profsêsseur, et j'ai réussi,
,^i|ns trop de peine > à rimer le petit complimeni
que voici :
} . . Pour fêter votre anaiTenaire,
Voici des fleurs, à tendre pire I Marguerite les donne, et c'est ce qui tous platt; , , ^ Mais votre fleur la plus chérie,
La plus douce, la plus jolie, ''' Ne se voit pas dans le bouquet.
; En l'honneur de ces petits vers, qu'on a fort
• Wen reçus, nous sommes restés une demi-heure de *;^às à table, en causant de mille choses et princi- "^t^dlëment de vous. Détrompez-vous cependant, et »'^e croyez plus que la vie des campagnards soit, ^' comme vous le disiez, indolente et paresseuse.
"'^ Jô le croyais aussi au pensionnat, quand je lisais ^dafis un poète latin, que Tityre, le bergfer, couché moUemetit sous l'ombrage d'un hêtre, faisait retentir les bois de son chalumeau rustique. Je ne sai^ pas s'il y a des Tityres quelque part, mais certainement je n'en vois pas ici.
^' '"J^entends bien quelquefois Jean-Louis chanter, ' éh (ias^ant du pré à la grange , ou en menant les
* vaches ï l'abreuvoir :
LA PBRm DB PIIIXY. 31
Chantons lotra «imftble patrie, ChautoQi cette terre chérie, Et son bonheur et son tableau
De vie 1 Chaotoos tous le Canton de Vaud,
Si beau I
Ifois cela ii'einpè(^e paa Jean*Louis de poursuiTre son ouvrage , et il ne perd pas un coup de fourche on de râteau, même pour dire :
La pûx en fait son domicile^ La liberté son s<!ir asile ; Elles Font choisi pour berceau
Tranquille, Et Tendent le Canton de Yaud
Si beau (1)1
Notre cousin est debout à quatre heures du flaatin avec son valet, et ne travaille pas moins que lui, quoiqu'il soit le maître et qull ait soixantetrois ans* Je ne le vois jamais désocçupé. Madame Dupuis se lève une heure plus tard, mais elle est toujours la dernière à chercher le sommeil. Marguerite elle-même est si agissante qu'elle me rappelle Pauline : c'est tout dire. J'avouerai seulement que je trouve ma cousine bien plus heureuse que xna sœur. Un jardin est un plus riant séjour qu'upe boutique, et il est plus facile de désaltérer des lai-
(1) Couplets tiré» d*«ne chanson natioiale inr Vair de tÊaigré, de Chatetobriand.
tues que de satisfaire des chalands. A Paris, quand nous travaillons, il semble que nous ayons la fièvre; nous avons Pair de courir après le temps qui galope ou de prendre les devants sur la concurrence. Ici Ton travaille d'un air paisible et content, sans rivalité soucieuse. Cela donne envie de se mettre à Touvrage. Taide mon cousin et plus sou- Yeni Marguerite. Elle m'apprend le jardinage. €e matin j*ai sarclé des salades et planté des chcnix. U faisait beau voir monsieur le Parisien armé du plantoir ! Jean- Louis riait de ma gaucherie. Je voudrais le voir déployer les étoffes ou manier les ci» seaux !
Prilly, le S8 mai.
Vous me demandez si je remplis régulièrement mes devoirs religieux, et comment je passe les dimanches. Soyez sans inquiétude là-dessus^ ma bonne Catherine, je vous ai fait connaître le caractère et les sentiments de M. Pierre Dupuis: vous pouvez croire que, placé sous sa garde, je serai toujours guidé dans les sentiers du Seigneur,
Nous allons tous les dimanches entendre notre vénérable pasteur. L'église de Prilly est un joli petit édifice, élevé tout près de la grand'route de France, au milieu d'une pelouse plantée de tilleuls. On arrive de tous côtés par de jolis chemins bordés de haies vives, qui forment à présent mille guirlandes fleuries. On s'avance au milieu, des prés, au chant des oiseaux, au bourdonnement des
hk FlftltS Dl PRILLT. 33
abeilles. TiHiie k création parait en fête avec qous.
Les doobes argmtines se répondent de Yillage en village. C'est le seul bmit qu'on entende à la ronde. Les femmes et les enfants aitrent les pr^ miers ; les hommes attendent quelques niomentf au soleil Fanivée de monsieur le pa^ur.
Le service est le même que dans nos temples de Paris ; la liturgie est la même. Le langage du pasteur est si simple^ que les enfants eux-mêmes peu*> vent le comprendre ; il faut bien que Marguerite et moi nous soyons attentifs, car^ en rev^ant à la maison, M. Dupuis nous fait rendre compte de ce que nous ayons entendu.
. Ou se plaint que, depuis la révolution, la religion n'est pas aussi respectée dans le pajs qu'elle rétait autrefois ; mais, chez notre cousin, on ne r^ marque point ce relâchement; dans sa maison, le dimanche est encore le jour du Seigneur. Ce jourlà, M. Dupuis aime à fixer plus souvent notre attention sur les œuvres de Dieu, et, s'il nous mène promener, c'est pour nous offrir des sujets d'entre- . tiens religieux.
Nous finissons chaque jour par la prière faite ea famille, avec les domestiques ; nous prions à genoux. Cei acte est précédé de la lecture des Livres saints. M. Dupuis la &it lui-même, et l'accompagne de réflexions, dont l'éloquence m'étonne chet on campagnard.
Est-ce l'effet de l'âge qui me rend plus sérieax ; est-ce le spectacle tout nouveau de cette belle na-
31 LA PEUfl DV miILLT.
tare; est^se peut-être aussi Pabsence, et une cer* taine tristesse, qui se mêle à mon tranquille bonheur ? quoi qu'il en soit, je me sens bien plus touché qu'autrefois de la bonté diyine et des leçons du âaiiTeur*
Nous sommes trop distraits à Paris par les af* Oairesde ce monde, par le bruit et le mouvement de ta ville : au milieu même de son travaO, le oaxq pagnard lève les yeux au ciel, et il adore Celui qui dispense les beaux jours et les saisons fertiles ; U s'humilie sous la main qui peut détruire en un moment le travail de Tannée. Nous eûmes avant*> hier un orage, quoique ce n'en soit pas la saison : avec i^uelle toveur noU*e cousine recommandaitelle 4 Diçu nos cultures et celles de nos voisins ! •L'orage a passé sans faire de mal, et nous avons béni notre Père.
l'f îme beaucoup à voir Marguerite, quand die -teaiiaiile au jardin, ou lorsque, assise auprès de sa jmère, elle fait qudque ouvrage d'aiguille ; mais i'aUne surtout à la voir lorsqu'elle prie. Elle m'en aurait inspiré le goût, si je ne l'avais pas eu déjà, fgrilae à vous, bonne Catherine 1
Marguerite m'a donné un Nouveau Testament, et je ne manque pas d'en lire chaque soir un chapitre, ayant de me mettre au lit. Après cette lecture, je prieepcore quelques instants à genoux ; je peiise à chacun de vous, mes amis, dans le fcmd de mon 9mxr; voua èles« chaque soir, la dernière pensée deluUtn. .
LA FEMIS PB PM%LXm
11 me somhle^ mon cher firère^ que tu te plais toujours davantage à la campagne, et fue tu com** mencesà regretter moins ta Pauline. Scmges^tii. bien au vide que fait ici ton absence? Pemdaut le jour ce vide e»t encore supportable ; les chalands, toujours plu9 nombreux, me laissent peu de loisir pour m'occuper de toii. Et pourtant ce n^est pas pour moi la même chose d'avoir à mes côtés moa Julien ou le jeune commis, que nous avons puis pour tenir ta place. Je Cassure qu'auprès de moi il ne la tient pas du tout> et que je ne suis pas encore accoutumée à sa figure, t
Mais, quand le soir est venu> quand je vois marquée à la pendule Theure que nous passions en-^ semble, je ne sais plus que devemr. Je prends un. livre, et bientôt après je le pose. Je retourne à la collection de tes lettres, et je les relis depuis la première.
Noiis en écrirafr*tu loi^a»|>s encote ? Papa s'ennuiedetoi,quoiqu'tl n'aime pas à k dire. Mademoi^ selle Catherine pousse de ces gros soupirs^ et Msse édiapper de ces i «Ah! mon Dieu, n qua tuttohnâis bien.. 11 parait^ grâce au cidi, que lu/veprendS' des forces ; tâche d^être bientôt assez gaiUmi^ pour que nos boAs cousins te puissent cong^eri sans crainte. ',';.,:..> .-
Mais je crains moi-Buâm^iquIib Jius faioMlt^tiififi^i
ad Ui rSMIE DB nULLT.'
et ne veuillent te garder. Vois-tu, cher Julien, j*aime beaucoup Marguerite, mais c^est à condition que tu Taimeras un peu moins que moi. Je suis jak^se, entends^-tu ? Il ne faut pas te le dissimuler, ces petits -v^^, que nous ây>om Im dans ta dernière lettre, m'ont alarmée : tu n'en as jamais tant fait pour œd. =
Mademmselle Catherine me charge de te demander en quel état sont tes vêtements et ton linge ; elle en est inquiète, et ne se figure pas qu'une autre qu'elle soit capable de tenir tes nippes en bon état. Bile pourrait bien se tromper, et trouver, comme moi» une heureuse rivale.
Enfin, mon cher Julien, tu ne saurais croire avec quelle vivacité de cœur nous désirons ton prompt i^tablissement, d'abord parce que ta santé nous est chère, et puis parce que ta présence est absolument nécessaire à notre bonheur.
Prilly, le 3 ]uin.
Tu m'écrivais, ma chère Pauline, le jour même où je vous rendais compte de ]a manière dont je ranplis mes devours rdigieux.
Ta lettre est pleine d'amitié, ma Pauline, mais^ elle laisse voir aussi des sentiments qui m^afiligent. Tu ne peux douter de ma fidèle affection pour toi, mais tu dois souhaiter aussi que je sache aimer de bons parents, qui m'ont offert si cordialement une lioqpitàUté iecowiftble. Je languissais et je reprends
de la vie. Tu te souviens de ma faiblesse et de mon abattement : quelques semaines passées à Prîlly m^ont donné une vigueur que je n'eus jamais à Paris.
Ne crains-tu pas, si je vais te rejoindre, et remplacer le jeune commis, que mes joues ne pâlissent de nouveau, à Tombre de notre boutique ? M'aimestu mieux présent et malade, qu'absent et en bonne santé ? Je fais les questions, et je devine aisément la réponse ; je ne crois pas que vous pensiez à me rappeler encore.
Vous savez combien il m'en coûta de vous quitter : je ne fis que céder à vos désirs. Mon bon père, qui m'a ordonné de venir ici, a voulu sans doute que cette pénible séparation produisît des effets durables. S'il faut vous le dire , Paris m'effraie encore. Je sens mieux aujourd'hui le mal qu'il m'avait fait : il me semble ici que je ressuscite. C'est un état dont je n'avais pas l'idée. L'air plus vif me donne un admirable appétit; la lumière et la chaleur me brunissent le teint ; je ne sais plus rester en place. Il faut sans cesse que je tienne quelque outil, que j'aille aux champs avec mon cousin. Sans y penser, je chante à pleine voix, et je me trouve des poumons que je ne connaissais pas. Que serait-ce, chère Pauline , dans quelques mois, si quatre semaines m'ont fait tant de bien ?
n est vrai que Marguerite m'aide à suppoiler ton absence, mais c'est principalement en me parlant de toi. Nous n'avons pas un plaisir, sans dire anssi-
tôt : « Ah ! si Pauline était là !» Nous te désirons sans cesse dans ces belles campagnes, qui seraient pour toi si nouvelles , et nous formons cent projets pour t'y posséder un jour. Hélas ! je crois bien que la bonne Marguerite n'aura jamais cette joie.
Remercie ma chère Catherine ; toutes mes bardes sont en bon état ; je les ai serrées moi-même, et selon ses directions, dans une jolie armoire de sapin, aussi propre qu'elle est simple. Ma bonne cousine et Marguerite, qui cousent fort bien, m'ont offert de prendre soin de mon linge, comme si j'étais leur fils et leur frère.
Prilly, le 10 juin.
Je pense que mon papa eut raison de me retirer fort jeune des études, puisque je devais être marchand, car j'aurais eu beaucoup de disposition à devenir philosophe. Ma jeune tête se permet de raisonner : vous m'en faisiez déjà le reproche, et, depuis que le courant des affaires ne s'oppose plus à celui de mes réflexions, il me vient dans Tesprit de singulières pensées.
Je songe quelquefois que les hommes ont travaillé contre leur bonheur, en bâtissant de ces grandes villes comme Paris et Londres , et en se pressant dans leur enceinte, au risque de s'étouffer les uns les autres. Je n'aurais pas eu de goût pour la vie d'ermite ; il est bon d'avoir des voisins, avec qui Ton fasse échange de services ; mais vous convien-
drez qu'à Paris les hommes gênent plus souvent qu'ils ne servent.
Il y en a trop. Pourquoi les maisons ont-elles six étages? Pourquoi tant de rues ont-elles à peine en largeur le quart de la hauteur des maisons? Pourquoi chaque bourgeois de Paris n'a-t-il pas un jardin sous ses fenêtres? Un peu d'air et de soleil sont aussi nécessaires que le pain. Si j*avais trouvé ces trésors rue Sainte- A voie, je n'aurais pas été forcé à me séparer de vous. Les pauvres gens qui pullulent dans notre capitale, n'ayant pas la ressource de la fuir, y meurent de langueur et de misère.
Si j'étais empereur, je ne permettrais plus de bâtir que dans des conditions qui préservassent le» hommes de leur propre folie, et je les forcerais à se répartir sur un plus vaste terrain, comme je vois qu'on espace les arbres dans un verger, afin que tous prennent une belle croissance et rapportent de bons fruits.
Nous raisonnons de toutes ces choses avec le cousin, et je vois avec plaisir que sa vieille sagesse approuve mes idées. Qu'en penserez-vous dans votre obscure demeure? Ne seriez-vous pas d'avis qu'on démolît la moitié de Paris, afin de rendre l'autre habitable? Peut-être! mais à condition que notre boutique restât debout.
Le petit pays où ma santé se répare s'étend sur un rivage de quinze à vingt lieues de long, avec une largeur inégale de trois à dix lieues. Dans ce grand espace sont disséminés cent soixante mill
habitants; c*est moiDS, je crois, que n'en renferme le seul faubourg Saint- Antoine, a Où crois-tu, me dit mon cousin, qu'il y ait plus de santé et de bonheur? » J'ai vu les ouvriers du faubourg et les laboureurs de ce canton, et je me permets de croire les campagnards plus robustes et plus heureux.
M. Dupuis assure cependant qu'on va beaucoup plus s'établir de la campagne à la ville que de la ville à la campagne ; il dit même que, si les grandes villes ne recevaient pas comme cela de continuelles recrues, elles se dépeupleraient. Oh! qu'il est regrettable que tant de gens y courent chercher fortune, pour n'y trouver que la misère et la mort ! Je comprends (trop bien, peut-être) qu'on se plaise à vivre dans les champs, après avoir vécu à la ville, mais je ne comprends pas, qu'après avoir goûté depuis l'enfance la liberté des campagnes, on aille volontairement s'ensevelir dans nos rues étroites et nos sombres appartements.
On s'étonne ici des sentiments que j'exprime, et, je dois vous le dire, on cherche à les modérer. Vous ne blâmerez pas mes critiques, je l'espère. Du moins vous êtes assurés, qu'en retournant à Paris, je n'y retournerai que pour vous.
Prilly, le 16 juin.
Nous avons depuis quatre jours dans notre ferme un nouvel habitant; c'est une petite génisse qu'une de nos vaches nous a donnée. Elle est si bien faite
LA FERME DE PRILLT. 4i
et si jolie, j'ai si vivement parlé pour elle, que nous Tavons adoptée ; le boucher ne Taura pas.
On a voulu que je lui donnasse un nom : je Tai appelée Gentille. Elle se soutient à peine^ et d^à elle essaie de bondir. Ce qui m'intéresse encore plus que Gentille, c'est Taffection incroyable de la mère pour son petit. Cette pauvre mère l'appelle par ses beuglements, le cherche et le regarde sans cesse. Il faut voir cela de près pour admirer la sagesse du Créateur. Par quelle douce et puissante loi il assre la conservation d'un être débile, qui périrait s*il n'était pas aimé !
Mais quelle violence un bon cœur ne doit-il pas se faire, pour séparer le petit de la mère et le livrer au couteau ! Cependant notre cousin assure que cela est le plus souvent nécessaire, et que la plupart des veaux qui naissent sont envoyés à la boucherie.
Il voudrait du moins qu'on leur épargnât les souffrances inutiles; il condamne sévèrement les bommes cruels qui ne ménagent pas à ces pauvres bêtes la fatigue, la douleur et les mauvais traitements avant le coup fatal. Il mène lui-même son veau à l'abattoir, doucement lié dans une voiture et couché sur de bonne paille. Il veille à ce que la mort soit prompte. Malheureusement il est presque le seul qui prenne ces soins compatissants. Voilà encore un des abus que je réformerais, si j'étais le maître !
Gentille est donc ma protégée ; elle m'appartient ;
on m*assure que je la verrai rapidement grandir. Vous figurez-vous le bonheur d'un campagnard, environné de tous ces animaux, si utiles et si doux, qui le connaissent, qui répondent à sa voix, et qui reçoivent de ses mains la pâture? 11 est^ au milieu des créatures privées de raison, le ministre intelligent de la Providence. Il exerce la royauté la plus légitime. Chacun de ses sujets a sa fonction déterminée. Le chien fait la garde ; le chat est chargé de la police des greniers^ et il en poursuit les voleurs; les chevaux et les bœufs sont affectés au transport des engrais et des récoltes, et au labourage des terres ; les vaches et les chèvres sont les nourrices de la maison ; les moutons nous habillent ; j'oubliais le coq, et cependant il nous fait souvenir de lui chaque matin ; c'est la trompette vigilante qui nous appelle au travail; ses poules, qui vont picotant les graines perdues, égaient la résidence par leurs mouvements. Quel agréable tableau qu'une ferme ! Comme toutes choses y sont heureusement disposées ! J'y trouve l'assemblage des dons les plus précieux que le Créateur ait dispensés aux hommes. C'est un petit paradis terrestre.
Prilly, le 18 juin.
Il n'y a pas trois jours que je vous ai écrit, ma chère Pauline, mais la journée d'hier a été si belle pour moi, qu'il faut que je t'en fasse sans retard un récit détaillé.
Parmi les avantages de la campagne tu mettrais au premier rang la liberté qu'elle laisse aux jeunes filles. Marguerite peut aller où il lui plaît, où son devoir et les affaires rappellent, sans avoii^ besoin que personne raccompagne. Point de fâcheuses rencontres à redouter ; les salutations amicales des passants, ou des gens qui travaillent dans la campagne, rassurent les plus faibles et les plus timides.
Marguerite avait à recevoir des graines de certains légumes dans la ferme d'un grand domaine, à demi-lieue d'ici ; elle y serait allée seule, si Je n'avais pas témoigné le désir de l'accompagner.
Nous sommes partis à trois heures après midi; la journée était magnifique mais un peu chaude. Nous nous sommes félicités de trouver à l'entrée de la campagne, de beaux ombrages, sous lesquels nous nous sommes reposés quelques moments . Puis, attirés par des ombrages plus beaux encore, nous avons repris notre marche. Nous suivions une avenue qui serpente, comme au hasard, dans les bois, quelquefois s'abaisse, plus souvent s'élève en pente douce, en s'éloignant ou se rapprochant d'un limpide ruisseau. Nous étions sous des hêtres magnifiques, arbres nouveaux pour moi, dont j'admirais les troncs énormes, à l'écorce lisse et cendrée, et le feuillage léger. Nous nous élevions peu à peu et sans nous en apercevoir, causant de nous, de nos amis,regrettant Pauline absente, et retenue sous une ombre moins riante que celle qui nous entourait.
Quand nous fûmes arrivés sur la hauteur, nous
quittâmes les bocages, pour entrer dans une riche prairie. Je ne vis jamais tant de fleurs, de papillons et d'abeilles, et de sauterelles volantes, blanches ou bleues, et d'insectes de mille espèces, chacun faisant son bruit et jouant à sa manière.
La maison du maître est située au centre de cette prairie; un peu en arrière, sont les dépendances et la ferme. Nous y trouvâmes une cordiale hospitalité, car notre cousin Dupuis est aimé dans toute la contrée. La fermière nous fit asseoir; il fallut goûter de sa crème fraîche et de son pain bis. Nous reçûmes ensuite les graines qu'on nous avait promises, et nous nous disposions à retourner sur nos pas, quand le fermier nous conseilla de prendre par le bois, a Mais c'est par le bois que nous sommes venus, lui dis-je. — Non pas, c'est de ce côté qu'il se trouve. Vous verrez bien autre chose. »
Nous le remerciâmes de ses conseils, et, après avoir traversé la prairie, nous nous trouvâmes au bord d'un vallon sauvage, dont les pentes rapides sont couvertes de hêtres, de chênes et de sapins. Nous descendîmes par un sentier, disposé pour la promenade, et qui fait cent détours jusqu'au fond du ravin.
Plus nous avancions, plus nous étions enchantés. Nous entendions, au fond de l'étroite vallée, le sourd murmm'e d'une petite rivière, et, tout à coup, au dernier contour du sentier, nous nous trouvâmes en présence d'une charmante cascade. Je poussai un cri d'admhation. L'eau tombe de rochers sau-
vages et se précipite dans un bassin^ qui n^est luimême qu'une excavation naturelle des roches inférieures. Nous nous hâtâmes de courir au bord de ce bassin^ où le gazon nous offrait des sièges commodes. L'eau, tombée en écume, est encore émue et frémissante après sa chute ; elle forme de petites ondes, qui se brisent contre les bords. Les rayons du soleil s'étant glissés à travers ies sapins dressés sur nos têtes, nous vîmes dans la poussière de la cascade un arc-en-ciel, avec toutes les nuances que reflètent des cristaux éclairés par la flamme.
Des hoche-queue^ charmants oiseaux, que je n'avais jamais vus, même en cage, venaient boire au bassin, et nous restâmes immobiles et muets, pour les contempler à notre aise. Ils balançaient la queue, ils sautaient de place en place, avec une grâce merveilleuse. Un d'eux se posa si près de moi, que j'aurais pu le toucher de la main.
Nous sommes restés longtemps auprès de la cascade ; nous étions seuls ; personne n'a paru pendant tout le temps que nous avons passé dans ce bois- Marguerite me disait : <t Sais-tu, Julien, que je me sens toute surprise et toute saisie, seule avec toi dans ce beau lieu ? La fraîcheur et l'ombre du bois, la profondeur du ravin, le murmure sourd et continuel de cette cascade, enfin ces feuilles, qui par moments frémissent, me donnent une singulière émotion.
— Si tu es émue, lui répondis-je, toi qui as toujoiu-s habité la campagne, tu peux juger, ma chère
Marguerite, que le cœur doit me battre, à moi qui ne songeais pas même qu'il y eût au monde rien de semblable à ce que nous voyons ici ; car, lorsque nous lisions, au pensionnat, les belles descriptions des poètes, les grottes, les ruisseaux tombant des roches pendantes, cela nous faisait rire, et nos ma!^ très ne semblaient pas y croire plus que nous. »
Il fallut enfin nous arracher de ce lieu, mais ce fut en nous promettant de le revoir ensemble. Ton nom, chère Pauline, y reste gravé sur Técorce d'un hêtre, comme dans les Eglogues de Virgile. Les noms de Julien et de Marguerite y diront aussi notre passage et notre enchantement.
Nous avons poursuivi notre marche le long du ruisseau, dont le cours n'est qu'une suite d'accidents singuliers; il tournoie, il se partage, il se dérobe sous des roches tombées, qui forment des ponts naturels ; plus loin, c'est une belle nappe d'eau claire et profonde, une baignoire toute faite, pour qui voudrait en user.
Au-dessus dé nos têtes, nous entrevoyions le ciel d'un bleu sombre, entre deux masses de verdure, dont le soleil dorait les cimes bercées par le vent.
Cette solitude gracieuse et sauvage retentissait par moments du cri des corbeaux, des geais et des piverts. Nous avons même effarouché un renard qui regagnait sa tanière.
Gomme nous passions dans une pelouse, à lasor. tie du bois : « Des fraises ! des fraises ! » s'est écriée Marguerite, La pelouse en était vermeille. Nous en
avons rempli un côté du panier, et nous en avons fait deux bouquets superbes. C'est avec ce joli butin que nous sommes rentrés chez nous par les sentiers des prairies.
Il était sept heures et demie, et le soleil touchait aux montagnes, quand nous eûmes achevé notre course. « Hé ! mes enfants, nous dit madame Dupuis, qu'est-ce qui a pu vous retenir si longtemps? Nous étions inquiets de ne pas vous revoir ! » — <c Ma chère cousine, ai- je répondu, une autre fois vous viendrez avec nous dans les bois de la cascade^ et nous en reviendrons plus tard encore. Au surplus, voici notre excuse, lui dis-je, en présentan nos fraises. Vous voyez que nous avons bien travaillé, »
Prilly, le 24 juin. .
Il y a dans le village une femme centenaire, infirme et pauvre, à qui Marguerite rend quelquefois visite, et porte les petits présents que lui fait notre bonne cousine. J'accompagne Marguerite, et la vieille nous demande toujours de prier avec elle.
A ce sujet, je dis un soir à M. Dupuis : « Une chose qui m'étonne, c'est de ne voir jamais de mendiants à Prilly î
— Il n'y en a point, me répondit-il.
— Quoi, pas un joueur de vielle ou d'orgue de Barbarie, qui passe le jour à vous déchirer les oreilles ; pas un aveugle qui fasse crier sur les ponts une clarinette fêlée ; pas un montreur de singes ou
de chiens savants, qui tourmente de pauvres bêtes poiu* amuser un sot public ; pas une femme oisive, exposant des enfants malades au froid, au vent et à la pluie; point d'estropié, qui vous étale au passage ses plaies ou ses infirmités, et vous force à les voir dans leur forme la plus repoussante?...
— La loi défend la mendicité.
— Et que deviennent les pauvres?
— On recueille les malades à T hôpital ; on nourrit les infirmes chez eux ou chez des particuliers qu'on charge d'en prendre soin ; les valides sont forcés de travailler.
— Et s'ils mendient ?
— On les met en prison, pour leur apprendre à faire un usage honnête de la liberté. »
Voilà quelle a été notre conversation. Je ne vois ici qu'un désordre qui m'afflige : il y a quelques ivrognes. 11 paraît que la loi n'a point de prise sur eux. Ces gens désespèrent notre cousin, qui ne peut voir sans douleur les hommes employer pour le mal ce que Dieu a donné pour le bien.
Que M. Dupuis aurait souvent à gémir dans notre grande ville ! C'est bien là qu'on abuse de tout, comme je l'ai souvent ouï dire à notre papa.
Ici, je ne vois que de bonnes gens, à la figure ouverte et franche, à l'humeur toujours obligeante; ouvrant leur porte au voyageur fatigué ; partageant avec lui leur soupe et leurs légumes au lard ; donnant de bon cœur et sans exiger de retour. On aide ses voisins avec empressement ; on demande
Lk FERME DE PRILLY. 49
sans façon leur assistance ; les récoltes et les fruits sont bien gardés sans clôture. Je me rappelle une description de l'âge d'or dans un ancien poëte, et je trouve que ce pays en offre beaucoup de traits.
Paris, le 26 juin.
(de m. ROBERT.)
Nous voyons, mon cher jQls, par tes lettres du 16 et du 18 courant, que tu passes le temps d'une manière fort agréable ; j'apprends encore avec plaisir que ta santé est meilleure. Nous sommes aussi, Dieu soit loué, très-bien portants, malgré Tombre de la boutique. D'ailleurs les afTaires ne nous laisseraient pas le temps d'être malades.
Te plairont-elles mieux que ci-devant, quand tu seras de retour? Je l'espère, mon cher Julien. Ne va pas les prendre en dégoût, car nous avons plus que jamais besoin de toi. Je ne t'en dirai pas davantage par ce courrier, et je laisse la plume à ta sœur, qui veut te conter avec détail toute la besogne que nous avons eue depuis quelques jours.
(de PAULINE.)
Pendant que tu gravais mon nom sur Técorce des arbres, mon cher Julien, nous étions dans de beaux emban-as. Nous avons fait des réparations à la boutique , posé une devanture neuve, des montres et un comptoir d'acajou, de jolies tablettes au fond, pour les étoffes de soie. De plus, le propriétaire
ayant donné congé au cordonnier d'à côté, parce qu'il ne payait pas régulièrement ses termes, nous avons loué cette boutique pour agrandir la nôtre. Nous avons donc maintenant une face sur chaque rue : cela présente un coup d'oeil superbe. Les voisins nous en font compliment ; mais parmi ces gens il y a plus d'un jaloux. La prospérité ne manque jamais d'exciter l'envie.
Nous avons ménagé un arrière-magasin, dans lequel nous prendrons nos repas, afin d'être aux affaires sans interruption. Je crois bien que tu trouveras cette salle à manger un peu sombre, mais, quand tu seras assis à côté de Pauline, j'aime à espérer que tu ne regretteras pas trop les hochequeue et la cascade. Je ne nomme personne de plus, pour ne pas te faire de la peine ; d'ailleurs, après avoir blâmé" la jalousie chez nos voisins, je ne voudrais pas la souffrir chez moi. Je te prie de faire mes amitiés à Marguerite.
Mademoiselle Catherine dit qu'elle aurait volontiers cueilli des fraises avec vous, et que l'eau lui en est venue à la bouche. Pour votre cascade, elle ne peut la croire aussi belle que la fontaine des Innocents. Elle a tremblé pour vous dans ce ravin, et croyait voir ces rochers prêts à tomber sur vos têtes. Elle n'a pas eu de repos avant de vous avoir vus rentrer sains et saufs chez nos parents.
Prilly, le 27 juin.
Qu'est-ce que vous aurez dit de notre jolie promenade ? J*ai peur, cette fois, que vous ne m'accusiez de vivre en paresseux et de perdre mon temps ; c'est pourquoi je me hâte de vous annoncer que nous sommes en pleines fenaisons^ aussi occupés que les marchands de Paris un jour d'inventaire.
Dès Taube du jour , les faucheurs sont au pré, et j'en suis, s'il vous plaît! non pas pour manier la faux, hélas ! j'en suis encore incapable, mais pour étaler l'herbe qu'ils ont coupée. Mon cousin m'a donné une petite fourche, courte et légère, convenable pour un faneur de quinze ans. Je m'en escrime à plaisir, et l'on trouve que je ne m'y prends pas trop mal.
Tout est en mouvement dans les prairies ; de toutes parts on entend résonner les faux, qu'on aiguise sur les enclumes ; les voitures de foin circulent aux abords du village, et ramènent la récolte dans les granges. L'air est embaumé par l'odeur de l'herbe séchée, et les prés nouveau tondus sont si beaux h voir, qu'on regrette peu la riche parure qu'ils ont perdue. D'ailleurs ce sont pour moi de nouvelles promenades.
Nous avons un de nos prés fort éloigné de la maison, et, pour faire la récolte sans perdre de temps, nous y prenons nos repas sur l'herbe.
mes amis^ quelle vie^ et que je trouve heureux ceux qui la mènent ! Pendant que je me désaltérais, assis à l'ombre d'un pommier^ je levais les yeux vers la récolte, pendue aux branches; au milieu des plaisirs présents, je jouissais par avance des plaisirs futurs :... si du moins vous me laissez à Prilly jusqu'en automne!
Nous sommes arrivés à Tépoque des plus longs jours ; dès à présent ils vont décroître. Ce sont là des choses qui m'occupent et m'intéressent, depuis que j'habite la campagne. Je n'observais guère à Paris si la lune était pleine ou nouvelle, ou quel était rétat du ciel. Je comprends à merveille, comme on nous le disait au pensionnat, que les plus anciens astronomes durent être des bergers. C'est dans les champs qu'on aime à contempler le ciel, et qu'on a besoin de l'interroger. Croiriezvous que M. Dupuis m'a donné des leçons de cosmographie ; que je connais maintenant plusieurs constellations et toutes les étoiles de première grandeur qui sont visibles dans cette saison?... Oh ! qu'il m'est doux de lever les yeux au ciel, du sein de ces belles campagnes, et de comprendre là-haut l'immensité de Dieu, après avoir reconnu sa bonté autour de moi dans les fruits qu'il nousdonne!
Prilly, 1^ l* juillet.
Je ne verrai donc plus ce pauvre Michel, qui me faisait de si bons souliers, et qui m'accueillait si
LA FERHE DE PRILLT. 53
Men dans sa boutique ! Je le regrette ; cependant^ puisqu'il a dû quitter la maison, Je dois vous féliciter d'avoir pu prendre sa place, et d'en avoir tiré un si bon parti. Pauline me semble bien affairée maintenant; mais nous le sommes aussi^ nous autres villageois !
Un campagnard n'est pas seulement assujetti à de pénibles travaux ; mille soins l'occupent tout le jour, et, le soir, il a, comme vous, ses comptes à régler. Sans doute ses livres ne sont pas aussi difficiles à tenir, ni ses affaires aussi embrouillées que les vôtres; mais notre cousin assure qu'un campagnard qui ne calcule pas exactement la recette et la dépense, peut se ruiner tout comme un négociant. Il n'a pas d'ordinaire des faillites à craindre; mais il doit compter avec soin si ce qu'il avance en engrais, en semence, en main-d'œuvre, lui sera rendu par la terre avec assez d'avantage.
Je suis surpris du grand nombre de choses qu'il faut connaître pour être un bon cultivateur. On a écrit sur l'agriculture beaucoup de livres trèssavants, et la vie la plus longue ne suffirait pas pour étudier tout ce qu'on a publié sur cette matièrcc
M. Dupuis, qui s'applique à la lecture de ces ouvrages et de quelques autres, dans ses moments de repos, est persuadé que la culture des tenes est le premier des arts. « C'est, dit-il, le plus ancien ; c'est celui qui fait vivre tous les autres ; on pourrait imaginer un peuple de laboureurs, qui
n'auraient pas de métiers; mais, sans Pagriculture, il faudrait revenir à la vie sauvage, et vivre de chasse ou de pêche, ut
Je me pique d'émulation à l'entendre parler, et je prends la défense du commerce. M. Dupuis convient que le commerce est aussi une chose excellente, quand il trafique des choses nécessaires à la vie ; mais, pour le commerce de luxe, il n'en veut pas entendre parler.
oc Je sais hien^ dit -il, que j'aurai contre moi l'opinion du siècle; j'ai vu le luxe augmenter d'année en année depuis ma jeunesse ; je crois que nos fils le verront augmenter encore : c'est le ver rongeur des sociétés modernes, qui sont menacées de périr, comme celles du temps passé. On me dira que je suis un villageois grossier ; que je ne sens pas la beauté de ces brillants ouvrages, objet de l'admiration des fins connaisseurs ; et je réponds que ces beaux ouvrages sont des séducteurs de nos sens; qu'ils amollissent et corrompent les nations^ et qu'elles périront, pour avoir préféré ces frivolités aux vrais biens. »
Je lui réponds, comme je l'ai entendu faire, que ceux qui achètent ces frivolités font vivre les ouvriers qui les fabriquent. — a Mais de quoi viventils, ces ouvriers? réplique M. Dupuis; du pain que nous produisons, et qu'ils feraient mieux de venir produire avec nous ; car ils seraient assurés de n'en manquer jamais, tandis que ces artisans de lux6 sont exposés à la famine, dès qu'il se fait un chan-
gement de mode, ou quand de graves événements, des guerres, des révolutions, ôtent le goût du luxe aux gens riches, ou les jettent eux-mêmes dans la pauvreté.
— Mais tout le monde ne peut pas être cultivateur !
— Attendons pour le dire, répond Tobstiné cousin, que toute la terre habitable soit bien cultivée : il s'en faut encore des trois quarts. »
11 veut que chez lui tout soit de la plus grande simplicité. Ses mains ont semé le chanvre que ma cousine , sa fille et sa servante savent filer ellesmêmes; la toile est faite par un tisserand du voisinage. Nos brebis ont donné la laine dont on fabrique dans le pays une étoffe commune, appelée milaine, qui suffit pour les vêtements d'hiver.
S'il faut achetel* quelques meubles, ce sont toujours les plus unis et les plus simples qu'on préfère. (( Cela coûtera-t-il quelque chose à notre bonheur? dit M. Dupuis; non, sans doute, si nous le plaçons en nous-mêmes, au lieu de le mettre dans l'opinion d'autrui. »
11 me semble que, sans avoir étudié, notre cousin est un vrai philosophe, ou, pour mieux dire, un chrétien des premiers temps, et, tout Parisien que je suis, je commence à prendre parti avec lui contre le luxe, dont nous sommes les propagateurs dans le monde entier. Une table où j'ai retrouvé la force et la santé ; une maison qui m'ofire un abri commode et tranquille; un lit où je goûte un parfait
56 U FERME DE PRILLT.
repos, ne me semblent pas laisser la moindre chose à désirer, et je ne sais, en vérité, quelle brillante parure siérait mieux à Marguerite que ses habits villageois.
Prilly, le 3 juillet.
C'est une singulière petite ville que Lausanne ! Je n'irai pas la comparer à notre Paris, quoiqu'elle se donne de grands airs, sur ses trois collines, avec sa belle cathédrale gothique, qui, bâtie sur la hauteur, avec le vieux château des évêques, frappe les regards du voyageur, à la distance de cinq ou six lieues.
D'autres flèches et d'autres clochers annoncent de loin le chef-lieu du canton de Vaud ; on voit un mélange d'aibres verts et de toits rouges, qui présente ce que mon professeur appelait un objet pittoresque. On entre par des portes crénelées, et l'on voit encore ça et là de vieux murs en pierre de taille, qui formaient l'enceinte fortifiée. Mais ces vieilles choses, toutes vénérables qu'elles sont, tombent peu à peu, pour laisser pénétrer l'air et la lumière.
Beaucoup de maisons possèdent un jardin ou une terrasse, d'où l'on voit le lac Léman et les Alpes. Les heureux habitants de ces demeures sont en même temps à la ville et à la campagne. C'est l'accomplissement de mon vœu pour mes pauvres Parisiens.
Cette petite capitale n'annonce pas beaucoup
d'opulence^ mais une aisance modeste et tranquille.
Je l'ai visitée avec mon cousin et Marguerite, toute joyeuse de voir son père, avec une cocarde verte et blanche à son chapeau, et proprement endimanché, quoique ce fût un jour ouvrier. C'est qu'on avait convoqué extraordinairement le Grand Conseil : or notre cousin, le campagnard, est membre du Grand Conseil, c'est-à-dire de l'assemblée souveraine qui fait les lois du pays.
J'ai vu ces souverains se rassembler d'abord dans la cathédrale , pour invoquer la bénédiction de Dieu sur leurs travaux. On peut croire qu'ils ne le prient pas en vain, car il est impossible de voir, en ce temps de guerres, un petit pays plus heureux et plus tranquille. Ses armoiries portent une devise qui m'a touché : liberté et patrie !
Les Vaudois assurent que c'est nous qui les avons aidés à conquérir ces deux biens, il y a quatorze ou quinze ans; aussi le lien du langage n'est-il pas le seul qui les attache à la France ; ils s'intéressent au succès de ses armes, et lisent avec la même avidité que nous les bulletins de la Grande Armée.
Nous avons eu, Marguerite et moi, la permission de parcourir la ville; c'était à moi maintenant de lui expliquer bien des; choses. Je riais de voir ces petits magasins, ces petites maisons, ces bouts de rues tortueuses, pavées de pierres pointues. Cependant j'ai reconnu qu'il y avait là tous les genres de
commerce qu'on trouve dans notre capitale ; seulement on ne compte pas trois ou quatre mille épiciers, mais une vingtaine, et ainsi du reste. N'estce pas tout ce qu'il faut?
C'était le jour du marché : il se tient dans les rues, le long des maisons, et je vous assure que la foule était grande. Chaque paysanne vient, de deux lieues à la ronde, vendre elle-même les choux qu'elle a plantés , les poires qu'elle a cueillies. Le hourgeois a tout de la première main. Tout cela est rangé proprement dans de jolies corbeilles, étalé sur du linge blanc comme neige. Tout ce qu'on voit donne envie d'en tâter. Nous avons reconnu notre Suzette vendant les légumes que j'avais arrosés souvent.
Si le$ rues sont peu commodes, les promenades sont admirables ; la vue de la terrasse de Montbenon vaut un peu mieux que celle de la terrasse du Bord de Teau ; je ne voyais pas, il est vrai^ de Tuileries , mais les Alpes m'en consolaient, et nos bassins de marbre étaient représentés par une pièce d'eau qui a trente lieues de tour.
Enfin Lausanne tient beaucoup de la campagne et du village ; dans certains quartiers habitent les cultivateurs de la banlieue ; on m'a dit que les fenaisons, les moissons et surtout les vendanges pénètrent dans cette capitale, qui prend alors une apparence rustique.
Pour tout dire, puisqu'il faut des villes, je n'en
voudrais pas de plus grandes, de mieux situées^ ni de mieux policées que celle-ci.
Paris, le 4 juillet.
Il faut , mon cher frère, que je te parle avec franchise : les lettres que tu nous écris depuis quelque temps ne plaisent pas à notre père. 11 les parcourt avec humeur, et en étouffant des soupirs de mécontentement.
«Que prétend-il faire? dit-il quelquefois ; voudrait-il par hasar4 devenir un laboureur? L'ai-Je élevé pour cela? Que je suis à plaindre d'avoir dû l'éloigner de Paris ! »
Mademoiselle Catherine et moi nous faisons tout notre possible pour apaiser ce pauvre père. « Qu'il ne me fâche pas, disait-il hier au soir, ou je donnerai mon établissement à d'autres. »
Il faut te dire que M. Achille ( c'est ce jeune commis dont je t'ai parlé) est un modèle de politesse et d'assiduité ; c'est pour toi un dangereux remplaçant. Sans doute il doit être bien plus formé que toi, ayant sept ou huit ans de plus; nous le faisons remarquer à mon père ; il nous répond : a Jamais Julien ne le vaudra pour la vente.» Travaille donc à effacer ces fâcheuses impressions.
J'aurais envie moi-même de te quereller un peu, au sujet de Marguerite. Je vois bien ta finesse, crois-moi. Tu me dis que je vous occupe beaucoup quand vous êtes ensemble, mais c'est pour me
60 LA FEfUiE DE PBILLT.
doier la pilule. Le fait est qu'après avoir sincèrement regretté la rue Sainte-Avoie et ses habitants, tu te passes d'eux à merveille : avoue-le sans détour ; j'aimerai du moins ta franchise.
Au reste je vais t'en donner Texempie, et je te confesserai que je me suis fort amusée sans toi l'autre soir. Pour la première fois de ma vie, je suis allée à TOpéra-^mique. On donnait Richard Cœwr de lion et Ma tante Aurore. Tu ne peux te figurer comme c'est ravissant.
Viens nous faire des sermons contre le luxe ! Si tu avais vu les toilettes de ces actrices et celles des premières loges, tu aurais bien changé de sentiment. Et les décorations ! Étaient-elles assez jolies ! Il n'y eut jamais dans vos campagnes des arbres aussi verts, des bosquets aussi fleuris. Et je ne pense pas que les cris des geais, des corbeaux, ni des piverts soient une musique agréable pour les oreilles qui ont entendu EUeviou et Martin.
Je t'ai regretté vivement, quoique papa eût invité M. Achille à nous accompagner , en récompense de son excellente conduite. Mademoiselle Catherine, qui a bien pleuré à Richard et bien ri à Ma tante Aurore, était véritablement en extase, et par moments elle s'écriait avec tant de vivacité : « Ah Julien, mon Julien, où es-tu ? » que nos voisins se sont moqués d'elle.
Reviens donc vite , mon cher petit frère. Notre papa m'a promis qu'après ton retour il nous conduirait au grand Opéra.
LA FERME DE PRaLT. 61
Prilly, le 12 Juillet.
Voici neuf jours que je ne vous ai pas écrit, ma chère Pauline : c'est ta dernière lettre qui est la cause de ce retard. Je ne te cacherai pas qu'elle m'a fait beaucoup de peine. J'en ai pleuré, et nos bons parents, voyant mon affliction , ont supposé que tu m'annonçais une funeste nouvelle. Hélas ! pouvais-je croire qu'en vous parlant de mes plaisirs avec un entier abandon, et en vous faisant part librement de tout ce que j'éprouve , j'aurais le malheur d'offenser notre père?
Je ne suis pas venu ici volontairement ; il n'a pas été non plus en mon pouvoir de rester insensible aux choses que je vois. Ce sont les œuvres du Créateur que j'admire dans ces campagnes, et j'avoue qu'elles me touchent plus vivement que toutes les merveilles de la capitale. Mais, en m'élevant à Dieu, cette tranquille et douce vie ne me fait pas oublier l'obéissance que je dois à mon père.
Je viens de descendre au jardin ; la nuit était déjà sombre ; je me suis promené quelque temps dans une allée plus découverte que les autres. En allant et venant, je regardais les étoiles, comme pour chercher conseil dans le sein du Tout-Puissant : tous ces feux étincelaient dans mes yeux mouillés de pleurs. Je regardais aussi par moments du côté de la maison ; je voyais derrière la fenêtre mes cou-
sines assises Tune devant Tautre , et travaillant à la clarté de la lampe.
m 11 faut donc vous quitter, chères parentes, » leur disais-je du cœur, et, sans qu'elles s'en doutassent^ je leur faisais mes adieux. Comme je me sentais ébranlé, j'ai prié Dieu de toute ma force , et j'ai entendu sa voix dans mon cœur, plus distinctement que cela ne m'était encore arrivé. Voici ce qu'elle m'a dit :
«Demande à ton père de fixer lui-même le terme de ton séjour ici, et déclare-lui que tu es prêt à retourner, le jour même qu'O aura choisi pour ton départ. »
Telle est ma résolution, chère Pauline, et voilà ma réponse. Nos cousines me chargent de leurs amitiés pour toi. Je ne pense pas qu'elles y mettent plus que moi de finesse. Pour ce qui est de l'Opéra-Comique et du grand Opéra, il m'est impossible de croire que toute leur pompe et tout leur éclat soient comparables au spectacle que je viens d'admirer dans le jardin. Bonsoir, ma chère Pauline !
Paris^ le 18 imUet.
(de m. ROBERT.)
Ce n'est qu'aujourd'hui, mon cher Julien, que j'ai eu connaissance de la tienne du 12 courant. Ta sœur avait les yeux rouges, et j'ai voulu savoir ce qu'il y avait entre vous. Je l'ai bien grondée de
LA FERME DE PRILLT. f.3
t'avoir parlé de quelques petits accès d'humeur qui me prennent par moments, et qui ne sont causés que par Fennui de ton absence.
Ecris-nous librement et sans gêne, comme tu l'as fait jusqu'à présent, tout ce qui te vient à l'idée. Je serai toujours content, pourvu que tu ne me caches rien. Quant à fixer le terme de ton séjour, je n'en veux rien faire. Tu es un bon et sage enfant ; tu sais comme je t'aime et combien j'ai besoin de toi : après cela, reste aussi longtemps que tu voudras, et que tu le croiras nécessaire.
Adieu, j'ai sur le bureau une liasse de lettres à répondre, et nos écritures ne sont pas à jour.
(de PAULINE.)
Puisque notre papa me laisse de la place, j'en profite, mon cher Julien» pour t'exprimer tous mes regrets de t'avoir affligé. Tu me semblés piqué contre moi : je n'ai rien à dire pour mon excuse , sinon que j'ai cru bien faire. Je t'ai parlé comme je désire que tu me parles en pareille occasion.
La chose a mieux fini que tu ne pouvais l'espérer, car te voilk libre maintenant, et je ne pense pas que nous te voyions de sitôt.
11 paraît bien que notre bon père ne s'y attend pas plus que moi, car il s'est arrangé définitivement avec M. Achille pour une année; il lui donne de fort beaux appointements. Il est vrai qu'on ne peut être plus habile et plus adroit que ce jeune homme. « Si je voulais m'associer quelqu'un, a
dit plus d'une fois notre père, ce serait M. Achille que je choisirais, d
Cet aimable jeune homme me charge à son tour de ses salutations amicales pour M. Julien; tu les recevras, je pense, avec autant de plaisir que je reçois celles de Marguerite.
Prilly, le 22 juillet.
11 m'est impossible, mon cher papa, d'accepté la liberté que tu me donnes. S'il ne s'agit que de ma santé, il me semble que je peux retourner à Paris dès demain; si tu veux m'accorder une grâce, tu me laisseras encore ici quelque temps. Mais, pour que ce congé me réjouisse, il faut que tu veuilles bien le limiter toi-même. Alors j'en userai sans scrupule, comme d'un plaisir permis. J'attends donc de ta bonté une décision, et je n'ai pas besoin de te dire que je m'y soumettrai.
, Je quitterai mes hôtes avec regret, mais je me féliciterai toute ma vie d'avoir appris à les connaître, et d'avoir passé quelque temps dans cette vertueuse famille. La santé du corps n'est pas le plus précieux avantage que j'aie trouvé près d'elle.
Ma cousine Suzanne, qui m'aime comme une mère, prévoit avec tristesse le moment de notre séparation, cependant elle soutient mon courage, en me présentant de lointaines espérances ; le cousin est plus ferme encore, quoiqu'il ne m'aime pas moins.Marguerite montre seule un peu de faiblesse;
mais c'est une enfant; je suis Falné : c'est à moi de la soutenir. Je la console de mon mieux ; mes paroles sont bien reçues, mais elles ne la changent guère.
Quand je lui dis : « Tu savais toutes ces choses; je n'étais venu que pour un peu de temps. » Elle me répond : a J'étais heureuse, et il me semblait que je devais Fêtre toujours. »
Elle me traite comme un frère, et je peux dire à présent que j'ai deux sœurs. Que je suis malheureux d'être condamné à fuir Tune ou Tautre ! Je sens qu'il m'en coûtera davantage de quitter Marguerite que ce pays, si beau qu'il soit.
Enfin, me voilà prêt: commande, mon cher papa ! N'est-ce pas ton droit , comme c'est mon devoir d'obéir?
Prilly, le 28 juillet.
Voilà donc une chose décidée, mon bon père ! Avec la permission que tu me donnes, je passerai encore à Prilly les mois d'août et de septembre, et, le 1«' octobre, au plus tard , je retournerai à Paris.
Je te remercie de la facile bonté que tu me témoignes ; tu verras, j'espère, que je saurai m'en montrer reconnaissant.
Tu ne veux pas que je fasse le voyage pendant les grandes chaleurs; tu consens, sur l'avis du médecin, que j'achève de passer la belle saison h la campagne ; je ferai donc comme les riches, qui
rentrent l'hWer à Paris, et quittent leurs châteaux popr leurs hôtels.
Marguerite est aussi toute réjouie; il lui semble que ces deux mois ne finiront jamais. J'aurai le temps de la disposer à notre séparation, ou plutôt elle s'y préparera d'elle-même. Quand on sait d'à* vancetout ce qu'on peut espérer, on se résigne, et ridée ne vient pas de demander davantage.
On se prépare ici à faire les moissons. Elles seronli magnifiques cette année. La campagne ne m'avait pas encore paru si belle. Quelques pluies, survenues depuis les fenaisons , ont reverdi les prairies; elles poussent une herbe nouvelle, fine, mêlée de trèfle rouge ou blanc : c'est ce qu'on nomme le regain^ qu'on dit meilleur encore que le foin pour le bétail.
Les pommes rougissent aux arbres; elles grossissent de jour en jour et deviennent plus pesantes ; les branches se courbent sous le poids ; la main de Marguerite peut déjà toucher les fruits auxquels je rie pouvais pas atteindre il y a quelques jours.
Mais ce sont les champs qui présentent maintenant un coup d'oeil superbe. Voilà bien ces froments dorés, dont parlent mes vieux poètes! Je m'assieds sur le penchant de la colline, et mes regards s'arrêtent sur les moissons agitées par le souffle du vent ; elles se balancent comme les flots du' lac; les épis se courbent et se relèvent devant hioi, et je me surprends à leur sourire , comme s'ils- me saluaient à Tenvi.
Nous avons déjà récolté de Forge ; dans quelques jours nous moissonnerons le froment et le méteil. Sais-tu,Pauline,quele méteil n'est autre chose qu'un mélange de froment et de seigle semés dans le même champ? Sais-tu qu'on en fait le pain bis, qui est notre nourriture à nous autres paysans? Mais je n'ose pas croire que cela t'intéresse, belle dame, derrière ton comptoir d'acajou !
Prilly, le l» août.
Au moment où la campagne étale toute sa richesse, où les travaux champêtres présentent le plus brillant tableau de. bonheur et de vie^ une jeune fille de douze ans vient de mourir. Quelques jeunes garçons du village ont offert de lui rendre les derniers devoirs et de porter le corps au cimetière. Ils m'ont proposé de me joindre à eux, et j'ai accepté avec empressement.
Je ne veux pas m'arrêter à vous peindre la douleur des pauvres parents , les cris de Ja mère, quand nous lui avons enlevé la dépouille terrestre de sa petite Jeanne. Le convoi s'est avancé lentement par des chemins ombragés de beaux arbres, dont les rameaux, chargés de fruits^ se penchaient sur nos têtes. Les voitures comblées de gerbes se rangeaient et s'arrêtaient au passage.
La plupart des villageois avaient suspendu quelques moments leurs travaux pour se mettre à la suite du cercueil; car Jeanne était une bonne petite
fille, et ses pauvres parents sont estimés de chacun pour leur sage conduite.
Pauvre père ! quand il a entendu tomber sur le cercueil les premières pelletées de terre, ses sanglots ont éclaté , et nous avons pleuré tous avec lui. On n'a point prononcé de discours sur la fosse : ce n'est pas Tusage du pays ; mais je voyais le pasteur, qui tenait le père dans ses bras, lui parler avec effusion, et sa main lui montrait le ciel, où Jésus est assis à la droite du Père; Jésus qui veut qu^on laisse venir à lui les petits enfants .
Marguerite aimait Jeanne; elle a voulu planter un rosier blanc et des violettes sur sa tombe : nous y sommes allés ensemble ce matin.
Quand notre tâche a été remplie, nous nous sommes assis quelques moments sur des saillies que forme le vieux tronc d'un vaste tilleul qui ombrage le cimetière (1).
Cet arbre est une merveille par sa grandeur et son antiquité. On connaît dans toute la contrée le tilleul de Prilly. On conte que Charles le Téméraire fit dresser sa tente sous ses rameaux, lorsqu'il assembla ses troupes près de Lausanne, pour aller combattre les Suisses à Morat. 11 y a de cela près de trois cent cinquante ans, et, si Tarbre était déjk grand, on peut lui attribuer une durée de cinq cents ans.
Le cimetière placé sous son ombre a recaeilli
(1) Le cimetière n*est plus à cette place.
dès lors bien des générations de laboureurs ; et Farbre tombera lui-même à son tour, et mêlera sa poussière à celle des hommes ! Nous n'avons plus les superstitions des païens, et nous attachons peu d'importance , nous autres chrétiens, à Tétat de notre enveloppe terrestre, quand Tàme s'en est séparée; cependant je trouverais quelque douceur à être enseveli dans les lieux que j'aurais aimés. Je trouve surtout que l'isolement et la paix d'un cimetière de village prêtent à la mort quelque chose de gracieux et d'aimable. Comme la cendre du laboureur est bien placée sous le beau tilleul de Prilly! Il en monte quelque chose dans les rameaux, et c'est elle qui embaume Pair, quand Farbre volt, chaque printemps, sa vieille tête refleurir.
Il est encore assez vigoureux et robuste : le contour du tronc, à un mètre et demi au-dessus du sol, est de huit mètres ; il s'élargit ensuite vers le pied jusqu'à dix-sept mètres, comme pour s'assurer une base proportionnée à sa haute taille. De la tige pai*tent plusieurs branches horizontales, qui en portent elles-mêmes de verticales, aussi grosses que des arbres de forte dimension. Mais le géant commence à déchoir; l'extrémité supérieure se dessèche, et quelques cicatrices annoncent les ravages de la foudre ou des années.
ail nous a vus quelques moments sous son ombre, ai-je dit à Marguerite: que Dieu nous donne de vieillir comme lui, mais non pas autant que lui! — Oh I non, pas autant ! a dit ma sœur de Prilly i je n'en"
70 Là FERME DE PRILLT.
vie pas son sort. Il est seul : je ne voudrais pas vieillir ainsi, yt
Prilly, le 6 aodt.
Ma chère Pauline^ un voiturier, qui part demain pour Paris, ira vous porter de nos nouvelles, un peu moins vite que la poste ; tu le verras tout au plus dans dix jours. 11 vous porte un cadeau de madame Dupuis pour mademoiselle Catherine ; ce sont quelques rayons de miel, dans le chapeau même où les abeilles Font déposé. Ce chapeau formait la partie supérieure de la ruche. Les diligentes ouvrières l'ont rempli dès le printemps d'un miel que V0U6 trouverez délicieux. La cire en est d'un jaune paille, presque blanc, qui rend cette friandise encore plus appétissante. Vous croirez, en la mangeant, respirer les fleurs de nos prés, sur lesquelles cette recolle a été faite.
AH ! je suis sûr que tu te plairais à voir ce petit peuple occupé sans relâche à son charmant travail. Tai beau me lever matin, je ne puis trouver la ruche endormie. Dès que le jour commence, les abeilles vont aux champs. Les unes amassent la poussière des fleurs pour en pétrir leur cire ; les autres enfoncent leur trompe dans les calices et pompent le suc liquide ; elles l'avalent, et en composent le miel qu'elles vont déposer dans les cellules déjà prêtes.
Je m'arrête quelquefois auprès des ruches, et j'admire le mouvement qui se fait devant la porte;
on part^ on arrive sans cesse ; plusieurs semblent faire la garde à l'entrée. C'est bien autre chose encore, si j'abaisse les petits contrevents qui sont fixés derrière certaines ruches en bois, garnies de vitres! Je peux voir à mon aise tout le travail intérieur.
Je pensais à toi, Pauline, à notre boutique, à Paris enfin, en présence de ce laborieux tumulte. Pas un moment perdu ; c'est une presse, une fièvre de travail, qui serait d'un très- bon exemple, je t'assure, même pour les marchands et les artisans de la rue Sainte-Avoie.
Marguerite ne veut pas être oubliée, et t'envoie, de son côté, quelques souvenirs ; c'est d'abord un panier tressé en petites lames de bois blanc^ ouvrage des habitants du Jorat (1). Tu verras que les mains de ces montagnards no manquent pas d'adresse, et tu ne trouveras pas la formie sans élégance.
J'ai rempli ce panier de noisettes, qu'on appelle ici des noisettes de France. II n'y a donc là rien de nouveau pour toi; mais c'est ton frère qui les a cueillies lui-même dans le jardin de ta cousine. Tous ces fruits se sont détachés du calice au plus léger attouchement : on aurait dit qu'ils se donnaient eux-mêmes, et devinaient le plaisir que j'ayais à les cueillir pour toi .
Marguerite ajoute à ce panier deux petites nattes
(1) Petite cluitQe de moatagaes, qui relie les Alpe^ ati Jura.
de paille, dont les tu^aux^ enfilés bouta bout, sont liés ensemble par des fils, et présentent une jolie forme octogone. Cela est releyé de petits cordons et de houppes en laine rouge d'un agrésJ)le effet. Tu en feras, si tu veux, des dessous de lampes, qui plairont par leur nouveauté.
Enfin elle a tressé elle-même, et cousu^ sous la direction de sa mère, d*après un modèle fourni par le marchand, ce fin chapeau de paille^ que tu pourras arranger à la mode de Paris. Voilà notre luxe! Nous osons à peine vous envoyer ces bagatelles.
Prilly, le 11 août.
Après ce que j'ai vu cette semaine, rien ne m'étonnera plus ! Un seul regret se mêle à ma joie, c'est que vous n'ayez pas été du voyage que nous venons de faire.
Nous sommes montés sur le haut du Jura ; nous l'avons franchi ! J'ai bien des choses à vous raconter.
Mon cousin me dit^ il y a quatre jours; il ne faut pas que tu quittes la Suisse sans avoir visité nos montagnes. Te voilà fort et bien portant ; nos blés ne seront mûrs que dans huit jours, c'est le moment favorable pour ces sortes de courses^ et le baromètre nous promet le beau temps.
Nos préparatifs ne furent pas longs. Jeudi matin, nous étions à sept heures dans le char à bancs ; mon cousin et ma cousine sur le devant ; Margue-
rite et moi derrière eux, et tous fort joyeux par avance. Nous avons cheminé doucement tout le jour, notre intention n'étant que de coucher au pied de la montagne. Nous avons traversé tout à Taise des villages bien bâtis, je ne sais combien de frais vallons et de limpides rivières, nous perdions par moments le lac de vue, puis nous le retrouvions pour le perdre encore. L'aspect de la contrée change à chaque pas.
Nous atteignîmes les premières pentes du Jura au coucher du soleil. Avant d'entrer dans le village où nous devions passer la nuit^ nous nous arrêtâmes pour contempler un magnifique spectacle. Nous étions déjà dans l'ombre que le Jura étendait sur nous et sur les pentes voisines ; plus le soleil descendait derrière cette montagne^ plus Tombre s'étendait sur le pays ; elle finit par atteindre le lac et les rivages ; puis elle monta lentement aux montagnes de Savoie ; les plus basses s'obscurcirent par degrés ; les cimes s'éteignaient l'urie après l'autre ; il n'y avait que les plus hautes, celles qui gardent leurs neiges toute l'année, qui brillaient encore, mais d'une clarté d'autant plus vive, qu'elle contrastait avec l'obscurité générale. Enfin, tous ces diamants cessèrent de jeter des feux, à l'exception d'un seul, le mont Blanc, qui s'élevait denière tous les autres ; c'est le géant des À.lpes de Savoie. Il me semblait le découvrir jusqu'à sa base, car il domine sur les autres montagnes, comme le Panthéon^ vu des
plaines d*Ârcueil, domine sur les maisons de Pans. Nons passâmes la nuit dans une bcmne auberge, et nous fûmes debout à Faurore. Nous quittâmes notre cbar à bancs, que le cousin fit conduire par un autre côté pour nous attendre à notre descente des montagnes.
A mesure que nous montions, nous vîmes le ciel s'illuminer à Torient; nous hâtâmes notre marche, afin d'arriver, avant le lever du soleil, sur une hauteur, où nous le devançâmes en effet. C'était le tableau opposé à celui de la veille. Les plus hauts sommets étant les premiers éclairés^ la lumière semblait descendre des hautes Alpes aux montagnes inférieures, des montagnes aux collines et des collines à la plaine. 11 me semblait voir naître le monde. Cest une création à laquelle on pourrait assisterions les jours ; et combien de gens meurent sans Favoir jamais vue^ comme un grand nombre sortiront aussi de la vie sans avoir connu le Créateur !
Je m'étonnais de retrouver sur mon passage les fleurs que j'avais vues deux mois auparavant dans la plaine. Le printemps est d'autant plus tardif que le sol est plus élevé. L'hiver paraît aussi plus tôt sur les hauteurs que dans la plaine. En montant toujours davantage, on trouve la durée de la belle saison de plus en plus courte; ce sont quelques semaines, puis quelques jours; enfin, sur les plus hautes Alpes règne un hiver étemel; il n'y a plas d'espace pour quelques fleurs, entre les dernières
neiges de Tannée qui s'achève et les premières de Tannée qui la suit.
Pendant que nous gravissions la montagne, M. Dupuis nous faisait admirer la sagesse de Dieu dans la création de ces grands corps. Les montagnes, nous disait-il, attirent les nuages; elles se pénètrent de pluie, elles se couvrent de neige, et sont la source des fleuves. Gela est si vrai que le seul pays de la Suisse et ses environs envoient TAdige, le Tessin, le Pô en Italie, le Danube en Allemagne, le Rhin et le Rhône en France.
a Voici le chalet où nous allons déjeuner, y> me dit tout à coup Marguerite, et j'oubliai tout, pour conr templer de près un chalet l Celui-ci était grand, et bâti sur une éminence isolée, afin de le préserver des neiges, qui s'accumulent quelquefois dans les fonds, à une hauteur effrayante.
Une centaine de vaches paissaient aux environs ; c'est là que ces dames passent Tété, broutant du matin au soir l'herbe fine et tendre, et passant kt nuit dans une étable conmiune. On était occupé à les traire, quand nous arrivâmes : c'était venir & point.
C'est un plaisir de voir à Tœuvre ces tranquilles bei^ers. Us ne semblent pas s'ennuyer du tout à vivre solitaires. Comme ils se nourrissent principalen^ient de laitage, ils acceptèrent avec plaisir le pain et le vin, que nous leur offrîmes en échange de leur crème.
Pour ceci, ma bonne Catherine, c'est une chose
76 Lk FERME DE PRILLT.
que VOUS ne connaissez pas; une chose si séduisante, que Marguerite et moi nous y serions revenus volontiers, après en avoir pris double part, si la maman ne nous avait ôté des mains nos cuillers de bois, n est vrai que cette crème épaisse, onctueuse, fraîche comme la rosée, et douce comme le miel, n'est pas secourable aux jambes du piéton. Or, nous avions à faire encore un long usage des nôtres avant d'atteindre le sommet de la montagne.
De rochers en rochers nous y arrivâmes à dix heures et demie. « C'est au lever du soleil, dit le cousin, qu'il faudrait se trouver ici. —Quel dommage, m'écriai-je, d'être arrivés si tard I — Nous pouvons tout réparer, mes enfants, si vous consentez à coucher la nuit prochaine sur la paille dans le chalet que voilà près de nous. Le maître est de mes amis. »
Cette proposition nous transporta de joie. Coucher dans un chalet ! sur la montagne !... Le cousin s'occupa aussitôt des arrangements nécessaires, et nous passâmes la journée à nous promener de mamelon en mamelon, en portant de tous côtés nos regards émerveillés.
Pauline voudra bien jeter les yeux sur la carte de France et des pays voisins que notre père a fixée dans la salle à manger de l'entre-sol. Elle verra le département des Hautes-Alpes, où se trouve Indiqué le mont Viso; elle verra, dans le sud de la Suisse, leSaint-Gothard, qui se prolonge vers le lac des Quatre-Cantons : eh bien, du sommet où nous
étions placés, notre vue embrassait tout cet espace. Cela fait^ je crois, quatre-yingts lieues de montagnes. Elles découpent rh(»*izon de la manière la plus hardie ; ce sont des croupes allongées, des aiguilles, des dômes, des tours, des pyramides, et cela présente une chaîne continue, que Fœil se fatigue à suivre dans son immense contour.
Ces montagnes forment plusieurs ceintures, qui s'abaissent par degrés jusqu'aux rives du lac Léman,qu'on voit dans toute son étendue, en forme de croissant, et d'une couleur bleue, aussi douce que Fazur céleste. Entre nous et le lac se déployaient^ comme un tapis de verdure^ les belles campagnes vaudoises^ avec leurs innombrables villages.
L'air était si vif et si léger, malgré Tardeur du soleil, que nous ne sentions plus la fatigue. Marguerite me faisait courir sur sa trace, et ne témoignait pas moins de surprise que moi. La montagne est tout autre chose que la campagne. Tout différait de la plaine ; le gazon, les arbres^ les fleurs, les insectes. C'est un monde nouveau.
Le soleil déclinait cependant bien plus vite que nous n'eussions voulu; mais, avant de disparaître, il déploya pour nous le plus magnifique spectacle. Le soleil se couchait derrière nous sur les vastes plaines de France. Devant nous^ sous nos pieds, s'ouvrait cette immense vallée du Léman, avec sa chaîne infinie de montagnes blanches et bleues ; tout cet espace, si grand et si profond, offrait les plus [merveilleux contrastes d'ombre
78 Lk FERME DE PRILLT.
et de lumière. Je croyais nager dans le ciel, et voir le monde sous moi. J'en avais le vertige, et f oubliais tout ce que J'avais vu Jusqu'alors. Songez que nous étions à quatre mille cinq cents pieds au-dessus de la mer^ plus de vingt fois la hauteur des tours de Notre-Dame !
Mais ce qui nous causa un ravissement inexprimable, et remplit nos cœurs d'une émotion religieuse, c'est le clair de lune, vu de ces hauteurs par un ciel pur et tranquille. La terre avait disparu en détail, et ne présentait qu'une -masse doucement éclairée, au milieu de laquelle scintillaient les eaux du Léman et les glaciers de quelques montagnes. Je voyais aussi la clarté de Tastre paisible se refléter dans les yeux de Harguérite, assise devant moi les mains Jointes ; et sans doute nous éprouvions tous une égale émotion, car nous gardions un profond silence.
Tout à coup notre cousin ôta son chapeau et récita^ d'une voix ferme et sonore, ces vers, que Pauline connaît bien :
Tout l'unÎTen est plein de sa magnificeooe ; Qa'on l'adore ce Dieu ; qu^on Tinvoque à jamais : Son empire a des temps précédé la naissance ;
Chantons, publions ses bienfaits.
En yain l'injuste violence Au peuple qui le loue imposerait silence ;
Son nom ne périra jamais.
Le four annonce au jour sa gloire et sa puissance ; Tout l'univers est plein de sa magnificence :
Ghintons, publions ses bienfaits.
11 donne aux fleurs leur aimable peinture ;
Il fait nattre et mûrir les fruits ;
n leur dispense avec mesure Et la cbaleur des jours et la fraîcheur des nuits : Le cbamp qui les reçut les rend avec usure. Il commande an soleil d'animer la nature.
Et la lumière est un don de ses mains :
Mais sa loi sainte, sa loi pure Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains.
C'était la première fois peut-être qu'on récitait sur le sommet du Jura les vers de Racine ! Y a-t-il beaucoup de marchands de la rue Sainte-A voie qui en sachent autant par cœur que le campagnard de PriUy? Mon cousin m'invitait à réciter aussi quelque chose; je lui répondis eu chantant deux versets de nos psaumes, et toutes les voix se joignirent bientôt à la mienne:
Quand je contemple, en te rendant hommage, Le firmament, ton merveilleux ouvrage.
Les deux, la lune, et les feux différents Que ta sagesse a placés en leurs rangs;
Surpris, ravi, }e te dis en moi-même : ;
Qu'est-ce que l'homme, ô Majesté suprême.
Que ta bonté daigne s'en souvenir.
Et que ta grâce aime à le prévenir ?
11 était fort tard quand nous entrâmes dans le. chalet; nous achevâmes la veillée devant un fén clair et pétillant, allumé au milieu de la piè|oe
80 hk FERME DE PRILLT.
OÙ Ton fabrique les fromages ; l'énorme chaudière^ roulant sur sa cremailère de bois, s'était collée contre le mur, et avait fait place aux ustensiles où se préparait notre souper. Je regardais avec intérêt, à la clarté de la lampe, ces pâtres, aussi différents des autres hommes par leur costume et leurs manières que par leur hs^itation et leur genre de yie. Après souper nous souhaitâmes une bonne nuit aux bergers, et nous nous retirâmes sur notre paille, sans quitter nos habits.
Nous étions debout à l'aurore; le temps était à souhait. Je n'ai plus de termes pour vous décrire le sublime spectacle que nous eûmes au lever du soleil. L'astre était déjà fort élevé, quand nous nous résignâmes enfin à quitter le sommet de la montagne.
Je ne voulus pas descendre sans vous avoir salués, mes chers amis, et, m'étant tourné du côté de la France, je plongeai mes regards dans cette perspective mfinie, que nul obstacle n'interrompt, et qui permet, dit -on, de voir avec un bon télescope, les cathédrales de Bourgogne, a Qui sait? disais-je, peut-être les moulins à vent de Montmartre ! n
Nous descendîmes rapidement par la pente opposée, sans autres haltes que celles qui furent accordées aux enfants pour cueillir au passage les fraises de montagne. Elles appelaient de tous côtés nos yeux et nos mains. Mais il faut courir: on nous presse. Nous voilà dans la vallée du lac de Joux. Ce lac, vrai diminutif du Léman, le rappelle et le fait r^retter. 11 gèle tous les hivers et devient le grand
LA FERMK DE PRILLY. 81
chemin de la contrée. Nous sommes dans le pays des sapins. Cependant quelques arbres fruitiers y vivent encore, protégés par l'industrie des habitants. Que font-ils^ ces pauvres montagnards, quand le long et rigoureux hiver les emprisonne dans leurd villages ? Plusieurs s'occupent d'horlogerie, et ce petit coin de terre apprend l'heure qu'il est aux habitants de l'ancien et du nouveau Monde.
Nous trouvâmes notre char à bancs dans le premier village. Nous allâmes voir comment les eaux de ce petit lac^ totalement encaissé dans les montagnes, s'engouffrent sous la terre et s'y perdent, non sans avoir fait tourner un moulin au fond de cet abîme, avant de disparaître tout à fait. C'est ainsi que le lac de Joux est débarrassé des eaux superflues, et la vallée préservée d'inondation. Mais où vont*elles, ces eaux souterraines ? Nous le vîmes de nos yeux quelques lieues plus bas, dans la vallée de Valorbe, où nous conduisit une route qui passe au pied de la Dent-de-Vaulion, montagne la plus escarpée, la plus sauvage, qui ait encore frappé mes regards.
Au bout de quelque temps, ayant quitté la route, et nous étant avancés à travers les bois et les prairies, à la naissance d'un étroit et sauvage vallon, retraite solitaire, et de tous côtés entourée d'immenses rochers, nous vîmes s'échapper, limpides et murmurantes, à la base de la montagne, ces mêmes eaux que nous avions vues, quelques heures auparavant, s'abîmer dans les profondeurs. Je les
suivais en imagination dans leur course ténébreuse^ et je leur demandais le récit de leurs aventures ; mais, à peine étalées à Tabri du rocher^ en nappe transparente, les eaux de TOrbe s'enfuient; elles vont courir le monde, arroser de belles prairies, animer d'importantes usines, se précipiter en cascade dans un lit de rochers tortueux ; envelopper de trois côtés l'antique cité bourguignonne qui porte le même nom ; puis, l'Orbe va former le lac de Neuchâtel et se verser dans TAar, pour se perdre avec elle dans le Rhin.
- Cette leçon de géographie, que nous recevions, Marguerite et moi, à la source même de la charmante rivière, nous intéressait à son sort. « Tu ne sais où tu vas, lui disais-je. Et nous, Marguerite, où serons-nous emportés ? nf
A quelque temps de là, comme nous suivions le chemin tracé sur la pente septentrionale de la montagne^ elle m'en fît remarquer un autre, du côté opposé; c'était la roule de France, a C'est par là, me dit tristement Marguerite, c'est par là que tu seras emporté bientôt. »
Je terminerai ici la description de mon voyage, mes chers amis. Nous eûmes cependant beaucoup de plaisir encore. En sortant des montagnes et de ces sauvages contrées, on éprouve un sentiment fort doux. Les montagnes, les rochers, les précipices étonnent, mais les belles campagnes charmait et réjouissent. Elles mettent le cœur à Taise aussi bien que le corps.
Quand nous avons revu notre Prilly, notre monde, notre maison, nous avons senti une véritable allégi^esse. Ma cousine surtout, bonne et soucieuse mé*n^gère^ disait en entrant cbez elle : « Nous avons lait un cbarmant voyage, mais en voici pour moi le plus beau moment, n
Paris, le 10 août.
(de m. ROBERT.)
Gomme tu es un garçon raisonnable, mon cher Julien, je crois devoir t'aviser d'une affaire trèsdësagrëable qui vient de nous arriver, et cela d'autant plus que ta sœur en est péniblement affectée, et que tes consolations amicales lui seront fort nécessaires.
Tu sauras que le père de M. Achille m'a demandé Pauline en mariage pour son ûls. M. Achille ne déplaisait pas à Pauline, et j'ai cru qu'il Taimait véritablement, puisqu'il la demandait. Je trouvais ma fille bien jeune, cependant j'aurais répondu favorablement, et cette union aurait pu se faire un peu plus tard ; mais, quand il s'est agi de régler les conventions, j*ai trouvé ces messieurs si âpres et si exigeants, que cela m'a totalement refroidi. Je faisais une dot honnête à Pauline ; j'associais les jeunes époux à mon commerce, et leur assu** pais, dès le mariage, le quart des bénéfices : ou en voulait la moitié, et l'on demandait que la dot (&t doublée.
J'ai fait connaître leurs prétentions à Pauline ; elle a été indignée de se voir ainsi marchandée, et le goût qu'elle avait pour M. Achille s'est changé en aversion. Il ne pouvait plus rester chez nous, et, comme je l'avais engagé pour une année, il n'a pas rougi de réclamer un fort dédommagement.
Ces choses sont connues dans le voisinage. Dieu merci, les honnêtes gens sont pour nous^ mais les autres font des railleries bien dures à supporter. Tu ferais bien d'écrire à Pauline une de ces lettres que lu tournes si joliment. Ce sera du baume sur la blessure^ en attendant mieux, c'est-à-dire ta bonne présence.
Adieu, mon cher Julien, je t'embrasse comme je t'aime.
Prilly, le 14 août.
Qu'ai-je fait, ma chère Pauline^ de t'envoyer, il y a trois ou quatre jours, une lettre infinie sur notre course dans les montagnes? Elle t'aura trouvée bien peu disposée à me suivre dans mes aven> tures. Notre cher papa vient de m'écrire d'étranges choses ! Elles me touchent au vif, puisqu'elles concernent ma bonne sœur, ma plus ancienne amiel
Je ne suis encore qu'un petit garçon, mais je sens parfaitement ce que tu dois éprouver de pénible ; je m'y associe fraternellement. Ce sont de bien Y\r laines gens que M. Achille et son père. Je te félicite cordialement de leur avoir échappé. Ce jeui>« homme était indigne de toi.
Si tu Juges que cet éirénement doive hâter mon retour, je me résoudrai à partir. Je n'aurai qu'à dire à Marguerite que tu es affligée, et que tu as besoin de mes consolations, pour qu'elle me presse elle-même de courir auprès de toi.
Elle m'a demandé ce qu'il y avait de si triste dans la lettre de mon père ; si tu n'étais point malade^ et, dès ce moment, elle est tout inquiète. Il en est de même de ses bons parents, qui se sont bien gardés de me questionner^ mais qui se doutent, je crois, de quelque chose.
Ce n'est pas seulement chez nos voisins que tu trouveras des sentiments affectueux dans cette pénible circonstance. Nos amis de Prilly nous sont parfaitement dévoués^ et qui nous offense les aura contre soi.
Au reste, je m'exagère ton souci ; tu n'as pas besoin d'être consolée ; tu te moques bien> je pense^ de ces marchandeurs, qui n'agissent que par calcul. Le commerce est une belle chose sans doute, mais l'estime et Tamitié ne se vendent pas. Je te conseille donc de rire avec moi de cet amoureut intéressé, qui n'a pas su reconnaître combien ma Pauline vaut mieux que tout l'or dont on poun*ait la couvrir.
Voici, à ce propos, une histoh-e de Prilly : cela s^est passée il y a quelques semaines, dans notre voisinage. Un jeune garçon, nommé Mathias Aubry, âgé de vingt-trois ans^ bon ouvrier et d'une sage conduite^ mais pauvre et sans fiamille^ recher-
86 LA FERME DE PfULLT.
chait en mariage Julie Bonport, jeune personne de dix-huit ans, fille akiée d'une pauvre -veuve^ qui est chargée en outre de quatre enfants tout jeunes ; rainé n'a pas douze ans. La mère Bonport répon« dit à rhonnête Mathias :
« Tu n'y penses pa8> mon ami ! Quelle idée, à toi, qui ne possèdes rien, de irouloir épouser une femme aussi pauvre que toi ! D'aUleurs Julie est mon soutien ; c'est la seconde mère de ses petites sœurs et de ses petits frères : que feraient-ils, et que deviendrais-je moi-même sans Julie? »
Mathias répondit : <c Pour ce qui est de vous ôter votre fille, ce n'est pas mon idée ; je pense bien plutôt à vous offrir un bon fils. Vos petits Marc et François, et Suzanne et Marie^ ont deux mères, je le sais bien^ mais ils n'ont point de père, et je voudrais leur en donner un.
a Vous habitez ici une maison humide et malsaine; mon logement est petite mais il est sain, et Ton m'a promis de l'agrandir d'une chambre.
Venez tous chez moi ! Si vous me donnez Julie, je serai assez content ; Dieu nous bénira. J'ai devant moi une récolte de pommes de terre de la plus belle apparence: nous avons de quoi manger toute l'année. C'est une belle avance, n'est-ce pas? Allons^ mère Bonport, ne me refusez pas Julie.
— Je vois bien , dit la mère tout en larmes, qu'elle en serait aussi affligée que toi. Tiens, Mathias, voilà sa main. Avec l'aide de Dieu, tu rendras ma fille heureuse! »
Tout le village s'est associé au bonheur des jeunes époux. Chacun a voulu contribuer à Fameublement de leur ménage, si bien qu'en ustensiles et en outils^ il ne leur manque plus rien. Nous avons été les voir dans leur nouveau logement : ils sont joyeux à faire envie.
Paris le se août.
(de PAULINE.)
Notre cher papa s'inquiète beaucoup plus que moi de ce qui s'est passé chez nous, mon bon petit frère , et il m'attribue le chagrin qu'il est seul à ressentir. Je ne suis pas fâchée cependant qu^il t'ait conté cette sotte affaire, puisque cela m'a valu de toi une lettre excellente, qui me prouve que je suis toujours la première dans ton cœur; c'est ainsi que j'explique la valeur du titre que tu me donnes de ta plus ancienne amie.
Je ne veux pas cependant mettre à l'épreuve aujourd'hui cette amitié fraternelle. Reste à PriUy tout le temps que nous te laissons encore. Plus tard nous rirons ensemble de mon roman, qui ne me laisse d'autre impression que la joie d'avoir conservé ma liberté, dans un âge où Ton ne devrait pas avoir encore le souci d'un ménage. Me voilà redevenue petite fille, prête à jouer avec toi, petit garçon !
Tu peux conter à nos cousins tout ce qui s'est passé. 11 n'y a rien là que nous devions taire. Mais
parlons Dous-mèmes de choses plus intéressantes. Nous avons enûn reçu les cadeaux que tu m'annonçais par ta lettre du 6 août. Tu diras à notre chère cousine que le miel a été trouvé délicieux, par mademoiselle Catherine, et qu'elle n'est pas seule de cet avis. Le panier et les noisettes, et les nattes, sont aussi fort approuvés, chacun dans leur genre. Pour le chapeau, je Fadmire! On ne tresse pas mieux la paille en Italie, et, si Marguerite le voulait, elle pourrait gagner de bel argent à faire de si charmants ouvrages. Mais vous avez trop l'horreur du luxe pour cela!... Enfin, nous vous remercions de bon cœur , et nous souhaitons que les étoffes dont nous avons chargé le voiturier pour nos cousines , nous aident à témoigner notre reconnaissance.
Je Tai fait causer ce voiturier, et il m'a dit des merveilles de ta santé et de ta bonne mine. D'ailleurs un homme qui s'élève à quatre mille cinq cents pieds au dessus du niveau de la mer doit être ingambe et infatigable! Ne regrette pas de m'avoir envoyé la relation de ton voyage. Je Taurais voulue plus longue et plus détaillée. Que n'étais-je avec vous, pour échapper à tout ce que j'ai dû entendre ici! Encore une fois, laissons cela, et n'en parlons plus.
L'histoire de Màthias Aubry et de Julie Bonport nous a vivement touchés. Mademoiselle Catherine en avait les larmes aux yeux. Elle a voulu faire aussi quelque chose pour l'honnête ménage. Il re-
cevra franco, dans six semaines, par le roulage, un poêle économique^ construit en fonte; cela cuit le dïaer et chauffe la chambre en même temps. C'est une invention nouvelle, dont les pauvres gens se trouvent fort bien.
Depuis que je suis assurée de ton prochain retour, mon Julien, je prends beaucoup plus de plaisir à tes récits ; je te prie de les continuer. Profile bien du temps, car je serai un créancier exigeant, sois en bien prévenu; j'entends que tu viennes me solder à Féchéance tout le plaisir dont j'ai été privée loin de toi.
Prilly, le 34 aoAt.
Tu veux des récits champêtres , ma bonne Pauline ? En voici un tout arrosé de crème et de laitage. Nous avons fait le fromage hier. Gela ne nous arrive pas souvent. Ces gros fromages, que pos épiciers vendent sous le nom de Gruyère , exigent le lait de soixante à quatre-vingts vaches, qui doit être versé tout à la fois dans la même chaudière. Comme chacun ne possède guère ici que deux ou trois vaches, et souvent une seule, il faudrait renoncer à cette fabrication, si l'on ne s'associait pas.
Tous les gens de Tendroit mettent leur lait en commun. Ils ont pour cela un établissement nommé fromagerie, où chacun porte son lait matin et soir. Un homme est chargé de le recueillir, et d'en tirer
90 Ul FBBME de PRILtï.
le beurre et le fromage. Cet homme s'appelle le fromager.
C'est ordinairement un berger des montagnes* Il faut le voir dans son costume, coiffé d'une petite calotte de cuir noir, les manches retroussées , la veste courte et la pipe à la bouche , comme ces fi^ gures de pâtres suisses que tu connais bien!
Chaque jour celui des villageois qui a fourni jusque-là le plus de lail, fait le fromage avec le la^ de toutes les vaches. Le lendemain c'est le tour d'un autre. On compte et Ton additionne, chaque jour , le lait que chacun a fourni. Tu comprends que mon tour ne revient pas aussi souvent que le tien, si j'ai moins de bétail que toi. Si je n'ai qu'une vache donnant dix pintes de lait par jour, et si tu en as deux, qui donnent ensemble vingt pintes, tu auras fait au bout de la saison un nombre double de fromages.
N'est-ce pas une chose bien imaginée ? Pour moi, je l'admire et je la voudrais savoir établie partout» Ici l'on dirait que ce soit une seule famille, tant cela marche paisiblement et régulièrement.
Le jour où l'on fait le fromage dans une maison est une fête pour les enfants. On les dispense d'aller à l'école, et , en échange , ils vont à la fromagerie, se régaler de caillé et de crème. Cest d'ailleurs une fabrication fort amusante à voir que celle du fromage.
Elle exige beaucoup de soins et d'expérience. Il faut que le lait soit recueilli avec une grande pro-
LA FERME DE PRaLT. 91
prêté ; que celui du soir ait passé la nuit dans un caveau frais , pour que la crème se sépare. Après avoir enlevé légèrement cette crème, avec une large cuiller de bois, on mêle le lait avec celui du matin, dans une grande chaudière. On fait tiédir le tout convenablement. Quand le lait se trouve à point, le fromager y mêle un peu de présure, et tout à coup le caillé se forme. On l'amasse dans un linge d'un tissu lâche, on le laisse égoutter; on le dépose dans une formç, qui n'est qu'un large cerceau sur une planche. Là^ il se tasse^ on le serre, on le presse et Je fromage est fait. 11 ne reste i^us qu'à le saler et le laisser mûrir.
On ménage dans la fromagerie un cellier, où les fromages, soigneusement numérotés, sont mis en réserve. Chacun vient retirer les siens, à mesure qu'il en a besoin pour la consommation ou pour la vente.
Le lait dont on a séparé la crème et le fromage est fort clair et verdâtre : on l'appelle petit-lait. On y trouve encore , par la manipulation , la matière d*un nouveau fromage, qu'on appelle séré. Il est d'une pâle blanche et molle, et souvent fort délicat. On en fait des masses carrées ; on le sale, et, le plus souvent , les paysans le consomment euxmêmes. Quand il est frais, notre cousine en fait des fritures qne mademoiselle Catherine ne dédaignerait pas.
Pour la crème, tu sais fort bien, Pauline, qu'on la verse dans une baratte et qu'on l'agite convenablement , pour en faire le beurre. Que ne puis-je
VOUS envoyer celui qui s'est formé sous mes mains aujourd'hui, et vous l'offrir tel que le voilà dans nos corbeilles en petites masses, avec la marque de la fromagerie !
Ici, toutes ces choses sont exquises. C'est vraiment a un pays de laitet de miel.» Marguerite, qui comprend parfaitement ton désir de revoir son frère, me disait : « 11 y aurait un moyen de contenter Pauline sans nous affliger, ce serait qu'elle vînt s'établir elle-même à Prilly, avec notre cousin et mademoiselle Catherine, et faire, comme nous, du beurre et des fromages. Le joli domaine du voisin est à vendre : que penseraient de cela nos Parisiens ? »
Paris, le S6 août.
(de PAULINE.]
Quoique je n'aie pas encore de réponse à ma dernière lettre, il faut, mon cher Julien, que je t'écrive aujourd'hui même, car j'ai besoin de m'épancher. Peut-être mon indignation s'apaisera~telle un peu à m'entretenir avec toi.
Tu sais la conduite malhonnête de M. Achille et de son père à notre égard. Ils avaient certainement tous les torts, et ils ne craignent pas d'en ajouter de nouveaux aux premiers.
Irrités contre notre bon père, et voulant se venger de lui, ils ont eu l'idée de louer la boutique du quincaillier d'en face, qui se retire des affaires. Là ils vont établir un commerce d'étoffes pareil au
nôtre^ et ils annoncent publiquement l'intention de nous faire concurrence, dussent-ils travailler sans aucun bénéfice.
Je ne sais jusqu*à quel point ils pousseront Taffaire^ et s*ils sont en état de soutenir longtemps cette méchante gageure, mais tu comprends que cela ne peut manquer de nous causer de grands ennuis et des pertes sensibles. Et quel désagrément d'ayoir en face de nous des visages odieux !
En vérité, le commerce est sujet à bien des traverses ; mais quel genre de vie en est exempt? Il y a sans doute des jaloux et des méchants à la campagne comme à la ville. Je ne me laisse pas prendre aux séduisants tableaux que tu nous fais; tu es séduit toi-même par la nouveauté, par la prévention, et, je crois, surtout par l'aimable Marguerite.
Je vois d'ici les ouvriers qui commencent à réparer la boutique d'en face. M. Achille les dirige, et prend un air important. Oh ! je suis dépitée, je t'assure, et je voudrais être je ne sais où!
Prilly, le Î6 août.
Assurément, mes chers amis, je tiendrai ma promesse, et ma joie de vous revoir sera grande ; mais je vous mentirais, si je n'ajoutais pas qu'il m'en coûtera beaucoup de quitter la campagne. Ce n'est pas que mes cousins me disent rien pour ébranler ma résolution d'obéir à mon père. Au contraire, ils m'y affermissent de tout leur pouvoir.
« 11 vaut mieux» disent-ils, vivre où Dieu nous
a fait naître ; le commerce est aussi unebelle*cho8e ; on y peut faire une grande fortune; l'agriculture est pénible ; elle exige une rigoureuse économie. »
Enfin, depuis que ces chers parents se sont aperçus des inquiétudes de mon père, ils agissent et ils parlent constamment selon ses Tues, et comme il pourrait faire lui-même.
Marguerite soupire, et moi je garde le silence. Un pressentiment me dit que le bonheur serait de ce côté, et j'oserais presque vous proposer sérieusement ce que je vous disais, en badinant, dans ma dernière lettre, de venir tous établir dans ce beau pays, que tous aimeriez comme je Faime, si vous pouviez le connaître.
L*agriculture est aussi un commerce; seulement, au lieu d'acheter des produits fabriqués, on les fait naître soi-même, avec le secours de la nature. C'est ce miracle perpétuel qui m'intéresse. Je dépose les graines dans la terre convenablement préparée, et une force secrète, que Dieu même lui donna, fait germer, croître et mûrir ce que nos mains ont semé! N'est-ce pas merveilleux? Je vivràisdes siècles sans me rassasia de ce spectacle.
Il a touché mon cœur ; je m'élève à Dieu plus facilement qu'autrefois. Je vois sa main dans tout ce qui m'environne ; elle s'ouvre, et me donne la pâture, pour la distribuer à mes frères. Je suis le dispensateur de ses biens. Mais je n'oublie pas que sa loi me prescrit l'obéissance à la volonté de mon père; je m'y soumettrai sans murmurer et sans
hk FEBXE DE PRILLT. 95
me plaindre. J'ai cru cependant qu'il pouvait m'être permis d'exprimer une fois mes vœux. Si j'étais libre, si cela n'affligeait pas mon père^ je me ferais campagnard.
Ma chère Pauline, joins tes prières aux miennes^ et décide notre père à chercher la paix et le bonheur dans le beau village où noire mère a passé son enfance, ou, si tu ne veux pas demander cette grâce pour toi, tâche de l'obtenir pour ton frère I Un jour pe«]^-être vous serez heureux de le trouver établi à la campagne^ et de goûter enûn le repos auprès de lui.
Paris^ le SI août.
(de K. ROBERT.)
A lettre vue, et par le retour du courrier, je te réponds, mon ami, que je ne suis pas encore en âge d'aller planter des choux, et que, s'il m'en prend jamais fantaisie, il y a des campagnes autour de Paris, où je pourrai faire, sans avoir besoin de courir si loin, le beau commerce que tu me proposes.
Je suis fils et petit-fils de marchands ; je suis né marchand, et tel je mourrai, si Dieu m'exauce.
Il m'a suffi, pour le connaître et le bénir, des deux enfants qu'il m'a donnés. Si tu devais me causer des chagrins, je le bénirais encore, comme on nous dit qu'il faut le faire jusque dans l'épreuve. D'ailleurs Pauline serait ma consolation, si j'avais besoin d*être consolé. Je vais lui céder la
plume, pour qu^elle te dise de son côté ce qu'elle pense de ta singulière proposition.
Je te gronde, mon Julien, et peut^tre que je m'y prends mal ; c'est que je n'en ai pas Thabîtude. Mais, franchement, n'ai-je pas lieu d'être fâché contre toi ? Voilà le premier chagrin que ta conduite m'ait causé : tâche que ce soit le dernier !
(de PAULINE.)
Ta lettre, mon cher frère, nous est arrivée au milieu des ennuis dont je te parlais dans ma dernière. Ne sois donc pas surpris que notre papa te parle un peu vivement. Pour moi, je prends autrement la chose, et je n'y vois qu'une plaisanterie, comme tu le disais d'abord.
Pourrais-tu sérieusement me proposer de me faire paysanne? Et puis-je écouter un moment sans rire une pareille proposition ! J'irais changer mes souliers fins contre des sabots, et je me résoudrais à devenir la pareille de ces villageoises qui viennent souvent dans notre magasin, affublées comme tu sais ! Laisse-moi mes mains blanches» s'il te plaît, puisque c'est mon seul avantage sur Marguerite.
S'il faut te le dire, je pense que ton désir de rester près d'elle est plus vif que celui de nous rapprocher de toi. Si tu nous aimais toiyours plus que tout au monde, tu ne penserais qu'à revenir bien vite auprès de nous, pour adoucir nos cha^ grins, ou du moins pour les pactiser.
Prilly, le 4 septembre.
Je te réponds aussi à lettre vue, mon bon père, et je te prie instamment de me pardonner le chagrin que je t'ai fait. Si Dieu le permet, ce sera le dernier. Si tu as jamais besoin d'être copsolé, ce sera d'autre chose, et je serai un des consolateurs.
Veuille croire qu'en te faisant cette proposition inconsidérée, je n'avais pas oublié un moment que mon devoir est de me soumettre en fils obéissant. Un mot de ta part suffisait, et, si je me rappelle exactement les termes de ma lettre, elle ne renferme rien qui puisse t'alarmer sur ma docilité filiale.
Au reste^ voilà qui est fait. Nous avons appris par la feuille d'avis qu'une voiture partira le 20 septembre pour Paris, et nous avons été retenir une place pour moi. Le cousin pense qu'il vaut mieux que je parte plus tôt. Ainsi nous abrégeons de dix jours le congé que lu m'avais donné.
Je ne suis pas le seul qui ait besoin de résignation; mais nous ferons tous notre devoir.
C'est après-demain dimanche ; j'irai prier Dieu pour vous et pour moi ; il me donnera, je l'espère, la force de répondre à Pauline comme je le dois.
Prilly, le 6 septembre.
Ma chère Pauline, tu n'a pas relu sans doute les
mots que tu as ajoutés à la lettre de notre père^ et tu les as tracés avec distraction, préoccupée de nos ennuis. Je ne peux croire que tu aies youlu affliger ton pauvre frère, qui a ses peines comme toi.
Tu mets en doute mon affection pour toi^ pour mademoiselle Catherine et pour mon père! Tu m'accuses même de finesse et de ruse ! Ce n'était pas avant tout pour vous posséder, que je vous appelais ici.... Ah ! Pauline^ notre bon père n'a pas lu ce que tu m'écrivais ; mademoiselle Catherine ne Ta pas lu; sans cela ils Sauraient fait remarquer ton injustice.
Je te la pardonne. Entends bien ces mois, Pauline : ils partent du fond de mon cœur. J'ai tout oublié. J'aurais brûlé ta lettre et tous cesbadinages que tu regretteras^ mais il aurait fallu détruire aussi la lettre de mon père, cette lettre si vive, mais si franche et si bonne, et qui m'a fait verser des larmes de repentir. J'ai donc pris le parti de biffer ce qui était de ta main, de ta main et non de ton cœur.
Il me tarde, chère Pauline, de partager vos peines. Hélas ! ma seule consolation, avec votre présence, sera de remplir mon devoir.
Paris, le tO septembre.
(de PAULINE.)
S'il en est temps encore, mon cher Julien, et s'il part un voiturier dans les premiers jours d'octobre^ va bien vite contremander le tien. Nous
ne Youkms pas que tu reviennes avant la fin de ton congé. L'exactitude est, tu le sais^ la vertu des négociants. C'est à moi que tu dois cette décision de Botre père: puisque tu me pardonnes sincèrement, tu ne refuseras pas de m'a?oir cette obligation.
Pour te tranquilliser, je te dirai que nous avons depuis hier un commis bien différent de l'autre^ et qui nous donne les meilleures espérances. Mon père le connaissait depuis longtemps, lui et sa famille. Il était, dit-il, impossible de faire un choix plus heureux. CTest pour nous une première consolation. Tu nous apporteras la seconde vers le milieu d'octobre. Oh ! quel beau jour, et qu'il fautt'atmer tendrement pour Fatoir différé !
Que fais-tu maintenant? A quoi passes-tu tes journées? Nous n'avons plus que trois ou quatre lettres à recevoir de toi, fais en sorte qu'elles soient longues.
Prilly, le 14 septembre.
J'accepte votre décision, mes cfaers amis ; c'est décidément le 3 octobre que je partirai.
J'aurais eu bien du regret, si j'avais quitté ce pays sans faire la visite que je vais te conter, Pauline : j'ai vu la maison où notre mère naquit, où elle passa ses premières années.' Gomme je me promenais avec Marguerite au-dessous du village, nous rencontrâmes une bonne vieille, qui fut saluée par ma petite cousine, toute surprise de la voir.
a Eh bonjour ! Charlotte, lui dit-elle; vous voilà
iOO LA FERME DE PRILLT.
donc revenue ! On nous avait dit que vous étiez établie à Aubonne, auprès de votre fille.
a y Y suis allée, c'est vrai, dit la vieille, mais me voilà revenue depuis quelques jours. Je ne suis bien que chez moi, voyez-vous. Et qui donc est ce petit monsieur^à? »
Marguerite me fit connaître.
« Qui? lui! s'écria Charlotte tout émue; lui, le fils de Madeleine? m
Et la pauvre femme se mit à pleurer à chaudes larmes. Je Tembrassai, en la remerciant de son amitié pour ma mère.
« Oui, reprit-elle, il lui ressemble ! C'est tout son portrait ! Elle avait ces ^eux noirs^ ces cheveux châtains et bouclés!... Et le son de sa voix... Ah! Madeleine! Madeleine! »
Mon émotion croissait, et je lui demandai ce qui avait pu lui donner pour ma mère un si vif attachement. Les sanglots étouffaient sa voix; Marguerite me dit :
« Charlotte a été sa nourrice et sa garde pendant ses premières années. »
Tu peux croire, Pauline, si cela m*a touché. Je me souvins alors que notre père s'est reproché souvent d'avoir négligé la nourrice de notre chère maman. Le souci de mon voyage et de ma santé l'avait distrait ensuite. Je me suis bien plus repro. ché à moi-même de n'avoir pas demandé de ses nouvelles.
«cOù demeurez-vous, bonne Charlotte ? lui dis-je
Lk FEAME DE PRILLT.. 401
avec emprôssement. — Où je demeurais alors^ me répondit-elle, je n'ai jamais quitté la maison. Venez la voir, cher enfant ; c'est celle où votre mère est née. J'y vins moi-même alors. »
Nous la suivîmes jusqu'à un endroit où le chemin est traversé par un limpide ruisseau.
« C'était un de ses plaisirs, nous dit-elle. Je la vois encore poser ses petits pieds blancs sur ce fin gravier... et courir... U fallait ensuite sécher la robe au soleil... Elle se riait à elle-même dans ce miroir... et puis, remarquant ensuite que je la voyais, elle me souriait à mon tour. Ah! monsieur, qu'elle était douce, obéissante!... Croyez -vous qu'elle refusât jamais de venir au premier appel?... Voyez ce vieux pommier: il était jeune alors !... Que de fois ses petites mains se sont levées vers les branches pour me demander de ses fruits!... Si je refusais, elle ne pleuraitpoint ; mais je ne refusais pas souvent.
Nous filimes bientôt devant une petite maison^ au bord de ce même ruisseau.
c( C'est là, nous dit-elle. Ces contrevents étaient verts ; ces murs étaient blancs. Je reçus Madeleine daus mes bras sur le seuil de la porte ; voici le banc où je m'as^s pour lui donner son premier repas. »
J'ai suivi Charlotte dans la maison et aux alentours^ attentif aux moindres détails. Je t'en ai rapporté quelques uns^ j'en réserve bien d'autres pour nos entretiens.
id2 LÀ FERME DE PRaLT.
Elle ouvrit une vieille armoire de chêne, ornée de sculptures en relief et de moulures^ et tira d'une cachette quelques papiers. C'étaient des lettres qu'elle avait reçues de notre n^re.
Je les ai lues, mes hons amis ! Elles parlent souvent de notre père^ de Pauline et de md. J'ai trouvé celle^qui annonçait la naissance de Julien !.. Charlotte voulait me la faire lire à haute voix : il a fallu que Marguerite me remplaçât. Charlotte m'a dit ensuite.
« Je n'ai pas longtemps à vivre, Julien ! Je vous promets de vous réserver toutes ces lettres. Laissezles jusque-là dans mes mains. C'est tout ce qui me reste. »
Elle me demanda ensuite des nouvelles de Pauline. Je lui en donnai, et je lui dis en la quittant :
« Pardonnez-nous de vous avoir quelque temps négligée!... Cest l'éloignement, ce sont les affaires...
— Ah! je le sais bien, dit-elle; Paris est un tourbillon.
— Je vous jure, Charlotte, qu'il ne nous empêchera plus de penser à vous. »
Elle pleura ; je l'embrassai encore, et nous dûmes la quitter, parce que nous étions attendus. En m'éloignant, je la saluai plusieurs fois ; elle répondait par ses gestes, et puis nous la perdîmes de vue derrière les saules qui bordent le ruisseau.
LA FBRME DE PRILLT. 103
Prilly, le 18 septembre.
Mon cousin veut que je profite bien du peu de temps qui me reste, et il vient de me procurer encore le plaisir d'une délicieuse promenade. Je n'ai pas voulu que vous en fussiez informés avant mon retour, parce que vous auriez pu^ mal à propos, vous figurer que cette course offrait quelque danger.
M. Dupuis prévoyait qu'il aurait besoin de renou* vêler Tan prochain les échalas de sa vigne, et il était résolu à les acheter de châtaignier, parce que ce bois est beaucoup plus durable que le sapin, a Nous les aurons, a-t-il dit, de première main, si nous allons les acheter nous-mêmes en Savoie. »
On consulte le baromètre : il est au beau fixe; il n'y a donc point de danger à traverser le lac. Marguerite demandait à nous accompagner ; la maman y consentit, à condition qu'elle en serait aussi elle-même. Vous jugez si je fus content !
Nous partîmes hier d*Ouchy (1) avant le lever du soleil, menés par deux bons rameurs. En trois heures nous fûmes sur la rive opposée. C'était ma première navigation, à moins que je ne compte une promenade sur la Seine, depuis le pont Royal au pont d'Iéua.
(1) C'est le port de Lnusanne.
i04 LA FERME DE PRILLT.
Le lac ne m'avait jamais paru si grand. Quand je fus au milieu, je ne pouvais assez regarder de toutes parts. Les montagnes de Savoie grandissaient à mesure que nous avancions ; les cimes touchaient au ciel ; les pentes nous offraient sans cesse de nouveaux objets. Les Alpes m'ont paru bien plus belles que le Jura.
Enfin nous sautons sur le rivage, et Marguerite m'entraîne sous des arbres, en me prenant par la main. La Savoie est moins riche, moins bien cultivée que l'autre bord ; mais la nature y déploie plus librement ses beautés. Il y a surtout des châtaigniers magnifiques. Nous eûmes permission de faire sous leur ombre une agréable récolte.
Assise auprès de moi sur la rive de Savoie, Marguerite me montrait le Jura, a Qu'il est loin de nous maintenant^ me disait-elle ; et, dans quelques jours, tu en seras encore beaucoup plus loin, et de l'autre côté ! Ne reviendras-tu jamais ?...»
Je n'ose pas laisser voir à Marguerite toute ma peine. Vous «e me blâmerez pas , je l'espère, de l'entretenir dans l'espérance que nous nous reverrons un jour.
Nous sommes revenus le soir. Le soleil se couchait, quand nous étions encore à une demi-lieue du rivage.
Tout m'a enchanté dans notre promenade ; la nouveauté de cette marche si douce d'un bateau léger, qui se balance au mouvement des rames ; la pureté de l'eau bleue, transparente comme le cris-
tal, et qui ruisselle en gouttes d'argent sur les avirons ; cette vaste ceinture de rivages, dont la variété charme et repose les yeux ; vignes étagées, prairies, vergers, forêts, pâturages, immenses rochers, taillés en précipices.
De l^ers oiseaux blancs rasaient la surface de Teau et poussaient par intervalles de petits cris plaintifs. Dans le bateau c'était une douce causerie; le cousin nommait les montagnes, les villes et les villages; la cousine veillait sur les enfants, et nous, penchés sur le bateau^ nous suivions des yeux les ondes formées par le sillage. Nous arrivâmes bien plus tôt que je ne l'aurais voulu.
CTest encore un beau souvenir !... Un dernier amusement m'est réservé pour achever la campagne : nous vendangerons vers la fin du mois. En prolongeant de quelques jours mon absence, vous m'avez permis d'as?ister à la plus joyeuse récolte de Tannée. Hélas, elle sera triste pour moi !
Prilly, le 24 septembre.
Il m'arrive quelquefois de veiller seul dans ma chambre, sans lumière, et la tête à la fenêtre, sur* tout quand un beau clair de lune brille dans le bassin de la fontaine et sur les arbres du verger.
Hier, à dix heures, tout le monde dormait excepté moi. Gomme je contemplais cette douce lumière, j'entendis quelques sanglots au chemin, et l'aperçus une jeune fille que je crus reconnaître»
106 LA FEBHE DE FRILLY»
« Est-ce toi, Marianne ? d lui dis-je à demi voix.
C'était elle, qui rentrait, ou plutôt qui n'osait pas rentrer chez ses parents. Me avait perdu sa chèvre.
Je me souvins qu'une échelle était dressée contre le mur, à portée de ma fenêtre. Je la tirai jusqu'à moi; je la plaçai solidement, et me voilà dans le jardin, sans que personne soit réveillé.
Marianne me conta son malheur. Un chien de boucher avait effrayé sa chèvre, qui s'était échappée, et, depuis trois grandes heures, ella la cherchait inutilement. Elle m'indiqua le pré où elle la faisait paître. Pour la chèvre, brune et blanche, je la connaissais parfaitement, l'ayant bien souvent caressée.
« Voyons, lui dis-je ; peut-être serai-je plus heureux que toi. »
Là-dessus, je cours à Fidèle, je le détache et je pars avec lui. « Il a bon nez, dis-je à Marianoe ; va dire chez toi qu'on ne désespère de rien. »
Je fus bientôt dans le pré, à la place désignée. Fidèle reconnut d'abord la trace de la chèvre; mais il m'entraîna beaucoup plus loin que je n'avais pensé. Nous Hmes cent détours dans la campagne, et je me trouvai enfin à une demi-lieue de chez nous, au milieu de& taillis arrosés par la Chambronne.
Je commençais à me repentir de mon entreprise; je ne savais trop où j'étais, et je tenais Fidèle par sa. chaîne, pour m'assurer qu'après avoir trouvé
la chèvre , il m'aiderait à retrouver la maison.
Enfin il s'arrêta tout court et dressa les oreilles. J'entendis un bêlement plaintif; je repris courage pour suivre mon guide : il se précipitait à travers les branchages; le succès ranimait; pourmoi^ je n'en pouvais plus.
La chèvre, que je reconnus bien vite^ était prise par sa corde aux branches d'un buisson. Je la délivre, je passe sa corde à mon bras , et me voilà, traînant la chèvre, traîné par le chien, jusqu'à ce que nous fussions hors de ces impraticables taillis, d*oii je sortis les pieds saignants et les jambes baignées jusqu'aux genoux.
Quand je fus assuré de ma route, je lâchai Fidèle, qui ne m'était plus nécessaire; mais il ne me faussa point compagnie , et m'aida même à faire avancer la chèvre, qui se faisait beaucoup prier. Mon expédition avait duré deux heures : il était minuit quand nous arrivâmes tous trois au village.
En approchant de notre maison, je iîis alarmé de voir ma chambre éclairée, et bientôt j'entendis qu'on m'appelait à grands cris. Je répondis, et mon cousin vint à moi.
Je fus bien grondé pour ma peine, et certes, je l'avais mérité, car j'aurais dû prévenir M. Dupuis de mon équipée. J'entendais cependant Marguerite s'écrier du fond de son lit : « Assez, mon papa I II a fait comme le berger de l'Évangile, qui court après la brebis perdue. Bonsoir, Julien! oh! demain, je t'embrasserai de bon cœur ! p
108 LA FEIMB DE PRILLT.
Le soir même, j'ai été comblé de remercîments par la pauvre Marianne et ses parents. Fidèle n*a pas été oublié : pour lui, son action était toute bonne ; il n'avait point de reproche à se ûiire. « Un chien avait égaré la chèvre, un chien Ta retrouvée, disais-je à ces bonnes gens. Je n'ai fait que suivre ses pas ; mais j'ai bien couru ! »
Bonsoir^ maintenant, à mes amis de la rue Sainte- Avoie! Me pardonneront-ils comme Marguerite?
Prilly, le 30 septembre.
(de h. DUPUIS.)
Mon cher cousin, ma fille est dangereusemenv malade depuis quatre jours. Il m'est impossible de vous en dire davantage. C'est une fièvre maligne... Notre cher Julien se trouve si affecté de la voir dans cet état, il en est si souffrant,'si ébranlé, que je ne dois pas le laisser partir... Quoiqu'il n'écrive pas luimême, soyez pour lui sans inquiétude. .. Nous l'avons logé chez de bons amis, à l'autre bout du village.
Prilly, le 2 octobre.
Mes chers amis! le cousin vous a écrit lui-même avant-hier... j'en étais incapable : aujourd'hui c'est la même chose. Marguerite est en danger de mort. On ne veut pas que je la voie ni que j*approche d'elle... Le médecin dit que cela peut se gagner. Pauvre Marguerite ! pauvres cousins! ... et c'est de-
main que je devais partir ! Hélas ! je ne sais où j'en suis. Adieu^ bon père^ bonne sœur, chère demoiselle Catherine!
PriUy, le S octobre.
Je suis toujours aussi mal informé que vous, et je ne sais que vous dire. Le médecin est venu me voir ; il assure que j'ai un peu de fièvre : mais je soupçonne que c'est plutôt pour m'obliger à prendre des précautions. Plût à Dieu que je fusse aussi bien d'esprit que de corps ! Mais comment voulezvous que je sois tranquille, quand je vois tout le monde alarmé? Il n'y a personne dans le village qui ne s'occupe de Marguerite. Je vois de ma fenêtre les femmes s'arrêter et causer ensemble, en donnant des marques de douleur. Cest que Marguerite est tant aimée !
Je vois tous les jours le pasteur passer deux fois, pour aller aux nouvelles chez nos cousins. On l'arrête ensuite, on le questionne. On en fait autant au docteur, dont les gestes font assez connaître l'inquiétude.
Tout est dans les mains de Dieu. Ah ! c'est en lui seulement que je trouve quelque repos. Je lis sa Parole, et cela me tranquillise mieux que tous les ménagements.
Chère Pauline, sans toi, je serais parti, cinq jours avant celui où la maladie s'est déclarée. L'état de Marguerite s'en serait aggravé : sans toi, elle serait morte peut-être I '
Ah ! que Dieu daigne la sauver! C^est la seule
ilO, LÀ FERME DB PRIUT.
grâce que je lui demande pour ce inonde ; je partirai joyeux, le jour même où je la verrai délivra de tout danger.
Je n'ose me représenter l'état de nos pauvres cousins. Un si bon père! une si bonne mère! une si aimable et si chère enfant!... Je la quittais bien triste ; étais-je destiné à une séparation plus cruelle?
Priez avec moi, mes chers amis!
PriUy, le 6 octobre.
On dit qu'il n'y a plus d'espérance... Mon Dieu ! il faudra qu'elle meure , sans que je puisse même lui faire mes adieux !... sans la revoir !... Je ne mis pas malade^ moi ; ceux qui entourent Marguerite ne prennent pas sa maladie... Et quand je devrais ]a prendre!... Non, chers amis, je ne la prendrai pas. Vous me reverrez, vêtu de deuil... Ah! je quitterai ce pays bien vit^ quand Marguerite sera dans le ciel.
Hier au soir^ je suis sorti de chez moi sans qu'on me vît. Je me suis avancé tout près de la maison. J'ai vu la triste fenêtre, éclairée par une faible lumière... Alors je suis tombé à genoux^ et j'ai prié avec une si grande ferveur, que Dieu m'a consolé sur-lechamp. On avait dit pendant la journée que Marguerite était morte : « Elle n'est pas morte, mais elle dort, y» a dit au fond de mon cœur une voix céleste, la voix de Notre-Sauveur.
Et, comme je me promenais autour de la mai-
son, observant ce qui se passait, tout à coup la porte s'est ouverte, et Jean-Louis est couru à l'écurie, n a mis le cheval au char à bancs, et il est parti comme l'éclair. Le cheval galopait du côté de la ville. J'ai compris qu'on allait chercher le médecin, et je suis revenu chez moi saisi de douleur, mais assuré qu'elle respirait encore.
Ce matin, j'entends dire : et U n'y a plus d'espérance ; elle parait sans vie, » et moi j'entends toujours mon Sauveur qui me dit : « Elle n'est pas morte, mais elle dort. »
Prilly, le 10 octobre.
(de m. DCPUIS.)
Mon cher cousin,
La maladie est à son terme ; elle a fait son cours, nous dit le docteur, mais le danger subsiste encore. Ah ! je n'ai pas de peine à le croire. Cette enfant, qu'on dit en voie de guérison, n'a plus qu'un souffle de vie. Elle est si faible, que le plus léger bruit la fait tressaillir ; ses chairs ont été consumées par la fièvre, et sa pâleur est effrayante.
Cependant l'étincelle est toujours là; les idées sont revenues, et ce n'est plus en rêvant qu'elle appelle Julien. Nous ne permettons pas qu'il approche d'elle, mais il a fallu qu'il lui écrivît de sa main, pour l'assurer qu'il n'était pas parti.
Vous trouverez ci-inclus le billet ; je vous l'envdef
pour VOUS rassurer sur le compte de votre cher enfant.
Ah ! que son amitié pour nous et pour Marguerite s'est bien montrée dans ces tristes moments ! Si Dieu avait voulu me séparer de ma fille, je vous aurais demandé Julien pour consolateur et pour unique héritier. J'ose espérer de n'avoir pas à mettre votre amitié à une si rude épreuve ; mais je vous supplie de ne pas rappeler encore votre fiis« Sa présence est nécessaire à la guérison de Marguerite. Le médecin m'a déclaré qu'une souffrance morale pourrait tuer ce faible corps. C'est donc les mains jointes que je vous prie de nous laisser Julien encore quelques semaines.
Je sais bien que l'hiver approche^ mais nous ne Tattendrons pas^ et, s'il faut, pour vous rassurer, que j'accompague Julien jusqu'à Paris, je vous promets de remplir ce devoir^ et de ramener moimême cet enfant chéri dans vos bras.
(billet de JULIEN A MARGUERITE.)
Non, ma chère Marguerite, je n'ai pas quitté Prilly ; je n'aurais pu m'y résoudre, pendant que tu étais si souffrante ; mais on a voulu que j'allasse loger au bout du village, chez les Périsard, parce qu'on disait que j'aurais pu prendre ta maladie. Ici je me trouve déjà trop loin de toi. Grâces au ciel, on pourra bientôt me permettre de te revoir ! Sois tranquille en attendant, je ne partirai pas avant que nous ayons pu rire et chanter ensemble, et nous
promener jusqu'à la maison de Charlotte. Ton fidèle Julien te salue, et te prie de compter sur lui.
Parts, le 14 octobre.
(de m. ROBERT.)
Mon cher cousin.
Nous avions grand besoin de votre lettre du 10 courant ; mademoiselle Catherine, ma fille et moi, nous avons bien senti votre peine et celle de notre chère cousine ; nous n'avions plus la tête au commerce. Recevez nos félicitations et nos vœux pour que la convalescence suive son cours sans accident.
Je vous remercie des précautions que vous prenez pour Julien ; nous vous prions instamment de les continuer jusqu'à ce qu'il n'y ait plus une ombre de danger. Bon Dieu, que deviendrais-je, s'il tombait malade à son tour !
Je n'ai pas oublié, mon cher cousin, que c'est dans votre maison, et grâce à vos soins paternels, qu'il a recouvré la santé, et je ne suis pas assez ingrat pour vous le redemander, dans un moment où vous jugez sa présence utile à la guérison de votre enfant.
Hélas î c'est aujourd'hui même que je devais embrasser le mien ! Vous comprenez mon impatience, mais, je le répète, je sacrifie tout au bien et à la santé de notre chère Marguerite.
il4 LA FERME DE PRILLY.
Prilly, le 18 octobre.
Mon cher papa,
Tu ne m'as jamais donné une marque de tendresse à laquelle j'aie été plus sensible^ qu'en me permettant de prolonger mon séjour à Prilly. Il est vrai que^ si j'avais quitté Marguerite dans Fétat de faiblesse où eUe est encore, cela aurait pu lui causer une secousse funeste. Sais-je moi-même comment j'aurais supporté cette séparation et ce voyage?
Le médecin a permis enfin que je visse notre chère malade. J*avais bien promis de ne laisser paraître aucune pénible surprise en la voyant, mais que j'ai dû me contraindre^ pour qu'elle ne vît pas ma douleur ! Mon Dieu, qu'elle m'a paru changée ! Cette visite m'a rendu presque toutes mes craintes. Si elle est ainsi convalescente, comment donc étaitelle au fort de sa maladie ? Pauvre petite ! Elle est frêle comme un roseau^ pâle comme un linge ; je pressais en tremblant ses mains amaigries ; le sourire de ses lèvres bleuâtres m'arrachait presque des larmes.
Cependant elle est sans fièvre ; elle prend chaque jour quelques cuillerées de bouillon ; elle va se rétablir, nous dit-on, graduellement, pourvu que rien ne vienne à la traverse. Je vois tout le monde rassuré, même sa mère, et moi je tremble toujours.
Prilly, le 24 ootobn.
Le progrès de la convalescence continue doucement ; les yeux maternels étaient. Dieu merci, plus clairvoyants que les miens. On me permet à présent de passer quelques moments au chevet de. Marguerite. C'est moi, dit-on, qui suis maintenant le médecin, parce qu'elle est plus gaie et même plus tranquille quand je suis là.
Il ne faut pas lui parler longtemps de suite. Je lui donne des nouvelles du village et de la maison. Hier, je lui ai porté un œuf nouveau-pondu de sa poule' blanche. Dans cette saison, c'est une chose assez rare. « Je n'en suis pas encore, a-t-elle dit, à pouvoir manger un œuf frais ; tu le mangeras à ma place et en ma présence. »
Elle me charge de caresser Gentille pour elle, mais j'ai pu lui apporter l'agneau brun, qu*uiie de nos brebis a mis bas, le propre jour où l'on d^ sespérait de sauver Marguerite. Elle l'a couvert de baisers. « Nous l'aimerons bien ! » ai-je dit, en le pressant dans mes bras.
Quand je suis loin d'elle, je pense avec ravissement à la grâce que Dieu nous a faite ; et, si je suis seul, je tombe à genoux, les mains jointes, pour le bénir î
Cependant les sommets du Jura se couvrent de neige ; les hautes Alpes sont déjà toutes blanches ; les feuilles tombent ; les brouillards d'autoIX^le
ii6 LA FERME DE PRILLT.
S'étendent sur la vallée. mes amis, que votre Julien vous remeixie de Tavoir laissé auprès de nos parents malheureux ! Si j'étais parti, ces feuilles qui tombent couvriraient peut-être les cendres de Mai'guerite. Elle est sauvée! Vous la verrez un jour, et vous trouverez, comme moi, qu'on ne saurait avoir une plus aimable parente.
Prilly, le !« novembre.
Ce n'est pas sans un serrement de cœur que j'écris cette date, mes chers amis. Je comprends votre impatience, et il me semble quelquefois que je la partage. Oui, je suis toujours bon fils et bon frère ; mais, quand je vois Tétat de Marguerite, je crains toujours que mon départ ne trouble cette pénible convalescence.
Ce n'est pas que Marguerite ne m'engage ellem^me à la quitter, à vous rejoindre, à faire mon devoir ; mais l'air dont elle me dit ces choses est loin de répondre à la fermeté de ses paroles ; sa bouche me dit adieu, mais ses yeux me disent de rester encore.
11 semble que son attachement pour moi fasse des progrès, à mesure que ses forces reviennent ; étant mieux en état de sentir ma présence et d'en jouir, elle me regretterait davantage. C'est peutêtre à moi une grande vanité de me croire si nécessaire ; cependant c'est la vérité même, et je n'en suis pas seul convaincu.
Je fais le matin une visite à notre malade qui peut à présent se tenir assise dans un fauteuil. Je lui fais pendant quelques instants une petite lecture. Il faut quelque chose de facile et de récréatif ; quelques endroits du Conservateur suisse^ quelques pages du Robinson de Campe ou des ouvrages de Berquin. Celle lecture, il n'y a que moi qui la fasse au gré de Marguerite.
Plus tard, J'assiste à son petit repas ; elle aime à être servie de ma main. La bonne mère, qui préside à tout, n'en est point jalouse. Je trouve quelques mots réjouissants, qui amusent Marguerite ; ce matin même, elle a ri si franchement de je ne sais quel badinage qui m'est échappé, que le papa, qui l'avait entendue de la chambre voisine, est accouru, et nous a embrassés tous deux.
Dans l'après-midi, un peu de causerie ou quelque jeu, qui n'exige pas beaucoup d'attention, abrègent la journée. Le docteur est fort content de moi, et trouve qu'avec mon secours sa tâche est bien plus facile. 11 m'engage à me faire garde-malade, tant je lui parais avoir de dispositions pour l'état.
Mes succès ont fait du bruit dans le village ; on me sait bon gré de remplir avec « un zèle si louable D mes devoirs de parent et d'ami ; on me félicite cordialement sur la guérison de Marguerite, et Ton me dit que je suis moi-même tout autre que je n'étais pendant sa maladie. <k Votre vie tenait à
Ji8 LA. FERME DE PRILLT.
la sienne, m'a dit une bonne voisine, comme le lierre à son arbre, et nous n'étions guères moins inquiets pour vous que pour elle. »
Prilly, le 3 novembre.
Marguerite n'a pas encore la permission de sortir, ni même de mettre la tête à la fenêtre. Elle se promène dans sa chambre, appuyée sur mon bras^ et c'est seulement à travers les vitres qu'elle regarde la campagne.
Les vignes sont entièrement dépouillées de feuilles. En les considérant, elle a dit : a Quelles vendanges je vous ai fait passer! » Je lui ai répondu : « J'ignore s'il y a eu des vendanges cette année. »
« Je suis prisonnière, dit Marguerite, et privée de tous mes plaisirs d'autrefois, cependant je ne fus Jamais si heureuse ! Oh ! qu'il me tarde d'aller avec vous en remercier Dieu dans son temple ! »
ce Que j'aime Pauline et mademoiselle Gathe^ rine et M. Robert, dit-elle assez souvent, det'avoir laissé près de moi ! Ils ont eu pitié de la pauvre malade. Dieu le leur rendra, i»
11 y a dans toutes les paroles de Marguerite, dans^ ses caresses à son père et à sa mère, quelque chose de si tendre, que tous les témoins en sont touchés. Chacun prend part à notre joie, et il semble, dans la maison et dans le voisinage, que chacun ait retrouvé une sœur ou un enfant.
LA FBRMB DE PRILLT. ilO
Pour moi, je crois que la campagne même s'intéresse à notre bonheur. Au dire des ^ieux campagnards, rapproche de la Saint-Martin ne fut jamais si belle. Le soleil dore les montagnes, et répand sur les collines la lumière du printemps ; Fair est doui ; les prés verdissent, ils sont émaillés de fleurs.
« Vois-tu ces marguerites? ai-je dit à notre convalescente ; elles fleurissent pour leur patronne. » Elle a souri, et ma plume s'est amusée encore une fois à jouer sur ce nom. Voici les deux couplets qu'il m'a inspirés :
Petites flears blanches et roses, Même à l'approche des hiyers, Oh 1 que j*aime à vous voir écloses, Gomme en avril, dans nos prés verts 1 Vainement la feuille ilëtrie Tombe à mes pieds le long des bois :
La marguerite estrefleurie, C'est le printemps que je revois.
Ma sœur à travers sa fenêtre Vous encourage et vous sourit; Gomme vous je la vois rènattre :
Pour lui, pour nous, Dieu la guérit.
Petites fleurs, bientôt la neige Vous flétrira sous vos atours ; Ma sœur, que l'Éternel protège, Même eu hiver fleurit toujours.
J'ai dû faire une belle copie de ces pauvres petits vers; mon cousin veut les faire encadrer, et les placera dans sa chambre, à côté de son chevet.
i20 Lk FERME DE PRILLT.
Paris, le 5 noyembre. (de m. ROBERT.)
Mon cher cousin.
Vous avez eu, depuis un mois, de grandes inquiétudes, et, tant qu'elles ont duré, j'ai dû vous cacher les miennes. Aujourd'hui, vous êtes, grâces au ciel, dans la joie, et je peux m'ouvrir à vous, je l'espère, sans vous importuner.
Julien vous aura parlé sans doute des ennuis que j'éprouve de la part de gens qui voulaient s'allier avec nous, et qui se sont comportés si indignement, que j'ai dû les éconduire. Animés par le désir d'une basse vengeance, ils sont venus établir vis-à-vis de chez moi un commerce pareil au mien, et, par l'avilissement des prix, par de méchantes manœuvres, ils attirent chez eux ma clientèle. Mon débit diminue, et j'ai lieu même de m'attendre à voir s'aggraver ce fâcheux état de choses.
Ce n'est pas ma seule inquiétude ; de mauvais débiteurs m'ont causé des pertes sensibles; un homme d'affaires, chez qui j'ai des fonds déposés, en ajourne sous divers prétextes la restitution, malgré mes instances.
Pauline et moi, nous faisons bonne contenance dans cette crise passagère; nous sommes parfaitement bien secondés par mademoiselle Catherine et par notre nouveau commis : cependant la mai-
LA FERME DE PRILLT. i2f
son est triste ; la boutique est déserte ; la saison se présente mai.
Je crains, si Julien se remet aux affaires dans un si fâcheux moment, qu'il ne les prenne absolument en dégoût.
D'ailleurs l'automne s'avance; les chemins sont mauvais^ et les passages des montagnes obstrués^ dit-on, par les neiges. Tout cela me fait désirer que Julien ne revienne pas à Paris avant le printemps.
Puisque les circonstances Font retenu chez vous jusqu'à présent, faites-moi l'amitié de le garder encore.
Si vous m'accordez cette grâce, veuillez, je vous prie, lui présenter comme le principal motif de ma résolution, la crainte que j'ai pour lui de la fatigue et des dangers du voyage. C'est dans ce sens que je lui ai écrit l'incluse. Vous voudrez bien, mon cher cousin, la lui remettre, si vous êtes décidé à le garder sous votre toit pendant cet hiver, ce dont je vous aurai une obligation infinie.
(lettre de m. ROBERT A JULIEN.)
Tes dernières nous ont fait grand plaisir, mon cher Julien ; nous nous associons à votre joie, et je l'approuve fort de te montrer, comme tu le dois, serviable et reconnaissant.
Mais, pendant que tu es assidu auprès de ta petite cousine, l'automne s'en va, Thiver approche, «t j'ai ouï dire qu'il est fort difficile, quelquefois
très-dangereux, de passer les montagnes dans cette saison.
Je yais donc te faire un grand plaisir : je te permets de rester à Prilly jusqu'au printemps, si nos parents ont la bonté de te souffrir chez eux jusque-là.
Tu ne perdras pas grand'chose à n'être pas ici cet hiver. Les affaires ne vont pas trop bien présentement; mais tout s'arrangera, s'il plaît au ciel, avec du courage et de la persévérance. Tu nous retrouveras dans la joie et la prospérité, Tannée prochaine, et les affaires te plairont, j'espère, un peu mieux qu'autrefois.
Mademoiselle Catherine t'envoie tes habits d'hiver par le voiturier qui devait t'amener ici : elle avait le cœur bien gros en faisant ce paquet; cependant elle pense, comme moi, que le mieux est de te laisser jusqu'au printemps derrière ces terribles montagnes.
Prilly, le 10 novembre.
Tu m'effrayes, mon cher papa ! Que signifie ce brusque changement de volonté ? C'est toi maintenant qui ne veux plus que je parte ! 11 te plait que je passe l'hiver à Prilly !
Ne crois pas que je craigne la mauvaise saison à la campagne ; je suis bien sûr qu'elle ne m'ennuierait pas; mais je ne peux vivre content, même dans le plus beau lieu du monde, quand je te sais triste et malheureux. Peut-être ne veux-tu
LA FBBME DE PRILLT. 123
pas tout me dire... Je n'ose t'avouer mes craintes ; mais je les ai confiées à notre cousin^ et je soupçonne qu'il sait des choses que tu me caches.
Si TOUS êtes malheureux, mes chers amis, laissez-moi partir, je vous en prie. Je veux souffrir avec TOUS. Je souffrirai bien plus ici par Tignorance de l'état où tous êtes.
Marguerite elle-même ne me retient plus, a Ya, me dit-elle, il me suf&t, pour achcTcr de guérir, de pouToir comptei* sur ton amitié. Tu reviendras un jour, ou bien j'irai moi-même te rendre Tisite, quoique Paris ne me tente guère. Je Taime toujours moins, depuis que ma bonne Pauline ne s'y trouTe pas heureuse. »
Cest donc moi qui te prie instamment, mon bon père, de m'ouvrir tes bras^ et de permettre qu'après aToir fini ma tâche auprès de Marguerite, j'aille remplir celle qui m'appelle auprès de toi.
Prilly, le 15 novembre.
C'est aujourd'hui que Marguerite a fait sa première sortie, pour assister à l'office divin et rendre grâces à Dieu de sa guérison.
On saTait au Tillage qu'elle serait à l'église, et je n'y aTais pas encore tu tant de monde. Bien des gens n'ont pas trouvé de place^ et se sont tenus debout à la porte.
Le pasteur a pris son texte dans ces paroles du SauTeur, qui se lisent au chapitre cinquième de
TEvangile selon saint Matthieu : a Heureux les affli« gés, car ils seront consolés. » À la seule lecture du texte, j'ai remarqué de Témotion dans rassemblée.
Le pasteur nous a fait voir ce qu'il faut entendre par afflictions et par consolations. Celles-ci ne sont pas toujours de ce monde ; elles ne sont pas toujours extérieures^ mais elles le sont aussi quelquefois. Dans cette partie de son discours, le pasteur a fait allusion à ce qui s'était passé dernièrement dans une pieuse famille du village. 11 a remercié Dieu de cette dispensation miséricordieuse, qui avait été un sujet de joie pour toute la paroisse. Il n'a nommé personne ; mais qui donc ne l'avait pas compris dès les premiers mots ? Tout le monde pleurait avec nous de bonheur et de reconnaissance.
Le pasteur nous a fait voir ensuite que ces bénédictions temporelles sont un lien de plus pour les âmes, une nécessité nouvelle de persévérer dans les œuvres et d'avancer dans la foi.
Que n'étiez-vous là, mes amis, pour voir lemaintien pieux et modeste de notre Marguerite; ses mains jointes, ses yeux presque toujours baissés, et qui se reposaient aussi quelquefois avec douceur sur les bons amis qui l'entouraient ? Pour moi, je n'étais plus sur la terre ; je sentais avec tant de joie la présence de mon Dieu, que j'aurais vouli^ demeurer éternellement dans un état si doux.
Je ne vous ai pas oublié, mes chers amis, et j'ai prié pour vous avec une pleine confiance. Oui, nous serons exaucés ; à Paris, comme citez nos cousins,
LA FERMB DE PftILLT. i^
Dieu fera sortir le bien du mal. Le récit que je viens de vous faire mettra, je Tespère, dans vos cœurs un peu du calme et de la paix que je trouve dans le mien.
Paris, le 1& noyembre.
(de m. ROBERT.)
Je ne sais ce que tu veux dire, mon cher Julien. Que soupçonnes-tu ? 11 est vrai que la vente ne va pas fort bien, et je prévois que cela pourra durer encore quelque temps ; j*ai fait aussi quelques pertes : c'est assez fâcheux ; mais il n'y a rien de plus. Nous pouvons marcher tête levée. Sois tranquille, ton père ne fera rien perdre à personne. 11 règne un ordre irréprochable dans mon commerce, et je ne travaille qu'avec mes propres fonds.
A présent, mon cher Julien, je t'ai fait connaître ma volonté. Le danger du voyage suffit pour me faire désirer que tu prolonges ton séjour chez nos amis jusqu'au printemps. Ne vas- tu pas maintenant, par esprit de contradiction, t'osbtiner à revenir, quand je préfère que tu restes ?
Adieu, sois obéissant ; ayons bonne espérance : les jours de la prospérité reviendront.
Mademoiselle Catherine te recommande de te vêtir chaudement, de ne pas te refroidir et de ne garder jamais des chaussures humides.
(de PAULINE.)
Et moi aussi, je veux écrire quelques mots pour
ma chère Marguerite. Je veux lui dire combien je suis heureuse de sa guérison. Qu'elle ait grand soin de sa santé pendant cet hiyer. On dit que ces convalescences exigent de longs ménagements.
M. Charles, notre commis, assure qu'il en a vu des exemples dans sa famille. Ce M. Charles, qui est bien différent de M. Achille^ me charge de saluer amicalement de sa part M. Julien et mademoiselle Marguerite. 11 me plaint beaucoup d'être séparée d'un frère qu'il juge très-aimable, et il sait faire, en vérité^ beaucoup de choses {>our me dédommager : mais qui me tiendrait lieu de Julien ?
Paris, le 16 notembre. (de PAULINE.)
Ah! Julien, je crois que toutes les calamités veulent fondre sur nous ! Apprends le nouveau malheur qui nous arrive: M. Birans, cet homme d'affaires en qui nous avions eu la plus entière confiance, vient de disparaître tout à coup. Il a pris la fuite, nanti de valeurs considérables qu'il avait en dépôt. 11 nous emporte à nous trente mille francs.
Ce coup, après tous ceux que nous avons essuyés, a brisé notre pauvre père, et, sans M. Charles, je ne sais ce que nous serions devenus. Ce jeune homme a été aussi affligé que nous, mais d a montré un sang-froid et une activité admirables. U est couru à la police, et, avec les renseignements qu'il a su recueiUir, il est parti sur-le-champ k la pour-
suite du voleur, qui paraît s'être dirigé vers la Suisse, et de votre côté.
M. Charles est muni de tous les papiers nécessaires pour faire arrêter Birans; cependant M. Dupuis pourra nous être utile dans cette fâcheuse affaire, et je le prie de nous aider, si M. Charles va réclamer son appui.
Ah I notre position est hien malheureuse. Nos voisins nous en témoignent leur affliction. Il n'y a que M. Achille et son monde qui semblent jouir de notre tourment. 11 regarde en ricanant à travers ses vitres ; en ployant et en déployant ses étoffes, il a un air de bravade qui me fait n^al.
Mais voici bien autre chose. Nous savons qu'il a inspiré des inquiétudes à notre propriétaire sur notre situation, et cet homme est venu ce matin, comme pour nous faire ses compliments de condoléance, mais en réalité pour nous témoigner ses craintes. Mon père s'est ému ; dans son indignation, il a offert à M. Bulac de quitter la maison, et il a été pris au mot. Autre disgrâce ! Nous avons en perspective un transport d'établissement. C'est à présent que nos méchants voisins vont triompher!
Pour moi, mon cher Julien, je suis bien à plaindre; le chagrin de mon père et de mademoiselle Catherme, l'absence de M. Charles, son voyage, ses fatigues, les dangers qu'il court peut-être, en poursuivant un homme habile et désespéré, tout cela m'ôte l'appétit et le sommeil.
i28 LA FERME DE PRILLT.
Tâche, mon pauvre petit frère, d'avoir bientôt de bonnes nouvelles à nous annoncer. C'est de chez vous maintenant que nous attendons la consolation.
Prilly, le 17 novembre.
Je ne voudrai); pas, mes chers amis^ vous affliger par des comparaisons désagréables, cependant je ne peux m'empêcher de remarquer combien la vie que vous menez à Paris est plus inquiète et plus troublée que la nôtre.
Depuis que le temps froid commence^ on se retire de plus en plus dans la maison. Nous passons nos veillées au coin du feu de la cuisine ; pendant que la soupe cuit sous nos yeux, Tun teille le chanvre, l'autre fabrique une corbeille, un autre^lit la gazette à haute voix, ou fait quelque lecture instructive. Un voisin vient en prendre sa part, ou prêter main forte à quelque travail d'intérieur. On s'entr'aide, on se conseille mutuellement.
Quelle différence avec ces rivalités ardentes que vous connaissez, et dont vous êtes aujourd'hui les victimes ! Je voudrais vous faire partager mon éloignement pour cette vie agitée et malheureuse. Serait-elle pour vous un besoin ? Venez donc, venez apprendre à connaître le calme et la paix des campagnes, et vous les aimerez aussi à votre tour.
Sans doute on n'est pas exempt au village de peines et de souffrances ; mais^-^n n'y sent guère que celles qui sont dispensées par la main de Dieu.
LA FEBME DE PRILLT. 129
Les hommes n'y sont pas les ennemis des hommes.
Ils vivent en paix les uns avec les autres, et le plus
souvent en amitié. Pourquoi ne s'aimeraient-ils pas?
La prospérité de l'un n''est pas la ruine de l'autre.
Je le dis encore : Heureux les campagnards !
Heureux en toute saison ! Je prévois que cet hiver, passé dans la société de mon sage et bon cousin, de mon indulgente cousine, ie ma chère Marguerite et de tous ces villageois, m'attachera toujours davantage à la vie des champs. Ah! mon père, pourquoi m'ordonnes-tu de prolonger ici mon séjour? Tu me soumets à une épreuve trop forte...
Aurais-tu peut-être changé de volonté à mon égard, et me laisserais-tu suivre mon inclination? Je n'ose pas l'espérer, et c'est en tremblant que je te prie de l'expliquer là-dessus encore une fois.
Prilly, le 21 novembre.
Quelle triste nouvelle tu m'annonces encore, ma chère Pauline] Et je ne suis pas près de vous^ pour adoucir le chagrin de mon père! Oh ! qu'il se conserve pour nous^ et nous sercms assez riches !
Apprends que M. Charles est déjà dans le pays. Tu n'avais pas tort de vanter son activité merveilleuse. Ce soir nous étions réunis autour du feu, je relisais à nos amis ta lettre, que j'avais depuis quelques heures seulement, lorsqu'un exprès est arrivé en bâte de Lausanne. C'était une lettre de M. Char-
les^ qui priait IL Dupuis de le rejoindre à Thôtel du Lion d'or.
Notre excellent cousin vient de s'y rendre, quoiqu'il soit très-tard, et il n'est pas sûr de revenir cette nuit^ parce qu'il présume que cette recherche leur donnera beaucoup à faire. Demain^ si j'ai quelques nouvelles, je les ajouterai avant de fermer cette lettre.
le 2Î.
Nous n'avons aucunes nouvelles ni de M. Charles, ni de M. Dupuis. Sans doute ils agissent. Espérons.
Prilly, le 23 novembre.
Aucun indice encore sur Birans. M. Dupuis est revenu passer quelques moments à Prilly, où sa présence était indispensable : il est à peine resté une heure, et il est allé rejoindre M. Charles.
La police de ce pays n'est pas aussi active que celle de Paris; elle n'est pas non plus aussi habile, ayant bien moins d'occasions de s'exercer; cependant M. Charles est fort satisfait de l'appui qu'il trouve auprès des autorités.
M. Dupuis est encore bien plus satisfait de notre jeune commis. On ne peut, nous dit-il, déployer plus de ressources ni mieux calculer toutes les démarches pour atteindre le but : correspondance avec Paris; avisàtouslesËtats voisins; partout Tép veil donné à la police : cepenitent tout cela se fait
sans bruit et sans que le misérable Birans, s'il est dans le pays, s'aperçoive qu'on est à sa poursuite.
M. Charles étant trop occupé pour venir nous voir à Prilly^ je vais aller moi-même le visiter à la ville. Il me tarde de voir un si bon ami de mon père, et de le remercier de toute la peine qu'il se donne pour nous.
Mon cher papa, et vous, bonne Catherine, prenez patience, je vous en prie ; et, sMi le faut, sachons nous résigner à cette perte. Elle serait grande, sans doute; il faudrait bien des années pour la réparer. Que ne suis-je en état de vous y aider puissamment ! Hélas ! je ne sentis jamais plus tristement mon inexpérience, mon inaptitude, enfin mon dégoût pour les affaires commerciales et le tracas qui les accompagne.
(( Console-toi; me dit Marguerite, je voudrais que tu fusses si pauvre, que ton papa dût te laisser chez nous. Je suis bien sûre que nos parents en auraient une grande joie, eux qui ont toujours regretté de n'avoir pas un ûls. n Puis elle ajoute : a Que M. Robert me pardonne! je ne pensais qu'à nous. Mais ce qui nous satisferait, sans le contenter lui-même, ne pourrait nous faire un véritable plaisir. »
Prilly, le 24 novembre.
Bonnes nouvelles! Birans est arrêté. On Ta trouvé nanti des valeurs qu'il avait emportées; honneur à M* Charles !
Il VOUS écrit sans doute de Lausanne, où il est encore ; mais voici la relation que M. Dupuis vient de nous faire. Vous ne serez pas fâchés d'avoir par deux lettres une si heureuse nouvelle. D'ailleurs M. Charles ne vous dira pas de lui tout le bien qu'il mérite qu'on en dise.
Il savait enfin que Birans était à Lausanne^ et qu'il cherchait les moyens de passer plus loin. Le misérable se doutait qu'on était sur sa trace, et il prenait des mesures pour ne pas se laisser surprendre.
M. Dupuis et M. Charles avaient visité toutes les auberges et les lieux publics ; ils se montraient avec précaution, surtout M. Charles, qui, étant connu de Birans, pouvait lui donner l'éveil par sa présence.
M. Charles disait quelquefois à M. Dupuis : « Quel métier nous faisons ! Mais, quand je pense à M. Robert à et mademoiselle Pauline, je veillerais trente nuits, à la poursuite du scélérat qui les afflige. »
Ils parcouraient ensemble la promenade, d'où l'on voit le Léman tout entier. « C'est aujourd'hui, dit par hasard M. Dupuis, que les Savoyards traverseront le lac. Us auront bon vent. — Quels Savoyards? Quelle traversée? » — M. Dupuis expliqua que, les jours de marché, quelques paysans de Savoie viennent par le lac pour vendre leurs denrées, et qu'après le marché ces braves gens s'en retournent chez eux.
M. Charles eut l'idée d'assister à leur embarquement, et se fit suivre par. uni officier de police
L'idée était bonne, mes amis! car Birans avait jugé ce moyen commode pour s'évader. Il montait dans un de ces bateaux, lorsque M. Charles, lui frappant sur Fépaule, rappela par son nom.
Birsms se retourna brusquement : il fut saisi d'efiTroi. « Oh î qu'il avait bien la mine d'un coupable, r> dit M. Dupuis. Il voulut se fâcher ; Tofficierde police déploya le signalement et le mandat d'arrêt. Il fallut obéir. Birans est en prison. On a saisi tous ses effets : nos trente mille francs sont reti'ouvés.
Chemin faisant, cet homme lâche essayait de gagner M. Charles, et lui faisait des propositions : «Laissez-moi, lui disait-il, laissez-moi, de grâce; je vous satisferai^ et même je vous dédommagerai amplement. »
<t Misérable ! lui dit M. Charles, il est vrai que je vous ai poursuivi dans l'intérêt de mon patron, mais je n'oublie pas celui de la société. Quand même j'aurais le pouvoir de vous relâcher, je n'y consentirais pas pour un empire. »
P. 'S. Voilà M. Charles qui arrive à Prilly. Je voudrais que vous fussiez témoins de la réception qu'on lui fait! II a grand besoin de repos ; mais voudra-t-il en prendre?
Prilly, le 28 novembre.
Notre voyageur a quitté Paris d'une manière si précipitée, qu'il n'a pu se pourvoir des habits les
i34 LA FERMB DE PRILLT.
plus nécessaires pour la saison. Le froid est assez vif; il est tombé de la neige jusque chez nous ; elle a pris pied jusqu'à la base du Jura.
M. Charles grelottait dans ses vêtements parisiens : notre cousin lui en a prêté de sa garde-robe. C'est une plaisante chose à voir que l'élégant commis de la rue Sainte* A voie en costume de paysan^ et chaussé de gros sabots !
Il est souvent blotti au coin du feu ; il sort par moments» fait quelques pas autour de la maison^ et revient tout transi, en se frottant les mains. a Quel pays ! nous dit-il ; on ne voit passer personne ; on n'entend que le bruit des batteurs en grange. Pas une voiture qui roule ! Je regrette mes cris de Paris et jusqu'aux orgues de Barbarie ! »
Il trouve que les montagnes gênent la vue, que le lac est trop grand, que nos environs sont mal commodes, qu'il faut trop monter et descendre. a Parlez-moi des Champs-Elysées, » m'a-t-il dit, quand nous Tavons mené sur nos collines. « Ici tout est planté au hasard ; on dirait que les gens ont peur de la ligne droite. i>
Ce pays est donc loin de produire sur lui une impression favorable; il est vrai que les beaux jours sont passés ; mais, quand il serait venu dans la fleur de Tannée, je doute qu'il fût plus satisfait. M. Charles est un vrai Parisien , qui n'aime que Paris, et qui ne veut entendre parler que de Paris.
Du reste, je le trouve aussi aimable qu'il s^est montré habile et dévoué ; quoiqu'il ait dix ans de
LA FERME DE PRILLT. i35
plus que moi, il veut bien s'accommoder de ma soeiété. Pour moi, Je Taimais avant de l'avoir vu, mais à présent je l'aime bien davantage.
Il sera retenu encore quelques jours, à cause des formalités de la justice, qu'il trouve un peu lentes, sans doute parce qu'il est un peu pressé. Nous le menaçons quelquefois de le garder ici tout l'hiver ; nous voulons lui faire peur du passage des monta-* gnes : a Je les passerais en ballon, nous dit-il, pour retourner dans notre capitale. x>
Cependant hier au soir il s'est amusé comme nous r nous avotis commencé à casser les noix. Cest une grande afifaire ; les voisins y viennent prêter leur secours. Cela fait une veillée fort agréable. Les contes des vieux, les rires et les chansons des jeunes filles, remplissaient de joie toute la maison. « Cest la première scène d'un opéra-comique, disait M. Charles, et qui saurait peindre en ferait un joli tableau. »
Phlly, le 6 décembre.
Voilà qui est fait ! M. Charles nous a quittés ; il est retourné à Paris par la diligence. « Sa famille Fattendait impatiemment, nous disait-il ; les affaires de notre maison réclamaient sa présence. » Mais l'ennui qu'il ressentait parmi nous a contribué plus que tout le reste à lui faire hâter son départ.
Cet ennui, ma chère Pauline, n'était-il point partagé? Et ma sœur ne sera-t-elle pas fort aise de revoir M. Charles?
Il ne s'est pas arrêté beaucoup à observer la campagne et notre ménage rustique et les moeurs villageoises ; une seule chose, je crois. Ta vivement intéressé, et nous a fait reconnaître en lui Thomme né pour le commerce.
Il voyait Marguerite tresser des pailles : il s'est rappelé aussitôt le chapeau que nous avons envoyé à Pauline, et qui lui sied, dit-il^ à ravir.
a Voilà un article de fabrique avec lequel on pourrait faire une fortune à Paris, » a-t-il dit à madame Dupuis. « Pourriez -vous me fournir de ces tresses autant que j'en voudrais? — Non, pas actuellement, a répondu notre cousine, mais je peux former d'autres ouvrières, coname j'ai formé Marguerite. J ai pensé quelquefois qu'on pourrait occuper ainsi de pauvres femmes, et donner au pays une industrie de plus. ^- Une industrie de luxe ! a dit M. Dupuis en soupirant. — Faites cela, madame, s'est écrié M. Charles, et chargez-nous seuls du dépôt à Paris ! Vous verrez ! Mais, a-t-il ajouté, toutes les tresses seront-elles aussi fines, aussi égales que celles-ci ? — Marguerite est une assez bonne ouvrière, a répondu madame Dupuis, cependant, soit dit sans l'offenser, j'en sais encore davantage, et je peux former des élèves plus habiles. — Bravo! » a dit M. Charles.
Et le voilà partii plein des plus belles espérances. Il vous en parlera sans doute, car il y voit, pour nous et pour lui, une excellente affaire. Il en est, je crois, beaucoup plus occupé, pendant son voyage.
que des sites piittoresques et même du froid rigoureux.
Paris, le 16 décembre. .
(de m. ROBERT.)
Mon cher cousin,
Il faut que je vous remercie de tout mon cœur ! Si nous sommes sortis heureusement d'une fâcheuse affaire, M. Charles m'a dit que c'est en bonne partie à vous que nous Je devons.
Vous êtes un homme d'excellent conseil, et, avec votre permission^ je voudrais en profiter encore aujourd'hui.
Vous savez que la conduite de M. Charles a été parfs^ite. Je lui ai des obligations essentielles, et ce qui me touche plus que tout le reste, c'est son at* tachement pour nous. 11 nous en donne une nouvelle preuve ; il recherche Pauline en mariage, et la famille a fait des démarches auprès de moi. J'sd tout lieu de souhaiter cette union, qui nous allierait avec des gens parfaitement honorables, et bien placés dans le commerce.
C'est ici, mon cher cousin, que vos conseils me sont nécessaires. Vous savez comme je me suis récrié, quand Julien m'a parlé, pour la première fois, de se faire campagnard : depuis lors mes idées ont un peu changé. Après les chagrins que j'ai eus cette année, je commence à croire que la condition du négociant n'est pas la plus heureuse du monde^
13^ LÀ FBRME DE PRILLT*
et que celle de Tagriculteur vaut peut-être mieux. Yous savez, comme nous, les événements de Rus^ sie; l'avenir de la France m'inquiète ; si nous devons traverser une époque de crises et de révolutions, je ferais mieux peut-être de ne pas mettre dans le négoce toutes les ressources de mes enfants.
D'ailleurs ma maison est trop peu considérable pour exiger deux maîtres ; Pauline, assistée d'un bon et laborieux époux, suffira parfaitement pour la gérer. Ces jeunes gens, avec Fardeur de leur âge, forment de nouveaux plans, et il est juste, puisqu'ils en auront toute la responsabilité, qu'ils en aient tous les avantages.
En leur promettant la direction unique de la maison, je satisfais les parents de M. Charles, et j'assure un mariage que nous désirons tous. Je fais encore un bien plus grand plaisir à Julien !
J'aime cet enfant avec tendresse : je ne peux me résoudre à le contrarier plus longtemps. On m'a parlé de plusieurs pères qui ont eu lieu de regretter une conduite différente. L'un a vu son ôls unique se faire soldat ; un autre a poussé le sien au dérèglement. Ahl je ne crains pas cela de mon Julien, mais j'ai vu le fils de mon voisin, le papetier, se faire auteur de vaudevilles, et je frémis à la pensée que Julien sait tourner un couplet.
Cependant, pour devenir agriculteur, il faut un apprentissage; plus tard, pour s'établir, il faut des capitaux : c'est essentiellement là-dessus, mon cher
LA FERME DE PRILLT. i39
cousin, que je voudrais vous entendre. A supposer que je me décide à faire ce que Julien souhaite, quelle marche me conseillerez-vous de suivre, pour mener à bien la forlune de cet enfant?
J'attends avec impatience votre réponse, mon cher cousin; et, jusqu'au moment où j'aurai pris une résolution définitive, je vous demande le se- , cret.
Prilly, le 25 décembre.
(de m. dupuis.} Mon cher cousin.
Je suis bien touché de la confiance que vous me témoignez, et je m'efforcerai d'y répondre de mon mieux. Voici donc les pensées qui me sont venues, après avoir mûrement réfléchi au contenu de votre honorée lettre du 15.
Il me semble que vous ferez bien de favoriser, par les moyens qui sont en votre pouvoir, l'union de votre chère fille avec M. Charles. Je crois que cette union fera leur bonheur et le vôtre, et que ces époux seront très-bien assortis. Ils ont les mêmes goûts et les mêmes talents. Dans leurs jeunes mains votre commerce refleurira.
Vous agirez aussi en sage père, si vous n\)bligez pas Totre fils à suivre une carrière qu'il n'aime pas, et pour laquelle Dieu ne l'a pas fait. La vocation de Julien est pour l'agriculture : je l'ai reconnu au bout de quinze jours, et, dès-lors, tous ses sentiments, toute sa conduite» m'ont confirmé
dans Pidëe que je m'étais faite 9ur son compte.
Je trouve fort sages les considérations dont voua appuyez vous-même cette idée ; et, probablement, si vous ne m'aviez pas prévenu^ je n^aurais pas tardé à vous écrire sur cet important sujet.
Vous me consultez sur les voies et moyens: mais, avant de vous répondre d'une manière générale, je désire savoir si, peut-êti-e, les arrangements particuliers que je vous proposerai peuvent vous convenir.
Je suis âgé; cependant, si Dieu m'accorde encore quatre ou cinq ans de vie, je peux, aussi bien qu'un autre par mon expérience, mieux que tout autre par mon affectipn, apprendre à Julien l'état qu'il désire exercer.
Je ne vous impose aucuns frais d'apprentissage : notre Julien est, dès à présent, un ouvrier utile ; et je parlerais de salaire, si je n'étais pas résolu à le traiter comme mon ûis et non comme un serviteur.
Cependant il mettra la main à tous les ouvrages difficiles, et qui exigent une pratique raisonnëe pour être bien faits. Julien l'entend ainsi ; il ne demande pas à devenir un agronome amateur, mais un véritable campagnard.
Pour ce qui regarde son établissement futur, ne vous en inquiétez pas encore. S'il a besoin de vous, il vous trouvera sans doute, et vous ne le sacrifierez pas à votre gendre. Mais la Providence est là ; die entretient chez votre fils de si bons sentiments^
qu'avec son seul mérite, je tous réponds qu'il trouvera ici même une famille et un établissement. Je le répète, n'ayez pas plus de souci pour votre Julien, que nous n'en avons, ma fenmie et moi, pour notre Marguerite. Si vous m'en croyez, mon cher cousin, nous laisserons faire à Dieu et au temps.
J'attendrai, pour vous donner des renseignements plus détaillés, de savoir si vous n'acceptez point mes offres amicales. Je les fais avec l'agrément de ma femme, qui désire aussi vivement que moi qu'elles puissent vous satisfaire.
Paris, le 27 décembre*
(de m. ROBERT.)
Oui, mon cher cousin, nous les acceptons de tout notre cœur ces ofiTres généreuses. Tout est fini ; tout est résolu. Après avoir lu votre chère lettre pour moi seul, je l'ai communiquée à tous les intéressés. Nous l'avons lue en famille. M. Charles en était. Mademoiselle Catherine et Pauline ont beaucoup pleuré. Je n'étais pas moins ému. Enfin la conclusion a été, que Julien ne devait pas être gêné dans le choix de sa carrière.
J'ai le courage de me séparer de lui, et je n'ai pas le courage de le lui dire. Veuillez aujourd'hui parler pour moi et pour les miens à ce cher enfant, et lui faire connaître ce que nous avons arrêté vous et moi.
142 LA FERME DE PilILLT.
Puisse mon Julien vous satisfaire entièrement î Je remets son avenir dans les mains de la Providence; mais je sens bien, qu'après Dieu, c'est à vous, mes chers parents, que je devrai son bonheur. Puissiez-vous être récompensés, dans la personne de notre aimable Marguerite, de tout le bien que vous ferez à mon fils ! Qu'il soit le vôtre par le cœur ! C'est le seul vœu que j'ose former aujourd'hui.
Mademoiselle Catherine et moi nous faisons dès à présent le projet d'un voyage à Prilly, pour le moment où les jeunes époux seront installés dans le nouveau magasin que nous allons occuper rue Saint-Denis.
L'heureuse Pauline est fiancée ; elle écrira plus tard à Julien.
Prilly, le 1«' janvier 1813.
Je te rends grâces^ mon bon père ! .... Je ne sais comment te dire ce que j'éprouve.... Les nouvelles que j'apprends me causent tant de joie et de chagrin, que je suis dans un trouble inexprimable.
Vous cédez à mes vœux, mes chers amis, vous faites mon bonheur, jele sens,; cependant me voilà séparé de vous !
Mais, si la distance est grande, elle n'est pas infinie : mademoiselle Catherine et papa me donnent l'espérance de les revoh" bientôt : je les en remercie de bon cœur !
Marguerite presse notre maman de commencer
Tentreprise industrielle à laquelle M. Charles s'intéresse. Nous ferons autour de nous un peu de bien, et ce sera en même temps un nouveau lien entre les deux familles.
Que M. Charles et Pauline reçoivent nos félicitations ! Qu'ils viennelit à leur tour nous rendre visite ! Il ne faut pas que le Jura soit une barrière entre nous.
Adieu, mes bien-aimés ! Le Seigneur bénira vos efforts ainsi que les nôtres. Aux champs comme à la ville, il aime et il protège ceux qui vivent de prière et de travail.