I \ NOTION DR LA TKKVKUR
1 Imitation le dit expressément : a Vous profiterez dans la mesure où vous vous ferez violence à vous-même. »
Celui qui est porté par la grâce n*est pas dénué de mérite; mais, pour lui, l'effort est moindre et le mérite aussi : il avance à plus petits pas. Celui qui ne sent pas la grâce le soutenir fait un effort plus généreux : il avance à grands pas.
C'est encore la pensée que saint François de Sales exprime en son gracieux langage lorsque, comparant la dévotion sensible au sucre qui flatte le goût, mais ne nourrit pas, et la véritable dévotion au pain, moins agréable à manger, mais substantiel et nourrissant, il dit ; (i II vaut mieux manger son pain sans sucre, que son sucre sans pain. » La ferveur sensible, sans la vraie ferveur, c'est le sucre sans pain: ferveur illusoire. Le pain sans sucre, c'est la sécheresse, mais aussi la véritable et solide ferveur qui nourrit de Dieu l'âme fidèle.
Oh! que la vraie ferveur vaut mieux que la ferveur sensible! Oh! qu'il est préférable, selon l'expression de l'Imitation, de s'attacher « au Dieu des consolations plutôt qu'aux consolations de Dieu. »
La voie royale qui conduit à Dieu n'est-elle pas la voie de la Croix? Les Saints en ont-ils suivi d'autres? Et comment pouvez-vousvous décourager quand Dieu vous y fait passer à votre tour ?
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Les avantages de la sécheresse, pour le progrès dans la ferveur, sont aussi nombreux qu'importants. Outre l'avantage d'un mérite supérieur par un effort plus grand, en voici d'autres encore et combien précieux I
L'âme, dénuée de consolations sensibles, se trouve sans cesse en face de sa misère ; et, par là, elle est maintenue dans Vhumilité, base essentielle du progrès et source de toute grâce.
En cet état, l'âme souffre; et, en souffrant, elle expie, elle répare, elle se purifie. En souffrant, elle s'attendrit et devient plus compatissante aux maux des autres ; car la souffrance est la grande école de la bonté et de la vertu ; et la meilleure souffrance, la plus utile, est celle qui nous vient de Dieu.
En l'état de sécheresse, l'âme n^agit pas comme le mercenaire qui cherche sa récompense dans son travail. Mais, n'éprouvant plus de satisfaction à ce qu'elle fait, elle n'agit plus que pour Dieu. Son amour devient tout filial et tout pur, parce que toutes ses actions ont Dieupourobjet. Et elle plaît d'autant plus à Dieu qu'elle se plaît moins à ellemême.
« C'est un grand abus de plusieurs, dit saint François de Sales, et notamment des femmes, de croire que le service que nous faisons à Dieu sans goût, sans tendreté de cœur et sans sentiment, soit moins agréable
à sa divine Majesté : car, bien que nos œuvres faites avec tendreté de cœur nous soient plus agréables, à nous qui ne regardons qu'à notre propre délectation, n'est-ce qu'étant faites en sécheresse et stérilité, elles ont plus de valeur devant Dieu? En temps de sécheresse notre volonté nous porte au service de Dieu comme par vive force, et par conséquent il faut qu'elle soit plus vigoureuse et constante qu'en temps de tendreté. La bienheureuse Angèle de Foligny dit que l'oraison la plus agréable à Dieu est celle qui se fait par force et contrainte, c'est-à-dire celle à laquelle nous nous rangeons non point pour aucun goût que nous y ayons, ni par inclination, mais purement pour plaire à Dieu, à quoi notre volonté nous porte comme à contrecœur, forçant et violentant les sécheresses et répugnances qui s'opposent à cela. J'en dis de même de toutes sortes de bonnes œuvres; car plus nous avons de contradictions, soit extérieures, soit intérieures, à les faire, plus elles sont estimées et prisées devant Dieu; moins il y a de notre intérêt particulier en la poursuite des vertus, plus la pureté de l'amour divin y reluit : l'enfant baise aisément sa mère qui lui donne du sucre ; mais c'est signe qu'il l'aime grandement, s'il la baise après qu'elle lui aura donné de l'absinthe ou du chicotin. »
£n l'état de sécheresse, l'âme apprécie
La Febykub 8
3o LA FERVEUR
davantage les faveurs divines par la privation même où elle est réduite ; car, dit le proverbe :
« C'est quand on a perdu qu'on sait comment on aime! »
L'absence d'un bien nous en fait sentir davantage la valeur. Celui qui a soif et n'a pas d'eau à boire, dans le désir et le besoin qu'il a d'en trouver, en comprend mieux le prix el le bienfait.
Et de même, l'âme qui a soif de Dieu et ne peut se désaltérer aux sources des consolations divines, mesure mieux, par l'immensité de sa peine, la grandeur des célestes bienfaits.
En l'état de sécheresse enfin, l'âme s'exerce à la patience y k la longanimité; et l'apôtre saint Jacques affirme que « la patience nous rend parfaits. »
Bossuet, en son style concis et profond, a résumé, mieux que tout autre, les avantages de la sécheresse pour l'âme qui saitetveut en profiter ; il faut méditer cette page incomparable : « Les vents qui secouent les branches des arbres, les nettoient; les orages qui agitent Tair, le purifient; les tempêtes qui ébranlent et renversent la mer, lui font jeter les morts sur le rivage. De même, l'agitation du cœur, ému par ces saintes inquiétudes, contribue beaucoup à sa pureté, et l'exempte de beaucoup de taches et d'ordures, qui s'amassent au fond de l'âme pendant qu'elle est dans le calme et qu'elle jouit d'un repos tranquille.
T,A NOTION DE LA FERVEUn 3l
L'eau, qui croupit dans un étang, se corrompt et devient puante; le pain, qui cuit sous la cendre, se brûle si on ne le tourne, comme dit le Prophète ; les corps, qui ne font point d'exercices, amassent beaucoup de mauvaises humeurs, qui sont des dispositions à de grandes maladies. Et, ainsi, le cœur qui n'est point exercé par ces épreuves et parces mouvements alternatifs de douceur et de rigueur, s'évapore au feu des consolations divines, se corrompt par le repos et se charge de mauvaises habitudes. C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui Taime et qui prend soin de le cultiver, lui procure de l'exercice, ne voulant pas qu'il demeure oisif, ou qu'il se relâche par une trop longue jouissance de ses faveurs et de ses caresses. '( Cet état de privation est très avantageux à qui sait s'en prévaloir. C'est là que notre amour-propre, qui est aveugle, trouve des yeux pour sonder l'abîme de ses misères et reconnaître son indigence; c'est laque notre cœur apprend à compatir aux autres, par l'expérience de ses propres peines; c'est là qu'il trouve un torrent de larmes pour noyer ses crimes et un trésor si précieux qu'il suffit non seulement pour payer ses dettes, mais encore celles du prochain. C'est une fournaise d'amour où l'épouse échauffe son zèle et lui donne des ailes de feu pour voler à la conquête des âmes aux dépens de son contentement et de son repos* c'est une école de sagesse où elle
apprend les secrets de la vie intérieure ; c'est une épreuve où elle se fortifie par la pratique des vertus chrétiennes, comme les plantes jettent de profondes racines durant les rigueurs de l'hiver. C'est là qu'elle goûte cette importante vérité qu'il faut interrompre les délices delà contemplation par les travaux de l'action; qu'elle doit laisser les secrets baisers de l'Epoux pour donner les mamelles à ses enfants; que l'amour effectif est préférable à l'amour affectif et que personne ne doit vivre pour lui seul, mais que chacun est obligé d'employer sa vie à la gloire de celui qui a voulu mourir pour tous les hommes. C'est le creuset où elle met sa charité à l'épreuve, pour savoir si elle est de bon aloi. C'est la balance où elle pèse les grâces de Dieu, pour en faire un sage discernement et préférer l'auteur des consolations à tous ses dons. C'est un exil passager, qui lui fait sentir par précaution combien c'est un grand mal d'être abandonné de Dieu pour jamais, puisqu'une absence de peu de jours lui paraît plus insupportable que toutes les peines du monde; mais, surtout, c'est une excellente disposition à l'union intime avec son Divin Epoux, qui est à vrai dire le fruit de ses désirs, la fin de ses travaux et la récompense de toutes ses peines *. »
I. BossuET. Discours sur l'Union de Jésus-Christ avec son épouse,.
Si la sécheresse a de tels avantages, elle a également ses dangers : dangers de fatigue, de lassitude, de découragement ; dangers de se dire : « A quoi bon ? Gomment puis-je plaire à Dieu, n'ayant que du dégoût dans tout ce que je fais ? »
Le remède est de se rappeler tous les avantages de la sécheresse; de se les remettre sans cesse sous les yeux; de ne jamais se décourager quoi qu'il arrive ; de tenir fortement à tous les devoirs de piété, de les allonger même de quelques minutes plutôt que de les raccourcir, afin de mieux vaincre la tentation ; — c'est le conseil de saint Ignace ; — de multiplier les bonnes œuvres, si on le peut, car l'expérience montre qu'en exerçant ses bras on réchauffe son cœur, on le fait battre plus vite ; de ne pas rechercher les consolations humaines pour leur faire prendre la place des consolations divines; et, enfin, comme nous l'avons dit au sujet de la consolation, de s'ouvrir au directeur de sa conscience, de lui faire part simplement et vraiment de l'état où l'on se trouve, et de suivre ses conseils.
« Entre toutes nos sécheresses et stérilités, dit saint François de Sales, ne perdons point courage, mais attendons en patience le retour des consolations ; suivons toujours notre train ; ne laissons point pour cela aucun exercice de dévotion; mais, s'il est possible, mul-
tîplions nos bonnes œuvres; et, ne pouvant présenter à notre cher époux des confitures liquides, présentons-lui en de sèches, car ce lui est tout un, pourvu que le cœur qui les lui offre soit parfaitement résolu de le vouloir aimer. »
Tous les saints ont passé par la sécheresse, souvent par la désolation : plusieurs y ont été plongés pendant de longues années.
Puisque « les plus grands serviteurs de Dieu, conclut saint François de Sales, sont sujets à ces secousses, les moindres ne doivent pas s'étonner s'il leur en arrive quelques-unes. >»