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CHAPITRE III

Fausses ferveurs.

Il résulte de ce qui précède que la ferveur qui 71 est que sensible est une ferveur trompeuse. Elle n'a de la ferveur que l'apparence: on doit s'en défier, car elle peut donner le change et jeter dans l'illusion.

Mais la ferveur purement sensible n*est pas la seule ferveur qui soit fausse. Il en est d'autres encore qui ne le sont pas moins ; et chacune revêt une forme spéciale, selon la diversité des natures et des passions. Il importe de les connaître, afin de se tenir en garde contre elles.

Signalons, d'abord, la ferveur sentimentale ou romanesque» Elle est formée de poésie, d'imagination, de rêves, de châteaux en Espagne. C'est une sorte de déviation et de maladie de la ferveur sensible, parce qu'au lieu de reposer sur des joies légitimes et saines, comme Dieu en donne souvent à son service, elle s'appuie sur des joies factices et malsaines. L'âme se jette en plein dans le domaine de la fantaisie, se forgeant à elle-

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même des rôves dorés et vivant en dehors de la récilité. Elle n'aime de la religion que la poésie et laisse de côté toute idée de devoir, de sacrifice, de renoncement.

Il n'est pas nécessaire de démontrer que la ferveur sentimentale et romanesque est fausse : on ne démontre pas Tévidence. Mais, il ne faudrait pas en conclure qu'il n'y ait ni poésie, ni charme, dans la véritable ferveur. Non, certes! Le devoir n'est pas plat, ni la vertu maussade et d'allure vulgaire. Mais c'est la poésie qui est dans la ferveur^ et non pas la ferveur dans la poésie.

Ferveur sentimentale et romanesque, ferveur fausse parce qu'elle est exclusive du devoir et de la vertu, bien qu'il y ait une admirable poésie et un sublime sentiment dans la véritable ferveur.

Signalons, en second lieu, la ferveur formaliste. Certaines personnes font consister la ferveur dans l'exactitude ou plutôt la régularité mécanique à accomplir certains actes ou autres exercices extérieurs de religion. Si elles ont fait leurs prières, leurs lectures, leurs confessions, leurs communions, leur visite au Saint-Sacrement, récité le chapelet, assisté à la messe aux jours et moments voulus, elles sont contentes. Qu'elles aient manqué de charité, de dévouement, d'humilité, de renoncement, de patience, peu importe! La régularité est sauvée, tout est sauvé ! C'est

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là runiquG boussole qui les dirige. Tous leurs efforts, toute leur volonté, toutes leurs pensées, tendent à cet unique but : faire, au moment fixé à l'avance, des actes de religion déterminés une fois pour toutes. Malheur à qui se mettra en travers de ce mouvement! Il brisera, ou il sera brisé, comme ces machines aux engrenages desquelles on se prend et dont la force inconsciente vous broie. Tranquilles et heureuses, pleinement satisfaites si tout s'est fait à l'heure, ces personnes se mettront hors d'elles si on les dérange dans leurs combinaisons, si on déplace leurs clichés, si on les empêche d'exécuter leurs plans.

Sans doute, l'ordre, la régularité, l'exactitude, la ponctualité, sont des vertus nécessaires, et la ferveur ne saurait se conserver sans elles. Mais il ne faut pas confondre une des qualités de la ferveur avec son essence^ comme le font les formalistes. La régularité n'est qu'une des qualités de la ferveur : encore faut-il qu'elle soit souple et se plie aux circonstances. Mais, faire de la régularité mécanique dans les pratiques de la religion l'essence de la ferveur, c'est se tromper grossièrement.

La ferveur intéressée est également loin de la vraie ferveur. Si vous servez Dieu pour en recevoir ici-bas des récompenses, pour en obtenir les biens de ce monde, pour éviter les malheurs, les accidents, les épreuves, pour

être comblées de prospérités temporelles, vous ne méritez pas d'être appelées ferventes.

C'est Terreur d'un grand nombre. On veut bien de la religion, on l'aime, on s'y applique; mais ce qu'on y cherche, avant tout, ce sont des avantages humains ; on veut être payé de retour, et cela tout de suite : donnant donnant, dès ici-bas. C'est une sorte de résurrection du paganisme. On va jusqu'à se scandaliser, se déconcerter, si Ton n'obtient pas ce qu'on désire; on perd la foi : Dieu est sourd, donc II n'existe pas ; et l'on cesse de prier, on abandonne une religion qui ne sert à rien, dit-on, puisqu'on n'obtient rien !...

Il est vrai, la ferveur n'exclut pas le bonheur temporel; mais elle ne lui est pas nécessairement attachée. La somme de bonheur que chacune de vous doit recevoir ici-bas dépend des desseins de la Providence divine, et n'est jamais en rapport direct avec la ferveur. Ce n'est que dans l'autre monde que Dieu rendra à chacun selon ses œuvres et que toute justice s'accomplira. Vouloir que la vertu soit récompensée dès ici-bas, c'est vouloir faire de la terre le Paradis, c'est supprimer l'épreuve, c'est renverser l'ordre établi par Dieu.

La vraie récompense de la ferveur est au ciel : elle n'est pas sur la terre; ou, si elle y est dans une certaine mesure, c'est sous la forme de ce bonheur que l'Evangile nomme

LA NOTION DE LA FERVEUR Sq

la paix, et non pas sous la forme de ces biens temporels et de ces avantages humains que l'on s'obstine à chercher.

Une ferveur qui s'y attache, comme à son but, se découronne et se détruit. La mesure même des biens terrestres nécessaires à la vie et promise par l'Evangile n'est promise qu'à ceux qui cherchent avant tout le royaume de Dieu : w Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. »

La ferveur intéressée, qui n'a qu'un but purement humain, est une fausse ferveur. Nous devons servir Dieu pour Lui et non pas pour autre chose ; et la ferveur même qui n'aurait pour but que les récompenses éternelles, ne serait pas encore la véritable ferveur. On doit chercher Dieu pour Dieu.

Il faut condamner également et mépriser la ferveur purement extérieure de ces personnes qui prennent la religion comme un vêtement bien porté, comme une mode élégante et distinguée, comme une plume à leur chapeau, comme un usage de bon ton, ou une étiquette de grande maison : véritable résurrection de ce pharisaïsme qui attirait les malédictions du Maître; nouvelle édition de ces orgueilleux sectaires qui purifiaient le bord du calice et dont le cœur était plein de rapine; odieuse exploitation de la vertu par des personnes qui, au lieu de servir Dieu, veulent se servir de Dieu.

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Sans doute, on doit le bon exemple à ses semblables; et, si l'on n*a pas le courage de pratiquer la vertu, c'est déjà quelque chose d'avoir la pudeur de cacher soigneusement aes vices. Mais, feindre des vertus qu'on n'a pas, voiler son égoïsme et son indifférence sous le manteau de la ferveur, et cela pour plaire au monde et obtenir une estime et des éloges auxquels on n'a nul droit, c'est doubler sa faute, et s'attirer, par une coupable hypocrisie et une révoltante singerie, les malédictions de Dieu.

C'est contre les personnes qui se livrent à cet odieux trafic de sainteté que l'Apôtre saint Paul s'élève avec tant de force; ce sont elles qu'il menace de la colère divine, disant qu* « elles ont l'apparence de la piété, mais qu'elles en renient la vertu. »

C'est encore une apparence de ferveur que (Ten remplir certains devoirs et pas iCautres : c'est une ferveur tronquée^ mutilée.

On voit des personnes s'absorber dans leurs exercices de piété, prier à l'église avec passion, se donner vraiment du mal pour le service de Dieu, pour les œuvres de dévouement, de charité, d'apostolat. Rentrées chez elles, dans leur intérieur, elles seront insupportables à tous, hautaines et arrogantes, nerveuses et irritables, susceptibles et égoïstes, odieuses! La nature s'est contrainte

TA NOTION DE LA FERVEUR Al

pendant quelques instants : elle se détend et reprend tous ses droits.

Chacune, il est vrai, a son tempérament moral; et certaines vertus sont plus faciles aux unes, plus difficiles aux autres. Une personne peut avoir de l'attrait naturel pour la prière et pour les œuvres, et de la répugnance naturelle pour les devoirs d'intérieur. Ce qui lui coûte, lui sera plus difficile et elle y réussira moins bien ; c'est là que ses défauts se manifesteront davantage et qu'elle apparaîtra dans son mauvais jour. Si elle fait de réels efforts, sans cependant réussir, il ne faudra pas la condamner trop vite, ni lui montrer trop d'exigences : la vertu ne s'acquiert qu'à la longue et par Ist continuité de la lutte.

Mais, si elle ne fait aucun effort dans les devoirs qui lui coûtent, confinant toute sa bonne volonté dans les devoirs qui lui plaisent et l'y épuisant, en quelque sorte, au point de n'en plus avoir pour ce qui lui répugne; si, en présence de ces vertus d'intérieur, elle refuse de parti-pris la lutte contre elle-même, nécessaire pour les pratiquer, sa ferveur est incomplète, mutilée; ce n'est plus la vraie ferveur.

Enfin, il y a une ferveur intermittente et capricieuse. Certaines personnes servent Dieu et pratiquent la vertu par à-coups : un jour tout au devoir, un autre jour tout au plaisir; héroïques aujourd'hui, égoïstes demain; le

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matin tout à Dieu, le soir tout au monde. L'inconstance et la fantaisie sont leur loi et règlent tous leurs mouvements. Elles ont leurs phases, comme la lune; leur piété a ses éclats et ses obscurités, ses pleins et ses éclipses.

Je le sais, la ferveur comporte la fatigue, parce qu'elle demande la lutte. Il y a des repos légitimes, nécessaires même. La ferveur les permet : il faut que la nature se remonte et que les forces se réparent. Mais ce n'est pas dans l'abandon du devoir et de la vertu que Ton trouve ces forces et ce repos : ils sont ailleurs.

Rejeter Dieu à certaines heures, comme un fardeau trop lourd, c'est prouver qu'on ne l'aime pas, et qu'on ne comprend rien à la véritable ferveur. L'auteur de Ylmitation dit très bien que si « l'amour peut être fatigué, il ne doit jamais être lassé. » Il y a des défaillances inévitables, des chutes renouvelées pour les âmes les plus généreuses et les meilleures. Mais ces défaillances, elles les déplorent; ces chutes, elles s'en relèvent et les réparent. Au contraire, le parti-pris d'abandonner la lutte à certains moments, quand elle devient trop pénible, ou quand certains plaisirs trop aimés se présentent, ce parti-pris est une désertion volontaire, incompatible avec la vraie ferveur.

Tels sont les principaux genres de fausses

ferveurs. Il y en aurait d'autres encore ; mais ils se rattachent à ceux-ci et n'en diffèrent que par des nuances. Chacune les trouvera aisément, en s'étudiant elle-même.

Ouvrons maintenant l'Evangile, et, pour concevoir plus d'horreur de toutes les fausses ferveurs, voyons comment Notre-Seigneur Jésus-Christ les condamne.

Il condamne la ferveur sentimentale ^ quand il dit : « Ce ne sont pas ceux qui s'écrient: Seigneur, Seigneur! qui entreront dans le royaume des cieux. »

Il condamne la ferveur formaliste, quand il cueille des épis le jour du sabbat pour en nourrir ses apôtres ; quand, le même jour, il fait des miracles, comme celui de la guérison de Taveugle-né, disant hautement: « Le Fils de l'homme est le maître du sabbat. »

Il condamne la ferveur intéressée, quand il reproche aux Juifs de le suivre parce qu'il leur avait donné à manger et quand il ajoute : « Cherchez, non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure éternellement. »

Il condamne la ferveur extérieure et hypo^ critc, lorsqu'il s'élève avec tant de force contre les Pharisiens et qu'il leur lance ce terrible anathème: « Malheur à vous, parce que votre cœur est mauvais et plein de rapines ! » Et aussi quand il les appelle des « sépulcres blanchis. » Et encore, quand il dit : « Pour vous, lorsque vous priez, fermez votre porte

et priez votre Père ; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra. Lorsque vous jeûnez, ne faites pas paraître des visages exténués, comme les hypocrites; mais ornez votre tête, pour que les hommes ne voient pas que vous avez jeûné. Lorsque vous faites Taumône, ne sonnez pas de la trompette devant vous; mais que votre main gauche ignore ce que la main droite a donné. »

Jésus condamne encore la ferveur mutilée^ quand il dit : « Il faut faire ceci, mais ne pas omettre cela. »

11 condamne, enfin, la ferveur intermittente et capricieuse^ quand il affirme que « celui-là seulement sera sauvé qui persévérera jusqu'au bout. »

Après de telles sentences, de tels anathèmes, comment ne pas détester toutes les fausses ferveurs? Gomment ne pas s'en défaire au plus tôt?

Gomment aimer Jésus, sans craindre et haïr ce qu'il a si expressément et si hautement condamné?

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