CHAPITRE II Autres promesses de la vie présente
Les biens que la ferveur nous apporte en ce monde ne s'arrêtent pas au bonheur. En voici d'autres beaucoup plus relevés, beaucoup plus dignes encore de notre attention et de notre estime : ce sont les biens surnaturels, c'est la grâce sanctifiante^ que la ferveur a pour effet infaillible d'accroître sans cesse dans l'âme.
Or, la grâce sanctifiante est la vie même do Dieu en nous. Dans l'âme baptisée^ dans l'âme en état de grâce, Dieu habite réellement, selon cette parole de Notre-Seigneur : « Si quelqu'un m'aime, mon Père et moi nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure. »
Et ce n'est pas seulement une simple habitation de Dieu dans l'âme chrétienne, c'est une union réelle de Dieu avec l'âme, en vertu de laquelle Dieu lui communique sa propre vie, comme le feu communique sa chaleur au fer qu'il pénètre de toutes parts.
Mais, comme l'intensité de cette chaleur peut croître ou diminuer, ainsi l'union de Dieu
avec l'âme humaine peut aller se resserrant ou se relâchant, dans une proportion presque infinie; et le premier effet de la ferveur est de rendre Vunion divine tous les jours plus étroite, plus intime, plus profonde, plus indestructible, dans un progrès qui n'a d'autres limites que notre bonne volonté.
Déjà, l'âme en état de grâce est si belle que les Anges la contemplent avec ravissement. Un jour, sainte Catherine de Sienne, en extase, apercevant une âme, s'écria : « O mon Dieu, si la foi ne m'enseignait qu'il n'y a qu'un seul Dieu, je croirais que cette âme en est un! »
Et que dire d'une âme toute resplendissante de ferveur? La grâce, dans une âme, ce sont les premiers feux de l'aurore, bien beaux déjà! Mais la ferveur, ce sont les rayons étincelants du jour, devant lesquels les feux mêmes de l'aurore sont obligés de pâlir!
Posséder Dieu tous les jours davantage, jouir plus pleinement de ses dons et de sa propre vie, n'est-ce pas mener déjà, sur la terre, la vie des anges dans le Ciel? Et saint François de Sales n'a-t-il pas raison de dire : « La ferveur est le souverain bien de notre âme : elle doit être le rendez-vous de toutes nos pensées et le centre de toute notre imagination? )^ — ((■ C'est le trésor des trésors,» s'écrie ISP'" de Ségur!
Que d'autres biens la ferveur vous apporte, et qui dérivent de celui-là l
La ferveur vous donne la lumière. Combien vous en avez besoin ! Que de fois l'incertitude vous pèse, dans les décisions à prendre, dans les initiatives, à avoir, dans les responsabilités à assumer, dans les problèmes qui vous torturent l'esprit ! Vous vous sentez enveloppées d'épaisses ténèbres, ne sachant où aller, n'osant avancer, aveugles pour vous, aveugles pour les autres. A ces heures d'obscurité profonde, l'âme fervente ne se déconcerte pas : elle se recueille, elle prie, elle invoque l'hôte divin qui habite en elle, et la lumière se fait douce et claire. « Celui qui marche après moi, dit Jésus, ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie I »
La ferveur vous console dans vos peines. La souffrance est plus dure à supporter que l'incertitude. Il y a des heures où Ton ploie sous le fardeau, où l'âme est brisée jusque dans ses fibres les plus intimes, où la détresse est à son comble, où l'on touche le fond de l'abîme. On sent positivement que l'on va défaillir.
Ni les raisonnements humains, ni les affections les plus tendres, ni les amies les plus dévouées, ni rien au monde ne peut soulager. C'est l'agonie de l'âme et du cœur dans ce qu'elle a de plus douloureux, de plus poignant, de plus désespéré. Seule, alors, la ferveur a puissance pour agir sur l'âme. Elle est
l'Ange de Gethsémani qui vient réconforter. Et, sous la douceur pénétrante de ses paroles, sous ses touches délicates et toutes divines, l'âme se relève ; elle reprend conscience d'elle-même, se ressaisit, et, comme le Sauveur au Jardin, après avoir repoussé le calice, elle dit à Dieu : « Non. pas comme je veux, mais comme vous voulez ! » La ferveur est la force consolatrice par excellence, on peut dire la seule, tant les autres sont peu de chose auprès d'elle!
Que pouvez-vous désirer de plus ici-bas ? Et comprenez-vous, maintenant, la vérité et la beauté de la parole de l'Apôtre : ^( La ferveur a les promesses de la vie présente? »
Admirables, incomparables promesses ! Si vous vouliez y croire, si vous saviez les méditer, combien vous vous sentiriez pressées de devenir ferventes !
A Assise, à côté de l'église de Notre-Dame des Anges, bâtie sur l'ancien emplacement de la Portioncule, on montre un petit champ qui, du temps de saint François, était couvert d'épines. Un jour, le Saint, pressé par l'amour divin et désirant ardemment souffrir dans sa chair pour devenir plus semblable à son Maître adoré, se dépouilla de ses vêtements et se jeta à travers ces épines.
0 merveille! à peine y fut-il, que les épines se changèrent en roses. On voit encore aujourd'hui, à la même place, ces rosiers mira-
culeux, qui font mentir le proverbe', car ils n'ont plus d'épines, et dont les feuilles sont couvertes de petites taches couleur de sang qui immortalisent le souvenir de ce prodige.
Voilà l'image saisissante d'une double et merveilleuse transformation qui s'opère ici-bas et que l'on pourrait formuler en ces termes : la ferveur cache des roses sous les épines ;les plaisirs du monde cachent des épines sous les roses.
Comprenez-vous , âmes pusillanimes et apeurées ? Le monde vient à vous, couvert de fleurs : il vous présente ses vains plaisirs, comme un champ de roses. Vous vous y jetez à corps perdu, et voilà que ces roses se changent en épines qui vous meurtrissent cruellement. Quelle amère déception dans une horrible souffrance !
Au contraire, la ferveur vous apparaîtcomme un champ d'épines, et vous reculez épouvantées. Mais ne craignez pas ! Courage et confiance ! Jetez-vous hardiment à traversées épines : vous n*y serez pas plus tôt qu'elles se changeront en un parterre de roses ! Vous n'y trouverez que des délices ! Vous ne voudrez plus en sortir !