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CHAPITRE in

Du temps passa. L'image de la charmante oasis n'était pas sortie de mon esprit, ni le souvenir du Khalife. Bien souvent je pensais à lui et à l'étrange destinée de cet Européen vivant dans sa maison de boue, entre un chamelier qui lui racontait des histoires, et la bizarre petite fée, qui était apparue un

moment à mes yeux pour retourner dans

l'ombre de la cuisine enchantée. Je lui écrivais de fois à autre ; je lui demandais des nouvelles de Mohammed ben Ali, de la charmante Zohira, de l'homme à la gazelle, du brodeur au geai bleu, et si les deux fleurs du lettré étaient toujours dans leur vase. Il me répondait par des billets d'une grâce orientale, qui me rejetaient pour tout un jour au milieu des jardins, dans le silence du village ou dans le vacarme de sa fête.

Depuis déjà plus d'un an j'étais sans nouvelles du Khalife, et peu à peu dans ma mémoire il s'en allait rejoindre les personnages fabuleux des contes orientaux, lorsque j'en reçus une lettre qui

lui redonna tout à coup une physionomie plus réelle.

La construction du chemin de fer, qui devait relier l'oasis à la ligne des Hauts- Plateaux, venait d'être enfin décidée.

Une Société se constituait pour créer sur la colline, au-dessus du village arabe, une sorte de station des sables, où l'on trouverait un air plus limpide qu'au Caire ou à Hélouane, souvent encombrées par les brumes d'un pays bas et marécageux. Ben Nezouh était devenue une commune de plein exercice, c'est-àdire que la ville s'administrait ellemême, tandis que les territoires d'alentour restaient soumis à l'autorité militaire. Quant au Khalife, sa vie était toute changée, et voici ce qu'il ra'écri-

vait, du même accent passionné qu'il avait naguère sur sa terrasse :

« Au moment même où survenaient ces bouleversements dans l'oasis, j'apprenais par y Officiel qu'on me donnait mon troisième galon, et que j'étais nommé à Dunkerque. L'idée ne me vint pas tout d'abord, je l'avoue, de refuser le poste qu'on m'offrait, et malgré ma tristesse d'abandonner des lieux où j'aurais pu réaliser peut-être les rêves que j'avais faits tant de fois, je me résignai au départ. Pendant les jours qui me restaient encore à passer à Ben Nezouh, je parcourus l'oasis et ses approches comme un homme qui leur dit adieu ; j'enfonçais mes mains dans le sable pour en retenir la double im-

pression de brûlure et de fraîcheur, j'emplissais mes yeux de la lumière des dunes, je me redisais les strophes ardentes de l'émir Abd el Kader :

0 toi qui ^fautes celui que passionne le séjour des villes^ toi qui blâmes la vie du Nomade et du Désert, ne reproche pas aux tentes d'être légères, ne loue pas les maisons de terre et de houe.

Si tu t'étais troui^é, un matin, dans le Sahara, sur une colline dominant un tapis de sable, dont les grains sont comme des perles, ou si lu t'étais promené dans un parterre aux couleurs charmantes et aux parfums capiteux, tu aurais respiré une brise embaumée qui fortifierait ton âme.

Si au matin d'abondantes a^^erses.

monté sur une éminence^ tu avais parcouru la plaine des yeux, tu aurais çu de tous côtés des troupeaux de bêtes sauvages, paraissant et disparaissant comme des mirages, et paissant les plus parfumées des plantes.

Aimable repos I II ne reste après lui aucun chagrin dans un cœur qui souffre^ aucune peine pour celui qua envahi la tristesse.,.

0 Mes malles étaient faites, ma place retenue sur la diligence ; j'avais jeté un dernier regard sur l'oued verdoyant et sur l'horizon du désert ; et puis, à la dernière minute, j'eus le sentiment si vif du rêve que je laissais derrière moi, de la magnifique entreprise que j'allais

abandonner, du morne ennui qui pèse sur une garnison de province, que j'entendis, sans broncher, les grelots de la diligence. Elle s'arrêta devant ma porte : je fis dire que je ne partirais pas.

Lorsque, du haut de ma terrasse, je l'eus vue enfin disparaître en cahotant dans la dune, je me sentis le cœur plus léger que ces poussières de pollen qui flottent au printemps sur nos jardins. Mon esprit était alerte comme si j'avais été sous l'impression du haschisch ; des figures d'amis oubliés traversaient avec rapidité ma mémoire. Leurs vies me paraissaient misérables et comme déroulées dans une cave. Moi seul j'étais libre, moi seul je savais le prix de l'air, de l'eau, de l'ombre et de l'étendue. Zohira

me regardait, sans rien dire, avec des yeux où l'orgueil avait déjà séché les larmes. Pouvait-elle comprendre ce que je lui avais sacrifié? C'était la vie d'Europe que je venais d'abandonner pour toujours.

« J'envoyai ma démission. Comme un geste suffit à lier pour jamais notre vie ! Peut-être eût-il été plus sage de m' embarquer dans la patache : j'aurais emporté de Ben Nezouh un souvenir enchanté qui aurait moins tenu de la réalité que du rêve ; l'oasis serait demeurée pour moi un de ces lieux où l'imagination se repose, un de ces jardins dont le Prophète fait inlassablement la louange. Allah en a voulu autrement.

« Et maintenant, mon ami, me voilà

LA FÊTE ABAPE «1

maire du pays, à la tête d'une société pour transformer Ben Nezouh. L'oasis a déjà changé en quelques mois, plus qu'elle n'avait fait en mille ans, depuis le temps lointain où les premiers Nomades quittèrent la tente pour la maison de boue. On bâtit une gare, des villas, un grand hôtel ; une usine électrique nous portera bientôt la lumière, et les vieilles lampes mauresques, avec leurs fuseaux de cuivre, semblent avoir été inventées tout exprès pour recevoir cette clarté magique qu'on appelle ici l'âme des Djinns. J'ai converti sans trop de peine les actionnaires à mes idées ; je m'emploie de tout mon pouvoir à ce qu'on ne fasse rien qui nuise à la beauté des vergers, ou qui ne soit en harmonie

avec la nature et le ciel. Je passe ma vie au milieu des architectes tunisiens et des artisans indigènes ; je les vois distribuer partout l'air et la lumière dans les maisons, avec cette même habileté qu'ils déploient à dispenser l'eau dans les rigoles des jardins, et par un prodige dont cette race a gardé le secret, ménager avec un art infini une lumière qu'ils ont en excès, et faire circuler à profusion l'air dont ce climat est avare. C'est votre ami le brodeur au geai bleu qui décore nos murailles de cette belle écriture arabe, plus capricieuse encore que la persane ; le lettré aux deux fleurs lui fournit des inscriptions coraniques ; nous recevons d'Alger des faïences peintes à main levée par

des ouvriers kabyles, et un Arabe de Kairouan fabrique pour nos fenêtres ces stucs enchâssés de verres multicolores, qui font de si douces lumières dans les palais tunisiens.

« Ce n'est pas, vous le pensez bien, pour le stérile plaisir de m'agiter dans ce désert, d'être le maire d'une bourgade africaine, d'attirer ici quelques riches étrangers, que je me lance éperdument dans toutes ces entreprises. Si ce petit coin du monde avait pu demeurer éternellement tel que vous l'avez encore vu, je n'aurais pas eu la folie de vouloir y rien changer, fût-ce sur le plan du plus beau rêve. Mais c'est peut-être une lâcheté, un défaut de force vitale, de vouloir que les choses restent tou-

jours immobiles. Acceptons avec allégresse le changement et la vie : c'est moins là une idée de mon esprit que le mouvement de tout mon être. Quand je vous disais tout à l'heure que je regrettais le passé, je me trompais moimême. Non, non, je ne regrette rien. La tâche est magnifique : il s'agit de prouver ici, par une réussite éclatante, qu'une civilisation primitive n'est pas nécessairement condamnée au contact de la nôtre, et que la France peut réveiller dans son Empire d'Afrique un génie qui s'est endormi. »

Pendant quelques années je suivis, à travers les billets du Khalife, le progrès de la ville orientale et moderne, qui s'élevait là-bas, au désert. Qui n'a vu, sur quelque photographie, dans un journal illustré, ces minarets, ces coupoles, ces blanches terrasses qui 8*emmêlent dans le plus gracieux caprice, ces ruelles tortueuses pour éviter la poussière et le vent, ces passages couverts pour servir de refuge aux heures brûlantes du jour, ces jets d*eau dans les cours, ces faïences et ces mosaïques, ces stucs aux verres étincelants, l'hôtel, le casino, les bains.

les villas d'un blanc laiteux au-dessus de la palmeraie, et surtout ce magnifique jardin de rêve et de silence, formé au bord de l'Oued de dix à douze petits vergers dont on avait abattu les murailles, et dans lequel la sagesse la plus septentrionale devait, j'en avais fait l'expérience, se dissoudre en rêveries folles, se déchirer, s'anéantir en parfums? Qui n'a lu sur quelque affiche une invitation à partir vers ce clair séjour des sables? Qui n'a été tenté, par une journée grise d'hiver, de fuir des soucis fastidieux, pour aller oublier là-bas et apprendre à goûter le prix du repos, d'un peu d'ombre et d'un verre d*eau? Un bateau conviait au départ ; une jeune Arabe, à la proue, tendait

comme une voile ses frêles mousselines qui se gonflaient sous le vent. La suivre, s*en aller, trouver à quelques heures de chez nous un pays sans fumées ni brumes, où le vent froid s'arrête, et notre inquiétude aussi. La vie est si rapide. Les beaux jours sont comptés... On se dit tout cela, quelquefois, dans une rue maussade, mais est-on vraiment sincère? Ces brumes, on les aime ; ces soucis, on y tient, et l'on reste, comme la chèvre capricieuse et docile, à brouter autour du piquet où le sort vous a lié.

C'est ce qui m'arriva. Cependant, chaque hiver, je continuais de recevoir de mon ami d'Afrique quelque invitation pressante. « Venez constater de vos

yeux, m'écrivait-il avec sa passion toujours vive, que les rêves que je formais devant vous, il y a déjà bien longtemps, n'étaient pas de pures chimères. Sans doute, vous ne retrouverez plus la belle solitude d'autrefois, et bien souvent je me redis les vers du poète persan : « Si « tu as découvert quelque part, dans le « monde, un séjour ignoré des hommes « et favorisé de la nature, ne confie ton « secret à personne : lorsque tu y re- « tournerais, tu ne le reconnaîtrais « plus... » Mais y a-t-il un lieu sur terre qu'on puisse encore cacher aux hommes?

Ben Nezouh est devenu un endroit à la oiode : artistes, sportsmen, chasseurs de gazelle et de mouflon, snobs, mondains fatigués, tout ce peuple errant,

cosmopolite, qui promène inlassablement sa curiosité ou son ennui, débarque ici chaque jour plus nombreux.

Pour amuser tous ces passants, nous organisons des fêtes, des représentations en plein air, des courses de méhara et de chevaux, des excursions en caravanes. C'est le côté pittoresque, un peu banal de l'affaire, pas tout à fait inutile pourtant, si ces gens reviennent chez eux avec l'idée d'une élégance autrement noble que la nôtre, le sentiment d'une vie qui s'en va naturellement rejoindre cette vie gréco-romaine que nous admirons dans les livres, la vision d'un horizon plus vaste que celui où nous nous mouvons d'habitude, et des pensées un peu saines sur une civilisation.

dont on a communément les notions les plus absurdes. Mais plus intéressant mille fois, c'est de voir se développer sous mes yeux une prospérité inconnue.

Quelques colons venus de France se sont installés ici, et ils réussissent fort bien dans l'élevage du mouton et le commerce des dattes ; les Nomades nous arrivent de tous les points du désert, de Ouargla, du Mzab, de Touggourt, d'El Goléah même. A certaines saisons, les jardins sont tout enveloppés par leurs tentes et nous semblons comme assiégés. Ksouriens, Juifs, Mzabites, tous les habitants trouvent leur compte à la transformation de notre petite oasis. Peu à peu, lentement — cela ne se fait pas en un jour — je vois se for-

mer autour de moi cette petite élite indigène, sans laquelle nous ne pourrons jamais agir sur la masse musulmane, et qui manque à notre Algérie plus encore que des colons. Venez, venez à Ben Nezouh : vous verrez que le pessimisme n'est pas de mise ici. Chaque fois que dans les jardins j'entends chanter le bou-béchir, je pense à vous. Ne faites pas mentir le proverbe qui assure que son chant présage la venue d'un ami. »

Deux ou trois fois encore le Khalife me donna de ses nouvelles, mais seulement par de courts billets où perçait je ne sais quelle inquiétude. Puis il cessa de répondre à mes lettres. A mon tour je cessai de lui écrire, mais je res-

tais toujours curieux de savoir quels résultats avait donnés sa tentative d'associer, dans une oasis du sud, notre civilisation et l'Islam. Qu'était-il advenu de mon ami, de ses rêves, de son pays étrange? La fortune avait-elle continué de lui sourire, ou bien les inquiétudes, que j'avais cru sentir dans ses dernières lettres, expliquaient-elles son silence? Je me le demandais quelquefois. Enfin, un jour, je ne résistai pas au désir de revoir l'étonnant petit village qui demeurait dans ma mémoire comme un brillant souvenir de jeunesse, et de reprendre avec le Khalife la causerie interrompue.

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