CHAPITRE TV
Je ne m'embarquai pas, à Alger, sur la place du Gouvernement, devant la mer étincelante, dans une patache archaïque, déjà remplie d'indigènes. Je pris plus prosaïquement un de ces petits chemins de fer algériens bien connus pour leur lenteur, mais les souvenirs de mon premier voyage restaient si présents à mon esprit, que le train me parut courir avec une rapidité folle dans
les gorges des montagnes et sur les Hauts-Plateaux que j'avais traversés jadis au trot menu de six pauvres haridelles.
Le ciel était bas et presque froid. Des nuages venus du Nord se précipitaient vers les fournaises du Sud, qu'avait déjà touchées le premier frisson de l'hiver.
De loin en loin, une petite gare lamentablement triste avec son jardinet flétri, la tunique noire du chef de station, les pantalons et les tricots des hommes d'équipe indigènes, et les ballots d'alfa empilés au bord de la voie. Dans ces vastes espaces, où j'avais rencontré naguère une caravane en marche, un iouar, de pauvres tentes autour desquelles pâturaient des chevaux et des
chèvres, je ne voyais plus maintenant que de tristes villages couverts avec des tuiles rouges, et à côté de ces agglomérations, dont la seule vue serrait le cœur, de misérables gourbis, où de petits Arabes presque nus rappelaient par leur maigreur les horribles spectacles de la famine dans les Indes. Cette misère ainsi fixée n'avait rien de la pauvreté pastorale, quasi biblique, que j'avais vue autrefois. Sous la tente, dans le douar, dans la caravane (n marche, on sent toujours cette allégresse qu'ont les êtres parfaitement libres et maîtres de leurs mouvements.
Plus qu*aux autres hommes, la nature semble appartenir aux nomades. Di- là sans doute le regret nostalgique qu'ils
éveillent dans le cœur de celui qui les voit passer... Qu'était donc devenue cette population errante? S'était-elle arrêtée dans ces affreux gourbis, ou avait-elle porté ses campements ailleurs, loin de nos routes et de nos yeux? Penché à la portière, je guettais le moment oii j'allais enfin découvrir l'immense horizon des dunes et les verdures de l'oasis, telles qu'elles m'étaient apparues, un matin, avec leurs reflets bleu de paon sur des terrains couleur d'aurore. Mais la voie ferrée ne suit pas le chemin abrupt et pittoresque que prenait la diligence. Au lieu de gravir la falaise qui borne la plaine saharienne, elle emprunte le lit desséché d'un oued, et je me trouvai tout à coup au but de
mon voyage, sans avoir rien aperçu du magnifique spectacle qui, sous la bâche de l'antique véhicule, m'avait fait oublier, en un moment, la fatigue de cinq jours de route.
Jamais je n'oublierai mon étonnement, ma stupeur, le désespoir qui me prit, lorsque, étant sorti de la gare, je me trouvai seul, au milieu de terrains vagues où grouillaient des cochons noirs, et d'où m'arrivait par bouffées une ignoble odeur de bêtes, de détritus et de fanges remuées. Cinq ou six Arabes en gilets et en tricots, avec des pantalons à carreaux, des plaques de cuivre sur le bras, s'étaient jetés sur mon bagage comme s'ils m'avaient dévalisé, et avant même que je fusse revenu de ma sur-
prise, ils s'étaient lancés au galop dans une sorte de large avenue bordée de maigres peupliers et de trottoirs en macadam.
Un siroco brûlant faisait tourbillonner sur la chaussée des colonnes de poussière ; deux ou trois terrassiers, coifîés du béret espagnol ou du feutre italien, s'en allaient devant moi, avec leurs pelles sur l'épaule. Mes porteurs avaient disparu.
Où étais-je? Ce faubourg d'Europe (jui s'étendait dans la plaine, au bout de cette piste désespérante de monotonie et de lumière, était-ce donc la Ben Nezouh que j'étais venu chercher?
Sur la colline, à mi-côte, j'apercevais l'ancien village arabe, couleur de cendre
et de noisette, si pareil, si mêlé au sol que l'œil l'en distinguait à peine ; mais comme il paraissait petit, minuscule, réduit à rien, au-dessus de tous ces toits rouges ! Plus haut, de blanches constructions pittoresquement groupées : la ville du Khalife, sans doute? mais pourquoi ces lézardes, ces larges pans de ciel à travers les murailles, comme si tout se trouvait, là-bas, dans le plus complet ét-at de délabrement et d'abandon?
Dans le faubourg où conduisait cette étrange avenue, entre des maisons sans étages, uniformément bâties de briques, flottait, comme un brouillard, une écœurante odeur d*anisette exaspérée par la chaleur. D'une maison à l'autre, des
femmes bavardaient dans un patois sonore, et leurs bambins aux tignasses crépues se traînaient au bord des trottoirs ; des rideaux de corde tressée défendaient les logis contre la poussière et les mouches ; suspendues à la porte, des bouteilles enveloppées d'un lambeau de laine humide fraîchissaient au courant d'air. J'entrevoyais, dans les cours, ces haillons si pittoresques aux fenêtres d'Espagne et d'Italie; sur les boutiques, je lisais des noms venus en droite ligne d'Alicante ou de Palerme, Dans cette banlieue saharienne, j'aurais pu me croire transporté au fond des Fouilles ou de l'Andalousie.
Sur la place où flamboyait un étonnant Hôtel de Ville, qui tenait du chalet
suisse, de l'Alhambra, des communs de grands hôtels et des villas d'Asnières, j'aperçus enfin mes porteurs assis sur mon bagage, devant un charmant édifice dont les murs dégradés et les fenêtres en ogive, flanquées de contrevents verts, avivaient jusqu'à la nausée l'impression de surprise et de dégoût qu'on recevait ici de partout. Des colonnades brisées laissaient pendre des terrasses comme des plafonds qui s'écroulent ; des tuiles plates couvraient maintenant ce qui avait été des coupoles ; des stucs gardaient encore dans leur fine dentelle des vitraux à demi brisés, et le minaret, où l'on avait enfoncé une abominable horloge, était souillé du haut en bas par la fiente des
pigeons. Pour mettre le comble à ma stupeur, je vis venir à moi, sous la voûte, Benvenuto Mammo ! Je le reconnus tout de suite à ses yeux toujours larmoyants, et à son doigt coupé. Lui aussi me reconnut, et après avoir manifesté bruyamment son plaisir de me revoir, il m'annonçait avec orgueil que Ben Nezouh avait beaucoup changé, que c'était maintenant une ville française, et que j'allais trouver chez lui tout le confort désirable. En même temps il me poussait vers un escalier malpropre, pour me conduire dans une chambre, lamentable elle aussi, avec ses dalles en morceaux, sa toilette sans marbre, et son lit de cuivre terni sur lequel étaient jetés un infect matelas, une couverture de
ch 'val et une courtepointe en satin.
Au milieu de ces choses sordides Benvenuto Mammo, un affreux sourire sur les lèvres, attendait, je suppose, que je lui fisse un compliment. Je n*eus pas le courage de lui adresser des reproches, et je m'informai de l'endroit où habitait le docteur.
— Le docteur Mafioli? me Jemandat-il d'un ton affable.
— Non, lui répondis-je, le Maire.
— Antonio Gonzalvez?
— Antonio Gonzalvez? répliquai-je de plus en plus ébahi.
Et cette comédie aurait pu durer longtemps, si croyant deviner à je ne sais quoi d'ironique qui perçait sous son air servile, que le drôle se moquait de
moi, je ne l'avais prié poliment de ne pas faire plus longtemps la bête.
— Ah ! le docteur français, notre ancien maire? s'écria-t-il comme s'il fût sorti d'un rêve ou qu'il eût rappelé du fond de sa mémoire quelque souvenir oublié. Voilà déjà cinq ou six ans qu'il n'est plus à Ben Nezouh !
Après ce que je venais de voir, cette nouvelle ne m'étonna pas. Elle ne faisait qu'ajouter une contrariété de plus à mon désenchantement. Je tenais pourtant à savoir comment le Docteur était parti, et tout en descendant à la salle à manger, je questionnai le Maltais.
— Les bicots ont voulu l'assassiner, me dit-il évasivement. Alors, ma foi, il a eu peur et il a quitté le pays...
Et comme je demandais encore où 11 était allé, Mammo se contenta d'ouvrir les bras en écarquillant ses yeux routes.
Pendant ce temps, j'apercevais derrière lui un pauvre diable rachitique, vêtu, comme les autres Arabes que j'avais rencontrés jusqu'à présent, d'un tricot, d'une chéchia et d'un pantalon déchiré qui montrait ses jambes étiques. Il se livrait derière Mammo à une mimique désordonnée et semblait me faire des signes. Mais son patron, qui sans doute avait surpris sa pantomime dans la glace fendue accrochée à la muraille, lui allongea, sans plus d'explication, un formidable coup de pied, et le malheureux disparut, s'évanouit plutôt comme
un songe, laissant pour toute preuve de sa réalité une bottine à élastiques qui lui avait échappé dans sa fuite.
Je demeurai seul en tête à tête avec cette misérable épave et les charcuteries amollies par la chaleur que m'avait servies l'hôtelier. Comme tout le reste de la maison, la salle où j'étais attablé olfrait l'image de cette destruction qui, s'étendant aux moindres choses, semblait plus saisissante encore dans le détail que dans l'ensemble. Les arabesques des murailles disparaissaient sous les piqûres de mouches, les banderoles de papier gluant, les réclames pour des vermouths de Turin ou des anisettes de Barcelone, l'affiche jaune et rouge d'une corrida dans la banlieue d'Oran ;
et sur tant de laideurs, la grande lumière crue qui jaillissait à flots des fenêtres sans rideaux, et la poussière crissante dont les meubles étaient couverts, jetaient la tristesse spéciale à ces grands jours d'Orient meurtriers — cette tristesse plus désespérée et plus irrémédiable que les brumes du Nord et leurs boues.
Soudain, des cris aigus me firent tressauter sur ma chaise, comme si le taureau de l'affiche venait de s'échapper du toril : c'était la signora Mammo qui me souhaitait la bienvenue. De nombreuses maternités l'avaient tout à fait déformée ; ses beaux traits de Madone disparaissaient sous la graisse, et son corps n'était plus qu'une masse crou-
lante, dans la triste robe noire qu'ont les femmes de son pays.
Elle m'apportait des fruits, quelques pommes et des poires, dans un plat naturellement ébréché.
— Oh! oh! lui dis-je d'un ton émerveillé pour lui être agréable, des pommes et des poires ! On voit bien, Signora Mammo, que vous avez aujourd'hui le chemin de fer à Ben Nezouh !
— Mais tout cela pousse ici, monsieur ! s'écrièrent d'une même voix les deux époux offensés.
Et la signora d'ajouter :
— Vous n'avez pas vu nos jardins.
Vous ne les reconnaîtrez plus !
Je frémis du présage. Ces malheureux fruits desséchés ne me promettaient rien
de bon. Je demandai des dattes. J'aurais demandé du caviar, des ailerons de requin ou des nids d'hirondelles, que le couple maltais n'eût pas montré plus de surprise. D'un ton qui n'avait rien d'aimable, mon hôtesse me dit qu'elle « ne tenait pas ça chez elle », et sans se mettre davantage en frais, elle pivota sur ses talons et quitta la salle à manger.
Je ne m'y attardai pas, moi non plus.
Le pressentiment d'un malheur m'entraînait vers ces maisons blanches qui m'avaient étonné de loin par leur air de délabrement, et vers le vieux petit village dont le souvenir éblouissant m'avait ramené dans ces lieux.
Un village? ce n'était plus un village.
mais une butte informe, un amas de terre éboulée. J'y retrouvais encore le silence, mais c'était bien, cette fois, le silence de la mort ! Pas une âme qui vive au milieu de ces décombres devenus le domaine du scorpion et du lézard. Dans les ruelles, sous les passages, plus de burnous étendus. Les mouches elles-mêmes avaient déserté ces parages que n'habitaient plus les hommes. Qu'étaient devenus les anciens hôtes de ces maisons détruites, ces artisans si appliqués à leurs petits travaux dans la pénombre des échoppes, les marchands dans leurs boutiques, le maître d'école à lunettes, les caravaniers et leurs bêtes, le fondouk plein de poussière, de rêve et de voyage, les sor-
cières dévoilées, les Juives au teint pâle, les femmes en habits de fête, et l'homme qui moulait sa petite brique de boue pour perpétuer la vie de ce village? Où était partie la gazelle? où s'était envolé le geai bleu? et les enfants, ces petits garçons si vifs, d'une grâce unique au monde, et leurs sœurs si charmantes, si ingénues et si coquettes, et les Naïliat (1) aux colliers d'or? Je crus reconnaître leur rue, mais elles aussi avaient fui avec leur élégance barbare, et dans les cases où elles faisaient leur toilette, de petits ânes, dont c'était l'écurie, me regardaient avec leurs beaux yeux doux.
(1) Femmes de la tribu des Ouled-Naïl.
Au-dessus de moi, sur le double sommet de la colline, j'apercevais nettement la ville bâtie par le Khalife. Elle m' apparaissait à son tour aussi ruinée que le village. Ce n'étaient que lézardes, pans de murailles autrefois blanches, que l'eau souillait de raies jaunâtres, minarets décapités, coupoles à demi effondrées, où des débris de verre et de faïences jetaient des reflets étincelants. Je retrouvai la place où m'avait déposé autrefois la diligence et d'où j'étais parti dans le joyeux tapage de la fête et des cortèges. La rhaïta et le bendir planaient encore dans ma mémoire audessus de son silence, mais rien ne l'animait plus aujourd'hui que l'ombre mouvante des vautours qui tournoyaient
dans le ciel. Tout près delà, était la ruelle où habitait jadis le Khalife. Je retrouvai sa maison, je montai sur sa terrasse. La petite ouverture carrée où je m'étais penché, et qui donnait du jour à la cuisine, s'était prodigieusement élargie ; la mystérieuse chambre ne formait plus qu'une cave à ciel ouvert, d'où s'étaient envolées, avec les demi-ténèbres, les fées barbares qui la peuplaient autrefois. Je restai là devant ce trou, stupide, anéanti. Les souvenirs se pressaient dans ma mémoire. Je croyais voir étinceler le haut diadème d'or de la charmante enfant sauvage qui nous avait apporté de l'eau fraîche, et, comme disent les poètes arabes, resplendir dans la nuit son visage de lune. Les rêves du
Khalife me revenaient à l'esprit avec une précision angoissante, comme s'ils étaient demeurés sur cette terrasse à m' attendre, comme s'ils montaient indéfiniment de ce trou noir, où jadis les petits fourneaux de braise jetaient, sous les éventails, de légères étincelles, en laissant s'exhaler dans l'air une odeur de bois odorant...
Ah! que n'aurais-je pas donné pour avoir en ce moment mon ami près de moi, et apprendre de lui ce qui s'était passé là ! Partout je distinguais la trace de son action bienfaisante, et du même coup la ruine de ce qu'il avait édifié. Comment expliquer ces ravages? Comment une destruction si complète avaitelle pu s'accomplir dans un temps aussi
rapide, sans que personne parût s'en être étonné ? Et maintenant ce qui m'étreignait le cœur, ce n'était plus la tristesse des ruines, c'était le sentiment d'une tragique aventure où, avec le bonheur d'un homme, deux races, deux civilisations paraissaient avoir sombré.
Quand détournant enfin les yeux de ces murs écroulés, je jetai un regard autour de moi, je vis cette chose plus surprenante, plus inattendue que tout :
la nature même avait changé ! En vérité c'était toujours le même immense horizon, doux à l'œil, flexible et bondissant, dont l'âme restait toute saisie, ce bel enchevêtrement de dunes, cet inextricable écheveau, ces passages infini-
ment subtils d'une couleur dans une autre, et sur la droite, interrompant la ligne bleue de l'horizon, le même petit escarpement rocheux, oij les sables en volutes semblaient des pétales de roses. Oui, c'était bien encore tout cela, mais le sentiment délicieux qu'on éprouvait autrefois à s'enivrer de cette lumière frémissante et de ces arabesques sans fin, pour se reposer ensuite sur les verdures de l'oasis, dans cette ombre placée là comme un oiseau sur le sable, ce repos, cette félicité, ce délice des yeux, rien de tout cela n'existait plus : l'oasis avait disparu ! Les palmiers n'agitaient plus au-dessus des jardins leurs belles aigrettes frémissantes, leurs palmes en faisceau de sabres. A leur place, une
végétation basse et grêle s'étendait le long du ruisseau, et les seuls arbres qui jaillissaient de ces verdures à ras du sol, c'étaient de minces peupliers qui paraissaient plus étiques dans ces vastes champs de lumière. J'eus envie de laisser tout là, de fuir cet affreux séjour, ces beaux lieux déshonorés, sans en rien voir davantage. Mais il y a dans la destruction et la laideur quelque chose qui attire comme dans la beauté. Je finissais par être pris au vertige de cette désolation. Pour m'en pénétrer mieux encore et la contempler à loisir, je montai jusqu'aux blancs décombres que j'apercevais là-haut. De près, je pouvais me rendre compte pourquoi ces gracieux édifices, livrés à l'abandon, avaient été
si rapidement dévastés. Comme toutes les maisons indigènes, ils étaient bâtis de briques faites en boue séchée. Pour îes défendre contre les intempéries, ils n'avaient qu'un léger crépi de chaux ou de minces carreaux de faïence. Dès qu'on n'avait plus été là pour entretenir et renouveler ces revêtements fragiles, la pluie avait raviné les murailles, le soleil les avait fendues, et l'on voyait aussi qu'elles avaient servi de carrière aux gens d'en bas, et qu'ils en avaient arraché tout ce qui pouvait leur être utile. Les rares vestiges encore intacts ne faisaient qu'aviver le regret des choses abîmées ou disparues. J'essayai de reconstituer ce qu'avaient dû être ces villas, ces kiosques, ce casino, ce
hammam, toute cette ville hier encore animée, où je me promenais aujourd'hui comme un archéologue à Herculanum ou à Pompéi. J'errai indéfiniment au milieu de ces ruines quasi neuves, plus tristes mille fois que celles que les siècles ont faites, car ni le temps ni l'imagination n'apportaient là leur mélancolie apaisante. J'entrai dans une cour, j'escaladai une terrasse, je m'aventurai au faîte d'un minaret ; mon arrivée faisait s'envoler bruyamment des corbeaux et des chouettes, les derniers habitants de ces demeures charmantes.
Combien de temps suis-je resté làhaut à rassembler sur ces décombres les souvenirs de mon premier voyage? A la fin rassasié de solitude et d'abandon,
je descendis du côté des vergers, où la signora Mammo m'avait fait prévoir des merveilles. Sur le versant de la colline que je suivais pour m'y rendre, on avait planté des pins dont la verdure presque noire contrastait si violemment avec la lumière éclatante, qu'au lieu de réjouir les yeux, ce sombre feuillage attristait, prenait un aspect funèbre. A deux cents pas de là, commençaient des étendues maraîchères toutes pareilles à celles qu'on voit dans les banlieues de nos villes. Ah ! le triste spectacle, plus triste encore mille fois que celui du village ravagé ! L'oued, divinité de ces lieux, bénédiction de l'oasis, source jaillie du désert par miracle, la rivière des délices où j'avais
VU bondir le charmant cavalier, et les laveuses, jambes nues, rouler et dérouler du pied leur linge sur les pierres polies, l'oued n'avait plus ni lauriers, ni rochers. Sans doute tous ces lauriers-roses qui buvaient l'eau par leurs racines, avaient paru malfaisants aux nouveaux maîtres de Ben Nezouh. Ils les avaient arrachés, et l'on avait fait sauter les roches pour en utiliser la pierre. Dans son vaste lit défleuri, le ruisseau ne formait plus que de petites mares croupies, reliées par de minces filets d'eau où se vautraient des cochons noirs. De tristes peupliers d'Italie allongeaient tout le long des rives leurs ombres rectilignes et faisaient aux sources de l'oued un véritable
bois, OÙ le zinc d'un kiosque à musique jetait des reflets aveuglants. Quelques lamentables palmiers, dont on avait coupé la tête et d*oii pendaient des feuilles desséchées, semblaient n'avoir été conservés que pour rappeler dans ces parages une flore disparue, et là où jaillissait autrefois une forêt magnifique, ne poussaient aujourd'hui que des poiriers, des pruniers, des pommiers, tous nos arbres d'Europe, venus là par quel mystère, par quelle volonté tenace? On eût dit que ces jardiniers, que je voyais courbés sur leurs carrés de légumes, s'appliquaient à tout faire à contresens de ce que réclamaient ici la nature et le climat ; on eût dit qu'ils avaient engagé dans ce désert un duel
avec les éléments, et que dans ce combat singulier les malheureux triomphaient !
Les fruits de ces vergers, je les avais goûtés chez Mammo : le soleil en avait pompé toute l'humidité et le suc. Et pourtant, à la réflexion, ils finissaient par émouvoir ! Ils représentaient tant de labeur et de soins, tant d'amour du sol natal ! Mais tout de suite l'admiration, ou plutôt la pitié qu'on éprouvait devant ces arbres, se transformait en fureur contre la volonté imbécile qui les maintenait là par miracle. Au ras du sol, les plantes maraîchères de nos vergers, les haricots, les salades, les petits pois étaient d'une belle venue, mais au lieu de l'ancien parfum de menthe et de verdure mouillée, s'exha-
lait de la terre une ignoble odeur de purin. Les mille petits canaux, où l'eau coulait sans mystère à travers ce grand potager, reflétaient d'une façon cruelle dans leur réseau éclatant l'implacable azur du ciel. Plus de fraîcheur, plus d'ombre ; aucun chant, aucun ramage.
Les tourterelles ne faisaient plus entendre leurs roucoulements passionnés, qui, dans la poésie arabe, sont l'image même du désir ; les guêpiers à la gorge bleue et aux ailes bronzées ne s'abattaient plus par milliers dans les ramures, ni les aimables bou-béchirs qui annonçaient au Khalife ma venue. Au milieu de ces aridités, la pensée se desséchait, se durcissait comme les fruits euxmêmes. L'esprit n'était plus entraîné,
SOUS une douce nuit verte, à des rêveries colorées de cette tristesse apaisante qui fait paraître l'existence peu de chose et la mort moins encore. A la place d'une mélancolie voluptueuse, je ne ressentais plus que ce que la vie porte en elle de sec, de dur et d'implacable. Il pouvait être six heures du soir. Je me souvins alors de ce lointain vendredi où, à pareille heure à peu près, j'avais gagné un cimetière arabe dont j'apercevais la Kouba. Charmant vendredi d'autrefois ! Des femmes dans leurs voiles de fête, accroupies au milieu des tombes, bavardaient en prenant une légère collation ; leurs rires, leurs bracelets et le bruit de leurs voix jetaient dans ce champ du repos une
animation imprévue ; la vie et la mort voisinaient là dans une familiarité gracieuse, comme si rien ne pouvait être plus agréable aux défunts que d'écouter ces femmes et de participer aux potins du village... Tout cela, je me le rappelais avec autant de netteté que si de nombreuses années ne s'étaient pas écoulées. Mais la mémoire conserve ce que le temps détruit. La Kouba servait ce soir de refuge à de petits Siciliens qui gardaient un troupeau de chèvres en jouant de l'accordéon ; les bêtes gambadaient au milieu des tertres et des pierres, où un ciseau primitif avait tracé quelque signe religieux et creusé de petits godets, dans lesquels s'amasse l'eau des pluies pour que l'oi-
seau vienne y boire. Ils étaient gracieux ces enfants, mais leur accordéon geignard déshonorait jusqu'au souvenir que j'avais gardé de ce lieu. Elles étaient charmantes ces chèvres, mais leurs sabots éparpillaient sans respect les pieux débris de poterie que les Mzabites ont coutume de placer sur les tombes, pour symboliser que la vie est chose fragile et que jamais deux existences ne se ressemblent tout à fait, pas plus que deux tessons ne sont jamais pareils. Derrière moi, le soleil descendait sur l'horizon. De froides blancheurs, des gris d'ardoise s'établissaient partout. L'astre mourait sans grandeur, sans éclat, sans réfléchir avec pompe, comme il fait dans nos pays d'Occident, ses rayons dans l'air
brumeux. Déjà la nuit semblait s'être emparée de toutes choses, lorsque soudain, du côté de l'Orient, je vis jaillir les feux d'une extraordinaire aurore. Des lueurs roses, parties du couchant, gagnaient rapidement le ciel, laissant l'obscurité derrière elles, pour allumer devant moi un prodigieux incendie de flammes pourpres et orangées. Les maisons, les rochers et la colline sur laquelle étaient posés l'ancien village arabe et la ville du Khalife, ne formaient plus maintenant qu'un bloc d'un rose doré.
La falaise où j'étais monté allongeait son ombre noire sur le faubourg italoespagnol et le noyait dans les ténèbres. Des fumées qui sortaient des toits jetaient au-dessus un léger voile d'un gris
bleuâtre et laiteux, qui semblait supporter la Ben Nezouh moresque, violemment éclairée par le soleil couchant.
Quelques rochers déchiquetés qui la dominaient de leurs masses étranges, bizarrement sculptées par la pluie, le vent et les sables, semblaient faire partie de la ville, et l'agrandissaient sans mesure. Les formes capricieuses qu'avaient prises les maisons ruinées, ajoutaient à l'effet grandiose qu'elles produisaient dans le crépuscule. La réalité et le rêve, la destruction et la force créatrice, tout concourait à créer dans ce désert, à cette minute, pour le passant que j'étais, un spectacle de féerie. Ainsi, dans les contes persans, apparaissent au voyageur les cités disparues.
C'est la ville de cuivre ou bien de pierreries, dont les remparts brillent de mille feux et aveuglent qui les contemple ; c'est Menzah et Sohoud, perdues au cœur des dunes, au plus profond des sables, dont personne ne connaît plus les chemins et sur lesquels tombe un jour quelque caravane égarée... La Ben Nezouh que j'avais devant moi, la Ben Nezouh du Khalife, paraissait avoir subi le sort de ces villes légendaires. Il semblait qu'elle ne reprît de vie qu'à l'heure crépusculaire du rêve, comme si c'était ici la légende qui imposât ses lois à la réalité, ou la fatalité qui voulût qu'une ville au bord du désert ne fût jamais qu'un mirage.
Cette vision ne dura qu'un instant.
Tout s'abolit, s'évanouit dans le rapide crépuscule qui précède la nuit. Une même ombre verte confondit toutes choses ; des tintements de cloches, une sonnerie de clairon et les braiements d'un âne me rappelèrent à la réalité, vers laquelle je m'acheminais à pas lents, pour retarder le plus longtemps possible le moment où j'allais me retrouver dans cet affreux bourg d'Europe, face à face avec Mammo. Et tout en marchant, je pensais : dans ces villes des Mille et Une NuitSy comme tout à l'heure m'apparaissait Ben Nezouh, habite toujours une humanité figée dans son dernier sommeil. Les gens sont là depuis des siècles, tels que la mort les a pris. Ah ! si du moins la ressemblance
de cette Ben Nezouh trop réelle, dans laquelle je vais entrer, avec les villes de légende pouvait aller jusqu'au bout ! Si les habitants qui la peuplent pouvaient être, eux aussi, tombés dans un sommeil éternel ! Et si revenant à l'hôtel du Petit Sahara, je n'avais qu'à toucher Benvenuto Mammo pour qu'il se réduisît en poussière !
J'en étais là de mes pensées, quand surgit de l'ombre du soir le bizarre petit personnage que j'avais vu, en arrivant, gesticuler derrière Mammo, et que le coup de pied de son maître avait fait si prestement disparaître. Il se tenait immobile à quelque distance de moi, son troupeau de cochons noirs derrière lui, un pied nu, l'autre chaussé, et sur
les lèvres le même sourire grimaçant, dont la signification continuait de m'échapper.
— Tu ne me reconnais donc pas?
finit-il par me dire dans un langage impossible que je ne comprenais qu'à peine, et que j'aurais plus de peine encore à essayer de reproduire. Je suis El Malti ! El Malti !
Et il se remettait à sourire, comme si ce mot eût été un talisman qui devait m'inonder de lumière.
Alors seulement je me souvins du petit domestique qui, durant mon premier séjour, m'apportait chez Mammo le déjeuner du matin, me cirait mes chaussures, et m'avait guidé autrefois à la maison du Khalife. La reconnais-
sance était faite, nous nous mîmes à essayer de nous comprendre tous ks deux. Ce triste garçon minable, tout couvert de la même crasse que le petit troupeau de porcs attaché à ses pas et qui, enhardi peu à peu, formait le cercle autour de nous, c'était vraiment la première impression agréable que je trouvais à Ben Nezouh !
A travers ses explications, je finis par démêler que mon ami avait quitté depuis six ans l'oasis, et qu'il vivait chez des Nomades, aux alentours de Guerrara.
Je récompensai El Malti de quelque menue monnaie. Il s'en saisit avec avidité et me baisa la main. El Malti ! une épave, une risée, un Musulman qui gar-
dait des cochons ! c'était là tout ce qui restait de ces Arabes qui vivaient ici, depuis des siècles, dans une parfaite harmonie avec la nature et le ciel, de • cette population raffinée, amie du rêve et du furieux plaisir, chez qui richesse et pauvreté étaient choses à peu près semblables, et où même cette pauvreté semblait une noblesse de plus...
Et maintenant qu'allais-je faire? Reprendre le train pour Alger? C'était le plus simple et le plus sage. Mais la curiosité de savoir ce qui s'était passé dans cette malheureuse oasis faisait naître en moi le désir de pousser plus loin ma route, d'aller jusqu'à Guerrara, à la recherche du Khalife. Seulement, où était Guerrara? Par quels moyens y
atteindre? Les renseignements d'El Malti étaient bien vagues, et une fois là-bas, qui m'assurait que j'y rencontrerais mon ami?
A l'hôtel, je me rendis compte des difficultés et de la fatigue que représentait ce voyage, de cinq ou six jours au moins, en diligence ou à cheval, et j'y renonçai tout à fait. Le premier train pour Alger ne partant le lendemain qu'à midi, j'avais encore dix-huit heures à passer à Ben Nezouh. Je me rappelai la promenade que le Khalife avait faite autrefois, en se répétant à lui-même les strophes de l'Émir Abd El Kader. Il me restait assez de temps pour la faire à mon tour, et aller dans la matinée jusqu'aux dunes plonger mes mains
dans du sable encore pur. J'employai la fin de la soirée à préparer cette petite excursion. Rien d'ailleurs n'était plus simple. Mais sans doute il était écrit que cette promenade d'un matin me conduirait au cœur des sables, à près de cent lieues dans le Sud.
Le lendemain, d'assez bonne heure, monté sur un mulet rétif, je sortais du village. J'avais déjà traversé les jardins, lorsqu'au moment de franchir l'oued mon mulet s'arrêta net devant des flaques de sang croupi qui provenaient d'un abattoir. Pour le décider à marcher, j'allai casser une baguette à un des peupliers de la rive. Aussitôt, un indigène, accouru à toutes jambes, saisit
ma monture à la bride, et dans le charabia du lieu me réclama mes papiers.
Je crus avoir affaire à quelque maraudeur et je me disposais à lui faire lâcher prise, mais il m* exhiba fièrement une plaque de cuivre qu'il portait sur le bras : c'était le garde champêtre.
D'une main tenant mon mulet, de l'autre la branche cassée, il nous ramena tous les deux, ma bête et moi, à Ben Nezouh, au milieu des enfants ameutés et des ricanements de la population qui semblait prendre grand plaisir à ma mésaventure. Au commissariat de police on me dressa procèsverbal. Ma promenade était manquée ; de plus, je devais à deux heures comparaître devant le juge. Il n'y avait
LA FÊTE ARABE 14i
donc pas à penser prendre le train aujourd'hui.
Le bruit de mon arrestation avait fait le tour de la ville. Quand j'arrivai au tribunal, tout Ben Nezouh était là, — fronts bas et têtus de Siciliens, profils busqués de Calabrais, larges épaules de muletiers andalous, cheveux gras de toreros, paupières enflammées de Maltais. Un seul Français, le Juge, dont le visage inexpressif rendait presque sympathiques les brutes qui nous entouraient.
On appela d'abord quelques affaires de minime importance, rixes au jeu de boules, ivresse et tapage nocturne. Deux des contrevenants étaient des Italiens ; le troisième. Espagnol naturalisé Fran-
çais. Tous employaient d'ailleurs le même extravagant jargon, où semblaient broyés, concassés, les différents patois de la Méditerranée. Cela m'intéressait vivement, mais n'intéressait que moi seul. L'auditoire n'eut d'attention que lorsque mon tour arriva. L'étonnant garde champêtre commença par faire le récit des événements du matin ; le juge me demanda ensuite si j'avais quelque chose à dire. Pressé d'en finir au plus tôt, je lui répondis qu'en effet tout s'était bien ainsi passé.
Il prit alors la parole :
— Monsieur, me dit-il à peu près, comment un Français tel que vous, un homme évidemment instruit, a-t-il pu commettre un acte qu'on pourrait à
peine excuser chez un Arabe ignorant?
Vous ne savez donc pas au prix de quels efforts ces peupliers, que vous cassez, ont poussé sur ces rives où Ton ne voyait autrefois qu'une végétation sauvage?
Ignorez-vous que ces arbres utiles transformeront bientôt ces déserts, qu'un jour ils couvriront les collines, et retenant l'eau par leurs racines, attirant les nuages par leurs cimes, ils modifieront le climat et l'aspect de tout le pays? Sentez l'inconvenance de l'acte que vous avez commis, que ce soit là votre vraie punition ; mais pour l'exemple, je me vois, à mon très grand regret, obligé de vous condamner à quinze francs d'amende. »
Un murmure approbateur accueillit
ces paroles, et je crois bien que, n'eût été la majesté du lieu, tout le monde aurait applaudi.
Pour moi, le cas de ce bavard m'intéressait, à cette heure, infiniment plus que le mien. Ce falot personnage qui, de toute évidence, ne pensait qu'à flatter les gens entassés dans la salle, ce représentant de la nation conquérante, avec cette âme de vaincu au milieu de tous ces métèques, m'apparaissait plus répugnant que l'affreux Mammo luimême ! Tandis qu'il s'écoutait complaisamment parler, je songeais au pauvre Khalife, et je me disais à part moi : a Évidemment, s'il n'a eu pour le défendre contre cette racaille méditerranéenne qui paraît triompher ici, que des gens
de cette sorte, je ne m'étonne plus maintenant qu'il ait été débordé ! »
Cette dernière impression et le spectacle de ce compatriote sans force et sans dignité dans ce village exotique, changèrent ma résolution. Du coup, je ne vis plus les difficultés du voyage.
Un sentiment profond d'homme humilié dans son propre pays s'était emparé de moi. Je n'avais plus qu'une pensée : savoir enfin ce qui s'était passé là, comment en moins de dix années un Français était devenu un véritable étranger dans une oasis algérienne, et les péripéties du drame mystérieux où toute une race avait sombré, entraînant dans son désastre notre civilisation même.