ODETTE
Le comte.— Ah ! comme j'aurais dû vous tuer!
Odette.— L'épouse, peutêtre, mais la mère?...
Vous n'en aviez pas le droit. C'est vous qui m'avez défendu d'être mère!..
Qui donc m'a, la nuit, dérobé cette enfant?
Le comte. — Fallait-il aussi la confier aux soins de votre amant?... Vous ai-je défendu de la voir?...
Odette. — Ali ! oui, chez une autre, en visite... Et pour la confier aux soins d'une bonne... et lui apprendre à me mépriser, à me haïr?
Le comte. — Non, ollo vous croit morlo.
L\ FlAM.MINA. — (jUCls
que soient mes torts envers vous, je veux voir mon lils, je le veux!
Odkïte. — Je ne demande plus, j'exige! — Je vous somme de me laisser voir ma fille!
Quels que soient les éclats de colère, le cynisme de la femme et la longue discussion des faits de ménage, dans la scène d'Odette, la scène d'Odette reproduit le thème exact de la Fiammina. C'est identiquement le m^'me fonds, ce sont les mêmes sentiments, les mêmes passions, les mêmes intérêts qui sont en jeu, et qui vont aboutir à la môme conversion.
Le dénouement, dans Odette, est amené par des scènes et par des effets de théâtre déjà suffisamment détaillés dans ma première lettre, et qui se trouvent pages 81, 82, 106, 107, 108, 114 et 115 de la Fiammina.
Tels sont les laits prouvés, patents, indéniables.
Les défenseurs déclarés de Sardou, se cantonnant dans leur haute appréciation, toute philosophique, des droits do la Propriété littéraire, sont accablants à ce point de vue du plagiat.
Voici ce qu'ils écrivent :
« Quel est celui de nous qui, le soir do la première représentation, ne s'est écrié : « Tiens : c'est la donnée de la Fiammina » (Sarcey.)
(Le Temps, 5 décembre.)
« — M. Sardou m'a pillé ma Fiammina » s'écrie M. Mario Ucliard. — Je viens de relire la Fiammina... Savez-vous que M. Mario Uchard a raison ! (Weiss.)
{Le Figaro 16 décembre.)
— Hé! certes {la Fiammina et Odette), c'est bien le même sujet!.. 11 y a, de plus, des développements tout à fait analogues, comme il arrive quand on part d'un point de départ commun, et même des rencontres de mots... Si j'avais à juger ce procès, je dirais qu'incontestablement M. Sardou a refait la Fiammina. (Fouquier.)
{Le A7A'e Siècle, lo décembre.)
Abstraction faite des réserves contenues dans ces trois articles, sur les libres franchises du plagiat, est-ce assez clair, assez net, assez précis?
Abordons maintenant la discussion de ces principes, ou de CCS théories littéraires qu'il n'est plus permis d'éluder, et dont il importe de préciser la valeur en face de la loi.
— « Il y avait cinquante mille francs à gagner avec les débris de la Fiammina, a écrit Sarcey.
Sur ce mot qui résume si bien le cas de Sardou, Alphonse Daudet (à qui j'adresse ici mes vils compliments, sans le connaître) a fait l'article suivant en un de ses remarquables feuilletons du lundi.
Il n'en faut point passer un mol, ne fût-ce que pour admirer la laii.iiur (lu'il y i>arlt'.
« J'attribuais l'autre jour la détresse intellectuelle de nos théâtres à l'incapacité des directeurs, à leurs préoccupations exclusivement marchandes ; mais la critique est encore plus coupable. Je n'en veux pour preuve que le dernier feuilleton de Sarcey sur Odette et l'admirable sang-froid de sa réponse aux accusations portées contre la pièce de Sardou. « On le chicane dit-il, sur les emprunts qu'il a faits ; on rappelle que telle scène vient de Mias Multon, telle situation de la Fiammina... Eh! bon Dieu, qu'est-ce que cela fait ? Que m'importe, à moi, public, que la pièce qui m'amène vienne de Chaillot ou de Pontoise?... Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est déjà pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le faisons ...»
L'écrivain qui a signé ces lignes tient le premier rang parmi nos critiques dramatiques. Il le doit à un labeur acharné, consciencieux, à la solidité et à la droiture de son esprit, surtout à la joie singulière que lui apporte encore aujourd'hui ce métier de chroniqueur théâtral, depuis si longtemps qu'il l'exerce. Sarcey aime le théâtre comme il l'aimait à dix-huit ans; il s'y amuse en normalien, en potache, même il retourne voir les pièces. Aussi s'entend-il à les raconter, à débrouiller les complications de leurs malices les mieux enchevêtrées, à nous montrer l'envers d'un canevas plein de nœuds, de fils rompus, de ficelles en pa-
quet. Par tout cela, par l'assiduité de ses leçons, sa connaissance de la technique et du personnel des théâtres, il s'impose au public, aux comédiens, aux directeurs, à ses confrères. Bon nombre de critiques, gens à courte vue, privés de diagnostic et d'idées personnelles, se font une opinion avec sa lippe ou son sourire des soirs de première, le suivent dans les couloirs, l'entourent, prennent son mot d'ordre :
Eh! bien, cette fois, il est joli le mot d'ordre!.
« Comment, il y avait une pièce à faire avec les. débris de Miss Multon et la Fiammina, une pièce qui pouvait avoir cent représentations et rapporter cent mille francs, et vous ne l'auriez pas faite .-vous êtes des idiots, mes amis ! »
« Sardouest un emprunteur soit!... mais puisque sa pièce fait de l'argent, qu'importe qu'elle vienne de Chaillot ou de Pontoise. »
C'est la théorie des gens de théâtre, étrangers pour la plupart à toute préoccupation littéraire, mais étrangers à un point qu'on ne saurait croire, quand on ne les a pas approchés. Je me rappellerai toujours ma stupéfaction à un dîner d'auteurs dramatiques — et des fameux — où je fus invité, il y a deux ou trois ans. Jamais je ne me suis senti aussi gêné. On ne parlait que de receltes, tantièmes, droits d'auteur, droits de billets, lecture de rapport, séances, commissions... Pas une de ces bonnes causeries de métier comme nous en avons entre gens de lettres, pas un de ces regards sur le comique des hommes et la tristesse de la vie, pas
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un lie ces mois qui bousculent une table, l'ont danser le vin dans les carafes et monter la llamme des bougies. Rien... des chiffres. Je n'en revenais pas. Il me semblait que je dînais avec le Conseil d'administration de quelque grande Compagnie ; des Parisiens corrects, ôduqués et sans lecture, la face grave, l'œil farceur, et des rides de gens de Bourse, Le lait est qu'à peu d'exceptions près, tout ce monde du théâtre c'est le inonde des affaires. On n'y travaille pas, on opère, on spécule, on négocie au comptant. Il y a une cote des valeurs chez Péragallo ; des hausses, des baisses, un mouvement de marché où la littérature n'est pas admise.
Jusqu'à ce jour cependant, à défaut de conscience artistique, la peur des journaux et de Ja critique tenait tout ce trafic en bride. Mais, du moment que la critique renonce et que les gendarmes entrent dans le rond, attendez-vous à en voir de belles.
On ne se donnera plus la peine de démarijuer ; on imitait, on traduira... Ceux qui empruntaient voleront !.. Et le public sera le dernier^à s'en plaindre.
En effet, qu'est-ce que je demande, moi, public? Avant tout à ne pas me fatiguer. Le matin encore, je suis frais, dispos; mais le soir, quand j'arrive au théâtre, j'ai le poids de toute ma journée sur le dos, la tête vide, sans mémoire, incapable d'attention, j'aime les redites, le déjà vu, les choses sur lesquelles j'ai mon idée laite et qui ne me mettent pas l'esprit en perplexité. — De Cliaillot ou de Pontoisc, peu m'importe! Quoique, au fond, je préfère
Chaillul, parce (jue c'est plus connu. VA quelle lieiié de pouvoir se dire : « M. Sarcey est de mon avis ! . . .
Eh ! bien, soit ! Sarcey fait loi, acceptons son Code. Mais qu'il reste convenu, une fois pour toutes, que le théâtre et la littérature sont choses absolument distinctes. Gens de lettres et gens de théâtre. Et plus rien de commun entre nos deux professions...
D'un côté le métier facile, de causerie plutôt que d'écriture, une sorte de littérature debout, improvisant à l'avant-scène, sans invention, sans effort ni scrupule, d'un idéal juste aussi large que les feuilles d'émargement de V agence Péragallo ; toutes les veuleries de la collaboration, toutes les complaisances du reportage, et les soupers, et la godaille, le désheurement frénétique d'une existence de joueur.
Oc l'autre côlé, le travail aclianié, rélléchi, solitaire; l'eifort stérile ou glorieux, mais d'ambition toujours plus hardie et plus haute.
Au théâtre, la convention de tout, du style, du sentiment, fausses mœurs, fausses audaces, la même pièce qui revient du clichagc, fatiguée, sans empreinte, et qui fait, chaque fois, plus déplaisir; pour le livre, au contraire, l'étude de la vie, les re- (îherches incessantes et fécondes, de mots, d'idées, le besoin d'être vrai et de rester artiste; d'habiller la phrase sans l'endimancher, sans (|ue la peur de se salir l'empêche de jouer, de se rouler, de se garder naturelle et souple, et c'est à cela surtout (jue le sang de nos veines s'épuise.
Je sais bien, parbleu ! (^uc nous avons aussi nos
IN DOSSIKIî
emprunteurs et nos pillards en litlérature ; mais ceux-là sont connus, montrés au doigt, et nous n'en sommes pas encore à dire : « Eh ! bon Dieu, ([u'cst-ce que ça l'ait? »
Alphonse Daudet.
A son tour, M. Jacques Lozère a écrit les lignes suivantes :
c Odette osl bien la fille de la Fiamminn et, adaptée par le plus parisien des Quarante, elle a beau paraître attifée de costumes à la mode, étriqués et pimpants, ce n'est plus seulement de profil qu'elle ressemble à sa mère.
» Si l'on excuse les singulières libertés d'en haut, on a raison, en effet, de dédaigner les brigandages d'en bas. S'il est permis de gagner ciiKjuante mille francs avec des idées, des mots, des situations spirituellement dérobées : pourquoi refuser cinq ou dix louis aux escrocs qui volent des pages entières ?
)) En notre temps de classifications littéraires, M. Sardou, lui aussi, est devenu chef d'école, il peut renier ses disciples et vouloir couper cette queue, le troupeau suit le maître, et, dans la presse imprudemment prise pour juge, il y a des gueux et des humbles qui ne se découvrent pas devant le roi des airangeurs. »
Jacques Lozère.
Comme partageant cette opinion et cette appréciation du plagiai, il faut surtout citer Auguste