‹ La fiancée de BénarèsChapitre 11 sur 17 · DE LEURS MOEURS, LEUR COSTUME ET LEURS DEVOIRS · texte numérisé non relu

DE LEURS MOEURS, LEUR COSTUME ET LEURS DEVOIRS

Les Balladéras ou Bayadères , ont reçu des Portugais le nom sous lequel on les connaît en Europe. Les Indiens les nomment Devedassies ou Daatscheries. Une danseuse attachée au service d'un temple et vivant dans son enceinte, est une Devedassie. Une danseuse qui voyage et qui promène ses talens et sa beauté, dans les différentes pagodes de Flnde , est une Daatsc/ierie.

On les appelle encore XesArajnbhés. Rambké^ déesse de la danse , est fille de Soresouùe 1

[Saraswatie , Sarâstie) , déesse de l'harmonie et de la musique; elle a eu à'indro ou Indra, dieu de l'atmosphère , deux filles , JVandie ou la Volupté et Bringie ou le Plaisir.

Les Devedassies , Arambhés ou Bayadères , sont en effet les prêtresses du plaisir , de la volupté , de la musique , des grâces et des arts. Rambhé est regardée comme leur mère ; leur protecteur est l'amour, le dieu Kaam ou Cama, le dieu des illusions du cœur. Kaam, fils de Maja , déesse de la ruse et de la grâce ; Kaam , que les Indiens représentent tenant à la main un arc de canne à sucre et des flèches de roses ou est cachée une abeille ; Kaam , le compagnon et l'ami fidèle de Vassent , le dieu du printemps, reçoit chaque année les offrandes des Devedassies.

Ces Prétresses se divisent en plusieurs classes; les deux premières classes jouissent dans l'Indostan de prérogatives presque aussi étendues, que celles que les Romains avaient accordées

k leurs vestales. Consacrées aux autels de Visluwu et de .S'/VZxz , elles apprennent de bonne heure à lire, à écrire, à réciter les poèmes sacrés , à chanter les Mongols, les Oupadas et les Khejours. Les poèmes de la religion indienne forment leur lecture. Des Pundits les instruisent des règles de la versification de leur pays. Placées sous la sauve-garde publique, elles reçoivent le nom de Béjoumées, nom qui n'est donné qu'aux épouses des princes; elles s'exercent entre elles à former les danses gracieuses , qu'elles doivent répéter dans le temple et dans les cérémonies publiques. Leur main tresse les guirlandes destinées à parer les idoles; ce sont elles qui chantent les victoires et les amours des divinités indiennes; qui purifient la laine des Boskrous ou vêtemens sacrés , qui entretiennent les lampes du temple et qui allument le feu de l'holocauste. Les Devedassies de seconde classe, avec moins de privilèges , ont plus de liberté. Elles choisis-

sent le lieu de leur demeure ; et les prêtres exigent seulement qu'elles se trouvent réunies tous les jours en assez grand nombre pour le service du temple. On les voit, comme les danseuses de première classe , suivre les processions publiques. Souvent appelées aux festins des grands , elles y chantent Fépithalame ; elles assistent aux funérailles et récitent les hymnes de la mort.

Il n'est point permis à ces deux classes de femmes de se livrer aux hommes qui sont regardés comme impurs , aux Européens , aux Mahométans et aux indigènes des classes inférieures ; des peines horribles sont prononcées par les livres saints , contre la Devedassie et son amant , d'une classe inférieure ; mais il leur est permis de choisir dans les hautes castes un amant de leur goût.

Une Devedassie de première classe ne peut sortir que de la principale caste des Boischés. Celles de la seconde classe sont choisies dans

les principales castes des Sudders. Les Tantirbas ou tisserands , lorsqu'ils ont cinq filles, se font un devoir d'en consacrer une à quelque temple.

On ne reçoit une Devedassie qu'après l'avoir soumise à un rigoureux examen : elle doit être jolie, bien faite, n'être attaquée d'aucun mal , ou sujette à aucune infirmité héréditaire , et n'être point marquée de petite vérole. Elle doit être ou très-jeune et non encore nubile , ou fiancée. Le grand-prêtre , que les parens instruisent de leur désir, se transporte chez eux. S'il accepte leur offre , il leur fait signer le logno - porr , ou traité par lequel le père et la mère renoncent à toute espèce de droits sur leur fil le -

Revêtue des plus riches habits , la jeune Devedassie est conduite au temple en triomphe. Les autres prêtresses la reçoivent et la baignent dans le tirtha , ou l'étang du temple. Les vêtemens sacrés lui sont donnés, étoile

prononce le vœu d'embrasser le culte du temple. Le grand -prêtre détache une couronne de fleurs placée sur la tête de l'idole, et la passe au cou de la Devêdassie. On lui perce les lobes des oreilles pour y suspendre de; bijoux d'une forme particulière , et dès-lors la Devêdassie est consacrée au service de la divinité.

Il y a beaucoup de grâce et d'élégance dans le costume des Devêdassies. Leurs cheveux noirs , baignés dans le parfum du Pieschtok , et brillans comme le jais, forment une longue tresse , ornée de plaques d'or, et terminée par une houppe de soie et d'or filé. Le Tschormka, large disque d'or,étincèle sur le sommet de leur tête. Partagée sur le front en deux parties égales, leur chevelure tombe le long des tempes, et se cache derrière leurs oreilles , oii elles sont soutenues par quelques chaînettes dor dont les bouts vont se perdre dans la grande tresse.

Elles portent plusieurs anneaux d'or, et

quelquefois des pierreries suspendues à leurs oreilles. Elles se lardent , tantôt avec le go/idha-hoiiedra, espèce de souchet , d'un jaune doré, tantôt avec le souchet ordinaire , qui râpé dans l'eau donne un beau vermillon.

Sur leur front est placé un petit cercle d'or, attaché sur la peau par le moyen d'une espèce de gomme , appelée licas. Leurs paupières ordinairement très-longues , sont teintes en noir avec le tschokko-tschaaî , espèce de composition dont l'antimoine est la base. Cette teinture donne aux yeux une vivacité singulière , et les fait paraître plus grands qu'ils ne le sont en effet.

Leur cou est garni de plusieurs chikols , ou chaînes d'or. Un léger tissu, nommé le rawké , couvre leur gorge et la contint : il est lacé par devant ; mais les deux bouts inférieurs sont attachés par des boutons de perle audessous du sein. /Vu lieu de détruire par la l>,\leinc- et le corset ce présent de la nature , les

Indiennes l'enveloppent et le soutiennent sans le comprimer : quelques-unes, plus soigneuses encore, l'enveloppent dans des formes à jour, faites d'une écorce souple, auxquelles on donne la couleur de la chair , et qui s'attachent sur le dos avec des rubans.

Leur corps est nu depuis l'estomac jusqu'au nombril. Là commence un pantalon étroit , formé d'une étoffe de soie rayée. Un morceau d'étoffe de neuf aunes de longueur sur une aune ou une aune et demie de large , enveloppe plusieurs fois la partie inférieure du corps 5 serré sur les reins , il forme par devant des plis nombreux. On l'attache sur les hanches avec une ceinture d'argent battu , qui se ferme au moyen d'un ressort en cercle , et par dessus laquelle retombent les bouts supérieurs de la pagne.

Une espèce de voile d'une étoffe légère ci transparente, cache un peu leur sein, pàss< par dessus une de leurs épaules, floUe sm

leur dos comme une écharpe : les deux bouts sont caches dans la ceinture.

Elles se chargent les bras , les jambes , tous les doigts des mains et des pieds , d'anneaux et de bagues d'or. Elles se peignent le bout des ongles d'une couleur rouge tirée d'une plante connue sous le nom de mindie ou laksc/ia. Mais leurs ornemens les plus aimables et les plus ordinaires sont des guirlandes de fleurs. Il est rare qu'elles marchent sans tenir un bouquet à la main. Le voyageur hollandais, Jacques Haaffner , qui a dû la vie à une jeune Bayadère , la belle Mamia , décrit ainsi d'un style naïf, auquel nous ne changerons rien , l'aspect de ces jeunes prêtresses , et le prestige qui les environne.

« Une jeune et jolie danseuse , dans toute » sa parure , avec ses mouvemens aisés et sa » démarche molle et légère , est une créature p enchanteresse et séduisante. Sa coiffure pi- » quante et simple, une gorge charmante qui

» se cache et se montre à moitié; la beauté de ses » bras , les plis artistement dis posés d'une robe , » qui indiquent d'heureux contours , sans les » dévoiler; le jet gracieux et léger de son >J écharpe ; tous ses vêtemens sont en harmonie » avec sa beauté naturelle , et contribuent à la » faire ressortir. Chacun de ses mouvemens a » une grâce nouvelle ; chacunede ses poses ins- » pire une volupté enivrante qui ne blesse » jamais la pudeur. »

La danse, pour toute autre femme qu'une Bayadère , serait un crime. Mais chez les Devêdassies cet exercice plein de grâce , et consacré aux dieux , est une partie du culte. Lorsqu'elles s'approchent de leurs idoles, elles doivent s'être baignées , n'avoir mangé ni oignon , ni ail , ni aucune des viandes réprouvées par les dogmes nationaux. Il faut qu'elles ne soient ni malades , ni blessées ; quelles ne ressentent pas la plus légère indisposition , et qu'elles ne soient point enceintes.

Leurs genres de danse sont nombreux. Tantôt leur corps, par des mouvemens doux et vifs tour à tour, séduit l'œil sans l'étonner; tantôt elles bondissent et parcourent , d'après des règles prescrites , un vaste espace de terrain ; mais elles triomphent surtout quand il s'agit, par une pantomime , de faire le récit muet d'une aventure , d'un combat , d'un enlèvement, d'une intrigue. Elles ne torturent point leurs membres ; jamais leur expression ne grimace : toutes les attitudes de leur corps sont éloquentes et précises.

Avant la danse, elles se tiennent en rond, couvertes de leurs voiles. Le tourte, instrument dont le son rappelle les notes monotones du basson ; le nagassarem , espèce de hautbois qui donne des tons mélancoliques ; le carna , espèce de flûte; le talan , cymbale composée de deux bassins de cuivre; le matalan , petit tambour que l'on frappe avec les mains; le dooly caisse immense qui résonne sous deu\

baguettes, retentissent tour à tour. Enfin, l'ouverture se termine, et les Devêdassies découvrant toutes à la fois leurs visages, s'avancent et se placent. Le maître , ou chellmbikaren , marche après elles et dirige , du geste et de la voix, leurs pas étudies. Il agite deux castagnettes d'acier et de cuivre , dont le son règle leurs mouvemens. Elles se mêlent, se groupent , se séparent avec un goût et une grâce admirables. C'est ordinairement dans les assemblées secrètes, à l'ombre de l'ala, au milieu de jardins embaumés , qu'elles déploient tous leurs talens. L'odeur enchanteresse des fleurs et des parfums , le chant , la musique , la volupté de leurs attitudes, captivent le cœur, embrasent les sens.

Ces prêtresses de la volupté sont modestes dans leur démarche, fidèles dans leurs amours. Plus d'une Bayadère s'est brûlée sur le corps de son amant. Rarement voit-on les affections de ces femmes , une fois payées de retour ,

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changer d'objet. Si elles ont des enfans, ce qui est rare , leurs filles deviennent Bayadères, et leurs fils , j ont ris ou musiciens.

Les Bayadères de première classe sont presque toujours attachées à des Brahmes ou Xetries ; celles de la seconde ont pour amans des marchands banians et des seigneurs. Elles cherchent peu à tirer parti de leurs charmes ; on ne les voit pas , après avoir ruine celui qui les aimait , passer entre les bras d'un plus opulent possesseur

Les dernières classes mêmes de ces femmes , celles qui voyagent â travers l'Indoustan , et que Ton nomme Nataks , Kaans , Kouthênies , Soutredharies , ne connaissent point la monstrueuse alliance de la cupidité , de la fourberie et de la volupté. On les paye, il est vrai ; mais si l'amour leur est étranger, elles portent dans ce genre même de vie une probité parfaite. Et si une fois elles aiment, ce

sentiment seul les entraîne; la pensée d'un lucre leur est odieuse.

Telles sont ces courtisanes de l'Inde que tant de voyageurs ont représentées sous des couleurs différentes : Goethe, dans une élégie charmante , et l'auteur français des Bayadères , sont les seuls qui jusqu'ici aient retracé fidèlement leurs mœurs. Changer l'amour en métier, le plaisir en habitude , est le malheur et non le tort de leur vie : la volupté est leur culte; mais elles ignorent et cette coquetterie de l'esprit , qui cherche des victimes sans trouver le plaisir, et cette galanterie froide , Je vain mensonge de l'amour.

NOTES

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