‹ La fiancée de BénarèsChapitre 4 sur 17 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

la rime pour servir de modèles au genre que je crois pouvoir indiquer.

Des rapports fréquens et nombreux se sont établis entre les nations. On aime aujourd'hui tout ce qui peint les hommes et les peuples : c'est le temps des Mémoires , des Voyages et des Souvenirs. Le succès populaire de Walter Scott est né de cette cause. Que les poètes y songent encore : la vérité du coloris , dans leurs tableaux des pays et des peuples , est le premier devoir que leur impose l'époque.

Le théâtre d'une grande révolution vient à peine de se fermer pour nous.

Ces chocs des grands intérêts , ces crimes , ces dévouemens et ces intrigues des partis , offriraient au poète une mine

nouvelle et féconde. Les mouvemens

m* xiv m des peuples , pour conquérir la gloire ? la liberté, quelquefois l'esclavage, demandent à être retracés avec vigueur , avec franchise.

Enfin , si le Roman , genre secondaire , et nul quand il est traité sans profondeur et sans vérité, si le roman menace d'envahir la littérature , ne pourraiton , par un usage habile des ressources et de l'intérêt qu'il présente , donner a la poésie un nouvel essor ?

L'Odyssée, l'Iliade, furent des romans grecs, ornés d'images poétiques , et en harmonie avec les mœurs d'un paysdont ces chefs-d'œuvre consacraient les souvenirs. La Jérusalem et le Roland d'Arioste sont encore des romans fondés sur les superstitions et les croyances de l'ère nouvelle. Si Ton veut honorer cefi

grands hommes et les imiter, il ne faut pas répéter avec une exactitude servile leurs inventions et leurs idées , mais chercher, à leur exemple, le genre d'intérêt que demande le siècle , et trouver comme eux , s'il est possible , cette divine et secrète harmonie entre les créations poétiques et les sensations des hommes.

Des peintures plus domestiques 5 des tableaux vrais des mœurs de famille et des mœurs des peuples : l'intérêt du drame et du roman jeté dans la poésie : tels sont , je crois , les principaux besoins de notre époque littéraire.

Je serais heureux , si ces pensées , jetées ici avec plus de naïveté que d'ordre et de prétention, pouvaient, en éveillant de plus grands talens , augmenter les jouissances de mes semblables.

^ xvi *m Votre esprit si pénétrant jugera aisémentque je n'ai point tracé ces réflexions pour servir de Poétique particulière , et (si j'ose parler ainsi) de justification faite après coup , à la Fiancée deBénarès ; j'ai suivi , en écrivant ce roman oucepoëme , le penchant qui m'entraînait , et non le désir de soutenir un système.

Une tradition indienne, qui a inspiré cent vers élégiaques au poète anglais Thomas Moore, m'en a fourni le sujet.

J'ai espéré que la légèreté, et peut-être le vague des détails , pouvaient être rachetés par un but moral. J'ai consacré ce poëme au Dévouement. Si l'on examine le siècle où j'écris , on avouera que je n'ai point voulu flatter ses penchans.

Plusieurs Bayadères , réunies dans jeurs temples , chantent au milieu du

peuple qui les écoute : lune le Dévouement de l'amour ; la seconde , le Dévouement de l'amour filial ; la dernière , le Dévouement à la patrie. C'est ce dernier qui l'emporte : seul il est exempt de tout égoïsme. Plus l'objet du dévouement est éloigné de l'être qui se dévoue 5 plus le dévouement est sublime : et donner sa vie à ses concitoyens , se sacrifier à son pays , à un être de raison , à une communauté d'hommes auxquels on est attaché par les seuls liens d'une même patrie , c'est accomplir sans doute le dernier des sacrifices.

J'ai cherché des couleurs dans les voyageurs les plus exacts , dans vosBayadères , qui offrent une peinture si complète des mœurs de ces femmes , et dans vos conversations . où se retracent

dune manière si fidèle les coutumes d'un peuple intéressant par l'antiquité , la simplicité , la volupté et l'austérité de ses mœurs. En mêlant la poésie et la prose , je n'ai point prétendu innover : il m'a paru naturel de versifier les Hymnes des prêtresses , et de laisser au langage commun les descriptions de mœurs et d'usages, et la narration de ma fable.

Jntroïructiait-

Un peuple tumultueux remplit les rues de Bénarès. Il est nuit; le ciel s'embrase des reflets de mille flambeaux. Les castes, les professions , les sectes confondues ; hommes , vieillards , enfans , se pressent sous les portiques , s'amoncèlent sous les galeries des temples, couronnent le faîte des maisons, semblent suspendus sur les degrés des pagodes qui percent de leurs cimes aiguës les vapeurs au loin balancées comme un dôme mobile, comme une coupole ardente. Les draperies des Zenanas * se soulèvent, et

* Harems île l'Inde .

leurs rideaux de pourpre s'entr'ouvrent infidèles à leurs devoirs sévères, les belles Laméas * rejettent leurs voiles, et osent suivre d'un regard curieux et avide le spectacle qui se déploie devant elles.

Vo}rez s'avancer lentement ces jeunes femmes , prêtes à périr; ces esclaves qui doivent, aux cris joyeux de la foule, s'immoler sur le cadavre de leur maître. Derbishtar, rajah de Bénarès , est mort chargé d'années , redouté des peuples et fatigué de puissance. Les hommes qu'il tyrannisa, vivant, les épouses qui lui apportèrent en sacrifice leur beauté et leur jeunesse, doivent, cette nuit même , mourir sur les cendres du vieillard.

Malheur à toi, jeune fiancée! c'est toi surtout qu'il faut plaindre î Zemaly n'a pas se ans. Belle et vierge encore , elle fut destinée <m ;ainl temple. aux retraites silencieuses du

* Jeunes Gllcfl

icmple de Zalambron *; poëte, elle savait chauler avec grâce les hymnes brillans de Jade va , et mêler aux accords de sa voix les sons de la lyre consacrée aux autels **. Zcmaly eut vécu paisible; mais le prince jela les yeux sur elle; il voulut qu'elle fût l'une de ses épouses. On suspendit à son cou la chaîne d'or, qui unit à jamais la destinée des femmes de l'Inde au sort de l'homme qui les a choisies. Déjà elle avait prononcé les paroles des fiançailles , et dit adieu aux belles solitudes du temple et à ces grottes charmantes où les Devêlas ( prêtresses que les Portugais ont nommées Bayadcres) improviseut leurs chants à la clarté des lampes invisibles.

Zemaly était liancée ; dès que les jours sacrés, les jours des fêtes de Sarhâzie seraient expirés , elle devait voir s'accomplir les der-

• Zalambron , Chalambran , temple de Bénarës ** La Svi inda , la harpe indienne.

niers rites de son mariage. Bientôt elle devait ensevelir sa vie , ses talens , sa beauté , son innocence dans les magnifiques ennuis du palais du Ptaj ah.

Mais le Rajah n'est plus ; elle va périr. Les Brahmes s'avancent. Le cadavre , porté sur un palanquin de pourpre , suit les mouvemens que lui impriment les esclaves dans leur marche pénible. La longue procession des prêtres trace dans Bénarès un lumineux sillon; les flambeaux brillent, et les fronts chauves des vieillards sacrés se montrent au loin, éclairés par ces lueurs funèbres. Les chants de mort se font entendre; la trompette d'airain * retentit. Les fleurs sont semées sur les pas des victimes : le peuple les excite à la mort. On les voit, parées de Leurs plus beaux atours, marcher en riant vers h'

1 Le Tare.

bûcher. Les Devêtas * les environnent; et, quand la marche funèbre s'arrête , les chants de ces prêtresses célèbrent le dévoûment des épouses et le bonheur que leur réserve Vishuou dans le sein même des cieux.

Voici le bûcher sur les bords du Gange : de tous côtés on verse l'huile odorante; de tous côtés s'élève la flamme; de tous côtés l'encens est répandu. Les restes du Rajah sont placés sur la dernière couche ; cent Brahmines allument le sandal avec des torches du même bois; l'huile, l'encens s'élèvent, se pressent , l'entourent ; les flammes le cachent sous leurs flots épais et brûlans. Les esclaves forment une chaîne autour du bûcher; ils chantent, ils se précipitent : leur nombre diminue et la chaîne se resserre; le peuple applaudit à cette danse horrible ; et de longs cris répètent le nom du Rajah, que les échos

Les B aj aderex

des tours et des portiques fout rejaillir au loin dans la ville et sur les rives du fleuve.

Les nombreuses épouses , les esclaves , les amis les plus fidèles du Rajah ne sont plus que des cendres. Zemaly mourra la dernière : pur et suprême sacrifice qu'exige une religion barbare. Elle vient, vêtue d'une longue robe blanche, et soutenue par une jeune femme qui verse des pleurs. Son pas est chancelant : saleté, chargée des fleurs du nénuphar, diadème de la mort, s'abaisse sur son sein. On lui arrache ses bracelets d'or ; on la dépouille de tous les ornemens qui la parent; on détache sa couronne; la chaîne fatale reste seule suspendue à son cou : elle va périr.

Elle pousse de longs cris , et reste pressée dans les bras de son amie. Sa faible résistance , sa supplication désespérée, tout est inutile. On la saisit : le Bramine impitoyable va la jeter dans les flammes. Son amie, cette prêtresse qui la soutient , voudrait s'élancer a^e^

elle. On l'arrête. Demsad est une des Devêtas, et ce sacrifice ne lui est pas permis.

Les deux jeunes filles luttent encore ; déjà le peuple maudit la faiblesse de Tune et les efforts héroïques del'aulre. Mais tout-à-coup , tout cesse, tout change de face : on s'arrête; les. trompettes ne sonnent plus; les Brahmes abaissent leifrs torches; Demsail joint ses mains tremblantes; Zemaly respire encore; les Brahmes essuient la sueur de son front , et replacentsur le palanquin d'ivoire son corps privé de sentiment. Il reste à la fiancée trois jours à passer sur la terre. Le Zemindar vient de faire retentir la douzième heure de la nuit. Le jour qui commence ne peut être témoin d'un meurtre. La loi sainte défend que ce jour sacré, le premier des fêtes, soit souillé dun tel sacrifice. La prêtresse, agitée , pensive , abattue, suit la fiancée. Tout rentre dans le repos et le silence : Zemaly est ramenée au temple ; l'obscurité s'étend de

nouveau sur Bénarès ; et le bûcher , qui fume auprès du Gange , laisse tomber dans les eaux du fleuve les débris de la mirrhe et de l'aloës , mêlés à tant de cendres humaines.

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DE SARHAZIE.

PREMIERE NUIT

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PREMIERE NUIT

€e& \cunes JFîllre et le Bvatymine.

La jeune fiancée doit vivre tant que les fêtes de la déesse vont durer 5 Sarhâzie est la déesse de la volupté et des amours j c'est Sarhâzie, femme de Brahma , qui répand l'abondance et la joie; par elle les moissons jaunissent et les fleurs éclosent; les amans l'invoquent; elle règne aux cieux, souveraine de cette Etoile que tous les peuples ont regardée comme un symbole de volupté et de mélancolie , l'étoile du soir. Sous ses ordres y respirent des anges féminins, des sylphides, chargées d'apporter à la terre les célestes messages : Etres aériens ,

nommées Zendovères * , et dont les livres sacrés tracent un portrait ravissant.

Mais quel mouvement dans le saint temple! au lieu de reposer, tous les habitans des parvis sacrés se préparent aux fêtes que doit ramener l'aurore : on fait rouler le Raoth, char triomphal , qui , cette fois du moins , ne portera que des guirlandes, et ne fera point tourner à ses roues sanglantes les membres des victimes respirant encore et déchirés en lambeaux. On prépare les flambeaux à trois branches, qui doivent remplacer cette nuit les torches funèbres. L'ouvrier persan achève de broder de perles le tissu de kashmire , qui vaut à lui seul toutes les richesses de ces régions , qui s'étendent depuis Orixa jusqu'à Serampore : c'est le prix réservé à la jeune fille du temple, qui, pendant les fêtes , aura vaincu ses compagnes , et trouvé des

Zcmlovcros , Glandovi Iros , Zandovcrcs. Le? voyageurs écrivent oc mot différemment'

chants plus dignes de la déesse. On lui prépare aussi le Tsormé , la couronne , signe éclatant de sa dignité nouvelle 5 car elle doit régner sur ses compagnes, et s'asseoir aux pieds du grand Brahme. A peine proclamée victorieuse, sa première parole sera écoutée comme unx>raclej sa première demande ne peut être refusée ; elle est l'inspirée , la fille de Brahma. Trois jeunes filles ont été choisies entre les Devêtas, pour soutenir cette lutte. La plus jeune est cette aimable et triste Demsaïl , qui accompagnait au bûcher, avec tant de désespoir, la fiancée de Bénarès. Azyora, Psammeris , doivent lui disputer le prix : Psammeris , fille d'un jeune voyageur grec et d'une Bayadère de Jagganaut ; Azyora, née sur les rives où le soleil lance ses feux les plus brûlans , fille au teint d'ébène , qu'ont vu naître les îles du tropique.

De retour des funérailles, ces deux jeunes filles conversaient ensemble en se promenant

sous une allée de lataniers qui ornaient l'enceinte du temple. Derrière elles s'avançait lentement , suivi d'un esclave éthiopien qui portait sa pipe et un rouleau , un docteur indien , ou pundit, qui leur adressait la parole toutes les fois que leur marche plus vive que la sienne laissait pénétrer sa voix jusqu'à elles

On conversait avec vivacité sur le sujet que les Brahmes avaient proposé aux inspirations des jeunes prêtresses. «Un ange, une Zendovère , bannie de l'étoile du soir , avait, par un talisman magique, reconquis cette patrie céleste. » Tel était le texte des Sastras. Les Devêtas devaient dire , dans des hymnes prononcés devant le peuple et les Brahmes , quel était ce talisman si précieux.

Galzery, c'était le nom du vieux Brahmane , ne croyait pas qu'un su jet si léger, si aérien et pour ainsi dire, si impalpable , pût allumer l'enthousiasme des jeunes prétresses , et leur

inspirer ces chants immortels que l'on grave sur la perle dans les pagodes de l'Inde. « En effet , leur disait-il , quel talisman la Zendovère avait-elle pu apporter à son étoile? les rubis de Chilminar? les parfums de l'île de Panchaïa ? la coupe de Zehangire si fameuse dans l'orient? l'Elixir de vie que le roi Jamshid cacha dans la fameuse caverne du mont Méru ? tous ces présens sont indignes du ciel : et cependant ce sont , comme en conviennent les Pundits , les plus précieux trésors que renferment les plaines de la terre. Oui , jeunes Laméas, le sujet que Ton vous propose est un céleste mystère : un ange seul peut deviner , peut chanter le talisman magique apporté par cet ange et qui lui rendit sa patrie : le vieux Galzery , votre ami , votre maître, voit avec douleur que le choix d'un tel oracle vous privera de vos inspirations les plus heureuses, et ne permettra point à votre génie aimable de déployer ses ailes et de

prendre son essor vers les régions immortelles de la poésie. »

Elles écoutaient en silence les leçons du vieux Brahme , et ses craintes passaient dans leur ame ; cependant la brise était fraîche , leur marche devint plus vive; et devançant le vieillard après lui avoir adressé quelques paroles pleines de grâce et de douceur, elles parvinrent long-temps , avant lui p à un asile charmant , nommé le Tchoultry de Bhavâni * , et sous lequel les Devêtas allaient respirer la fraîcheur des belles nuits de l'Asie, C'était une espèce de temple naturel, formé par un seul figuier des Banians. Les branches de l'arbre , retombant et s'enracinant dans la terre, en étaient les pilastres et les arcades; le feuillage impénétrable s'élevait comme une voûte , et des urnes d'albâtre, suspendues aux rameaux, y jetaient une lumière furtive cl douce. La Syrinda, attachée à l'un des arceaux d< a

* Asile <lf Bhavâni.

sanctuaire, frémissait au souffle léger du vent de la mer. Elles s'assirent sur les marches disposées sous la voûte, et accordèrent la harpe sacrée. Bientôt l'Éthiopien de Galzery vint étendre des pelleteries pour servir de siège à son maître , et déposa , tout à côté , un rouleau de feuilles de bambou , retenu par un anneau d'or.

A peine assis , le vieillard lui fit signe de dérouler des feuilles du bambou : c'était le livre des Sastras, le texte sacré sur lequel les Devêtas devaient improviser leurs hymnes. Psammeris lut à haute voix ce texte , assez aride par lui-même , et qui contenait la simple énonciation de la tradition indienne. Mais la beauté de la nuit , les exhalaisons des fleurs répandues dans les jardins du temple , avaient disposé les jeunes filles à cette douce exaltation , mère de la poésie. c Yoici la harpe, dit Azyora à sa compagne, fais errer légèrement tes doigts sur

ses cordes; choisis ce rythme deNava, rythme doux et aérien, réservé aux chants célestes : je me sens inspirée; je ne dirai pas comment la Zendovère retrouva sa patrie, mais par quelle erreur elle la perdit. »

Déjà Psammeris avait commencé son prélude. Le vieux Pundit prit du bétel dans la boîte d'or que lui offrait l'esclave , et il écouta avec attention la jeune fille , qui , commença son hymne par invoquer l'Etoile du soir , dont une habitante allait servir de sujet à ses poétiques inspirations.

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DE LA TRBMlJiKE NUIT,

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