‹ La fiancée de BénarèsChapitre 6 sur 17 · SOUS L.E FIGUIER DES BANIANS · texte numérisé non relu

SOUS L.E FIGUIER DES BANIANS

Quels célestes attraits se montrent sous ses larmes ! Quel chantre aimé du ciel décrira tant de charmes ?

Ses ailes , de son corps unique vêtement , Tombent , et de leurs plis l'entourent mollement : Ainsi , lorsque la paix renaît avec la joie , Au repos condamné , l'étendard se reploie; Tel le nuage roule en contours tortueux Et retient dans ses flancs l'éclair impétueux. Son œil bleu fait briller une tendre lumière Sous l'ébène léger de sa longue paupière

p* 02 <mi Ses membres délicats , souples et gracieux , D'un éclat diaphane étincelle nt aux yeux. x\insi des vieux sapins de la Finlande humide , L'ambre, perle des airs, s'écoule en or fluide. Telle encor, d'un cristal artistement sculpté , Une mystérieuse et mobile clarté Emane et vient trahir par sa flamme indiscrète , Du nocturne flambeau la lumière secrète.

Quand la Lune des Fleurs ramène les beaux joui -s, Aux branches du palmier confiant leurs amours, On voit le doux essaim des blanches tourterelles , Voler en agitant leurs frémissantes ailes. Ainsi des jeunes sœurs l'essaim tremblant et doux, Accourt vers l'Exilée. « O tendre Eza ! dis-nous » Quelle funeste erreur, quelle loi si sévère, » A de l'astre enchanté banni la Zendovèrc ? » Que nous mêlions du moins dos larmes à tes plein-. » Dis-nous tes longs chagrins, tes fautes tes malheurs!

likvt U ta Statuer*.

((Votre sœur, dans les airs doucement suspendue, » Glissait près du tonnerre endormi dans la nue. )> Du Gange sous mes pieds se déroulaient les flots ; » Je planais, demandant l'asile et le repos » Aux monts , aux prés, aux bois, à la nature entière. » Du jour qui s'éteignait la caresse dernière » Colorait les manguiers de rayons pâlissans )> Et semblait s'assoupir parmi des flots d'encens.

» Un jeune voyageur, tout baigné de rosée, » La tête sur sa main languissamment posée, )> Dormait. Hélas ! sans moi , son funeste sommeil, )> Sur la terre jamais n'eût connu de réveil. » Sous le Mancenillier, sous l'arbre au noir feuillage , » Qui verse le trépas de son perfide ombrage , » Il dormait, il mourait ! J'eus pitié de son sort.

» Environné déjà des ombres de la mort , » Vers les rives d'Ormuz, où le ciel fait éclore » Et des jours et des nuits sans voile et sans aurore , î> Je l'emporte en mes bras ; il rouvre ces beaux yeux » Qui me devaient le jour, où je crus voir les cieux.»

« — O toi dont le regard sur un mortel s'abaisse , Quel est ton nom, dit-il, ange, femme ou déesse ? Par quel charme inconnu vers ces lieux emporte Mon cœur , en te voyant , ivre de volupté, Reconnaît-il en toi celle que ma pensée , Par des rêves divins mollement caressée, Poursuivait dans le jour, et cherchait dans i<> nuit- ' Ne fuis pas ! Brille encore à mes yeux ébloui- ! Ah ! que j'admire encor ces ailes étliéi Ces contours ravissans et ces boucles don Que de l'Eden brillant d'où tu pris ton esstM Un soufllc parfumé semble animer encor ! Des transports d'un mortel crains-tu la violence ?

£» 35 m* Vli ! «{lie je puisse au moins t'adorer en silence ! Donne encore un regard ! donne encore un soupir ! Un éclair de tes yeux !.. et laisse-moi mourir! » —

a II dit. Toute mon ame à l'amour asservie, » Abjure en un moment son immortelle vie. » Dieu! que de voluptés ! Non , ces plaisirs jamais » Ne seront égalés que par mes longs regrets ! » Ivresse trop fatale! ô brûlantes étreintes! » Là je bornai bientôt mes désirs et mes craintes ! » Là je vis le passé , le présent , l'avenir ! » Et du ciel , mon berceau, perdant tout souvenir, » J'oubliai mon Éden, j'oubliai ma patrie. » Un soir , bien loin de toi , mon étoile chérie , » Un nuage d'été sous ses plis orageux » Cachait nos voluptés, et ma honte et ses feux. » Du ciel , dont près de nous mugissait le tonnerre » Nos imprudens baisers défiaïeivt la colère. )> Dévoré sous mes yeux par un soudain trépas ,

)) Consumé par la foudre, il tombe dans mes bras, » 11 meurt.. .. Le bonheur fuit ; le repentir me reste. )) J'ai perdu pour toujours mon asile céleste, » Et ma voix cependant se mêlant à mes pleurs, » Raconte mes amours, mes remords, mes douleurs!»

— On l'entend, on gémit sous les parvis magiques L'ange même qui veille aux célestes portiques , A ses devoirs sacrés infidèle un instant , Pour l'écouter s'approche , et pleure en l'écoutant. Ainsi du nénuphar, fleur aux Dieux consacrée , S'élève sur les eaux la corolle azurée, Brillante , mais humide , et mêlant à nos yeux Le bleu pur de ses fleurs au vif reflet des cieux.

« Ma sœur,PEden heureux que ton amourimplorc, » A tes vœux si touchans peut se rouvrir encore. » Eza ! qu'un doux espoir ranime tes esprits ! » Au livre du destin j'ai lu ces mots écrite :

la Zendovère condamnée Peut un jour être pardonnée ; Mais sa main doit offrir au seuil religieux Un céleste présent, digne délie et des deux.

a Cherche un si doux trésor , ô belle Zendovère ! » Interroge le ciel ; parcours toute la terre ! » Vole , fuis , et reviens ! —Ah ! qu'il nous sera doux » De te revoir un jour partager avec nous » Cet Éden , où l'amour vit avec le génie , » Où Podeur est parfum et le bruit harmonie ; » Où les filles des airs , ces anges ravissans » Lancent vers l'Éternel et les feux et l'encens. » Éza , reviens bientôt l »

A ces mots attentive , Éza fuit dans les airs ; la comète moins vive

ë* 38 ^ S'élance pour unir aux ardeurs du soleil, Ses baisers , jaillissans en un sillon vermeil : Voyez-vous voltiger, de ses rapides ailes , Les mobiles clartés, les pures étincelles? Le pôle , couronné de drapeaux lumineux , Fait , quand l'aube renaît, éclater moins de feux. De ce tissu léger la solide souplesse , Sur cent fibres d'argent repose avec mollesse : Sous la voûte éthérée , où règne encor la nuit , Elle glisse , elle vole , elle brille , elle fuit : Gomme une glace pure , au soleil présentée . Elle semble d'azur, purpurine, argentée : Pareille à Tonde errante , au fugitif éclair , Fille, au corps inconstant, du soleil et de Pair!

a Vous avez, dit le vieillard aux jeunes iilles , ajouté des couleurs bien vives à l'antique tradition de la Zendovère. Les plus sévères de nos Pundits ne manqueront pas de vous en faire le reproche. Ils vous blâmeront aussi d'employer souvent ce genre de poésie aérienne qui appartient sans doute à votre sujet, mais dont ils assimileront les créations rêveuses aux prestiges d'un songe, et aux palais que les enfans croient voir dans les nuages quand le soleil se couche. Mais les premières clartés de l'aube chassent la nuit a le batelier du Gange commence déjà sa course matinale : allez prendre le repos qui vous est nécessaire avant les fêtes de demain; allez, aimables filles , et ne perdez pas l'espérance ! » Il dit , et les Devctas se retirent , ainsi que le vieillard , vers leur paisible retraite.

SECONDE NUIT

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SECONDE NUIT

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Le jour naissait, le jour saint des fêtes de Sarhâzie. L'aurore semblait faire eclore , de minute en minute, un nouveau prestige; les coupoles , les cimes des bois se montraient brillantes , comme si chaque rayon du soleil les eut fait naître tour-à-tour. De longs festons de caldeiras épineux et de roses du Bengale sont suspendus aux vastes pyramides triangulaires. Tout retentit des cris de la joie , le bruyant gombc * se fait entendre de toutes parts. La procession solennelle , le Poitlzé

Cornci de cmii i •

commence. Des arcs de triomphe embellissent toutes les rues ; des festons de fleurs se croisent des fenêtres d'une maison aux ouvertures sculptées dans le KowieL Le Niezdan , le drapeau saint , flotte au gré des vents. De toutes parts l'encens s'élève dans les airs ; la multitude pousse des cris de joie , et la statue colossale de la déesse semble animée d'une vie réelle ; des hommes placés dans le sein de la statue gigantesque en font Jouer les ressorts, et font mouvoir ces cent bras qui versent les bénédictions sur le peuple.

Pendant que les Indiens se livrent à ces fêtes et que les trois Devêtas se préparent aux hymnes du soir; que deviennent et la fiancée de Bénarès et cette amie si fidèle , que la mort même n'effrayait pas et qui voulait la suivre dans le bûcher du Rajah? Demsaïl , pendant que ses rivales chantaient , sous le Figuier des Banians, les plaintes et les espérances de la Zendovere exilée, £7lail retirée dans les appar-

lemens du temple. Elle avait été répandre des larmes dans l'asile le plus secret et le plus solitaire, dans la chambre la plus éloignée de tout bruit. Zemaly était le seul bien que Demsaïl possédât au monde. Toutes deux étaient nées à Sérampore. Reçues prêtresses au même moment , leur amitié était leur existence. Elles n'avaient qu'une seule ame dans chacune des pensées qui les animaient. Leur tendresse était si vive et si connue , qu'on les nommait, à Bénarès, les sœurs du temple , et personne ne croyait que Demsaïl pût survivre à la perte de Zemaly.

Tantôt appuyée sur les balustrades d'oii l'on découvrait au loin le Gange; tantôt demandant à genoux aux idoles dont les images l'environnaient, la vie de la fiancée, Demsaïl se livrait à tout son désespoir. La lyre sacrée qu'elle devait faire bientôt retentir était à ses pieds. L'encens et les parfums étaient répandus à terre , et les cassolettes étaient bri-

sées. Autour de la malheureuse Devêta, comme sur son beau visage , on lisait une amère douleur, un horrible désespoir.

Cependant elle devait , comme ses compagnes , briguer bientôt le titre de reine des Devêtas , et chanter à son tour les hymnes saints. Son rang de prêtresse et sa gloire étaient intéressés dans ce combat. Combien peu toutefois cette pensée l'occupait ! Le sort de Zémaly remplit son ame ; c'est lui qui l'agite , qui la navre j et les hymnes que la malheureuse prêtresse sera forcée d'improviser, seront pâles , douloureux et faibles comme elle. Cependant il faut qu'elle suive le Poutzé , et qu'elle mêle sa tristesse à toutes les fêtes delà journée. On la traîne comme une victime. Assise sur le même palanquin qui porte la belle Psamméris et la brune Azyora , immobile et couverte de son voile, elle ressemble à une statue de la douleur, placée entre les images de la volupté et de la grâce. Le peuple remarque son abattement :

£3° 47 tC< et l'on redit dans la foule : « Voici l'amie de la » fiancée, voici la sœur de Zemaly. »

Tous les habitans des régions voisines s'étaient empressés de se rendre, pour écouter les prêtresses, au magnifique temple de Pravâti, situé sur le Baramalh, colline qui domine Bénarès. C'était là que devait avoir lieu la première improvisation. La plus âgée des trois Devêtas, Azyora, /levait commencer; et le peuple, avide de ces spectacles, attendait avec impatience que l'étoile du soir, se montrant dans le ciel pâlissant , donnât le signal des chants sacrés.

Le jour s'enfuit; l'astre delà déesse brille; et après tous les sacrifices , Azyora conduite par le Gourou*, monte les degrés de l'autel. Le peuple remplit la vaste enceinte. Les deux autres Devêtas s'étaient assises sur des pagnes des étoffes les plus riches. Dans les

* Le grand Brahme.

rangs des Brahmines siège Galzery, qui n'a jamais fait régner sur ses traits une plus impassible sévérité, une majesté plus grave. Les Devêtas inférieures placent sur la tête d'Azyora la couronne de Mougris, fleur qui inspire, dit-on, les poètes. L'eau sainte est versée sur les cheveux noirs et flottans de la prêtresse ; la voix d'un pundit prononce le texte sacré devant le peuple; le grand Brahme se lève; tous se prosternent devant lui : « Fille du » temple, que Nareda lui-même préside à vos » chants; que l'inspirée du ciel se trahisse en » révélant les secrels du ciel. Chantez le » trésor qui plaît davantage aux yeux <ie l'E- » iernel. Dites, ô jeunes Devêtas! quelle » fut l'offrande qu'apporta la Zcndovèrc au » seuil de l'Eden qu'elle avait perdu. De tous » les objets, de tous les trésors que l'univers » recèle , répondez , Azyora , quel est le » présent le plus digne des immortels, quelle » est la plus pure offrande? »

£» 4<j «^ Telles Furent les paroles du chef des lii ah mes; des parfums s'élevaient autour delaDevêta, qui se tenait debout, la lyre à la main. Ses belles formes, la noblesse et la grâce de sa pose , en contraste avec Ja couleur cuivrée de son teint, offraient le plus singulier spectacle. Une rougeur visible se faisait jour à travers le tissu brun et doré de sa peau , et animait encore son teint basané. Si les habitans des îles heureuses du sud voulaient représenter la déesse de la beauté , ils choisiraient l'image d'Azyora. La fille des climats que le soleil embrase, chercha quelque temps sa réponse à l'oracle,- et bientôt sa voix voluptueuse, au milieu du silence du peuple, chanta l'hymne qui devait expliquer l'énigme proposée et raconter le retour de l'Ange exilé.

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DE LA SECONDE NUIT

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